LETTRE LXXXIX
.1 Mridume M. Le G..., mère de Mademoiselle Yvonne Le G...
26 Août 1905.
Chère Madame,
11 ne m'est pas toujours facile d'écrire au milieu de celte maisonnée et beaucoup d'occupations diverses; mais vous savez, n'est-il pas vrai, que mon cœur est plus libre de ses mouvements et qu'il vous dit beaucoup de choses que je ne vous écris pas. Ici, plus que partout ailleurs, je crois; dans ce pays favorable aux pensées profondes et dans cette maison pleine d'une chère trace et de tant de souvenirs, je vis en union de cœur avec ceux que
' 1,1'llit- fil lie illo aussi do Joiigm*, coinino los deux préctulentes. {Note de l'Editeur.)
j'aime tant, et vous savez, n'est-ce pas, si vous êtes de ceux-là.
Ce trop court séjour est déjà terminé et Mercredi matin nous partons pour Paris. Encore un petit déchirement parmi les grands déchirements de la vie !
Il faudra reprendre maintenant l'existence sans l'être chéri qui a tant rempli notre cœur et nos journées depuis tant d'années, revivre cet hiver sans ce constant intérêt et cette tendresse qui m'accueillait à chacune de mes visites. Il me semble que je ne le pourrais pas sans cette force que, grâce sans doute aux prières de cette âme bénie, Dieu me donne au jour le jour. Qu'elle l'obtienne aussi pour vous, qui êtes un cœur blessé et douloureux. Combien je vous plains, chère Madame et amie très aimée ; mais dites-vous bien que nos souffrances ne sont pas perdues, qu'elles ont une répercussion profonde sur ceux que nous aimons et sur d'autres encore, et que si nous savons implorer le secours divin et l'attendre, il vient toujours de façon merveilleuse ; mais que pour cela il faut une prière venue des profondeurs de notre âme et aussi une charité vraie, à l'égard de tous, dans l'oubli même de trop légitimes amertumes ou froissements. C'est bien hardi à moi de vous dire cela, mais rien ne rend hardi comme une profonde ten-
dresse et comme l'ardent désir de procurer à ceux qu'on aime cette paix dont on sent aux heures cruelles la bienfaisante influence.
Maman a toujours une assez pauvre mine et je souffre de la laisser. Heureusement, Amélie va venir me remplacer et saura peut-être mieux que moi lui faire du bien. Pauvre mère chérie, sa douleur ajoute bien à la mienne.
Les enfants vont bien, sauf un petit rhume de Maurice. Ils sont bien gentils et affectueux.
Embrassez notre Yvonne pour nous; répétez-lui ou plutôt répétez-vous l'une à l'autre notre tendresse. Dites-lui qu'il nous faut son bonheur maintenant pour apaiser notre tristesse et que sa sœur Juliette prie pour eWv. Maman vous donnera une image de souvenir; elle en a fait refaire en ajoutant une parole de notre sœur et une pensée de l'abbé Perreyve trouvée dans ses papiers.
Encore uii bon baiser à toutes deux.
Votre presque fdle,
Elisabeth Leseur.
LETTRE XC A Madame Félix Le Danlec^.
Il Juin 1906.
Mon Yvonne chérie,
Enfin, je peux me mettre à t'écrira, après avoir voulu le faire depuis le jour de ton départ. Beaucoup de choses diverses ont absorbé mon temps et ne m'ont pas permis de dire à ma chère petite sœur combien je pensais à elle; tu n'en auras pas douté et lu me pardonnes, n'est-ce pas?
Je viens d'écrire à ta chère maman pour lui demander encore de venir déjeuner avec nous; j'espère être plus heureuse que la première fois. Amélie me dit ton enthousiasme pour la Bretagne qui ne m'étonne nullement et me donne plus envie encore de connaître ce pays
' Le mariage de Mademoiselle Yvonne Le G... *avec l'élix Le Dantec avait été célébré, comme on l'a annoncé plus haut, le 19 octobre 1905, en l'église Saint-Germaindes-Prés. Si nous portons l'indication de l'adresse en tête de cette lettre, c'est précisément pour indicjuer que dorénavant la correspondante d'Elisabeth est devenue Madame Félix Le Dantec. Nous ne la reproduirons plus. ( Note de V Editeur. )
si beau et si intéressant. Profîtes -en de toutes façons, jouissant pleinement de ces moments passés avec Félix ^, de ce calme si bienfaisant après toutes les secousses que tu as subies et de cet air excellent qui va te redonner ta belle mine et ton embonpoint de jadis. Nous serons, malgré notre satisfaction désintéressée, bien contents de te revoir, ma cbérie, et de revoir aussi notre beau-frère, qui a pris une bonne place dans notre cœur. Je pense que vous serez revenus à la fin du mois, et comme nous ne partirons que vers le 12 Juillet, cela nous permettra quelques réunions.
Amélie va bien; les enfants sont en bonne santé, Maurice seul commence à avoir besoin de l'air de Jougne, il est un peu fondu et pâli. Maman souffre alternativement de ses douleurs ou de son oppression ; j'espérais que l'été amènerait une amélioration qui ne se produit pas. Je voudrais tant qu'elle ne souffre pas !
Félix est toujours bien occupé et j'ai hâte de le voir à Jougne ; d'ailleurs il a bien supporté le surmenage que les circonstances lui ont imposé cet liiver, et il est content de la
' Ainsi i|iie lo lecteur le t'oinproiul cerloinomenl, il s'ugit ifi (le Félix Le Danlec ; plurt bas, duns cette luêine lettre, Félix Hi^nifiera le nuw'i d'Klisobeth Leseui". Le lecteur ne
s'y froin|)era ])as non plus. (Xofr de rÉditeuf.)
tournure que les choses prennent pour ses affaires.
J'ai reçu les premières épreuves de mes petits souvenirs sur cotre Juliette*. Dès Ion retour je pourrai te les donner. Tout cela est si vivant en moi que je n'aurais pas eu besoin de l'écrire; je l'ai l'ait pour ceux qui l'ont aimée, pour ses petits-neveux surtout, qui connaîtront ainsi cette tendresse dont son cœur était si rempli pour eux. Ma chérie, tu es de celles qui n'oublient pas, de celles aussi qui espèrent, et cette communauté de souvenirs et d'espérance a créé entre nous un lien bien fort; plus je vais, plus je sens à la fois ma douleur et une union très grande avec ma sœur chérie. C'est une certitude très forte, très intime et qui me donne une bien complète sérénité, en dépit des constantes souffrances que me cause la privation de Juliette. Tout cela, je te le dis à toi et je le dis à très peu de personnes, car c'est inouï ce que, dans le monde, on comprend peu la douleur. Ceux chez qui elle dure semblent des phénomènes et finissent même par exciter peu de sympathie. Enfin, il
' I'ne Ame, dont Elisabeth Lescur corrigeait les épreuves. Nous rappelons une fois pour toutes ([ue Une Ame a été réiinpiiniée dans La Vie Spirituelle, le précédent volume d'Elisabeth Lcseur. [Noie de l'Editeur.)
y a heureusement des cœurs qui comprennent et sentent d'autre façon.
Nos respectueux souvenirs autour de toi. Affectueux baisers pour tous deux avec l'expression de la fraternelle tendresse de ta vieille sœur.
LETTRE XCP
26 Août 1906.
Ma petite sœur chérie,
Ton affectueuse lettre est venue me retrouver à Jougne, où nous sommes depuis une semaine, ayant échappé enfin aux occupations, agitations et fatigues de Paris. Félix avait grand besoin de repos et, pour ma part, douze jours passés dans les travaux d'appartement m'avaient donné un vif désir de .gagner la montagne. Elle est bien belle en ce moment, noire chère montagne, parle temps exception-
' Lettre c'criU- de Jougne. {Note de V Editeur.)
LETTRES. — TROISIEME PARTIE 32tJ
nel dont nous jouissons. Pourquoi faut-il que lu ne la connaisses pas encore ; je voudrais te voir habiter un peu avec nous, d'abord à cause de la joie que nous aurions à vous y recevoir et parce qu'alors tous ceux que nous aimons la connaîtraient. Pas tous, hélas! puisque ton cher père n'y est pas venu ; mais du moins les moindres coins te parleraient de notre Juliette et nous parlerions ensemble de tous nos précieux souvenirs. Nous sommes plus sœurs, toi et nous , que bien des vraies sœurs ; ce qui nous lie les unes aux autres est bien doux, malgré les souffrances éprouvées, et rien ne peut rompre ou même diminuer ces tendresseslà. Aussi, malgré notre éloignement momentané, je suis sûre que tu penses à nous et que souvent nos cœurs se rencontrent où ils vont si volontiers. Crois bien, ma sœur aimée, en laquelle je résume une triple alTection , que chaque jour ma prière vous est fidèle, à tous trois ; fidèle aussi à ton bon père , lorsque j'évoque nos chers absents.
Je suis contente d'Amélie et des enfants ; .maman est mieux quant à l'oppression , mais souff're de ses douleurs. Nous avons en ce moment Madame V..., à laquelle le bon air fera, j'espère, un peu de bien. Déjà, nous avons fait quelques promenades, mais sans excès; hier il y a eu une charmante petite fête pour
le baptême de la nouvelle-née 0... André était parrain (avec quel sérieux, je n'ai pas besoin de te le dire), et l'aînée des petites 0... était marraine. Après la cérémonie, il y a eu goiiler dans le jardin. Ce soir, comédie au patronage, ou plutôt deux comédies dans lesquelles Manie a un rôle ; la colonie s'y rend en masse et se prépare, à l'audition de ce drame, à quelques bons instants d'hilarité. Il y a, paraît-il, un croisé dont la coiffure est extraordinaire et des châtelaines dont la grâce franccomtoise ferait pâlir d'envie les plus grandes dames. Enfin, nous aurons l'illusion de la Comédie-Française ; je dis bien : « l'illusion ». Ces jours-ci, j'écrirai à ta chère maman, à laquelle je n'ai pu, au milieu de mes innombrables travaux, écrire qu'un mot trop court. ,Te vois qu'à Ty Plad* vous êtes très nombreux et que vous avez aussi des satisfactions artistiques ; je me réjouis que tu refasses de la musique, ma chérie; c'est une si charmante occupation, et comme tu es douée, tu peux
' Coin do la côle brclounc des Côtes-du-Nord, lmi V\vuiiHMii-Bodou, dans un site admirable, près de Lannion, où les parents de Fëlix Le Dantec possédaient une maison (pii, clia(iue année, réunissait toute leur famille autour d'eux. Aussi élail-il très attaché à Ty Plad, qu'il aimait comme Klisahelli Lesour et son mari aimaient Jougnr. ( \i)tp lie l'Fillfnnr.)
LETTRES. — TUOISIKME l'AKTIE 327
passer ainsi des moments jigréfibles cl en procurer à d'autres.
Tu verras au retour nos splendeurs... relatives. Ce que j'apprécie le plus, c'est la baignoire. Cet hiver il faudra nous arranger pour nous voir à jour fixe, c'est le seul moyen entre la distance et les occupations de se voir un peu.
Toute la maisonnée vous embrasse tous deux et envoie un souvenir à ton entourage. Je te donne, ma sœur bien chérie, le plus lendrc, le plus fraternel des baisers.
Ta vieille sœur.
K. Lkskir.
LETTRE XGII
3 Juin 1907.
Ma petite sœur chérie,
Que dois-tu penser de la vieille Bébeth qui, non seulement ne t'a pas écrit après ton arrivée à Ty Plad, mais même n'a pas encore ré-
pondu à l'afFectueuse lettre qui lui a pourtant fait si grand plaisir? C'est que, vois-tu, je n'ai pas encore été bien vaillante, et cette obligation oîi je suis de compter avec mes forces me prive parfois de choses que je ferais pourtant bien volontiers. Heureusement qu'il n'est pas contraire à ma précieuse santé de penser beaucoup à ceux que j'aime, et je ne m'en prive pas. C'est pourquoi lorsque tu ne reçois pas de mes nouvelles tu sens, j'espère, un peu de ma profonde tendresse fraternelle t'envelopper, et lorsque tu te recueilles pour prier et pour penser, en toute sérénité, aux cliers disparus, nos cœurs doivent souvent se rencontrer.
Le ton de ta lettre m'a plu ; je vois que ma petite Yvonne est tout heureuse d'avoir retrouvé son Félix, heureuse de voir sa chère maman se plaire à Ty Plad. Le point noir, c'est la santé de ton pauvre beau-père; du moins vous pourrez vous dire tous deux que vous avez tout fait pour adoucir ses souffrances. As- tu su que la pauvre Mamie^ vient d'avoir et a même encore un érysipèle, d'ailleurs en bonne voie de guérison? Maman a de
' La vieille domestique de sa famille dont il. est fréquemmoiit question au cours des précédents ouvrages d'Klisahcth Lescur, surtout dans les Lettuks sur la Souffrance et Une Ame dans La Vie Spirituelle. {Note de l'Editeur.)
plus en plus de peine à remuer, et j'entrevois avec effroi le moment où elle sera tout à fait immobilisée. Dieu veuille que ce soit le plus tard "possible ! Amélie et les enfants vont bien. Mon Félix aussi, à part quelques petites misères.
Moi... hum! hum! Gela pourrait aller plus mal; cela ira mieux; cela va couci-couça. Mais comme ces maux dureront autant que moi, comme il y a des choses beaucoup plus pénibles que celles-là, j'en prendrais assez bien mon parti si ces misères n'avaient aucune répercussion autour de moi et ne préoccupaient pas ceux que j'aime. Je crois très bien qu'une cure de repos et d'affection à Ty Plad me serait salutaire , et si tu faisais intervenir les œuvres de Goyau', je ne doute pas qu'alors ma guérison ne marcherait à pas de géants. Seulement, pour celte année , Goyau restera chez lui et moi aussi.
Pourtant, j'espère que nous pourrons prendre de plus longues vacances cette année. J'aimerais tant de longs mois chaque année à la campagne, et c'est une chose que nous ne connaîtrons pas avant longtemps. Vendredi
^ Elisabeth Leseur lisait alors avec un très vif intérêt les ouvrages de Monsieur Georges Goyau, notamment ses livres sur le catholicisme social et sur l'Allemagne religieuse. {Note de l'Editeur.)
matin je suis allée voir, à Passy, une dame qui s'occupe d'œuvres et qui, par parenthèse, est une femme bien remarquable et attrayante. Elle habite une petite maison propre , tranquille ; il y a un jardin dans lequel des oiseaux chantaient, le soleil donnait sur cette verdure, j'aurais voulu ne plus rentrer dans Paris et vivre là.
Que dis- tu de toutes ces agitations : les grèves, l'extraordinaire équipée des vignerons'? Tout cela indique bien l'anarchie des
' l'Ilisabelh Leseur l'ait ici allusion à ces graves événemenls qui so déroulaient alors dans les trois déparlemenls viticoles du Midi, Pjrénées- Orientales , Hérault et Aude. Les populations rendaient le gouvernement responsable do la mévente des vins, causée, à leur avis, par la fraude sur laquelle le ministère et le parlement, disaient- elles, fermaient systémati(juemenl les yeux. Soulevés par des agitateurs dont le plus célèbre fut un moment Marcellin Albert, le Rédempteur, comme l'appelaient ses compatriotes, vigneron inconnu d'Argelliers, et dont la popularité fut pendant quelques semaines prodigieuse, — ces départements avaient rompu tout lien avec l'adminislration centrale de la nation : grève des municipalités démissionnaires, refus de l'impôt, etc. On se rappelle combien ces incidents furent aggravés par les mutineries militaires, et surtout par celle du 17f régiment d'inÇnnterie, lequel, quittant tic son propre mouvement Agde, son dépôt, pour Réziers, vint se mettre au service des émeutiers. Jamais la France n'avait, depuis les désastres de 1870, traversé une crise plus tragique la laissant aussi étonnée, effrayée, humiliée. M. Clemenceau était Président du (Conseil des ministres, il recueillait les fruits du régime (lombcs-Audrél'elletan , auxquels s'ajoutaient ceux <1<> ses projires fautai-
esprits. Ceux qui voient les milieux populaires ne peuvent être que navrés; cependant, je ne suis pas pessimiste et crois que l'avenir vaudra mieux que le présent, à cause du réveil religieux qui commence. Sans lui nous irions vite à la complète anarchie.
Connais-tu le couvent de Picpus? Nous y avons été voir M... D... avant son départ; le jardin est joli et c'est une vraie oasis de paix et de recueillement dans ce quartier de marchands de vin, de Métropolitain, de laideur vulgaire'. Seulement, comme le charme et la sérénité u cléricale » pourraient contaminer les libres citoyens de la place du Trône et leur ôLer le goût des estaminets, on fera sans doute disparaître dans un temps peu éloigné ces (( derniers vestiges de la superstition » (Voir Môssieu Uanc).
sios. Lui-mômo, on effet, n'avait rien fait pour prévenir le danf^er; il dut y faire face. Les département» du Midi revinrent non sans peine à la raison et au calme ; les mutins du 17'", non sans difiiculté non plus, furent désarmés et envoyés à Gafsa en Tunisie; Marcellin AUiert fut rapidement démonétisé et perdit toute popularité, et Tordre fut enfin lentement rétabli, [Note de l'Editeur.)
' Picpus, dans un jardin duquel se trouve le cimetière de (pielques-unes des victimes illustres de la Terreur de 1703, est situé, en cHot, en plein XX«' arrondissement de Paris, près de la Barrière du Trône, aujourd'hui place de la Nation, la sortie de Paris vers Vincennes. î Xole de l'Editeur. 1
Que t'a donc écrit A... la B...? Je ne doute pas que ce ne fût très bien, et du moment qu'il s'agit d'accepter vaillamment la vie et de créer en soi le peu de bonheur qui nous est permis, j'en suis. Je trouve très vrai le mot de M"' Swetchine : « Le bonheur est une chose que Von trouve seulement le jour où Von a renoncé à le chercher. » Dans ce grand « provisoire » qu'est l'existence, il me semble bon de faire tenir le plus de bonheur possible prodigué aux autres, le plus de bien semé sans compter et de ne s'inquiéter en rien de la part de joie qu'on pourra récolter en route, quitte d'ailleurs à lui faire bon accueil lorsqu'elle se présentera. Je t'assure, ma sœur chérie (et ceci je ne le dirais pas à tout le monde dans la crainte que ce ne soit pas compris), je t'assure qu'en dépit d'une santé de plus en plus incertaine , de toutes les obscurités de l'avenir, de la souffrance d'une séparation à laquelle le temps enlève seulement l'amertume en quelque sorte extérieure, en dépit des regrets du passé et des perspectives souvent tristes des années qui viennent, je n'ai jamais été plus vraiment heureuse qu'en ce moment. Aussi, je ne dis pas de mal de la vie et j'aurais pourtant beaucoup à en dire si aucune lueur d'au-delà ft'en avait adouci les tristesses ou illuminé les joies.
Donc, ma petite sœur, pour conclure : jouis bien de ton bonliéur, de l'amour de Félix, des affections qui t'entourent et ne regarde jamais le passé sans tourner ensuite tes regards vers cet avenir qui nous consolera de tout en faisant revivre tout, ou plutôt en nous rendant ceux qui sont vivants.
Il faudra nous voir au commencement de Juillet, le plus possible, timbrasse ta maman et Félix pour nous, et dis-leur que tous trois je ne vous sépare pas dans mon cœur. Un souvenir à toute ta belle famille ; je plains bien la pauvre Madame Le D... et Madame B... Je te donne, ma chérie, le plus tendre baiser.
Ta vieille sœur,
Elisabeth.
LETTRE XGIII
.4 Monsieur Félix Le Dantec.
8 Juillet 1907.
Voici, mon cher Félix, les petites notes
dont je vous ai parlée J'ai éprouvé un vif intérêt — mon ignorance ne me permettant pas de vous suivre dans vos études habituelles — à prendre cette fois, dans la mesure qui m'est possible , contact avec un esprit comme le vôtre. Il ne m'appartient pas de discuter avec vous certaines de vos idées scientifiques, mais vous me permettrez bien, me plaçant sur le seul terrain qui me soit familier, le terrain religieux, de vous faire quelques objections; je les ai réduites au minimum, car' si j'avais voulu me mettre à analyser vos observations ou vos critiques à ce seul point de vue, je crois que j'aurais écrit un volume. Or, comme vous vous seriez cru obligé de le lire, j'aime mieux borner du même coup mon ambition et votre supplice.
Laissez -moi vous répéter d'abord combien je me réjouis de ne pas trouver en vous un athée logique, car vous ne seriez pas l'être charmant que nous aimons si fraternellement. N'est-il pas singulier et impressionnant de penser que trouvant pour la première fois sur ma route un athée véritable, il me faut constater que les admirables qualités de ce dernier
' La préstMilo lollre contionl en elVel fniel(]ues-unos clos n-dexions suggér(^es à Klisabelli Leseurpar la locUire crmi livre lie Félix Le Dantec intitulé l'Athéisme, (jui avait j)aiii à la fin de l'année 1906. {Note de l'Éditeur.)
sont (lues, non seulement à une nature exceptionnellement riche, mais encore à ces « erreurs ancestrales' » qui font vivre tant d'âmes et dont la mienne se nourrit. Moi aussi, mon cher Félix, je « fais comme le pommier^ » et donne mes humbles fruits, mais je ne méconnais pas le chaud soleil qui les a conduits à maturité et je ne souhaite qu'une chose, c'est qu'il m'éclaire mi.eux encore afin que ces fruits deviennent plus abondants, plus substantiels aussi pour quelques cœurs alfanirs ou épuisés.
J'ai admiré, en toute sincérité, ce que ce livre renferme de subtile et forte intelligence, ce qu'il montre et laisse supposer de connaissances. Kt pourtant je puis bien dire, puisque avant tout nous aimons la franchise, qu'il m'a causé un^i réelle impression de Irisle'^sc
' Ceci vise un autre ouvrage de Félix Le Dantec, intitulé Les Influences Ancestrales et publié deux ans environ avant L'Athéisme. {Note de CEdileur.)
""' Elisabeth Leseur fait ici allusion au passage suivant (lu volume de Félix Le Dantec : « Pourquoi, dans ces conditions, avoir écrit ce livre, s'il doit déplaire à tant de (jens, et tournera contre moi une partie au moins de ceux qui, jusqu'à présent, accueillaient mes productions avec faveur? Il est difficile à un alliée convaincu d'avoir un but lointain ; Je n'en ai />a,s; Je ne suis pas de ceux qui pensent que le pommier a un but en donnant des pommes ; il donne des pommes suivant sa nature : Je fais comme le pommier. » (L'Athéisme, p. 16.) [Note de l'Editeur.)
Certes, il ne fera pas de mal aux vrais croyants et ne poussera à l'athéisme que ceux qui seraient déjà aux trois-quarts athées; ce ne sont pas eux, à part peut-être quelques esprits très simples (mais ceux-là ne vous liront pas) qui ont occupé ma pensée en lisant ce livre, mais bien vous. Si souvent je fais mon propre examen de conscience que je me suis mise cette fois à faire le vôtre, et que je me suis demandé pourquoi vous l'aviez écrit. Car je n'admets pas beaucoup la théorie du pommier qui nous conduirait peut-être aux fruits pourris, sous couleur de livres malpropres, auxquels certes vous ne songez pas. mais que l'arbre voisin produirait facilement. Malgré vous, la notion de conscience, de devoir, de responsabilité morale vous sort par tous les pores et je crois bien que vous pensez souvent aux conséquences proches ou lointaines de vos actions ; quel bien est destiné à faire votre attaque contre l'idée de Dieu, je parle au point de vue scientifique? Je comprends fort bien que vous , athée , vous ne teniez nul compte de cette idée dans vos recherches savantes et que vous cherchiez uniquement la vérité, sans aucune préoccupation religieuse. Mais j'ajouterai : sans aucune préoccupation anti-religieuse, et c'est ce que vous ne faites pas, malgré votre ton dégagé. Vous
LETTRES. THOISIÈME PARTIE 337
voulez étudier scientifiquement ce qui échappe au domaine scientifique et nous convaincre de notre absurdité par des arguments qui ne nous convaincront pas, car nous pourrons vous répondre que, tandis que vous raisonnez pour nous persuader que nous déraisonnons, nous a vivons » d'une vie. très haute, tout intérieure, tellement pénétrée de foi que notre être moral en est transformé et (pie cependant nous pouvons rester très humbles, puisque nous sentons que cette vie nous est donnée et que nous ne la créons pas en nous, ^'ous aurez beau expliquer à un pauvre enfant ([lie la mère qu'il vénère et dont il reçoit la nourriture et les soins n'a pas toutes les vertus t|u'il imagine, il vous répondra : h En tout cas, elle est ma mère, je l'aime et c'est par elle que je vis. » C'est ce que je vous dis, mon cher Félix, sachant très bien que je ne suis pas capable de discuter dignement avec vous ces (jiiestions, mais sachant aussi que le peu cjue je vaux vient de cette foi que vous ne possédez pas. D'autres (jue vous (trop modeste) pourraient dire que vous valez autant que moi par la bonté et le dévouement : « Beaucoup plus, dirai-je, car sans la foi qui m'anime je? ne vaudrais pas cher, > Mais si je m'humilie en me comparant à vous, je peux, lorsque je regarde
Faction de la grâce en moi, remercier Dieu d'avoir ainsi transformé une nature médiocre et de m'avoir donné pour ici-bas la paix, pour plus lard des espérances qui illuminent la vie.
Si je vous ouvre ainsi mon cœur tout amicalement, c'est d'abord que je ressens pour vous affection et confiance , ensuite que je vous juge digne de ma franchise, et enfin que j'éprouve le besoin d'exalter auprès de vous mes plus intimes et chères croyances. Ce n'est pas, croyez-le bien, que j'aie la prétention de vous les faire pleinement comprendre, encore moins partager. Aucun être humain ne peut accomplir ce travail de persuasion. C'est affaire à Dieu seul, et c'est à Lui seul aussi que je m'adresserai ou plutôt que je m'adresse afin d'obtenir à ceux que j'aime cette sérénité et cette foi qu'il a bien voulu me communiquer.
Et pour finir je conclus d'une façon plus simple, mais très douce, en vous embrassant de toute ma fraternelle affection et vous demandant de me pardonner cette petite elfusion de (( mysticisme ». Vous ne donnerez pas à ce mot un sens mauvais ou faux; je crois bien d'ailleurs que vous êtes un brin mystique, comme vous êtes un brin chrétien, comme
VOUS êtes surtout un des meilleurs cœurs que j'aie connus.
Votre vieille sœur,
Elisabeth ^ .
^ A cette lettre, Félix Le Dantec répondit, le 29 Juillet 1907, par la suivante où se manifeste très clairement la haute opinion qu'il avait d'Elisabeth Leseur, le respect que lui inspiraient ses convictions religieuses :
a Paris, 29 Juillet.
« Mil chère belle -sœur,
i< Vous ries bien gentille Je renvoyer à une conversation en Octobre la réponse que Je devais à votre longue lettre: J'écris tant tous les Jours quf J'ai horreur du porte-plume quand Je ne suis plus obligé de m'en servir.
(' // est d'ailleurs certain que nous ne nous entendrons pas ; pour vous, ce qui est bon est inséparable de ce qui est vrai. Pour moi, vérité et utilité sociale sont deux choses entièrement séparées, souvent antagonistes.
« Mais nous discuterons avec Joie, sans espoir de nous convaincre , parce qlte nous sommes tous deux absolument sincères. Laissez-moi vous dire seulement aujourd'hui que si votre dialectique n'entame pas mes positions. Je reste pénétré d'admiration pour la hauteur de votre nature. S'il n'y avait eu que des gens comme vous, les questions qui divisent l'humanité ne se seraient Jamais posées.
« Amitiés d'Yvonne et de moi à tous les beaux- frères, belle-sœur , neveux et nièce. Hommages respectueux .^ Madame A
« Votre bien fraternellement,
'( Félix. Le Dantec. >>
" .\()us parlons Mercredi matin pour Ty Plad. »
.\ofe de l'Editeur. ]
LETTRE XGIV^
26 Aoûi 1907.
Tu as bien raison, petite sœur chérie, de m'envoyer sous forme voilée et délicate un reproche sur mon silence. Non pas, cependant, que ce silence soit volontaire, car dans une maisonnée nombreuse la correspondance est déjà difficile, et pour moi cette difficulté est aggravée par l'obligation de passer beaucoup d'instants au repos. Après ma secousse d'il y a un mois je n'étais pas vaillante, et bien que, maintenant, l'état général soit beaucoup meilleur, j'ai sagement voulu profiter de mon séjour et faire une vraie cure d'air et de repos. Le beau temps me le permettait et j'ai passé de longues heures dans notre jardin d'où je t'écris étendue, par une délicieuse et chaude température, en face de nos belles montagnes dont la variété de teintes charme les heures de ma journée. Là j'écris, je lis, je pense à tous ceux que j'aime, et c'est te dire si tu me tiens souvent compagnie ; je n'ai quitté ce coin de
' I.ollre écrite de Jougne. [XdIc <h' VKditeur.\
repos méditatif que pour aller à l'église où tu m'accompagnais encore, puisque j'y portais toutes mes meilleures tendresses. Les jours ont passé vite ainsi, puisque Dimanche nous allons reprendre la route de Paris. J'y reviendrai beaucoup plus forte et pourrai attendre de pied" ferme les assauts de mon vieil et inlassable ennemi qui ne désarme guère, je m'en suis encore aperçue récemment.
Es-tu contente de tous ces détails sur mon compte? Pour te satisfaire je te dirai encore que les 1)... vont bien, que les enfants sont resplendissants, Jougnards de cœur, de goût et de santé. Maman est relativement bien physiquement, mais son état moral n'est guère l)on et c'est une épreuve pour nous. Félix est déjà bien reposé. Si nous pouvions avoir chaque année trois ou quatre mois de ce séjour, nous en serions bien heureux, et alors je coimais des amis bretons qui ne pourraient pas refuser de venir humer un peu l'air des montagnes'. Ce pays est bien apaisant; le corps et l'espiit y ressentent u«e détente salutaire et il offre des ressources égales aux amateurs (le mouvement e\ aux esprits contem-
' Félix Le Danlec ot sa femme purent venir à Jougne l'année suivante, en 1908, et ce fut pour Elisabeth Leseur et son mari une grande joie de les y recevoir et de leur faire les honneurs de ce beau pays. (A'o/e Je V Editeur
platifs. Réfléchissez à cela Ions deux, et une autre année décidez-vous.
Ta mère m'a écrit, et cela m'a fait grand plaisir ; elle doit compter les jours. Nous sommes contents de ce mieux sensible survenu dans l'état de ton beau-père. Quelle nombreuse réunion vous formez et quelle animation doit régner parmi vous ! tu ne peux sans doute lire beaucoup, moi, je me suis offert quelquesunes de ces lectures « joyeuses » dont on m'accuse d'avoir le secret. Pour le moment. Pépin d'Héristal, Charles Martel, Pépin le Bref et Charlemagne n'ont plus pour moi de mystères'. Ce dernier m'a surprise et je crois qu'il va nuire dans mon esprit à Goyau luimême..., sans comparaison*.
Il me semble, ou plutôt je suis sûre que tu penses à nous, à ta vieille sœur qui ne te sépare jamais d'une autre chère pensée et porte à la foi-s dans son cœur les trois « petites » de jadis. Les deux qui sont parties demeurent les
' Elisabeth Leséur fait ici allusion ti ce remarquable ouvrage du savant professeur î\ l'Université de Liège, Godofroy Kurtli, Les Origines de la civilisation moderne, (|irello venait délire i\ Jougne. {Note de VEditeur.)
■^ L'entourage intime (rÉlisabeth Leseur s'amusait ;» la taquiner sur l'intérêt qu'elle prenait à la lecture des livres de Monsieur Georges Goyau. Elle acceptait cela avec' sa simplicité et son enjouement habituel, se mêlant la première à ces plaisanteries amicales. {Note de VEditeur.
invisibles protectrices de celle qui reste, et je leur demande de prier pour son bonheur.
Remercie bien Félix de son mot affectueux ^ et dis-lui que je n'avais pas eu la présomptueuse pensée de le convaincre par ma dialectique, mais seulement de protester contre certaines assertions au seul point de vue religieux. Je suis tout à fait d'avis que nos amicales discussions ne sauraient avoir d'influence sur nos convictions ; cela ne m'empêche pas d'y trouver grand plaisir. La foi, je le sais bien, n'a jamais jailli d'une polémique ou, si cela arrivait, ce serait tout simplement la preuve que Dieu voulait se servir de ce moyen. Félix peut donc être rassuré sur mes intentions ; si je voulais lui prêcher le catholicisme, ce n'est pas sur moi que je compterais pour cela ; il y a mieux.
Un souvenir respectueux à tout ton aimable entourage. Bons baisers de nous toutes et de Félix pour tous deux. Je t'embrasse, ma petite sœur aimée, de toute ma profonde tendresse et me réjouis de te retrouver bientôt.
Ta vieille sœur,
Elisabeth.
' La lettre reproduite en note à la lin de la lettre précédente, Lettre XCIII. [Noie de V Éditeur, i
Wt LETTRES A DES INCROYANTS
LETTRE XGV
12 Août 1908.
Tu dois accuser la vieille sœur de l'oublier, mon Yvonne chérie, el peul-êlre penses-lu qu'elle est devenue bien paresseuse au sein des délices jougnardes. Je ne crois pas être devenue paresseuse, et je suis très sûre de ne pas l'oublier el de l'avoir bien constammenl présente en ce coin du cœur où je retrouve mes plus chères tendresses dès que les choses extérieures me laissent libre. Ma vie est devenue plus active que lors de la bonne visite ' et les journées passent avec une* incroyable rapidité. Trois fois par semaine je descends à
' LeUre écrite de .louyiio. yXole de l'hdUeur.) 2 Ainsi qu'il a été dit dans une note do ]a Lettre X(]IV précédente, Monsieur et Madame Félix Le Dantec vinrent passer une dizaine de jours à Jougno à la fin du mois de Juillet 1008. Yvonne put s'entretenir de longues heures avec Klisabetii Leseur, et Félix Le Dantec put parcourir avec le mari de cette dernière les environs de Jou<ine. Il trouva le pays très beau; il lui rappelait étrangement , disait-il, la région monlagneu«;e du Tonkin fiu'il avait explorée en revenant de Louang-Prabang, sur le Mékong, à Hanoï, lors- (|uil faisait partie de la mission l*avie. {Note de l'Éditeur.)
la messe ; les autres jours ce sont de petites courses aux environs ou visites chez des amis. Je vais et viens dans le jardin, dans la maison, et pour le reste du temps je demeure étendue sur notre terrasse, lisant, écrivant, faisant ma longue tapisserie^ tout en causant. Tu peux te représenter mon existence puisque tu connais à présent notre cher coin, mais ce que tu ne peux te figurer, c'est la satisfaction que j'éprouve à pouvoir remuer un peu, à me sentir plus sûre du lendemain , à ne plus éprouver les pénibles malaises ou les souffrances d'antaii. Aussi je t'assure que je porte un cœur bien reconnaissant dans cette église que tu connais et où j'éprouve une joie si grande à parler à Dieu de ceux que j'aime tant, que j'aime plus que jamais. Votre groupe cher n'y est pas oublié, et si je suis exaucée il n'y aura pas de bonheur humain et de grâces divines qui ne vous soient donnés dans l'avenir.
Que la lettre de ta mère à Amélie nous a donc amusés ! c'est un charbonnier biçn spirituel et dont l'âme n'est pas plus noire que le visage. Elle a des façons (k^ dire bien à elle et qui dérideraient les plus rébarbatifs. N'empêche que nous pourrions beaucoup discuter,
'Se reporter à la Letthe XXXlil, dans la Première Partie. (Note Je l' Editeur. ^
et que la foi du digne Auvergnat' n'est pas, malgré tout, de qualité supérieure. Quant aux
sermons des petites A ils sont de piètre
valeur et on pourrait dire à. ces dernières : (( Médecin, guéris-toi toi-même. » Prêcher les autres vaut moins que s'améliorer soimême.
Nous sommes contents que P...^ n'ait rien de sérieux. Vous êtes toute une maisonnée en ce moment, et votre vie doit être fort animée. J'ai pensé à Félix en lisant dans un journal la nouvelle de la mort de Monsieur Giard', et je
' A Paris, beaucoup dos petits marchands de quartier qui revendent au détail le charbon et le bois de chaufTaf^o sont originaires d'Auvergne; aussi le peuple leur a-t-ii donné l'appellation de « charbougniats », laquelle réunit cl fond en un seul mot l'indication de leur métier : « charbonnier », et celle de leur pays natal : «. auvergnat ». [Note de l'Editeur.)
■^ La cousine et belle-sœur de Madame Félix Le Dantec, qui devait mourir un an plus tard comme on le verra par la Lettre XCVI suivante. [Note de l'Editeifr.)
' Alfred Giard a été un savant naturaliste en même temps <ju'il s'occupa de politique. Il est né il Valenciennes li" 8 Août 1846. Élève de l'Ecole Normale Supérieure, il fut reçu licencié es sciences en 1860. Nommé ensuite professeur à la Faculté des Sciences et à la Faculté de Médecine de Lille, il concpiit son diplôme de docteur es sciences on 1880. Entre temps, il se livrait activement h la politi(iuo cl il se présenta aux élections législatives en 1882 comme républicain de gauche, radical. Il fut élu député de Valenciennes. Il ne fut pas réélu à la législature suivante et se représenta plusieurs fois dans la suite sans succès. Eu 1887,
me suis dit que cela lui ferait de la peine. Et cela m'en a fait un peu par contre-coup, bien que je ne connaisse pas du tout Monsieur Giard.
Maman a un petit point congestif au poumon en ce moment, comme cela lui arrive quelquefois en hiver. Félix lui met des ventouses et il semble qu'elle s'en trouve bien. Les enfants sont tout à fait remis de leur jaunisse, et cette j)etite maladie semble même avoir été salutaire à Marie qui est bien mieux qu'avant. H... se trouve à merveille du changement d'air et du repo»; il n'a plus de fièvre et reprend son entrain. Amélie est en bon état. Félix se repose et jouit avec délice de la campagne, de la vie paisible et de cette halte dans ses soucis et occupations habituelles.
Quant à moi, ma chérie, je suis dans un état que je n'ai pas connu depuis bien longtemps. Aussi je pense avec un peu d'espoir que je pourrai peut-être reprendre une vie
il est maître de conférences à l'Ecole Normale Supérieure; en 1888, chargé du cours de biologie à la Faculté des Sciences de Paris. Il fut bientôt titularisé dans cette chaire de biologie. 11 y fut le maître de Félix Le Dantec, qui avait pour lui une grande affection et qui lui dédia son livre L'Atuéisme. Matérialiste et athée, Alfred Giard eut sur la pensée de Félix Le Dantec une influence déterminante, que Le Dantec se plaît d'ailleurs à reconnaître dans sa dédicace de L'Athéisme. [Note de l'Editeur.)
plus normale, quoique fort tranquille. Il me paraît évident que cette crise de la vésicule biliaire, crise en préparation, a causé mes misères de cette dernière année. Dès lors je pourrai probablement élargir n^on champ d'action, le traitement du foie n'exigeant pas le repos absolu. D'ailleurs l'exercice très modéré que je prends ne me fatigue pas du tout.
Notre pays est bien beau en ce moment, ma Yonnette, et j'aurais une grande joie à contempler avec toi cet horizon dont je ne" me lasse pas. Tu ne l'afe pas vu sous tous ses aspects, et ils sont bien variés. L'année prochaine j'espère que nous parcourrons ensemble tous les plus jolis coins et que nous en ferons aussi les honneurs à la clière Madame Le G...
Tu ne dois guère avoir le temps de lire en ce moment. Outre ces livres spéciaux que j'all'ectionne et qui sont le sujet d'inépuisables plaisanteries de la part de mon entourage, je relis des livres de la bibliothèque et, comme les vieilles personnes, je commence à préférer cela aux lectures nouvelles, sauf exceptions, bien entendu.
Distribue nombre de souvenirs respectueux ou alfcctueux autour de toi ; puis donne un bon baiser à ta mère et à Félix. Affections de
LETTRES. TROISIEME PARTJE 349
loute la maisonnée. Ma petite sœur très chérie, je t'embrasse bien fort. Nous serons unies de cœur le 15 Août et très. proches de nos sœurs disparues, de ton bon père qui a chaque jour mon souvenir et ma prière fidèle. Nous sommes liées, n'est-il pas vrai, par ces attaches si fortes des souvenirs communs et des douleurs partagées. Ces dernières unissent plus encore que la joie, et cefa est bien puisqu'elles sont plus fréquentes. A présent Tune de nous ne pourrait avoir une tristesse ou un bonheur sans que l'autre souffre ou se réjouisse.
Encore un tendre baiser de
ta vieille sœur,
Elisareth.