‹ Lettres `a des incroyantsChapitre 8 sur 78 · PRÉFACE XV · texte numérisé non relu

PRÉFACE XV

purtucjée , dit-elle, entre deux sentiments contraires : la crainte d'être une ennuyeuse prédicante et de paraître prêcher des choses que je ne fais pas assez moi-même , et ensuite le remords de n'avoir pas fait tout ce que J'aurais dû*. » En réalité, son amour de Dieu et des âmes lui donnait de concilier admirablement la force et la douceur dans l'expression très vivante de la vérité salutaire. Ainsi s'affirment à nouveau dans les Lettres a des Incroyants ce parfait et rare équilibre des facultés et du jugement, cette virilité de la pensée sous le charme de l'expression et cette sûreté de doctrine qui ont été relevés comme carastérisliques des trois ouvrages déjà publiés d'Elisabeth Leseur.

Il est une autre difficulté que rencontre l'ap logète : il est, à bon droit, très attentif à la valeur rationnelle des preuves qu'il apporte pour montrer la crédibilité de la religion chrétienne et l'origine divine de l'Eglise. Par suité^

1 Lettue II, paj,'es 82 et 83.

il serait parfois porté à penser que la foi, à laquelle il veut conduire, n'est que la conclusion de ses raisonnements apologétiques. Il n'ignore pas qu'elle est un don de Dieu, le fruit d'une grâce, mais il paraît quelquefois l'oublier pratiquement. Ou, au contraire, s'il considère surtout la surnaturalité des mystères, et si par suite il est porté à insister sur la nécessité de la grâce pour faire l'acte de foi, il lui arrive de n'être plus assez attentif à la valeur rationnelle des motifs de crédibilité qu'il propose.

Dans ses Lettres a des Incroyants, Elisabeth Leseur concilie fort bien ces deux choses. D'une part elle discerne exactement, dans la discussion, les raisons convaincantes de celles qui ne peuvent donner qu'une probabilité, et avec un naturel parfait elle les présente de façon très différente, suivant l'intelligence, les aptitudes et la culture de ses correspondants.

Mais, après avoir donné les raisons qui établissent l'évidente crédibilité des mystères révélés, elle insiste plus encore sur la nécessité de la grâce de la foi*.

' Voir Lkttkbs XX,\IX, XCIII, j)a(,'cs 180, 338.

PRÉFACE XVll

Cette grâce, elle ne se contente pas d'en affirmer la nécessité, mais elle la demande instamment à Dieu pour ses correspondants, Klle prie très souvent pour eux et offre ses souffrances à leur intention'. Elle croyait profondément à la nécessité, et à l'efficacité de la prière et du sacrifice. Elle reçut une grande force dans une faiblesse incurable, qui allait tous les jours s'accentuant. Cette force divine la vivifiait d'autant plus que sa santé se délabrait davantage, pour qu'il fût manifeste que cette énergie venait d'en haut. Elle avait pratiquement compris combien il est nécessaire d'éclairer les âmes et que, pour élever leur cœur vers Dieu, il faut surtout leur montrer son infinie bonté et son amour pour nous. Elle voyait que le chemin qui conduit au cœur du ; Christ est accessible à tous et que pour arriver à l'union divine il faut toujours agir par amour pour Dieu, même et surtout lorsqu'on n'éprouve aucune consolation dans la prière. Il faut, pensait-elle, des âmes d'oraison profonde, de silence , des âmes qui ne cessent de vivre en face de Dieu et qui vivent de Lui. Ne croyons

' Lettre XXXIX, uolanimenl page 180.

•2; — Lettres à des lacroyants.

pas que tout consiste dans l'apostolat à beaucoup parler, à beaucoup écrire, à se multiplier dans des œuvres d'un jour. Les âmes égarées ont tant besoin d'une parole qui vienne du plus intime du cœur, assez lumineuse, assez haute et ferme, pour les élever vraiment vers Dieu et les dégager de l'égoïsme et de l'orgueil qui les tue ! Rappeler aux intelligences l'Évangile de Noire-Seigneur, avec la foi, la simplicité, la confiance des Apôtres, comme aux premiers jours, c'est ce que fît Elisabeth Leseur, en offrant humblement à Dieu sa vie, en Le suppliant de se pencher sur les âmes qu'elle aimait, de les vivifier et de les sauver. A'oilà pourquoi la publication des Lettres a des Incroyants apparaît singulièrement opportune. Cette forme d'apostolat, si originale, si personnelle et vivante, répond admirablement aux besoins spirituels de noire temps. Ce nouveau recueil se répandra, nous n'en doutons pas, comme ses devanciers qu'il égale tout au moins s'il ne les dépasse pas, et sa lecture a[)portera à de nombreuses âmes une nourriture substantielle, une lumière bienlaisaulc. F'" Rég. Garhigou-Lagiiange, O.P.

.' J'Jstolf atileiii /';irturex vi-rLi ; ft non audiiores tunluni, fnltenten vosineliftsos. »

« Efforcez - vous de luellre la parole en pratique , el ne vous conteniez pas de l'écouler en vous trompant vous-mêmes. »

(S.Jacques, lipitrt canonique, I, 22.)

Saint Luc, dans un de ces tableaux vivants et colorés où il excelle, raconte' que Notre-Seigneur, montant à Jérusalem pour y subir sa douloureuse Passion, et traversant le pays de Samarie, envoya devant lui des messagers pour préparer sa réception dans un bourg. Mais les habitants, le sachant Juif, refusèrent de l'accueillir. Ce que voyant, ses disciples Jacques et Jean, indignés, s'écrièrent : H Seirjneur, voulez-vous que nous commandions que le feu du ciel descende, et les consume? » Et Jésus, [)our toute réponse, leur adressa celte réprimande sévère : i Vous ne savez pas de quel esprit vous êtes ! Le Fils de l'homme est venu, non pour perdre les âmes des hommes, mais pour les sauver.

Oserions-nous prétendre (jue nous avons beaucoup changé depuis les Apôtres? Hélas! l'homme est toujours je même et combien de catholiques

' Saint Luc, chap. IX, verS; 51 à 50.

seraient, aujourd'hui encore, tout disposés à faire descendre le feu du ciel, s'ils en avaient le pouvoir, sur les Samgiritains de notre temps, c'est-àdire sur ceux qui ne partag-ent pas leurs croyances et les combattent. Ils ne ressentent pour la plupart • qu'antipathie et hostilité à l'égard des incroyants, L'éminent dominicain qui fut le directeur d'Elisabeth Leseur et que Dieu a rappelé prématurément à Lui, après une existence si généreusement et utilement consacrée à son service et à celui des âmes, le révérend Père Hébert me citait un jour d'un de ses pénitents un mot bien caractéristique de cet état d'esprit. Nous parlions du Journal d'Elisabeth paru depuis quelques mois et dont la diffusion, rapide et exceptionnelle, provoquait bien des étonnements. « Je m'entretenais précisément, me raconta le Père, il y a peu de temps, de Madame Leseur et de son livre avec un homme fort distingué de ma connaissance, qui occupe dans l'industrie française une situation très importante, et la critique qu'il m'en lit fut bien inattendue. Il s'étonnait, se scandalisait même, de l'entière tolérance, de l'éminente charité que l'ouvrage révélait . et il concluait k la façon d'un reproche : « Cette femme n'a pas de haine! » Comme si cela diminuait à ses yeux l'intérêt du Joi rnal. ï)

Voilà certainement un lecteur ([ui, ne savait pas plus ({ue les Apôtres de l'impressionnant récit de saint Luc, de quel esprit il était. Il ne concevait pas qu'on pût professer pour les hommes qui n'embrassent pas nos idées d'autrCvS senti-

INTRODUCTION il

ments que l'indignation et la colère. Volontiers il les eût anathématisés.

Cependant rien n'est plus contraire à l'esprit de Notre-Seig'neur Jésus-Christ. Qu'on se rappelle les paraboles de la brebis perdue, de la drachme égarée, de l'enfant prodigue, le pardon accordé à Marie-Madeleine, les épisodes de la femme adultère, de la Samaritaine et tant d'autres. Tout son enseignement se résume dans l'amour de Dieu et du prochain. « Aimrz-vous les uns les autres. » Il n'avait de sévérité et de malédiction que pour les professionnels de l'excomnmnication d'alors, pour les pharisiens au cœur dur, hypocrites, égoïstes et méchants. Le divin Maître, qui doit être notre modèle en tout, nous a montré qu'il faut être à la fois intransigeant sur la doctrine, .sur les principes de vérité, et plein de douceur, d'indulgence, de tendre alTection pour les individus. Pendant sa prédication publique en Galilée, il allait toujours vers ceux qui étaient le plus à l'opposé de Lui, vers les égarés, les tombés, les méprisés, pourvu qu ils fussent simples et de bonne foi. l<]coutons saint Matthieu' nous racontant le moment décisif de sa propre vie :

a Et Jésus, étant parti de là, vit en passant, assis au bureau des péacjes, un homme nommé Matthieu et lui dit : u Suis-moi. » Celui-ci se leva et Le suivit.

(( Et il arriva qu'étant à table dans la maison, roici, beaucoup de puhlicains et de pécheurs

' Saint Matthieu, chap. IX, vers. 9 à 13.

6 LETTRES A DES IiNCROYANTS

vinrent se mettre à table avec Lui et avec ses disciples. Et les pharisiens, voyant cela, 'dirent à ses disciples . « Pourquoi votre maître manfje-t-Il avec les publicains cl les pécheurs? » Jésus, l'ayant entendu, leur dit : « Ce ne sont pas ceux qui se portent bien qui ont besoin de médecin , .mais les malades. Allez apprendre ce que signifie : « Je « prends plaisir à la miséricorde et non aux sacri- « fices. » Car je ne suis pas venu appeler des Justes, mais des pécheurs. »

L'interlocuteur du Père Hébert se fût probablement associé au blâme adressé aux disciples et, s'il lit le présent volume, il s'olîusquera sans doute de voir Elisabeth Leseur aimer avec tant de dévouement des juifs, des incroyants, des athées. Beaucoup de catholiques, mal éclairés sur ce point, seront tentés de juger comme lui.

Mais Elisabeth , elle, qui n'eut d'autre objet dans son ascension vers la perfection que de suivre son Divin Modèle, que de réaliser en elle l'enseignement de Notre-Seigneur, de vivre sa foi dans et parla charité, avait bien compris la le(,'on de l'Evangile. Elle en lit la substance de son apostolat. VA\c nous a révélé elle-même de quelle manière eWe concevait celui-ci. Il est bon de rappeler ici C('< pages du Cahier de résolutions dans le Journal

' Jdi'HNAL i:t l*KNSIiEs DE CHAQUE jouH. (laliier de résolutions, p. 100.

elles livrent l'explication de son attitude à l'égard de ses corresponjdants :

« En me faisant connaître son action intime et personnelle au fond de l'âme humaine, en m'obli- (jeant à vivre au milieu de toutes les négations, de toutes les indifférences et de cette épaisse ignorance des choses divines qui oppresse tant de pauvres êtres, Il [Dieu) a voulu, sans doute, que Je puisse comprendre les états d'esprit les plus divers, que je puisse compatir, partager et me pencher avec plus d'amour et de pitié vers le hlasjjhème ou le doute. Etre le bon Samaritain de tant de cœurs aigris, d'esprit^ inquiets, de consciences troubles; avoir le respect délicat, la science des âmes; s'efforcer de les pénétrer doucement , de leur verser goutte à goutte, suivant leur degré de faiblesse ou l'acuité de leur blessure, l'huile apaisante ou le vin fortifiant : leur montrer Dieu rien qu'en le laissant rayonner hors de notre âme où Il vit, se faire toute à tous et conquérir ainsi les cœurs à Jésus-Christ, voilà la tâche de l' apôtre, celle que j'accepte de Vous, malgré mon indignité, mon Dieu ! »

Et plus loin elle précise encore' :

« Apporter à toute conversation et discussion une douceur tranquille, une fermeté d'accent, une affabilité qui bannira chez l'interlocuteur l'aigreur ou l'irritation ; ne jamais capituler sur les principes, mais avoir pour les personnes une mansué-

* Journal et Pensées de chaque jouh. Cahier de résolutions, p. 161 et 162.

tude,' une indulgence extrêmes. Chercher avant tout, après avoir reconnu le point vulnérable , ù présenter la divine et immuable Vérité à chaque être de la façon qui peut la lui faire comprendre et aimer.

« En toute matière purement intellectuelle, apporter une grande liberté d'esprit et netteté de jugement ; chaque fois que la conversation m'amènera à pénétrer dans le domaine de la foi, je le ferai simplement, mais d'une façon droite et ferme qui ne laissera aucun doute sur mes convictions. L'habileté ne vaut rien en de telles matières' je suis frappée de ce fait que les incroyants éprouvent plus de sympathie pour les êtres de foi profonde que pour ceux dont les convictions se font souples ou utilitaires ; ils vont plus, ces chers incroyants, aux « intransigeants » de la foi, qu'à ceux qui, à force de compromis et de subtilités, cherchent à leur faire accepter la foi. Il faut, cependant, que l'indomptable affirmation soit enveloppée dans la plus intelligente sympathie , la plus vivante et délicate charité.

« Prier Dieu de me donner de plus en plus la science des âmes. Aller à elles par VintelUgence, par le cœur; pour cela fortifier mon intelligence, réchauffer mon cœur. Travailler et agir avec sérénité. »

Ailleurs (Mifin elle résume ainsi sa pensée' :

i( Eviter soigneusement toute discussion sur des

' JoinNAL ET Pensées db chaque jouh. (laitier de résoliitinns, page 195.

sujets religieux. Prière, exemple, actions ou paroles pénétrées de charité et d'intelligence, voilà les éléments de toute controverse féconde. Les combats intellectuels ne frayent guère la route à Dieu : un rayon de charité illumine parfois le chemin où errent de pauvres cœurs en détresse et les mène jusqu'au terme. »

Telle fut la règle des relations d'Elisabeth avec ceux qui ne pensaient pas comme elle. Ses trois premiers ouvrages* montrent déjà à quel point elle s'y est fidèlement soumise, quelle action rayonnante s'exerçait autour de sa personne grâce à la saisissante conformité de sa vie à ses principes. Les Conseils à une amie incroyante , parus dans La Vie Simkituellk, sont une manifestation vraiment typique de sa bienfaisante tolérance. Uien n'a frappé davantage tant d'incroyants, dans les divers pays du globe, que cette tendre bienveillance à leur endroit. J'ai recueilli de nombreux témoignages de cette impression générale. Je n'en citerai qu'un, parce qu'il les résume tous, qu'il est im des plus récents et qu il vient d'au delà des mers , d'un monde très différent du nôtre. C'est au Brésil que je l'emprunte. Il faut dire que les livres d'Elisabeth se répandent au Brésil, soit dans l'édition française, soit dans leur traduction portugaise, d'une manière surprenante. Ils sont lus par tous , d'abord évidemment par les catholiques, mais également par les non-catholiques,

' Journal et Penskes de chaque jour (1917 , Lettres siiu LA Souffrance (10I8\ La Vie Spirit^ei i k 1919).

et dans tous les milieux depuis les plus humbles jusqu'au sommet de la hiérarchie sociale. La presse les commente avec une faveur marquée, aussi bien les revues religieuses que les grands organes politiques et littéraires, quotidiens ou périodiques.

Une dame, qui occupe à Rio de Janeiro une situation des plus en vue, m'écrivit au mois de mai dernier, pour me faire connaître la vénération qu'elle a vouée à Elisabeth, une longue lettre, très émouvante, qui m'a profondément touché, en même temps que m'édifiait le sentiment religieux (|ui l'anime. Dans un passage de cette lettre, après avoir exprimé son « grand désir de voir Notre-Seigneur connu, admiré , aimé partout, surtout par les pauvres chers incroyants »,... elle ajoute : ... u Cela vous fera comprendre l'ardeur que Je mets à propager, à répandre les livres de Madame ElisabetJi Leseur. J'en ai plusieurs exemplaires qui sont presque toujours prêtés, et souvent, moi, qui ai besoin de les lire constamment, je m'en vois privée pour les céder à d'autres. Dernièrement j'ai prêté La Vie Spikituelle à un de nos amis, écrivain et poète distingué, âme noble et vibrante, mais d'une irréligion absolue. En me rendant le livre, il m'a dit. enthousiasmé , qu'il allait écrire un article sur Elisabeth Leseur, dans une de nos Revues qu'il dirige, et il a ajouté ces mots qui vous feront, j'en suis sûre, plaisir : <( Depuis que j'ai lu ce livrr je me sens fier d'appartenir au genre /tumain!.

L'article a été écrit. 11 a été publié dans le

numéro du mois d'avril 1921 àeVIlluslraçào Braz'dcira, la principale revue brésilienne artistique, littéraire et mondaine, où il semble en quelque sorte paradoxal de rencontrer un pareil article, sur un semblable sujet. L'auteur y traduit l'enthousiasme que la lecture de La Vie Spirituelle a déterminé en lui, avec une chaude sincérité qui exprime à quel degré le livre l'a conquis, mais avec un accent qui révèle aussi son ignorance des choses religieuses. Il fait de nombreuses et longues citations empruntées aux Conseils à une amie incroyante ; c'est peut-être la partie qui l'a le plus remué dans le volume. 11 insiste particulièrement sur la remarque que voici : « ... Ce livre, dit-il, n'a pas été écrit seulement pour les croyants. Les religieux ultramontains à courte vue haïssent ceux qui ne croient pas, ils les repoussent... Elisabeth, elle, les aimait, les attirait à elle... Dans ses Conseils, c'est avec une douceur infinie qu'elle s'adresse à une amie incrédule, qui, bien qu incrédule , n'était pas moins aimée. Pour elle, ne pas croire n'était pas un crime : c'était une erreur... Et c'est pour cela que son esprit .«t'ouvrait maternellement , se penchait presque comme une vaste frondaison aux ombres douces sur toutes les âmes bonnes, assoiffées de bien, affamées d'idéal, ou ayant simplement besoin de consolations, qu'elles fussent illuminées ou non des clartés de la foi... ■>

Cette tendre et bienveillante sympathie pour les

chers incroyants <> transparaît tellement en

1 âme d'Elisabeth Leseur, que l'écrivain brésilien

12 LETTRES A DES INCROYAiNTS

que je viens de citer ne s'y est pas trompé et Ta discernée nettement du premier coup. On va la retrouver plus évidente encore, s'il est possible, dans les Lettres qui constituent le présent volume. C'est en eiîet cette charité essentiellement, les scolastiques diraient « formellement » chrétienne qui les inspire, les anime et s'y manifeste à chaque ligne. Elle y coule à larges flots.

Les lettres, aujourd'hui réunies, sont au nombre de cent six, en y comptant les Conseils à une amie incroyante, qui sont réédités dans ce recueil, je dirai plus loin pour quelle raison. Bien qu adressées à des destinataires ditférents comme mentalité, comme situation et comme milieu, elles n'en forment pas moins un ensemble homogène, tant le sentiment et la pensée les unifient. Quant à leur importance, le lecteur en jug(^'a. Elles sont une apologétique vivante. Il n'en est pas où Elisabeth Leseur n'affirme clairement sa foi. Conformément à ses principes rappelés cidessus, elle ne cherche jamais à la dissimuler, à l'atténuer. Au contraire, elle la professe avec une sereine et simple franciiise. C'est une première leçon qu'elle donne, celle du courage, de l'abandon de tout respect humain, du mépris de ce qu'on api)elle neulntlité et qui n'est le plus souvent qu'une lâcheté. Une seconde, nous l'avons

déjà dit, est celle de l'attitude à conserver vis-àvis de ceux qui ne croient pas. Plus on pratique l'affirniation intégrale des convictions dont se nourrit notre âme, plus il devient facile de pratiquer le respect, intégral lui aussi, de lame d'autrui. Voyez plutôt ce passage extrait de la Letthe XLVIII : u II y a deux choses, écrit Elisabeth, qui sont é<jaLement profondes en moi : les convictions qui guident ma vie et que le travail de l'âme a fait vivantes et fortes, et un respect absolu, total pour toute conscience et toute conviction^. Pour moi ce qui se passe entre l'être humain et Dieu est chose sacrée et nul ne doit y toucher d'une main indiscrète. Je me sens, d'ailleurs, trop imparfaite et faible moi-même pour me faire juge, et J'ai trop besoin d'un secours supérieur pour être sévère envers les autres... »

L'application loyale de ce double principe a conquis ses correspondants. Ils se sont sentis aimés et respectés en même temps qu'ils perce-

* Elisabolh Losour no l'ait qu'exprimer en ces termes la doctrine traditionnelle exposée par saint Thomas dans la Somme Théologique, 7" //"", Question XIX, article 5, où il montre (ju'il n'est jamais permis d'agir contre sa conscience, fût-elle vinciblement erronée, même si elle nous disait que croire au Christ soit un mal. Mais Elisabeth Leseur n'était pas moins convaincue qu'il n'est pas permis de suivre ce que dit une conscience coupablemeiit ou vinciblement erronée, et qu'il faut faire le possible pour s'éclairer, comme l'établit saint Thomas, également dans la Somme Théologique, /a //«e, Question XIX, article 6. C'était là tout le but de son apostolat auprès des incroyants.

raient dans la conscience d'Elisabeth la sécurité d^un point fixe, d'un fondement inébranlable sur lequel, eux à qui toute certitude profonde faisait défaut, ils pouvaient s'appuyer en toute confiance. Ils se trouvèrent ainsi attirés vers celle qui démontrait la supériorité de sa croyance en la vivant, en lui soumettant tous ses actes, en la réalisant si parfaitement que sa foi rayonnait en dehors de son être intime. La sympathie devint rapidement de la vénération. Les extraits de lettres qu'Elisabeth a reçues de ses correspondants et avec lesquels j'ai annoté les siennes révèlent avec clarté cet état d'esprit. Mais je crois utile, en outre, parce qu'elle me paraît tout à fait significative, d'en citer une qui fut adressée à Elisabeth par Mademoiselle A... F., dans le début de leurs relations. Mademoiselle F... venait d'être frappée par un deuil qui la meurtrissait cruellement. Elisabeth, sous l'impulsion de sa charité, comprenant l'intensité de cette soulTrance, se porta immédiatement vers elle avec tout l'élan, toute la générosité de son cœur, et de son cœur chrétien'. Mademoiselle F,.., émue de cette démarche qui tranchait étrangement avec l'égoïste banalité des usages mondains et qui dressait devant elle un être qu'elle devinait exceptionnel et nouveau pour elle, lui répondit, le 31 Décembre 1901 :

' Malheureusement cette lettre d'Elisabeth Leseur n'a pas été conservée. La correspondanco avec Mademoisolli- F... qui est publiée au pressent volume eommoncc en 190'.).

« Madame,

« Vous m'avez envoyé des mots si vibrants de sympathie compatissante que j'en ai été profondément émue et réconfortée.

« Et le bien que vous ni avez fait ne tenait pas à ce que vous me disiez, puisque ce qui fait votre sérénité : la croyance à l'au-delà, m'est étranger. Il tenait à ce que vous avez donné de votre âme faite toute d'humanité, lorsque vous avez su que quelqu'un souffrait dans ses plus chères affections.

(( Et ce quelc/u'un c'était moi, pour vous, celle qui passe; et je me demande quelle surabondance de richesse de cœur vous avez en vous, pour être lussi puissamment bienfaisante à tous.

« A deux reprises différentes^ avec une spontanéité qui m'a tant émue, vous m'avez rappelée à moi-même et, de cela, je vous suis redevable et reconnaissante : il est des choses qui demeurent, vous êtes la personnification de ces choses, et cela est beau.

« Les cœurs désolés peuvent-ils faire des vœux? Si oui, j'en fais pour vous, et de dignes de vous. »

Ainsi la correspondante d'Elisabeth Leseur avait été gagnée non seulement par l'airection qui s'olîrait à elle pour lui a2)porler un peu de consolation, mais par cet accent spécial et profond que rendent les âmes qui ont établi en Dieu Unis leurs sentiments et leurs facultés. Malgré la

' J ignore la deuxième démarche d'Élisal)elh Leseur ^luprès de Mademoiselle F..., à laquelle il est fait ici allu" -ion, et les circonstances qui l'ont provotjuée. 3 — ' Lettres à des Incroyants.

divergence de leurs croyances, ou plus exactement à cause d'elle , le lien était noué qui allait se resserrer et devenir une amitié sérieuse et bienfaisante. C'est donc ainsi qu'il faut être. Certainement, dans nos rapports avec les incroyants, nous ne devons pas renoncer à faire, le cas échéant, l'apologie de notre foi, à en établir le bien fondé, à défendre nos raisons de croire. Mais il faut agir avec tact et modération, nous souvenant qu'un argument n'a pas besoin d'être produit avec violence pour être fort. Elisabeth a constamment dans ses lettres soutenu ses convictions, les raisonnant, les expliquant. Ce dont elle s'abstenait avec le plus grand soin, ce qu'elle condamnait, ce sont ces polémi([ues agressives, dans lesquelles Famour-propre joue un si grand rôle, où l'on argumente avec passion , qui ne convainquent aucun des deux interlocuteurs, mais au contraire les irritent, les enfoncent chacun dans leur antagonisme et finalement les laissent dressés l'un contre l'autre. Combien, hélas! sont fréquentes ces stériles passes d'armes, si j'ose ainsi m'exprimer, entre catholiques et non - catholiques ! Mais si les controverses sont le plus souvent nuisibles, l'exposé, la défense des vérités de la foi, sans compromis ni détour, et en même temps avec bienveillance, avec charité, sont un utile apostolat, une de ces causes secondes que Dieu peut efficacement utiliser, si telle est sa souveraine volonté, pour éclairer les esprits de sa Lumière. C'est la nuilhode (ju'a suivie sans jamais s'en départir Elisabeth Leseur, qui se souvenait que Notre -Soi-

gneur a promis aux doux qu'ils posséderaient la terre*. Et à ce point de vue ses lettres renferment un enseignement précieux.

Plus d'une fois , des prêtres et des religieux avec lesquels je m'entretenais de l'influence exercée par les livres d'Elisabeth sur des protestants, (les juifs, des incroyants, et dont je leur montrais des preuves écrites, m'ont dit : « Nous ne savons pas parler aux incroyants, et c'est grand dommage, parce que cela nous empêche de prendre contact avec eux. » Voilà la réponse faite par Elisabeth à ce regret, elle donne un exemple dont on peut s^inspirer. La présente publication est donc, on le voit, tout îi fait opportune. Elle fournit un des types de l'apostolat qui convient à notre temps, peut-être le mieux adapté en certains cas aux exigences actuelles d'une société devenue si peu chrétienne. Elle indique quelle attitude il convient de prendre à l'égard des non -croyants, de quelle manière il faut leur parler, pour gagner leur contiance et leur permettre d'apprécier les vérités dont on se réclame par l'usage qu'on en sait faire soi-même. Mais ici je tiens à faire une déclaration préalable, pour éviter toute équivoque. Le mot « apostolat » reviendra plus d'une fois sous ma plume au cours de cette Introduction. Je désire (ju'on ne se méprenne pas». sur le sens (|ue j'attribue à ce mot, surtout quand je déclare que l'apostolat, tel que le pratique Elisabeth Leseur, est un des plus eilicaces. 11 désigne dans

' Saint Matthieu, chap. v, vers. 4.

18 LETTRES A DES IiNCROYANTS

ma pensée l'action, prise dans son acception la plus générale, que peut exercer sur des incroyants un catholique, quel qu'il soit, clerc ou laïc, pourvu qu'il ait une foi profonde et Tardent désir de la voir partager par d'autres âmes. Mais il est très loin de ma pensée, je suppose que tout lecteur le comprendra, d'assimiler ce mode d'apostolat en quelque sorte officieux à la mission d'enseignement de l'Eglise ou à la prédication proprement dite, qui demeure toujours le grand apostolat par excellence, si nécessaire et primordial, l'objet principal de l'Eglise, mais auquel malheureusement la plupart des incroyants se dérobent volontairement de nos jours, alors que l'apostolat officieux comme celui d'Elisabeth Leseur conserve des chances de prendre contact avec eux.

Il est aussi un autre motif qui légitime cette publication. C'est que les lettres que l'on va lire découvrent pleinement le caractère d'Elisabeth Leseur, son esprit, son cœur, son fond de gaieté, que sais-je ; elles la font revivre dans son milieu. p]lles ont une puissance d'évocation qui leur prête une importance biographique de premier ordre. Leur lecteur connaîtra mieux Elisabeth et par suite l'aimera davantage. Aussi ai- je donné intégralement toutes celles <pii ont été conservées, jusqu'à de simples billets, sans faire aucun tri. Il n'y a rien d'indifférent, même dans le mot le plus familier; sous le sourire qui s'y dessine, on retrouve le sérieux de son âme, ce sentiment constant de la présence de Dieu en elle.

Celte correspondance est intermittente et cela

se conçoit, les amis auxquels elle écrivait habitaient Paris comme elle. Elisabeth les vo3'ait fréquemment, régulièrement. G était pendant les séparations de l'été, chaque année, ou à loccasion de circonstances particulières, qu'elle échanf^eait des lettres avec eux. On remarquera donc de longs silences; ils ont leur raison d'être. D'autre part, ainsi que je crois l'avoir déjà dit, toutes les lettres n'ont pas été gardées par les destinataires. 11 y a de ce fait des lacunes inévitables, mais bien regrettables. Il sera facile de les constater (elles n'en seront pas moins indiquées on note), car plus d'une lettre les trahit. Cependant, tel qu'il est, malgré les vides nombreux causés par la disparition de missives très importantes, l'ensemble qu,e je livre aujourd'hui au public offre un intérêt considérable, capital, serais-je tenté d'affirmer, dans l'œuvre d' l'Elisabeth Leseur.

C'est pourquoi je ne saurais jamais assez remercier les correspondants d'Elisabeth d'avoir bien voulu me communiquer les lettres d'elle qu'ils possèdent, et surtout de m'autoriser à les imprimer. Ils font là un sacriiice dont j'apprécie tout le prix; je sais, en effet, h quel point il leur a coûté, car j'ai dû insister, lutter pour vaincre des résistances faites de réserve et de discrétion. Ils manifestent de la sorte le culte touchant qu'ils ont voué à sa mémoire, ils prouvent que l'exemple de charité qu'elle leur a donné a jiorté ses fruits. Qu'il me soit permis de leur exprimer ici ma sincère et vive reconnaissance, celle aussi des lecteurs du pré-

sent volume, qui y trouveront lumière et réconfort. J'ai peut-être excédé l'autorisation qui m'était si généreusement accordée, en utilisant de mon propre chef, pour annoter les lettres d'Elisabeth, celles qu'elle avait reçues. J'implore mon pardon, certain d'avance qu'il ne me sera pas refusé. En effet la correspondance gagne ainsi considérablement envie, en clarté, en intérêt, en portée, en influence. Ces lettres d'ailleurs n'abordent que des sujets élevés, ne sont pleines que de nobles sentiments, ne mettent aucun tiers en cause. Elles sont tellement honorables et pour qui les écrit et pour qui les reçoit, qu'elles ne peuvent attirer que la plus sympathique estime à leurs auteurs. Ceux-ci apportent entin de la sorte, grâce à ce petit « abus de confiance » de ma part, une contribution, dont l'importance n'est pas minime, à la diffusion d'une pensée f{u'ils aiment, et que d'autres aimeront à leur tour, parce qu'elle les édifiera , les grandira , suscitera en eux de fécondes réflexions. Enfin, Mademoiselle A... F..., à qui une partie de ces lettres est adressée , m'écrivait ce qui suit le 14 Mai 1919, en m'accordant 1 autorisation de publier :

<r ... Vous me demandez si vous pouvez publierdans lavenir les quelques lettres que J'ai de lamie précieuse et c/ière. Je ne puis que vous dire le « oui » que vous attendez : lorsqu'il s'agit de faire connaître davantage Elisabeth et de montrer quelle perfection elle avait atteinte, aucun sentiment personnel ne peut aller à rencontre.

« Quelques-unes de ces lettres seront la plus

complète et la plus persuasive des leçons de tolérance, puisquy sont effleurées quelques-unes de ces questions qu'Elisabeth et moi comprenions différemment, ce qui ne pouvait nous séparer : sa fermeté enveloppée de douceur était impressionnante et exemplair'e.

a Je regrette , pour ceux qui liront sa correspondance, que tant de nos discussions aient été verbales et leur échappent puisque, sans Jamais nous blesser... et nous convaincre , nous y puisions des raisons de nous estimer davantage. Pour mon compte, J'y trouvais des forces nouvelles pour travailler à mon développement moral, tant était puissant le rayonnement de cette âme de pureté, d'abnégation , de *volonté lumineuse et douce... b

Grâce à mon petit « abus de confiance », la lacune que signale Mademoiselle A... F... sera comblée et le V(EU que comporte le regret qu'elle exprime recevra satisfaction.

Mais après avoir dit ce que sont ces lettres, il convient maintenant de dire quels sont leurs destinataires.

Ainsi que je lai signalé plus haut, les cent six lettres du présent recueil sont adressées à des personnes tout à fait différentes, soit par la position sociale, soit par la formation d'esprit, soit par la culture générale. Elles n'ont de commun que leur rationalisme et leur profonde affection pour Elisabeth. Ces lettres ne peuvent donc pas

former un groupement unique dans lequel elles ' se suivraient chronologiquement, ce qui rendrait leur lecture difficile et embrouillée. Leur division s'est par conséquent imposée', suivant leurs destinataires, et elles ont été pour ce motif distribuées en trois parties,

La Première Partie se compose de quarantesix lettres, y compris les Conseils à une amie incroyante qui s'y trouvent réédités, adressées à un ménage Israélite, qui occupe une haute situation commerciale.

La Deuxième Partie renferme seize lettres, dont la destinataire tient un des postes les plus élevés de l'enseignement officiel primaire supérieur, des femmes.

La Troisième Partie comprend quarante -quatre lettres écrites, les unes à une intime amie de la famille d'Elisabeth Leseur, et à sa fille , mariée entre temps à un savant éminent, professeur à la Sorbonne et universellement connu ; les autres, à ce même universitaire, tant pendant les iiançailles qu'après le mariage.

Telle est l'ordonnance des trois parties du présent livre, et je vais maintenant entrer dans le détail~de chacune d'elles, afin de faire mieux connaître au lecteur les correspondants d'Llisabeth. Il est indispensable de les présenter d'une façon }>lus précise ; la complète intelligence des lettres qui vont suivre l'exige. Auparavant, je veux rapidement attirer l'attention sur une brève remarque. Il m'a paru très heureux c[ue, parmi les destinataires des lettres d'h'lisabclh Lcsciii-, il

se rencontrât deux membres de l'enseignement public officiel, appartenant îi des branches très diirérentes de cet enseig-nement, mais y tenant tous deux un rang important. C'est que les milieux universitaires comptent à juste titre parmi les plus éloignés de la religion, les plus hostiles à toute révélation surnaturelle. La manière d'être d'Elisabeth à leur endroit, sa façon de leur parler, d'affirmer sa croyance n'en seront que plus suggestives.

Ceci posé, examinons chacun des groupes qui composent les trois parties du livre.

Les lettres qui constituent la Première Partie sont adressées à un ménage Israélite, appartenant au haut commerce ainsi que je viens de le dire.

Il s'est petit à petit constitué chez nous, au cours de ces cinquante dernières années, tout le monde le sait, un type psychologique conventionnel des Juifs riches, admis aujourd'hui par l)eaucoup de nos contemporains, et dont voici les aractères les plus généraux. Très intelligents, 1 esprit ouvert sur toute chose et très informé, cultivés, ces Juifs sont à l'atlut de toute nou- \ eauté. Très artistes aussi, musiciens surtout, ils sont amateurs de tableaux, de beaux objets anciens et collectionneurs renseignés. Au point de vue religieux, la plupart professent un agnosticisme complet : ils ne pratiquent plus leur propre

religion, qu'ils connaissent d'ailleurs mal; quant aux autres religions, ils les ignorent ou n'en savent que ce que leurs lectures leur en ont appris. Et en ce qui concerne le christianisme, leurs notions sont puisées dans les ouvrages des critiques rationalistes, dont I'Orpheus, de M. Salomon Reinach, est un des plus répandus. Il n'est donc pas étonnant qu'ils n'aient sur lui que des conceptions erronées, des préjugés qui ne peuvent en aucune façon, loin de là, contrebalancer la naturelle et instinctive antipathie que le catholicisme leur inspire. Aussi en arrivent-ils fatalement à un dilettantisme qui leur fait admettre toutes les idées comme équivalentes, et à un snobisme qui les pousse à accueillir avec faveur tout ce que le goût du jour propose d'inédit ou de soidisant tel à la curiosité et à l'engouement en matière philosophique ou politique, sociale ou morale, artistique ou littéraire. De là une certaine tendance à l'anarchie intellectuelle que tempère chez beaucoup une très forte organisation familiale. Il y a certes du vrai dans tout cela; mais il faut avant tout distinguer entre eux, parce qu'ils sont très différents, les Juifs récemment venus de l'étranger qui répondent surtout au portrait que je viens de rappeler, et ceux qui sont fixés en France depuis plusieurs siècles, comme ceux de Lorraine par exemple, qui ont le respect de toutes nos traditions. Ceux-là sont tout à fait nationalisés, partagent nos façons de voir et de juger; nous nous trouvons avec eux tout à fait entre compatriotes. J'ajouterai que,

s'ils ont été élevés par des parents pratiquant leur religion, ou s'ils la pratiquent eux-mêmes, il n'en ont que plus de valeur morale.

Notre ami appartient précisément à une vieille famille lorraine. Ses parents étaient hautement honorables et très français de cœur. Ils ont transmis leurs Jurandes qualités à leurs enfants. Le frère aîné de notre ami, officier de carrière à la fin du Second Empire, s'est distingué en 1870; il fut cité à l'ordre du jour et décoré sur le champ de bataille. Et son fils Adrien, dont il sera plus d'une fois question dans les lettres d'Elisabeth, l'aîné de ses deux fils, s'est couvert de gloire pendant la grande guerre ; cité pour la première fois.à l'ordre du jour de l'armée pendant les combats de l'Yser, il était, quand vint l'armistice de 1918, capitaine de chasseurs, décoré de la Légion d'honneur, de la croix de guerre avec de multiples palmes, d'ordres belges et américains, et cela tout jeune, n'ayant pas encore vingt-six ans. Quant à la femme de notre ami, elle appartenait à une famille parisienne également très française. Tous deux étaient entièrement en communauté de tendances avec Elisabeth et moi ; nous pûmes nous convaincre à plus d'une reprise de l'élévation de leurs caractères, de leur grand souci de la culture morale, du désintéressement, de la générosité active de leur philanthropie, de la sincérité de leur amitié, et nos relations devinrent rapidement très étroites. L'alîection la plus vraie, l'estime la plus sincère nous attachaient à eux et à leurs enfants. Ils ont en effet des enfants remar-

quablement intelligents et bons, admirablement bien élevés, très différents entre eux comme nature, mais également attachants, deux fils, Adrien et Maurice, trois filles, Marianne, Denise et Louise, les deux premières aujourd'hui mariées et mères de famille à leur tour, que nous aimions tendrement à la façon de neveux et nièces d'adoption. (Je cite leurs noms parce qu'on les retrouvera fréquemment sous la plume d'Elisabeth.) C'était un intérieur très uni et tout à fait charmant, il aurait pu .servir d'exemple à plus d'une famille de notre bourgeoisie ; il ne lui manquait que le sentiment religieux pour surélever toutes ces précieuses vertus naturelles'. Est -il besoin

' Quand je parle, soit dans ce passage à propos de Monsieur et de Madame E .. A..., soit plus loin à propos de Mademoiselle A... F.... et de Félix le Dantec, des vertus naturelles qui existent chez les incroyants, il vade soi que je l'entends au sens de saint Thomas -dans la Somme THk;oi.oGiQUE, /" //'"', question LXV, article 2, et question LXXI, article 4. Voir aussi ù ce sujet Billuart, DE VinTUTiBus, Dissertation II, article 4, ^ /// ; « Possiint esse sine caritate venr virtutes morales acquisit,-K, sicut fuerunt in multis r/entibus, sed imper/'ect,r. » — « // peut exister sans la charité de véritables vertus morales acquises, comme cela a été chez beaucoup de gentils, mais imparfaites. » Il me semble d'ailleurs utile et opportun de faire remarquer ici que la conscience morale de beaucoup d'incroyants, — parmi les meilleurs, cela va sans dire, — est imprégnée de christianisme. Que ce soit par bi famille, pnv l'cducation première, le milieu, les relations, les amitiés, les lectures, que sais- je?, l'action de la Véritable Éf^-'lisc» a pénétré leur être intime d(> mille manières. Nous ne soupçonnons pas en effet i\ quel point rinlluence de l'Kglise du Christ s'exerce dans notre mondi"

d'ajouter que depuis la mort d'Elisabeth, dont le souvenir demeure si vivant chez ces amis, je leur suis demeuré dévoué de tout cœur?

J'ai dit ailleurs ' quelle union étroite existait entre hUisabeth et Madame E... A..., c'est pour elle ([u'ont (lé rédif^és les Conseils à une amie incroyante, il me faut le redire ici. Elisabeth, qui avait compris la belle nature de cette âme préoccupée du ti^rand souci de l'idéal, avait pour elle une particulière tendresse. Elle me disait fré([uemment en parlant d'elle : « Jeanne est une âme, » ce qui dans sa bouche était l'éloge par excellence. Elle était payée de retour, car ce ménage et ses enfants professaient pour Elisabeth la confiance la plus absolue, une sorte de vénération. De là ces relations de grande intimité f|ue j'ai déjà signalées et qui donnèrent lieu , ([uand l'une ou l'autre quittait Paris, à la correspondance (jue je publie, dans laquelle Elisabeth prit d'emblée, avec

niodorne, même chez les non baptisés. Elle est beaucoup plus étendue et plus profonde, grâce à Dieu, que nous ne pouvons le supposer, comme l'a établi \c Père Bainvel dans son article : « Hors île V Eglise pas de salut » , paru dans le numéro des Etudes du îi août 1912. C'est pourcjuoi elle tient sous son rayonnement réel, quoique insensible, les incroyants dont je parle qui possèdent le culte du Bien, du Vrai, du Juste (n'est-ce pas Dieu implicitement recherché dans ses attributs ?j et qui s'efTorcent d'y conformer leur vie. Ils ne sont au -fond ces incroyants de bonne foi et de bonne volonté, bien qu'ils croient le contraire, que des chrétiens qui s'ignorent, et ils n'en font pas moins partie, à leur insu, en dépit des apparences, de lame de l'Ég-lise que parfois même ils combattent.

' La Vie Spirituelle, Introduction, p. 81 et suivantes.

28 LETTRES A DES IxNCROYANTS

la douceur, la modestie et la maîtrise que Ion sait, le rôle de direction qui lui était si naturel. Les confidences lui étaient faites sans qu'elle les sollicitât, les conseils lui étaient demandés; elle devenait ainsi, sans le vouloir le plus souvent ni s'en douter, pour ses correspondants le pilote éclairé de leur vie intérieure. A un certain moment, la destinatrice des lettres de cette Première Partie fut fatiguée physiquement (fatigue aujourd'hui et depuis des années totalement dissipée) ; son état moral s'en ressentit, elle éprouva le besoin d'être soutenue et guidée et, spontanément, elle Aint trouver Elisabeth, en qui elle sentait instinctivement une force inspirée par les croyances qu'elle ne partageait pas, mais en lesquelles elle pressentait obscurément un appui solide. Et elle vint à elle d'autant que , parmi ses proches , plusieurs ne comprenaient pas le côté souvent très pénible de certains états de dépression nerveuse. On est assez porté à considérer un peu comme des malades imaginaires ceux qui traversent ces périodes qui provoquent cependant de réelles soull'rances. Il faut les plaindre, s'occuper d'eux, les soutenir, les encourager, les guider, et cela leur est bienfaisant et ils en sont très réconfortés. Qu'on se rappelle ce que la sœur Gornuau de Saint- Bénigne rapporte de Bossuet. Elle traversait elle aussi des crises de peines intimes qui j)araissaient à beaucoup exagérées, ne correspondant pas à une réalité ; on l'eût pour un peu traitée de visionnaire, et cependant l'illustre prélat, aussi simple et aussi bon qu'il était grand, les

prenait au sérieux, entrait dans les états que lui décrivait sa pénitente. C'est pourquoi celle-ci lui disait quelquefois, dans un vif sentiment de reconnaissance, qu'elle s'étonnait qu'il donnât tant d'attention à ses peines. Bossuet lui répondit : Il Que quoiqu'il fût vrai que Dieu permettait souvent quil n'y eût aucun sujet dans les peines que l'on ressentait ' cependant dès que Dieu les faisoit sentir à une âme comme peines, elle en souffroit ; qu'ainsi, soit quelles fussent vraies ou imaç/inaires, il fallait y soutenir cette âme, la consoler et la fortifier; qu'il n'étoit pas de son goût que l'on méprisât les peines et que l'on en raillât^ » Elisabeth pensait de même. Elle avait compris que son amie était éprouvée par la souffrance et d'un seul mouvement elle se livra tout entière pour l'adoucir et l'apaiser.

Cette douce sympathie et les encouragements qu'elle insj)ira donnent à la correspondance ainsi échangée entre Elisabeth et son amie un intérêt tout particulier. Les destinataires en ont bien saisi l'importance. « C'est notre trésor, me disait un jour le mari en me communi(|uant ces lettres après la mort d'Elisabeth, nous les conservons pieusement pour nos enfants, qui y puiseront le meilleur et le plus haut enseignement. î Je les publie toutes, même les billets qui pourraient

' Premier avertissement de la sœur Cornuau de Saint- Rénirjne pour les lettres qu'elle avait reçues de Bossuet. — CEuvRES coMi'LiiTKS DE BossuET, rctiues et publiées par F, Lâchât, Louis Vivès^ éditeur, 1804, tome XXVII. Lettres uE Piété kt de Direction, p. 42.').

sembler à certains insignifiants, j'ai dit plus haut pourquoi. Cette correspondance en effet prend son véritable caractère en étant intégralement reproduite. Elle montre sur le vif l'abandon, la simplicité, le charme, Ihumour même par instants d'Elisabeth dans l'intimité de ses relations. Il n'est pas jusqu'aux amicales taquineries entre Elisabeth et notre ami, saccusant réciproquement en riant de « cléricalisme » et d' « anticléricalisme », qui ne soulignent ces qualités, leur donnent l'accent de la vie. Certes cet excellent ami n'était en quoi que ce soit sectaire ni anticlérical, et c'est même précisément pour cela qu'Elisabeth et lui se plaisaient à cet inoffensif amusement.

Ainsi que je l'ai annoncé, je réimprime à la suite de cette correspondance les Conseils à une amie incroyante, qui s'adressent à cette amie Israélite. Ils ont déjà paru dans la Vie Spirituelle et l'on trouvera à leur sujet, dans \ Introduction de cet ouvrage', des détails qu'il est inutile de reproduire ici, d'autant plus qu'ils se trouvent également dans l'Introduction de la publication qui en a été faite depuis en un opuscule séparé-. Je suis convaincu que, bien ([uils ne soient plus inédits, on retrouvera avec plaisir et fruit les Conseils à leur place dans la Première Partie des

' Se r^îporter-à La Vie Spihituelle, Introduction, p. 83 cl suivantes.

- Conseils a u.nè amie inc.ho vante, roproduils eu f;usimilé (l'écriture, précédés (rime préface du IL I'. Mainage , O. P.

Lettres a des Incroyants. Ils en sont le couronnement, la synthèse logique. Toute la correspondance qui les précède les prépare. Elisabeth même les annonce formellement dans le troisième paragraphe de la Lettre XLIII ; et, au fond, que sontils, sinon une lettre plus longue, plus précise, plus approfondie que celles qu'elle suit et complète? Ils prendront un aspect nouveau, ils s'éclaireront d'une lumière plus jjarl'aite en étant relus à la fin des lettres qui y conduisent. Ils recevront ainsi leur vraie physionomie et leur action n'en sera que renouvelée et rendue plus forte. Telle est tout au moins l'opinion qui m'a déterminé; je veux espérer que le lecteur, loin de la repousser, la fera sienne.

La Deuxième Partie groupe les lettres échangées entre Elisabeth et une autre * de ses plus chères amies. Mademoiselle A... F..., tout au moins celles que cette dernière a conservées. Il en manque en elîet qui devaient être bien intéressantes, d'après les mentions qui en soni^ faites dans celles de Mademoiselle F... que j'ai retrouvées dans les papiers d'Elisabeth. J'ai noté, au cours de cette Introduction, à propos de la lettre du 31 décembre 1901 écrite par Mademoiselle F... tout au début de ses relations avec Elisabeth, que celle d'Elisabeth à laquelle elle répondait n'existait plus, et c'est grand dommage. Voici,

pour me borner à celui-là, un autre indice d'une lacune tout aussi regrettable. Mademoiselle F... écrit le 31 Décembre 1908 : <r ... Votre mot de Noël était si doux, si bienfaisant ! Il m'a tenu chaud au cœur en ce Jour de fête si intime, si exquisement réconfortant par la pensée du « Tout Petit )) venant, si riche en amour, apporter au monde tout son cœur et lui-même. De tout temps, c'est la seule fête religieuse que j'aie aimée et vraiment comprise, et, aujourd'hui , elle m'attendrit encore! Or cette fête, je iai passée au lit, pas toute seule, puisque vous aviez envoyé auprès de moi un peu de votre tendresse et de votre sollicitude si touchante , puisqu'elle vient de quelqu'un qui a une lourde épreuve, longue à supporter... D Combien je déplore la perte de « ce mot de Noël » d'Elisabeth! A en juger par l'effet qu'il a produit sur celle à laquelle il s'adressait, il devait être bien éloquent, et nous aurions tous le plus grand profit à le connaître. Mais il n'est pas surprenant que cette lettre, non plus que d'autres, se soit égarée; ce qui est plus étonnant, c'est que celles qui paraissent aujourd'hui aient été gardées, et nous devons bénir la Providence qui les a sauvées, jniisqu'elle a permis ainsi à Elisabeth de parler d'outre -tombe, et avec un accent si captivant. Cette Deuxième Partie, bien qu'elle soit la moins longue, est d'une importance de premier ordre dans l'apostolat d'Elisabeth. Et comme la Providence fait toujours les choses à la perfection. Elle a inspiré h Elisabeth de mettre de côté un certain nombre des lettres qu'elle recevait de son

ÏNTRODUCTION 33

amie , et nous pouvons par leur moyen contrôler et apprécier l'influence qu'elle exerçait sur celleci ; nous possédons ainsi le témoignage le plus direct et le plus émouvant de l'action d'une âme sur une autre, puisque toutes deux se font connaître sans détours ; c'est là un document d'un prix rare et inappréciable.

Mademoiselle A... F... appartient à une famille catholique. Elle embrassa la carrière de l'enseignement et elle y a conquis une situation importante. Ancienne élève de l'école de Fontenay et de son diretteur Félix Pécaut, elle subit, comme presque toutes ses compagnes, l'inlluenee philosophique de ce dernier. On sait à quel point cette influence était toute -puissante sur ces jeunes filles qui étaient conquises par l'austérité de l'existence de leur maître et subissaient l'ascendant de sa rigueur morale. Entre elles, elles allaient jusqu'à l'appeler (( le Saint ». Quand il mourut, elles se disaient les unes aux autres : « Le Saint est mort. j> Mais cette influence était détestable au point de vue religieux : Félix Pécaut appartenait au protestantisme libéral de l'école de Sabatier, de Réville, etc.. Chez lui comme chez eux toute affirmation positive avait disparu pour faire place à une religiosité sans dogme, à une croyance en Dieu très générale et interprétée de façon toute personnelle dont on retrouvera l'expression dans le recueil de pensées que des mains pieuses ont rassemblées et publiées après sa mort sous ce titre : Quinze années d'Education. Ce volume révèle un esprit élevé,

sincère, dune grande valeur morale, un cœur chaud ^ et Ion comprend son emprise sur cette jeunesse ardente elle-même.' Malheureusement, il fut un élément très actif de déchristianisation ; les fonctions qu'il exerçait à la tête de l'Ecole de Fontenay lui permettaient d'opérer inconsciemment cette funeste transformation dans les âmes de ses élèves. Il causait beaucoup avec elles, ne heurtait jamais, par une attaque directe, leurs croyances auxquelles il marquait le plus grand respect ; elles étaient libres de suivre à l'école leur religion. Mais grâce à l'empire qu'il prenait sur ces jeunes esprits, par l'affirmation répétée de ses conceptions, qui constituait un prosélytisme insensible, — grâce aussi, il faut bien le reconnaître, à la comparaison qu'ils pouvaient établir entre la sincérité et l'élévation d'un caractère qui, dans l'existence de chaqvie jour, réalisait ses principes et la façon de vivre, si souvent chocpiante , hélas ! de certains catholiques qui ne le sont que d'étiquette, tant l'exemple, on ne saurait jamais assez le répéter, possède de puissance sur les esprits, — la foi de ses élèves peu à peu s'altérait, s'amoindrissait, s'évanouissait pour faire place à ce déisme moral, à cette religiosité imprécise de leur maître. Combien d'entre elles sont entrées à Fontenay catholicpies convaincues, se faisant inscrire pour pratiquer leur culte, et qui en sont sorties agnostiques ! Et comme elles se destinaient à l'enseignement, qu'elles devaient assurer à leur tour l'éducation de générations de femmes, on conçoit toute l'étendue du mal qu'a j

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pu causer un esprit livré à l'erreur, quelle qu'ait pu être sa bonne foi.

Elisabeth Leseur parle de Félix Pécaut dans plusieurs de ses lettres à Mademoiselle F... et chaque fois sans un seul mot de réserve ou de blâme. Elle l'appelle même une fois « le religieux monsieur Pécaut » , encore bien qu'elle appréciât à sa juste mesure cette religion sans dogme ni sanction, tout individuelle, dont on est à la fois l'inspirateur, le critique et l'arbitre, et qui se volatilise quand il s'agit de la transmettre à d'autres. Elisabeth avait pour agir ainsi plusieurs motifs. Le premier était son a; respect absolu, total pour toute conscience et toute conviction^ », le second venait de ce qu'elle connaissait l'affectueuse admiration que Mademoiselle F... gardait pour celui dont elle fut élève et elle aurait craint de chagriner ou de blesser son amie. Mais je crois discerner une troisième raison que voici. Mademoiselle F.., après Fontenay, avait rejeté toute croyance surnaturelle , mais elle avait conservé une sorte de culte pour son ancien maître, dont l'esprit influençait encore le sien. Elisabeth le savait, et elle comprenait que c'était par le souvenir de Pécaut, le rappel de ses convictions, qu'elle pouvait le plus utilement ramener avec sympathie son attention sur les grands principes qui sont à la base de toute croyance religieuse, si rationalisée qu'elle puisse être : l'existence de Dieu et l'immortalité de l'âme. Elle se servait

' Se reporter à la note de la page 13 ci-dessus.

de l'ancùen directeur de Fontenay pour maintenir l'esprit de son élève en contact avec ces vérités essentielles, fondamentales et préliminaires à tout acte de foi. Elisabeth ma donné plus d'une preuve de ce pragmatisme bien compris, si légitime et si perspicace. Une entre autres me revient à la mémoire. Nous connaissions une jeune fille, remarquablement intelligente, supérieurement douée, mais qui avait été élevée en dehors de toute idée religieuse. Ce vague déisme philosophique, qui fut de mode dans certains milieux bourgeois, lui était même étranger. Elle avait fait son éducation dans une institution réputée à Paris pour son enseignement, « laïque et de gauche n , comme on dit dans certains milieux politiques. La pauvre enfant n'avait et ne pouvait avoir que des notions imprécises sur le devoir, la contrainte morale, sur tout -ce qui dépassait la formation matérialiste de son esprit. C'était alors le début de la grande vogue mondaine des cours de Monsieur Bergson à la Sorbonne; elle se mit à les suivre. Elle vint un jour à la maison en en sortant et elle laissa déborder son enthousiasme juvénile pour le philosophe à la mode. Je ne la pris pas au sérieux et je me mis à railler et son enthousiasme et le professeur qui en était l'objet. Je fus assez étonné de m'apercevoir qu'Elisabeth, au lieu d'abonder dans mon sens, amortissait ma moquerie. Et quand cette jeune })ersonne nous eut quittés : « Tu as^u tort, me dit-elle avec sa douce gravité, d'essayer, cuninie tu viens de le faire, de ridiculiser

Bergson auprès de cette petite. Pense un peu que personne n'a Jamais élevé son esprit sur les réalités spirituelles. Elle ignore presque qu'il y a une morale, des devoirs, des obligations de vie intérieure. Or Bergson précisément lui ouvre les yeux sur ce domaine insoupçonné. Il est le miroir qui reflète /tour elle la lumière supérieure , miroir trouble et bien imparfait , j'en conviens, mais enfin sans lequel elle ne recevrait aucun rayon lumineux. Il est le seul qui puisse la faire réfléchir sur certaines vérités. Elle l'écoutera alors qu'elle n'écouterait personne d'autre. Je t'en prie, ne cherche plus à briser son pauvre miroir, à la priver du seul moyen qui s'offre à elle de s'élever un peu ,iu-dessus du matérialisme où elle est enlisée. Je ne tiendrais pas le même langage, bien loin de là, s'il s'agissait d'une enfant élevée par des parents chrétiens. Alors Je combattrais Bergson de toute ma force. Mais pour cette petite, la situation t'st toute différente, Bergson lui est très utile. ^ .le dus reconnaître ([u'Elisabeth était dans le vrai, et je demeure convaincu qu'elle avait dans l'esprit une préoccupation de ce genre quand elle parlait de Pécaut, dans ses lettres à son amie.

Quoi qu'il en soit de cette analogie, l'amie d'Elisabeth est une femme d'une très haute valeur morale et intellectuelle, possédant la passion de tout ce qui est noble et beau. Elle aussi est « une âme » hantée par le constant souci du Bien, et quel grand malheur qu'elle ne soit pas illuminée d'en haut, elle serait aussi parfaite qu'il est possible de l'être. Malgré une santé délicate qui la

forçait souvent à des repos et toujours à de grands ménagements, elle eut une existence de travail. Elle soulTrait physiquement et, malgré cette difficulté, elle a fait, à force de volonté et d'énergie, une très belle carrière dans l'enseignement, tout en s'efforçant de soulager bien des infortunes. Après avoir professé pendant des années, elle fut chargée de missions des plus importantes d'inspection dans les écoles de femmes du département de la Seine ; et linalement elle a été nommée directrice d'une des principales écoles primaires supérieui^es de femmes de la Ville de Paris. Et cela sans aucune concession, aucune de ces petites capitulations de conscience , comme en connaissent presque tous les avancements, même les plus réguliers ; elle eût préféré briser sa carrière. On trouvera dans la correspondance qui est ici publiée la justification de ce que j'avance. J'ai rarement rencontré femme plus distinguée do toutes façons, plus complètement estimable, animée d'un constant souci de moralité supérieure. Et en même temps très charmante , simple et bonne, et toute dévouée aux élèves qui lui sont confiées et (jui comprennent s;i supériorité. Toutes ces rares qualités se manifestent dans les extraits de lettres d'elle que j'ai pris sur moi de publier pour annoter les lettres d'Elisabeth.

On comprendra aijsément qu'une alTection si profonde ait lié ces deux êtres. Et cependant leurs cro^'ances étaient aux antipodes, on le constatera clairement par les notes de cette Deuxième Partie, et l'on y verra en même temps k quel

point Elisabeth avait conquis son amie, et cela par la franchise et la solidité de ses convictions, le rayonnement de son admirable charité. La lettre que j'ai reproduite au début de cette Introduction le dit d'une façon bien explicite. Pour son amie, Elisabeth est une lumière' et une force, grâce à l'action de Dieu qui transparaît en elle. Je cite quelques fragments de lettres de Mademoiselle F... dans lesquels on verra ce sentiment exprimé en des termes émouvants :

4 ... Je quitte Paris demain soir pour aller vers le soleil, vers la lumière, vers le ciel et l'eau bleus. Sera-ce vers la paix et la sérénité complètes? Je le crois, la nature m'est profondément bienfaisante ; devant tant de beauté, devant l'infini, on sent la vraie place qu'on tient, et on ne sait plus s'apitoyer sur ses maux ou sur ses tristesses.

« Malgré cela, on souffre tout de même d'être loin des êtres chers, et cela d'autant plus qu'on prend conscience de la brièveté d'une vie en face de ce qui dure.

« Vous, chère Madame, vous ne faites que vous donner aux vôtres. Je compatis à leurs maux, puisqu'ils vous affligent,' mais Je les plains moins que d'autres, puisqu'ils vous ont et que vous savez apaiser, calmer et adoucir. Et Je vous plains aussi

^ Se reporter également à Journal et Pensées de chaque JOUR, In Menioriam , p. 34, où je parle précisément de Mademoiselle F.., et où je reproduis un passage tout à fait caractéristique d'une lettre qu'elle m'écrivit après la mort irÉlisabeth.

moins que d'autres, puisque vous savez être leur force, leur soutien et leur sourire. Non, je ne vous plains pas moins, parce que, étant tout cela, vous comprenez, vous devinez, vous sentez plus. <c Depuis que j'ai lu votre lettre, je suis moins découragée , votre sympathie a déjà été féconde. Je vous en remercie pour maintenant et pour les jours qui viendront, car je penserai à vous, à la douce et profonde lumière que reflètent vos yeux... )) (Lettre du 14 Janvier 1903.)

« ... Comme j'aime savoir un peu de ce qui occupe votre activité et vous suivre de cœur et de pensée, allant de votre allure discrète et douce, semant d'un geste sobre mais sur... Vous m envoyez un peu de cet ordre et de cette harmonie dont vous êtes éprise, un peu de votre paix intime, car vous partagez tous vos biens... » (Lettre du 28 Novembre 1906.)

« ... J'ai été rassurée par la venue de votre u bleu » et cela m'a été une compensation de penser que, si j'ai été privée de vous, cest parce que vous avez porté ailleurs, où l'on en avait tant soif, de la douceur, de la paix, de la confiance... Je sais trop comment vous consolez et soutenez pour ne pas être heureuse à la pensée que, parmi ceux qui ont besoin de ce qui est en vous, il s'en trouve vers lesquels vous avez pu aller... » (Lettre du 9 Février 1907.)

Il ... Même en restant chez vous, amie, si vous saviez comme vous rayonnez... Et ce me sera doux

et bon de vous voir, surtout si vous avez de meilleures choses à me dire de tant de misères .'... Pourquoi le corps faiblié-il quand le cœur et l'âme, au contraire, grandissent? Elisabeth, vous êtes là, tout près de moi, sur ma table de travail, et vous me regardez de vos yeux qui disent que vous avez renoncé à vous et que les autres sont votre vie... » (Lettre du 14 Octobre 1907.)

Mais j'arrête ici ces citations. J'avoue qu'il me faut faire eiîort sur moi-même parce qu'elles sont vraiment belles et qu'elles traduisent un très noble esprit, pour lequel j'ai la plus haute estime et un très respectueux et lidèle attachement. Je suis heureux de cette occasion qui m'est oiferle de les témoigner publi((uement à cette amie qu'Elisabeth chérissait si profondément. D'ailleurs ces citations suffisent à faire connaître l'âme généreuse de la correspondante d'Elisabeth et l'action à la fois douce et forte que celle-ci exerçait sur elle. Vraiment ces deux êtres, malgré ce qui les séparait, étaient de même famille morale, de même élévation de nature, bien faits pour se comprendre, s'apprécier, s'aimer.

Les lettres de cette Deuxième Partie, celles d'Elisabeth et celles de Mademoiselle F... qui les annotent, offrent encore un intérêt particulier, parce que toutes les deux y abordent de front les questions de croyance. Mademoiselle F... formule nettement les critiques que lui inspirent certains dogmes du catholicisme; Elisabeth y répond non moins franchement, les réfute, exalte sa foi,

l'Église et ses sacrements, toujours de la façon et dans la mesure que j'ai décrites plus haut. Telle est r amicale querelle du baptême, comme dit Elisabeth, qui fait l'objet des Lettres LV et LVI et de leurs notes. Et il n'est pas en outre une seule de ses lettres ù son amie où Elisabeth n'énonce une confession tranquille et claire des convictions qui font toute sa vie. Cela donne à cette Deuxième Partie une valeur tout à fait remarquable ; c'est une apologétique vécue et adaptée aux conceptions de notre temps. Elle est donc très opportune et quelle leçon elle donne à tant de catholiques ! Elle leur montre l'obligation étroite dans laquelle ils se trouvent d'être instruits de leur religion, de la connaître assez pour pouvoir la défendre en toutes circonstances , alors qu'ils en sont trop souvent si ignorants ! Ils n'ont pas le droit de chercher une sorte d'alibi dans « la foi du charbonnier », bonne tout au plus pour le charbonnier, et encore ; mais coupable chez l'homme (jue son rang social oblige ù une foi raisonnée. Elle leur enseigne aussi la charité dans l'apologie, et le courage dans l'affirmation ; on est si fréquemment lâche devant la contradiction ! Elle leur apprend enfin que le catholicisme n'est pas une simple connaissance intellectuelle, mais qu'il est une vie à laquelle nous devons soumettre tous nos actes, dont nous devons réaliser en nous les dogmes et les préceptes, les pratiquer à Texemple de Notre- Seigneur, vivre comme des « enfants de lumière; le fruit de la lumière, en effet, dit Saint Paul, consiste en toute espèce de honte, de justice

et de vérité^ ». C'est en étant un catholique intégral que l'on conquiert l'estime des non -catholiques et que l'on peut acquérir une influence sur eux.

Là se trouve la raison de la profonde impression produite par Elisabeth sur Mademoiselle F..., inqDression qui dure toujours et lui inspire une sorte de culte pour son amie disparue. Celui dont l'existence tout entière est harmonieusement gouvernée par sa foi donne au monde un spectacle magnifique, fécond et malheureusement trop rare. C'est la seule base vraiment solide d'une prédication qui soit efficace auprès des incroyants. Ils peuvent ne pas partager cette foi; mais ils ne peuvent refuser leur admiration et leur sympathie aux œuvres qu'elle détermine, à l'apostolat qu'elle inspire, et c'est un premier hommage qu'ils lui rendent. A l'exemple de notre Divin Maître, il faut commencer par pratiquer avant d'enseigner, « Cœpit' facere, et docere d, comme il est écrit au premier verset du chapitre premier des Actes des Apôtres, car c'est là précisément la prédication par excellence.

Dans la Troisième Partie sont réunies les lettres écrites par p]lisabeth à Félix Le Dantec, à sa femme et à sa belle -mère, avant et après son

* Sainl Paul, Épître aux Kphi':siens, chap. v, vers. Set 9.

mariage. J'avais tout d'abord pensé ne publier que les lettres adressées à Le Dantec, ou tout au moins les donner dans une quatrième partie, séparées de celles dont Madame Le G..., sa bellemère, et Yvonne, sa femme, sont les destinataires. En effet ces dernières, bien loin d'être des incroyantes, sont de très bonnes catholiques. Mais Elisabeth s'adresse très souvent, on le verra, au mari par l'intermédiaire de sa femme. C'est pour- <|uoi, après réflexion, je me suis décidé à grouper toutes ces lettres qui forment en réalité un ensemble. Leur réunion les rend plus vivantes, plus évocatrices, et elle aidera à mieux comprendre les relations de fraternelle amitié qui liaient notre ménage au ménage Le Dantec.

Les lecteurs de Une Ame* sont édifiés sur l'intimité d'Elisabeth et d'Yvonne et de leurs deux familles. Celles-ci habitaient, à Paris, la même maison. Yvonne, enfant unique, était de l'âge de la plus jeune sœur d'Elisabetii, Marie, qui mourut en 1887 et que je n'ai pas connue'-. Les deux iillettes furent le trait d'union entre leurs parents; dès leur naissance, pour ainsi dire, elles furent amies. Elles grandirent, ensuite, furent élevées ensemble, ne se quittant presque jamais; les appartements des deux familles étaient pour elles comme un appartement commun. Yvonne vécut donc avec Marie et ses steurs , dont la plus rapprochée d'elle par l'âge, Juliette (elles étaieni

* Kéimpriinéo dans La Vie SpiniTUELi.E, p. 2'j7 à 409. ^ Se roporlor :"i I.a Vir: Simuitit.i i k , l'ni' Anip, p. "11)9, et 259.

INTRODUCTION 4r.

à un an environ de distance), devint, à la mort de Marie, la confidente que révèle Une Ame. On peut donc dire qu'Yvonne était une véritable sœur pour Elisabeth et les siennes. Et, de fait, quand, fiancé, j'entrai dans la famille d'Elisabeth, Yvonne me fut présentée comme une troisième belle-sœur. Elle remplaçait Marie.

On comprend ainsi le rayonnement qu'Elisabeth, la sœur aînée, la grande sœur, exerça sur Yvonne, et que la mort n'a pas éteint, loin de là. J'ai dit ailleurs' ce qu'était ce rayonnement, qui se traduisait pour Yvonne en lumière , en paix, en sérénité. Son mari le percevait si clairement, que lorsqu'il sentait f|ue sa femme avait besoin de réconfort, il ne manquait pas de lui dire : <r Va donc voir Elisabeth, va prendre ton bain de sérénité. » Les conversations d'I^lisabeth illuminaient le cœur d'Yvonne. C'était même chose pour ainsi dire sensible, car Félix Le Dantoc lui déclarait : u Quand tu as vu Elisabeth, tu es plus élevée moralement ». Il me serait facile de donner des preuves fnultiples de cette influence. Madame Le Dantec la reconnaît elleiiiL-me :

« ... Hier, m écrivait -elle le 4 mai 1920, en rappelant la date anniversaire de la mort d'Elisabeth, hier, ma pensée a été tout particulièrement près de vous. Déjà bien des années que notre chère Elisabeth nous a quittés. Mais son

' JounNAi. ET Pensi'es DE CHAQUE JOUR, fit Memortam , 1). 34 Pt 3'.;.

souvenir ne s'affaiblit pas et elle est toujours présente au milieu de nous. Elle demeure une des sœurs chéries dont la présence a illuminé toute ma jeunesse et qui reste pour moi un des plus grands souvenirs de ma vie et un des plus beaux exemples.

« Aux jours de trop grande détresse morale, j'évoque sa chère image, je recherche ses chères paroles si hautes, et je reprends le Journal, qui dernièrement encore m'a apaisée.

Et quelques mois plus tard , en Septembre 4920, alors qu'elle allait quitter la Bretagne, le pays natal de Félix Le Dantec, le coin familial de Ty Plad^ qu'il aimait tant, j'envoyai à Madame Le Dantec la brochure du R. P. Roupain, de la Compagnie de Jésus*, sur Elisabeth. Elle le reçut la veille de son départ de Ty Plad, dont elle s'éloignait le cœur gros, très émue à l'idée de rentrer dans son appartement vide.

« ... Comme toujours, me confia-t-elle , en me remerciant, ma sœur chérie est venue me faire du bien. J'ai lu ce petit volume tout le long de la route. J'ai revécu dans le rayonnement de ma sœur chérie et encore une fois j'ai repris « mon bain de sérénité ». Et elle ajoutait :

* Ty IMad, en Ploumeur Bodou, dans le département des Côtes-du-Nord, non loin de Lannion, où le père de Ft'^lix Le Dantec exerça pendant de longues ann(^es la profession médicale avec distinction.

^ Eiig. lioupain, S. J., Une fkmmk du monhh apôtre {l\lisabelh Leseiir), de Gigord, éditeur, d9"2().

« J'ai lu dernièrement une phrase qui me semblait écrite pour elle : « C'est une âme profondéc( ment religieuse qui semble ne faire que se prêter « à cette terre et n'y vivre que pour aimer... »

C'est, on le voit, la Communion des Saints en acte. Les âmes qui sont près de Dieu vivent, aiment et agissent. Elles sont tendrement penchées vers celles qui luttent et peinent ici -bas, que celles-ci en aient ou non la notion plus ou moins claire.

Le mariage de Félix Le Dantec et d'Yvonne fut célébré h Paris en l'église Saint-Germain-des- Prés, le 111 Octobre 1905. Ce foyer, près duquel le nôtre a vécu une si fraternelle intimité , a été brisé par la mort de Félix Le Dantec, le 6 Juin 1917. Depuis lors. Madame Le Dantec, qui conservait déjà pieusement la mémoire d'Elisabeth, ne vit plus que du souvenir de Félix dont son être est rempli. Elle associe, dans sa pensée, ces deux all'ections qui jouèrent dans son existence un rôle si prépondérant, Félix et Elisabeth, le mari de son cœur et la sœur de son àme.

11 est donc utile et opportun de parler maintenant plus longuement de Félix Le Dantec. Je n'ai certes pas l'intention d'écrire sa vie ; je voudrais seulement montrer ce qu'il était et faire connaître sa valeur morale.

Lorsque le nom de Félix Le Dantec est pro-

5 — Lettres il des lueroyants.

nonce dans certains milieux catholiques, il évoque inévitablement l'idée d'une sorte de monstre intellectuel et moral, d'un sectaire abominable, anime de la haine la plus féroce pour tout ce qui est religieux. Les articles qui furent écrits sur lui, dans beaucoup de publications religieuses, journaux ou revues, sont très révélateurs de cet étal d'esprit dont sa veuve a si cruellement soutferl.

Or rien n'est plus faux qu'une pareille conception. Et mon affirmation est basée sur une expérience certaine qui ne peut être démentie, puisque j'ai vécu pendant douze années dans une fraternité réelle avec Le Dantec, je le répète en insistant. Elle s'appuie en outre sur un fondement d'une sécuiuté absolue, c'est l'estime entière, l'alfection également fraternelle qu'Elisabeth éprouvait pour Félix et qu'elle n'aui'ait jamais ressenties un seul instant s'il avait été, si peu que ce fût, l'homme que tant de gens se figurent. Les lettres qui sont ici publiées apporteront un argument irréfutable et irrésistible en faveur de ce qui va suivre ; et il s'en dégage une lumière éclatante. Elisabeth fera par elles à ce point de vue auprès des lecteurs de bonne foi, et je ne doute pas qu'ils le soient tous, une mise au point, si j'ose ainsi m'exprimer, de Félix Ia'- Dantec, ([ui est bien dans sa manière.

En dehors d'h^lisabetli, Félix Le Danloc avait des amis catholiques. Je me suis rencontré chez lui avec de nombreux chrétiens convaincus qui lui étaient unis par une alfection très étroite et uiu particulière estime. Monsieur Le Goflic était notam-

liNTKODUCTION 49

ment en étroites relations avec Félix, et bien d'autres, et des religieux et des prêtres qu'il recevait à sa table avec une grande simplicité et une cordialité sincère.

C'est que Félix Le Dantec était, comme la plupart des hommes, une personnalité très complexe. Il coexistait dans son individu deux êtres absolument différents et distincts : l'un constitué par le cerveau, l'autre par le cœur.

Le cerveau chez lui était de même assez complexe. Le Dantec avait une très vive et puissante intelligence , possédait une forte culture à un degré devenu assez rare à notre époque, car, à côté de ses connaissances scientifiques, il avait conservé une exceptionnelle formation littéraire. 11 était pétri d'humanités et, comme sa mémoire était prodigieuse , il pouvait réciter par cœur, en grec ou en latin, des chants de Y Iliade ou de V Odyssée, des scènes de Sophocle ou d'Eschyle, des pages de Cicéron, de l'Enéide, des odes d'Horace, que sais-je, et à plus forte raison de longs passages de nos principaux auteurs classiques français. J'en fus bien souvent l'auditeur étonné. 11 se tenait en même temps très au courant du mouvement artistique et littéraire contemporain, et fréquentait avant son mariage des cercles (|ui passaient alors pour être d'avantgarde en littérature et en peinture. Un très beau tableau du peintre Van Rysselberghe, qui se trouve au musée de Gand, représente le poète \ rhaeren, dont la mort accidentelle pendant la i^uerre est si déplorable, lisant quelqu'une de ses

Q?uvres chez lui à plusieurs de ses amis. Cette composition consiste surtout en une série de portraits, dont celui de Le Dantec extrêmement ressemblant. Félix Le Dantec était donc un esprit tout à fait supérieur qui, loin de s'enfermer, de se cantonner dans le domaine des études où il excellait, s'ouvrait largement à toutes les activités de la pensée humaine, à toutes les beautés de la nature et de l'art qu'il comprenait et goûtait autant qu'homme du monde. Mais aussi c'était un cerveau perpétuellement en mouvement, une machine à raisonner, fonctionnant sans arrêt, n'écoutant presque jamais personne, sauf peut-être Elisabeth, avec laquelle il aimait à s'entretenir de longues heures et presque toujours de questions religieuses qui n'étaient pour lui (|ue matière à alimenter sa constante dialecticpie.

Certes il fat un savant de grande valeur, un biologiste de premier ordre. Je n'ai ni qualité ni compétence pour en juger; je sais seulement quelle autorité en ces matières ses pairs lui reconnaissaient. Mais en même temps, et cela je puis l'aflirmor, chez lui, le philosophe était bien loin d'égaler le savant. Encore l)ien qu'il se moquât de la métaphysi(j[ue, qu'il prétendît ne s'occuper que de science pure, il philosophait malgré lui, presque incessamment. Il a multiplié ainsi les volumes de philosophie scientifique, ouvrages de vulgarisation , la plupart, dans lesfjuels il cherchait à répandre ses idées. Le succès qu'ils ont rencontré dans des milieux très divers montre qu'il n'y a que trop réussi. Ces livres, (ju'il établissait dans son esprit pcn-

INTRODUCTION ol

(lant les longues promenades solitaires auxquelles il se livrait dans les forêts écartées des environs de Paris, ou sur les. grèves et les lande^s de Ty- Plad, étaient écrits rapidement, trop hâtivement faut-il dire, car il en publiait quelquefois deux dans la môme année , de sorte que , mort très jeune aux environs de quarante-huit ans, il laisse une production énorme , plus de vingt ouvrages, dont l'influence a été pernicieuse, et dans lesquels on ne pourrait trouver de lui qu'une physionomie morale étrangement déformée, méconnaissable. Cette diffusion de l'athéisme et du matériaHsme causa un mal considérable dans les esprits, spécialement dans les esprits primaires qui en étaient avides et qu'elle conduisait à l'anarchie. Ils étaient logiques, eux, si Le Dantec, lui, ne l'était pas, et les moins bons surtout poussaient ses déductions ;\ leurs extrêmes conclusions, les sollicitant pour les transformer en une justification d'apparence scientifique de leurs instincts et de leurs passions. Elisabeth, avec sa grande clarté de jugement, signalait à Félix Le Dantec l'action fâcheuse qu'il exerçait, à son insu, dans les Ames de ses lecteurs , particulièrement de ses lecteurs populaires. Le Dantec en était étonné, il protestait et répliquait avec vivacité : « S'ils me Usent y ils ne me comprennent pas! » Le mal, provoqué par ses livres interprétés dans un esprit qui n'était pas le sien, certes, et contre lecjuel il s'élevait de^ bonne foi, n'en existait pas moins et se répandait. Elisabeth, qui possédait à un degré si éminent le sentiment de la responsabilité et des conséquences

infinies du plus petit de nos actes, l'avait prédit à Le Dantec dans la Lettre XGIII qu'elle lui écrivait à propos de son livre sur I'Atiiéismr, lettre dont tous les mots portent à fond, quelque enveloppés soient-ils par l'affectueuse douceur de l'expression. Mais lui ne le voyait pas, et très sincèrement. Il était Breton, né et élevé à Lannion, où son père, homme très cultivé également, fut longtemps médecin. Breton, il était, comme le lui écrivait Elisabeth, <r un brin mystique », et il avait mis tout son mysticisme dans sa science. Il était profondément convaincu qu'il avait percé le mystère de l'univers. Je le lui ai entendu déclarer à moi-même et, bien que je fusse à l'époque moi aussi rationaliste décidé, j'en fus stupéfait. Pas un doute ne l'effleuiait dans ses négations, il était persuadé jusqu'aux fibres les plus intimes de son cerveau qu'il possédait la vérité de la science. Il avait dans ses hypothèses et dans ses affirmations une foi rigide dont je fus fréquemment surpris. Gomme je no pouvais pas douter un seul instant de l'absolue bonne foi de cet homme qui se livrait tout entier, n'avait pas un repli dans sa conscience, que je connaissais si bien, que j'aimais de tout cœur et qui m'inspirait une si complète estime, je demeurais étrangement étonné qu'on pût arriver à une telle certitude intellectuelle. Lui, dont les raisonnements scicntistes condjattaient la croyance en Dieu, me doublait l'impression d'un croyant d'une espèce particulière, animé d'une sorte d'illuminismc scientili([ue. Ne l'a-t-il pas d'ailleurs proclamé lui-même formellement, dans son livre Le Gonflii', où il

fait dire à son interlocuteur imaginaire, 1 abb^ .lozon, par le personnag-e qui incarne ses propres idées : (( Je crois à la science comme vous croyez ;) la révélation '. >•>

Et ce qui était le plus curieux, le plus surprenant, c'est que tout cela demeurait exclusivement dans le domaine de l'esprit, sans s'étendre au reste de la personnalité.

En ed'et, comme je l'ai déjà signalé, chez Félix Le Dantec, à coté du cerveau, coexistait un cœur d'une incomparable g-énérosité. Ce cœur, cette âme suivaient de leur côté une marche tout à fait différente, comme s'ils étaient séparés du cerveau par une cloison étanche leur interdisant avec lui tout contact, toute compénétration. C'est terriblement troublant qu'il puisse exister de tels dédoublements d'être intime, et c'est là le grand crime de la formation universitaire contemporaine , infectée de kantisme et de positivisme, reniant tout surnaturel et toute métaphysique, mais f[ui ne doit ni ne peut invoquer valablement comme excuse le prétendu conflit entre la science et la foi. Aucun esprit éclairé n'oserait aujourd'hui soutenir sérieusement qu il existe une antinomie entre ces deux puissances : la raison et la foi. Et il faudrait \ raiment être bien obtus pour prétendre que des

^ Félix Le Dantec, Le GoNKLrr, p. 27.

hommes auxquels rhumanité est redevable de si grands progrès et qui lui font le plus d'honneur, comme Ampère, Leverrier, Branly, Pasteur, l'un des plus grands savants de tous les pays et de tous les temps, et beaucoup d'autres, ont été gênés en quoi que ce soit dans leurs recherches scientifiques par les croyances catholiques qu'ils professaient et pratiquaient intégralement avec la plus simple et la plus admirable humilité.

L'âme de Félix Le Dantec était de formation chrétienne et en avait conservé l'empreinte. 11 n'avait aucune ambition, il est mort simple chargé de cours à la Sorbonne, alors que depuis longtemps il aurait pu s'asseoir dans une chaire professorale. Il n'a jamais consenti à poser sa candidature h cette chaire. Il avait l'horreur de toutes les intrigues et des mille compromis qui vicient tant de carrières, et, s'il fut décoré de la Légion d'honneur, ce fut tout à la lin de sa vie , sans y être pour rien , parce qu'il devenait extraordinaire qu'il ne le fût pas. Le goût, le désir de l'argent ne l'occupaient pas davantage. Je ne me souviens pas d'avoir jamais rencontré un homme aussi désintéressé. Il n'avait aucun goût de luxe ni même aucune recherche de confortable ; pourvu qu'il eût une table de bois blanc pour écrire, une petite bouteille d'encre en guise d'encrier, une pomme de terre pour y planter son porteplume, parce que, disait-il, a cela nettoie et conserve les plumes », il se déclarait volontiers le plus satisfait des hommes ; il se serait parfaitement accommodé de la cellule du moine, blanche ( i

INTRODUCTION liS

nue, et qui répondait si bien à ses desiderata. Félix Le Dantec était d'une bonté exquise, qui transfigurait tout son être. Sa bonté était proverbiale autour de lui. II ne pouvait pas voir une infortune sans la secourir, et d'aucuns ne se seraient pas fait scrupule d'abuser de sa générosité. II aurait volontiers donné tout ce qu'il possédait. Et non seulement il donnait son argent, mais lui, si absorbé par ses travaux, donnait son temps, qui était à ses yeux bien autrement précieux. II visitait et soignait les malades, les gens malheureux, les humbles (|u'il aimait spécialement, portant partout le réconfort de sa sympathie, de son dévouement. Que de fois ne lui est-il pas arrivé à Ty-Plad d'aller passer de longs moments auprès de pauvres vieilles femmes clouées au lit pour leur faire la lecture en breton des prières de leur livre d'heures. Enfin il se donnait lui-même, et le service très assidu et très pénible auquel il s'était consacré volontairement pendant la guerre auprès des malades et des blessés de l'hôpital militaire du Val- de -Grâce, et qu'il exerçait sans ménagement, bien qu'il se sentît déjà très atteint du mal qui devait l'emporter, n'a pas été sans hâter sa lin prématurée. II va de soi qu'il détestait la vie mondaine et ses exigences, sa vanité, la perte stérile de force morale et physique et de temps qu'elle entraîne. Il ne se plaisait que dans l'intimité de la vie de famille et de quelques amis très chers et peu nombreux. Et à ce propos, on voudra bien m'autoriser à rapporter des faits qui

me sont personnels. Je ne pourrai en effet jamais oublier la tendre et chaude sympathie dont il m'entoura, ainsi que sa femme, au moment de la mort d'Elisabeth et dont il me prodigua les preuves jusqu'à la fin de sa vie. Il se montra vraiment frère, et je conserve de toutes les délicates prévenances et attentions qu'il n'a cessé de me manifester depuis le 3 Mai 1914 le souvenir précieux et le plus reconnaissant. Quand le Journal parut en 1917, je lui portai un des premiers exemplaires du volume. 11 était alors très malade, ne bougeait plus de son lit ou de sa chaise longue, souffrait beaucoup. Il accueillit lo livre d'Elisabeth avec cette joie qu'il manifestait de tout ce qui me procurait l'apaisement et la consolation en me rapprochant de celle que Dieu avait rappelée à Lui. Bref, il n'est pas un témoignage d'ailection qu'avec sa bonté foncière il ne m'ait prodigué jusqu'au bout. J'en demeure et en demeurerai toujours touché et ému.

Félix le Dantec possédait, on le voit, presque toutes les vertus naturelles à un degré qui impressionnait ceux qu'il avait admis dans la familiarité de son existence. Il était impossible de ne pas être conquis par tant de magnifiques qualités de toute nature. Combien il est regrettable qu(> la foi religieuse qu'il avait reçue au baptême , mais qu'il perdit très vite, hélas! ne soit pas demeurée dans cette âme pour surnaturaliser tant de bien. Ce fut la faute de certaines inlluonccs proches et surtout de maîtres dont il recueillit l'enseignement. Renan, qu'il aimait beaucoup et

fréquentait assidûment, contribua, vraisemblablement de son côté à l'établir définitivement dans son scepticisme. Et je répète combien ce fut regrettai)le, même au point de vue professionnel. Sa .science eût été plus pleine et plus haute , réellement féconde et durable, son action moralisatrice. 11 eût été un saint, serais-je tenté d'ajouter, qu'on pourrait aimer, admirer, célébrer sans réserve.

On comprend (|u'avec ces qualités il ne fût pas sectaire, et il ne le fut absolument pas. Les Momais de tout crin ne lui inspiraient que dégoût et raillerie. Cet athée, si peu logique comme le lui fait observer I^lisabeth et comme il le reconnaissait lui-même quand il lui déclarait : « Vous avez raison, Bébetli, je ne suis pas un at/ice logique », cet athée se plaisait, comme je l'ai déjà signalé, avec les religieux, les prêtres et les croyants; il avait le goût des choses religieuses et aimait à s'en entretenir. Il venait passer, chaque fois qu'il le pouvait, des après-midi avec Elisabeth, pour la({uelle, outre .sa fraternelle alfection, il avait une admiration totale. C'est lui qui, le lendemain de la mort d'Elisabeth, m'a dit ce mot que j'ai rapporté dans In Memoriam du Joubnal' : c Elisabeth l'tait un sommet d'humanité j> ; et, dans la tendre sollicitude de .son amitié si vraie, il me demandait comment il me serait possible de vivre sans (Ile. Deux mois plus tard, au commencement de

' JouiiNAL ET Penskes DE CHAQUE jouH , Iti Mcmoriani, \K 3b.

Juillet 1914, il se promenait un matin, dans la cour de la Sorbonne, avec un jeune universitaire du plus grand mérite et du plus bel avenir, que ses travaux sur Rabelais et la langue française du XVI* siècle avaient mis en vedette, René Sturel; il devait glorieusement mourir pour la France le 22 Août 1914 comme sous -lieutenant mitrailleur, au Châtelet, dans les combats de Gharleroi. Sturel avait épousé la tille d'un de mes amis intimes *, et il appréciait, comme sa femme, la valeur exceptionnelle de celle qui venait de retourner au Père. Il s'entretenait d'elle avec Le Dantec, quand ce dernier lui fît cette déclaration : « Elisabeth, mais cest un des esprits les plus profonds que Je connaisse actuellement! » Puis, s'arrêtant après avoir réfléchi quelques instants, il reprit : « Le plus profond ! » Sturel fut très frappé de ce jugement délibéré, émis par un homme dont il connaissait la supériorité intellectuelle et qu'il savait à l'opposé de la pensée d'Elisabeth.

Il n'était donc pas sectaire, il me donnait un exemple que je ne suivais pas. Je l'étais moimême, et me scandalisais de ce qu'il le fût si peu, étant donné ses opinions philosophiques. Il a toujours pratiqué le respect délicat des croyances religieuses d'autrui. Dans ses ouvrages, il disait ce qu'il croyait la vérité, très loyalement, sans faire

' J'ai parlé, dans ïlnlroduclion de La Vie Spirituelle, p. 36 et suivantes, do cette jeune veuve de la guerre, si courageuse, si méritante, A propos du séjour rpie je fis :ivec elle et sa s(pur chez sa mère, près de Marmande, on octobre 1914, et (|ui fut une dos étapes de ma conversion.

ombre d'anticléricalisme. On le vit bien quand parut son livre l'Athéisme, dans lequel il démontre avec force qu'il ne peut exister de morale sans l'idée de Dieu, prouvant ainsi' du même coup, avec cet illogisme qui le caractérisait, précisément l'existence nécessaire de ce même Dieu à la négation duquel son livre était consaci'é. Sa sincérité allait jus({u'à établir, non sans courag-e , ([u'uno société composée d'athées ne l)ourrait subsister si ceux-ci étaient logiques, et il concluait en déclarant : « Une telle société finirait naturellement par jme épidémie de suicide anestliésique^. » Ce fut dans les milieux rationalistes et antireligieux comme un pavé lancé dans une mare à grenouilles, et le nouveau volume de Le Dantec fut l'objet d'une sorte de mise à l'index anticléricale. Félix voyait alors fréquemment une des sommités du monde scientifique. (Juand il arriva chez cet intime ami quelques jours après la mise en vente de son livre, il fut reçu par des récriminations violentes : a Ton livre y lui déclara même cet ami, est une mauvaise action, tu compromets la Libre- Pensée. » Ce à quoi Le Dantec, très désagréablement impressionné, riposta : « Mais fiche- moi la paix, Je ne suis pas libre-penseur, je suis penseur libre. Je dis ce que je crois véritable, sans autre souci que de conformer ma pensée à ma conscience . Tant j)is pour la Libre- Pensée si la vérité la blesse, (Jela m'est totalement indifférent ! »

' Félix Le Dantec, 1/ Athéisme, p. 113.

Dans les mêmes milieux on s'indigna plus tard parce que ses obsèques turent religieuses, et Ton accusa violemment sa femme davoir méconnu, outragé ses volontés. C'était encore une de ces contre-vérités que répandent si volontiers les esprits sectaires. Félix Le Dantec a eu en ell'et des obsèques religieuses, et il les a eues de son plein gré. Plusieurs mois avant son décès, un de ses anciens camarades de l'Ecole Normale, très antireligieux, mourut après avoir exigé par testament un enterrement civil ,' alors que la veuve ([u'il laissait après lui et sa famille étaient des catholiques convaincus. Félix s'entretenait de ce fait devant Yvonne avec un ami et il condamna de toute sa force l'acte dernier de ce normalien. Il déclara à Yvonne : « Je trouve ce qu'a fait A'... abominable. Que l'on soit soi- même incrédule, c'est le droit de tout homme; mais on doit respecter la croyance d'autrui d'autant plus scrupuleusement qu'elle diffère de la nôtre, et surtout il n'est pas permis d'enlever à ceux qui croient l'unique moyen d'apaisement et de consolation qui leur reste dans un semblable deuil. Je trouve cela criminel. Tu me feras, gi je meurs avant toi, des obsèques religieuses comme tu le désires,' par avancé J'y consens et trouve cela très bien. » Le service qui eut lieu à Saint- Pierre dt Montrouge fut donc un acte en harmonie réelle avec sa volonté, loin de s'y opposer, comme on la faussement insinué. Je veux croire qu'il en est réconq)ensé, car le recueillement de ses obsèques, la ferveur des prières (jui se faisaient autour (1(> moi

pour lui me frappèrent. Des âmes fermement religieuses le recommandaient k la Divine Bonté, et je revois toujours à côté de moi, au cimetière de (irandchamps à Versailles pendant l'inhumation, un vieux prêtre d'un village des environs de Paris ([u'il recevait souvent chez lui, (|u'il aimait et qui le lui rendait, récitant son chapelet à son intention avec une piété émouvante. Il m'est ainsi permis de penser (pie cela fut plus profitable à son âme que tous les discours de combat égoïstement électoraux que n'auraient pas manqué de débiter .sur son cercueil, dans un enterrement civil, des messieurs arborant à leurs boutonnières les immortelles rouges de la Libre- Pensée.

Je m'arrête; aussi bien n'ai-je pas, comme je l'ai déjà dit, l'intention de faire une biographie de Félix Le Dantec. Mon but unique est de révéler ce qu'il était en lui-môme, à (|uel point sa nature était attachante , et quelle âme chrétienne au fond se dissimulait derrière ce cerveau positiviste et moniste. Je crois (jue ce qui précède suffit à établir cette démonstration. D'ailleurs la correspondance que je publie dans ce volume apportera la conlirmation définitive, je l'espère du moins, de tout ce que j'ai avancé. Elisabeth, à chaque ligne , reconnait et proclame les rares et précieuses qualités morales de Félix Le Dantec. Elle en était bon juge. Cela ne l'empêchait pas, bien au contraire, de déplorer, comme je le fais moi-même de toutes mes forces, que cet être excellent se soit tant éloigné de Dieu, de Dieu ([ui demeurait si près de lui à son insu, de Dieu

tout-Aimant et tout- Puissant, et surtout très Miséricordieux, à la bienveillance infinie de qui on doit s'abandonner en Lui confiant cette âme si droite et charitable, qui, alors même qu'elle Le niait, ne cessait d'être inconsciemment éclairée des reflets de sa Lumière Eternelle, s: Que depuis la veille du matin Jusqu'à la nuit Israël espère en le Seigneur, car le Seigneur est miséricordieux et la rédemption qu'il nous prépare est surabondante. » — « ^1 custodia matutina usque ad noctcm, speret Israël in Domino; quia apud Dominum misericordia, et copiosa apud eum redemptio » (Psaume cxxix , fi et 7),

Mais on sera très probablement tenté de m'objecter, après la lecture de cette Introduction : « Tout cela est bel et bien, mais il n'en reste pas moins qu'Elisabeth Leseur n'a converti aucun de ses correspondants ! »

A cela je répondrai tout d'abord que noivs ignorons le fond des âmes, derrière les apparences de la vie extérieure, même dans un cas comme celui de Félix Le Dantec, qui est mort sans s'être officiellement réconcilié avec l'Eglise. Je dis « officiellement » à dessein, parce que nous ne savons jamais, et nous ne pouvons pas savoir ce qui «e passe entre une âme et Dieu dans ces moments suprêmes où elle va se détacher du corps pour entrer dans l'éternité. Dieu, la foi nous l'affirme,

est le Maître des miséricordes sans limites et du salut, et comment pourrions-nous prétendre qu'une âme loyale repousse le dernier et solennel appel qui lui est adressé à l'instant où elle va tomber dans les mains du Dieu vivant ? C'est le cas de répéter avec plus de confiance que jamais ces paroles du psalmiste : « Louez le Seir/neiir parce qu'il est bon et que sa miséricorde est éternelle. > — as. Confîtemini Domino, quoniam bonus, quoniam in sœculum miser icordia ejus » {Psaume ex vu, i).

Donc nous ne connaissons pas l'action profonde de Dieu dans les âmes, même dans celles qui paraissent très éloignées de Lui. En second lieu, il faut reconnaître que c'est Lui seul qui convertit, que nous, misérables hommes que nous sommes, nous ne convertissons jamais personne. C'est là l'enseignement formel de la théologie, et l'un des plus ignorés du public, qui croit généralement à l'action de l'homme sur l'homme en toute matière même surnaturelle, parce qu'il la constate dans les domaines naturels, politique, scientifique, sentimental et autres. Il en va tout autrement en ce qui concerne la foi. Saint Thomas nous apprend de la façon la plus précise, la plus claire, la plus irréfutable, après avoir établi que les causes extérieures sont insuffisantes, que c'est Dieu seul qui la peut donner à l'homme :

IJ' homme, conclut-il, en donnant son assentiment aux choses de la foi, est élevé par là même au-dessus de sa nature; il faut donc que cet assentiment soit produit en lui par un principe surnaturel qui le meut intérieurement, et ce prin-

cipe est Dieu. C'est pourquoi, quant à l'assentiment qui est l'acte principal de la foi, la foi vient de Dieu, qui meut l'homme intérieurement par la grâce^. »

On ne saurait trop rappeler avec insistance ces fortes et essentielles vérités, si méconnues à notre époque. Mais si Dieu est le maître unique de la conversion du prochain, demandera- 1- on encore, quel rôle pouvons -nous remplir pour déterminer son évolution? Tout ce que nous pouvons faire utilement, convient- il de répondre, est de montrer et de faciliter le chemin de la foi à ceux qui s'en seraient éloignés. Là se borne' notre action. Comme le dit excellemment le Père Hugueny : « L'homme ne convertit pas l'homme, mais peut seulement l'aider à se laisser faire par la vérité y par la touche mystérieuse qui seule est capable de diviniser l'humain et d'entraîner Vincroyant dans la voie qu'on lui a indiquée comme aboutissant à la foi^. » Rien n'est plus vrai. C'est en montrant ce que sont nos croyances, en les vivant , en les réalisant en nous , en révélant ainsi ce qu'elles font de nous, en les rayonnant autour de nous, pour tout dire, que nous parvenons à ouvrir peu à peu les yeux de ceux, qui ne croient pas; ainsi nous faisons graduelh'

^ Saint Thomas d'Aquin : Somme Thèologique, seconde section de la Deuxième Partie, question VI, article I, corps de l'article.

' 7Î. P. Huyueny , O. P. : Critique et Catholique, tome Ip"". Apologétique , p. 300.

ment tomber tous les préjugés, les hostilités qu'ils nourrissent contre la foi catholique, enfin nous leur rendons celle-ci sympathique , et par là nous avons quelque chance d'être une de ces causes secondes dont Dieu n'a jamais besoin, mais dont Il se sert parfois pour toucher et transformer. Elisabeth décrit admirablement ce rôle à son amie Yvonne dans la Lettre LXXXVI (page 307), ([u'elle lui adressa pendant ses fiançailles avec Félix Le Dantec. Ecoutons ces conseils judicieux : « Tu montreras à ce noble esprit, écritelle, qu'on peut être à la fois intelligente et chrétienne et unir à une fermeté de principes qui ne doit Jamais transiger la plus grande indulgence pour les autres et la plus délicate compréhension des intelligences et des cœurs. Il faut, pour lui, que tu sois un caractère, qu'il puisse t'estimer et estimer les convictions dont tu te réclames. Quant au reste, c'est a/faire à Dieu et nul le ferait comme Lui. » Or c'est elle-même qu'elle proposait ainsi, sans s'en douter, comme modèle à son amie, car personne n'a mieux ni plus complètement traduit en actes les conseils (ju'elle lui dictait. C'est l'apostolat par excellence, je ne me lasse pas de le répéter, le seul qui soit véritablement eflicace. Et celui d'Elisabeth Leseur le fut, ses correspondants sont les premiers à en convenir, à apporter leur témoignage à son efficacité, répondant ainsi eux-mêmes à l'objection que nous avons suscitée. Ecoutons -les.

C'est en effet Madame A... qui lui écrit de Londres, le 18 Août 1902, et qui lui rappelle, à

propos des impressions de son voyage en Angleterre, « cette théorie qui nous est chère à toutes deux, qu'on se hait souvent parce qu'on ne se connaU pas et qu'il suffit de se connaître pour s'aimer. » Elle me déclare à moi, le 13 Août 1918 : (T Je ne vous ai Jamais dit quelle influence exerçait sur moi le petit cahier^ que Béheth avait écrit pour moi. C'est grâce à sa lecture que je cherche à m'améliorer. » Et son mari, confirmant ces sentiments, me dit, le 22 Août 1918 : t Le premier livre d'Elisabeth est toujours mon livre de chevet et J'y puise de précieux enseignements , auxquels s'ajoutent mon affection et mon regret pour cette incomparable amie bienfaisante à tous. y>

C'est Félix Le Dantec déclarant à Elisabeth, le 29 Juillet 1907 : a Je reste pénétré d'admiration pour la hauteur de votre nature. S'il n'y avait on que des gens comme vous, les questions qui divisent l'humanité ne se seraient Jamais posées. î

C'est enfin et surtout Mademoiselle F... ({ui apporte, dans une lettre du 31 Août 1906, la preuve décisive de tout ce qui précède et qui donne comme la synthèse de cette Introduction : « Pourquoi, amie, écrit-elle à Elisabeth, vous excusez- vous d'aborder avec moi certains sujets qui vous sont chers? Je ne pense pas qu'en écri vant cela vous songiez à nos conversations dans

' C'est le caliier que j'ai publié sous le litre : Conseih .î une nmie incroyante (Voir Vlntroduction de La Vie Spini- TiiKM.E, p. 83 et S4), et qui est reproduit dans le pivscul volume, papes W.\ et suivantes.

lesquelles vous me parlez des vôtres. Ils sont trop vous, ils tiennent une place trop (jrande dans votre vie pour que je puisse les séparer de vous. C'est en majeure partie pour eux que vous vous faites ce que vous êtes, ils ont ainsi contribué d'une façon ou d'une autre à faire de vous la femme... que vous êtes, et que je ne veux pas qualifier pour ne pas effaroucher votre modestie. Comment alors ce qui les touche ne m'intéresserait-il pas vivement?

a S'aqit-it de vos idées et de vos croyances? Mais nous nous retrouvons sur tant de points! et vous savez trop aussi que sur ceux où nous diverqeons nous avons, vous et moi, de trop solides raisons de diverger pour pouvoir nous convaincre. Mais c'est justement parce qu'il en est ainsi que c'est bon de pouvoir aller jusqu'au fond de sa pensée. Vous m'avez montré ce que je ne connaissais pas et qui, peu à peu, me rend moins partiale : une catholique éclairée, aussi instruite du monde que de sa religion, raisonnant sa foi, comprenant et acceptant toute conviction sincère, et la jugeant de valeur égale à la sienne^ Savezvous à quel point cela est rare?

« Cela me change tellement de ce c/uc j'ai toujours vu et de ce que je vois encore autour de moi, que, n'y eût-il que cela entre nous, je vous aurais déjà une grande affection. On n'aime jamais trop ceux qui vous^ ouvrent les yeux et vous mettent à même d'être plus justes... »

* C'est-à-dire simplement : " la mettant sur le même pied dans la discussion. >>

On ne saurait mieux dire et nous rencontrons dans ces lignes, où tous les mots sont à retenir et à méditer, l'hommage qui convient à l'apostolat si personnel d'Elisabeth Leseur, et qui résume tout le présent livre en dégageant son importance et en soulignant son opportunité. Apprenons d'Elisabeth à devenir à notre tour « des catholiques éclairés, aussi instruits du. monde que de notre religion, raisonnant notre foi, comprenant et acceptant toute conviction sincère, ouvrant les yeux aux incroyants et les mettant à même d'être plus justes », et nous aurons fait tout ce que nous pouvions faire. Notre dévouement, notre zèle au service des âmes aura , comme les siens , produit tout ce qu'ils sont susceptibles de produire humainement. Le reste est affaire à Dieu, et c'est à Lui que nous devons ensuite nous en remettre. Et là, avec Elisabeth, appliquons-nous à l'apostolat par excellence, à l'acte le plus puissant dont nous disposions pour la conversion de ceux que nous désirons ramener à la vraie foi, j'ai nommé : la prière. Il nous faut supplier Dieu d'achever l'œuvre ébauchée. Elisabeth priait constamment .pour ses correspondants. Je le fais à mon tour quotidiennement et je demande instamment aux lecteurs du présent livre de se joindre à moi, de prier eux aussi pour les âmes qu'il leur a révélées. N'est-ce pas d'ailleurs un devoir étroit de reconnaissance envers ceux et celles qui ont rendu, avec tant d'oubli d'eux-mêmes, sa publication possible?

J'avais donc bien raison de dire au début de cette Introduction, dont je supplie le lecteur d'excuser la longueur, que les Lettres d'Elisabeth Leseur à des incroyants renferment un enseignement précieux. Elles nous montrent de quelle manière nous devons nous comporter vis-à-vis de ceux qui sont à l'opposé de notre croyance, comment nous devons leur parler, quelle forme doit prendre de nos jours l'apostolat en ce qui les concerne. J'ai rappelé, dans une citation extraite du Journal, sur quels principes et d'après quelles méthodes Elisabeth l'avait établi et pratiqué. Une autre citation par laquelle je terminerai, et que j'emprunte à la Retraite spirituelle de chaque mois, nous dévoile l'esprit qui l'animait, nous livre le secret de sa vitalité et par suite de son efficacité. La voici :

<i ... Me faire toute à tous; redoubler d'indulgence, de dévouement ; éviter toute raideur, toute exagération dans mes paroles, l'exposé de mes idées, mon attitude. Me pénétrer de cette idée que la nourriture spirituelle est trop forte pour beaucoup d'âmes, qu'il faut la leur présenter avec ménagement, la doser en quelque sorte. Ne pas vouloir aller plus vite que Dieu, savoir me mettre au pas, à tout petit pas auprès de certaines âmes.

« Et une fois encore me répéter que l'heure et les moyens appartiennent à Dieu et qu'à moi,

humble ouvrière, il appartient seulement de prier, de souffrir et d'agir, en tout abandon, avec une entière humilité^. »

C'est là la suprême leçon, celle (jui résume tout. Efforçons -nous, à l'exemple d'Elisabeth Leseur, n. de prier, de souffrir et d'agir, en tout abandon, avec une entière humilité. » G'est-à-dirc efforçons -nous comme elle d'imiter et de réaliser dans toute notre existence l'unique, le vrai, le divin modèle, Notre -Seij^neur Jésus -Christ, de L'aimer assez en un mot pour Le faire aimer à travers novis. Notre parole alors deviendra vivante , bienfaisante et féconde , et nous pourrons ainsi ambitionner de mériter un jour l'éloge que saint Paul adressait aux Thessaloniciens : « Nous aussi, nous î'endons grâces à Dieu en tout temps de ce que, quand vous avez entendu la parole de Dieu prêchée par nous, vous l'avez reçue, non pas comme parole d' homme , mais ce quelle est effectivement, comme parole de Dieu, et qui se montre active en vous qui croyez^. y>

Le portrait qui sert de frontispice à La Vik Spirituelle représente Elisabeth Leseur reposant

" La Vie Spirituelle, p. 138 et 139. Relraitc spirituellr de chaque mois. Douzif'/ne mois : Abandon h Dieu.

' Saint Paul, l'c Épître aux Thessaloniciens, ch, ii, vers. 13.

dans la paix auguste de la mort; celui que je mets en tête de ce nouveau volume la replace en pleine vie, et fixe une des formes les plus caractéristiques de son activité, puisqu'il la montre écrivant. Il est dû, comme le précédent, à l'atrection toujours si délicatement dévouée de notre fraternel ami, le peintre Charles Duvent. C'est vers le milieu de 1910, dans le courant du mois de juin si mes souvenirs sont exacts, que Duvent a pris celte photographie. Des circonstances particulières nous obligeaient h quitter l'appartement que nous habitions depuis onze années rue d'Argenson, tout près de l'église Saint- Augustin , appartement que nous aimions, que nous avions aménagé avec un soin raffiné, que nous comptions occuper notre vie durant, dans lequel Elisabeth avait i'ranchi l'étape la plus décisive de son perfectionnement intérieur et que sa sœur Juliette avait connu. Nous allions donc abandonner pour jamais cette rue d'Argenson où Elisabeth avait tant prié, tant soulfert, accomplissant une œuvre spirituelle d'une providentielle fécondité, et nous transporter rue de Marignan, où nous avons reconstitué, dans ses distributions essentielles, le décor intime de la rue .d'Argenson, et où Dieu devait rappeler sa servante à Lui quatreans plus tard. Duvent voulut perpétuer pour nous la physionomie de ces lieux qui nous étaient si chers, et, choisissant un beau jour de lumière, il vint prendre une série de clichés dans l'appartement qui cesserait d'être nôtre au mois d'octobre suivant. Ces clichés, choisis et disposés avec art,

sont pour moi autant de reliques précieuses qu'il m'est très doux de posséder aujourd'hui. Celui qui se trouve en tête de ces Lettres a DES Incroyants offre l'image d'Elisabeth Leseur, dans son petit salon, écrivant sur son bureau, ce bureau Louis XV ancien xiont elle parle dans son Journal* et sur lequel elle a rédigé la majeure partie du Journal et des Pensées, Une Ame, tous les traités de La Vie Spirituelle, le plus grand nombre des lettres qui sont ici publiées , des manuscrits que je possède encore d'elle et qui demeurent inédits pour l'instant. C'est dans les tiroirs de ce même bureau que j'ai découvert après sa mort, avec tant d'autres également émouvants, ceux de ses écrits qui ont déjà été imprimés. Dans son petit salon, elle était dans son domaine propre ; elle y avait réuni les meubles, les bibelots, les tableaux qu'elle préférait : avec son bureau, le cartonnier où elle classait ses papiers, son piano, son divan sur lequel elle a passé de si longues heures, lisant et méditant, ayant à portée de sa main, sur un guéridon bas, les volumes de son choix, une petite commode ancienne qui contenait des objets familiers. Mais le coin où ses visiteurs la surprenaient le plus fréquemment est celui ([ui est ici pliotographié, son Inireau auprès du cartonnier, sur lequel on voit, dans un cadre en porcelaine de la Manufacture royale de Copenhague, le portrait de Juliette toujours entouré de fleurs.

' JouHNAi. i:t 1'ensi:i:s dk ciiaquk jouh, pa^c i08.

Quant à la photographie d'Elisabeth , elle est saisissante de ressemblance et de vérité. Mouvement, attitude, expression, tout est absolument exact, naturel, sans le moindre artifice. Duvent, comme seul un artiste sait le faire, l'a prise à limproviste dans sa vie normale, dans sa manière d'être habituelle, toujours si mesurée, si distinguée, si douce et harmonieuse. Je suis heureux de pouvoir, grâce à mon ami Duvent à qui je témoigne ici ma gratitude, de pouvoir, disje, présenter ce document évocateur aux lecteurs des Lettrrs a des Lxckoyants.

Le T. R. P. Garrigou-Lagrange, professeur de Théologie au Collège Angélique à Rome', a bien voulu écrire la Préface du présent volume. Je suis très touché qu'il ait consenti h se distraire de ses travaux pour présenter au public les

' Je rappelle ici, pour ceux des lecteurs qui l'ig^noreraient, que le Collège Angélique à Rome, en même temps que le siège du généralat de l'Ordre de Saint -Dominique, est la grande Université Internationale Dominicaine de philosophie, théologie, droit canon et sciences annexes, ouverte non seulement aux novices étudiants de toutes les Provinces de l'Ordre, mais aussi aux étudiants étrangers à l'Ordre, clercs ou laïcs. Le Collège Angélique est, sans contredit, un des centres romains du haut enseignement les plus vivants et les plus importants.

Lettres a des Incroyants, C'est une bonne fortune pour cet ouvrage, qui renferme une sorte d'apologétique vivante, de paraître sous les auspices de l'auteur du De Revelatione, ce traité magistral aujourd'hui classique d'apologétique. Et c'est pour moi une grande joie, qui vient augmenter la dette de gratitude que j'ai contractée envers le T. R. P. Garrigou-Lagrange. Celle-ci date de mon séjour au Collège Angélique en 1917, séjour dont j'ai parlé ailleurs'. Je me rencontrai alors pour la première fois avec le Père dont je connaissais les œuvres et la réputation, et je me rappelle que ma première impression fut un profond étonnement. Etant donné la somme énorme de connaissances que suppose un livre comme celui qui porte ce titre : Dieli, l'expérience philosophique et la science théologique qu'il révèle et que j'admirais, je me représentais son auteur sous l'aspect d'un religieux âgé et grave, pour qui ce monumental ouvrage était ime manière de « Nunc diniitlis n et dans lequel il avait accumulé les fruits du dur labeur et des longues méditations de toute son existence. Et je fus stupéfait de me trouver en face d'un homme jeune, simple et souriant, dont l'esprit métaphysique si naturellement enclin à l'abstraction n'en conservait pas moins toutes les qualités extérieures qui font le charme d'une relation. Je ne pus m'empêcher de lui avouer ma méprise, et le

' Se reporter à La Vie Spirituelle, Introduction , \). IJ3 cl suivantes.

Père s'en amusa franchement. J'étais son voisin de table au réfectoire, il consentait à se charger de moi pendant la récréation de midi, et je fus entièrement conquis par la bienveillance et l'agrément de son accueil. Depuis, il a su à diverses reprises me dire au sujet des livres et de l'apostolat d'Elisabeth des paroles qui m'ont ému et qu il consacre aujourd'hui en acceptant d'être le parrain des Lettres a des Incroyants. J'ai conçu, dès Rome, pour le T. R. P. Garrigou-Lagrange, un attachement très respectueusement et fraternellement dévoué, que les années n'ont fait qu'augmenter, en même temps que les études auxquelles je me livre actuellement m'ont mis à môme de mieux apprécier la valeur de ses travaux ; je suis donc heureux de lui exprimer ici toute mon alfectueuse et profonde reconnaissance.

Depuis la publication de La ^ ie Spirituelle, un changement radical s'est, comme je l'annonçais', produit dans mon existence. J'ai quitté le monde, j'ai revêtu le saint habit blanc de Saint- Dominique, j'ai prononcé mes vœux et fait profession dans son Grand Ordre. Me voici donc

' Se reporter i^ La Vie Spirituelle, Introduction, \). '.'>">- GO et 94.

aujourd'hui religieux, devenu le Révérend Frère Marie -Albert Leseur, et je glorifie Dieu sans cesse de la grâce infinie qu'il nVa faite en m'appelant à cette vocation, dont je comprends mieux chaque jour et la douceur, et la grandeur, et Finsigne honneur. Mes supérieurs ont bien voulu m'autoriser, quoique mon noviciat d'études ne soit pas terminé , à faire paraître le présent ouvrage d'Elisabeth Leseur; je ne sais comment les remercier, je tâcherai de le faire en redoublant de zèle, d'obéissance et d'exactitude. Cet ouvrage n'épuise pas les documents inédits d'Elisabeth. 11 en reste encore beaucoup et des plus édifiants, au moyen desquels il serait possible d'écrire sa vie en lui laissant pour ainsi dire le soin de la raconter elle-même. Il n'y aurait qu'à grouper les manuscrits dans un ordre qui les ferait parler avec toute leur puissance d émotion. La Providence permettra peut-être que ce travail s'accomplisse un jour. Que sa volonté se fasse! Mais aujourd'hui je veux, en terminant, prier l'Ksprit-Saint de bénir les Lettres a des Inckoyants, comme 11 a béni les trois précédents volumes d'Elisabeth Leseur, d'assurer leur large dilfusion , de s'en servir pour conquérir et sanctifier un grand nombre d'âmes de ces « Ghers incroyants » vers lesquelles l'active et tendre charité d'Elisabeth se portait tout entière et sans discontinuer. Et plus que jamais je place l'apostolat ([ui se dégage de ces lettres sous l'invocation particulière de notre Bienheureux Père Saint Dominique et de Sainte Catherine de Sienne,

dont je suis si heureux et si fier d'être le fils très humble et très aimanta

Couvent de la Très Sainte Trinité du Saulchoir,

à Kain, Belgique, ce 23 Février 1922,

en la Fête de la Translation de Sainte Catherine

de Sienne.

Fi-e M. -A. Leseur

des Frères Prêcheurs.

* Je tiens h déclarer hautement qu'en employant, au cours de cette Introduction, les expressions d'apostolat, de sainteté, de sainte, d'action de la Providence, d'action de l'Esprit-Saint, etc., je n'entends en rien prévenir les jugements de l'Eglise, a laquelle je demeure de toute mon âme finalement et très humblement soumis. — F'<-' M. -A. L.

LETTRES

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