PREMIÈRE PARTIE
Charles-Théodore-Henri De Coster eut pour parrain le comte Charles Mercy d'Argenteau (i), archevêque de Tyr, nonce apostolique, qui le baptisa à Munich, le 26 août 1827, » en habit pontifical », et lui donna pour marraine la marquise Henriette de la Tour Dupin, ambassadrice de France à Turin (2), Mort à Ixelles le 7 mai 1879, '^ Y ^"^ enterré, le 9, en libre-penseur.
L'acte de naissance le fait naître à Munich, le 20 août 1827, d'Augustin De Coster (3), » intendant » du nonce, et de son épouse Anne-Marie Cartreul (4). Sa mère avait plus de quarante ans ; le nouveau-né était superbe : « On croirait voir un enfant de quinze jours », écrit-elle le lendemain du baptême [^).
Un premier portrait représente l'enfant demi-nu, avec une chemise bordée de dentelles, un serin familier sur l'épaule, un jouet dans une main, de l'autre effeuillant des fleurs, assis dans un jardin, sur un coussin de velours à torsades et à glands
(') Né à Liège 601787, officier de cavalerie sous Napoléon, lieutenant-colonel et chambellan du roi des Pays-Bas, entré dans les ordres en 1826, après un malheur inexpliqué, nommé aussitôt archevêque de Tyr et nonce à Munichj rentré à Liège en 1836, y célèbre en 1876 son jubilé de prêtrise, meurt ' doyen du corps épiscopal du monde entier », le 16 novembre 1879.
("-) Lettre de son père et de sa mère à leur sœur et belle-sœur, du 27 août 1827.
(3) AugustiQ- Joseph De Coster, né à Ypres, le 8 septembre 1787, marié le 29 avril 1826, à Bruxe'les, mort à Ypres en*i834.
(*) Baptisée à Huy, le ii février 1786, fille de Théodore-Joseph Cartreul et d'Anne-Joséphine Hauteclair, décédée à Ixelles, le 19 juillet 1869.
(5; Même lettre qu'à la note 2.
d'or. Les mères ont toujours mille raisons d'adorer leur fils; M"^ De Coster en avait une de plus que les autres, à voir si beau, si aimé, si choyé, le filleul de » Monseigneur «, dont elle faisait faire le portrait avant qu'il pût marcher. Pouvait-elle prévoir qu'il aurait à lutter contre les difficultés de la vie d'artiste, et songer au péril qu'il y aurait pour lui à prendre des goûts de luxe, vivant dans un palais, au milieu des fleurs, sur des coussins de pourpre?
A quelque temps de là, tout est changé. Ses père et mère n'avaient pas tardé à quitter Munich pour Bruxelles, où naquit leur second enfant; puis son père était mort à Vpres auprès de son frère, qui y était médecin, et sa mère était revenue à Bruxelles rejoindre sa sœur et ses enfants, Charles était déjà dans un pensionnat, à Etterbeek, où * il faudra faire la volonté d'un autre, dit il, après avoir si longtemps fait la mienne «. Quand il sortira de pensionnat, ce sera pour entrer au collège Saint-Michel, où l'on espéra un instant que l'enfant, qui préférait déjà les flâneries du rêve aux études exactes, penserait à la prêtrise. Cela dura peu ; à dix-sept ans, ses, études terminées, il était placé à la Société générale.
Milicien, sa mère pouvait lui payer un remplaçant, qui déserta ; le jeune employé, après quelques jours passés au régiment, chez son colonel, pour « suppléer le déserteur % en profite pour déserter à son tour de la banque.
On le voit d'abord faire l'école buissonnière à Ostende, où il rejoint sa mère et sa sœur; puis la fugue est complète : » J'ai donné, le 23 novembre 1850, ma démission d'employé de la Société générale. La vie d'employé ne me convenait en aucune façon «, dit-il (i). La vocation littéraire l'emportait. Il entra à l'université de Bruxelles.
Il n'avait perdu à la banque aucun de ses loisirs. Il était beau, ses succès dans le monde le lui disaient assez ; il se sentait artiste, sans qu'on eût besoin de le lui dire. Le 15 septembre 1847, il avait créé avec quelques amis la Société des Joyeux. Ce qui réunit les jeunes gens, c'est d'ordinaire le
(') Une des rares feuilles détachées de son journal, datée du i«' janvier 1851, s'ouvre par cette phrase.
plaisir. Pour ceux-ci, le plaisir devait concourir « au développement de l'intelligence « par » l'alliance de capacités diverses • et •» en s'exerçant à écrire « . Le président (i) fixait ainsi du premier jour le but de ces amis.
Le discours de Ch. De Coster pour la séance d'ouverture est un coq-à-l'âne, farci de latin, adressé à ses « Frères ", « au nom du Père et du Fils », etc. Le protégé du nonce débutait en parodiant le culte, sur ce thème : Bonum faro lœtificat cor hominis (2). Presque à chaque séance hebdomadaire des premières années, il lit un essai de plus en plus sérieux. D'abord, après une parodie en vers d'une page de Télémaqne, la prose coule de source, puis les vers affluent, ensuite il s'essaie au théâtre ; il ne reviendra à la fantaisie en prose qu'après avoir quitté la Société. Il en sortira, comme d'une dernière école, le 28 octobre 1853.
Sa première lecture, en séance de * récapitulation » : Uti rêve chez im apotliicaire ('), laisse apparaître un éclair du gei\re où il excellera. Le rêveur voit les fioles prendre vie pour l'assaillir. Et dans une petite boîte, les pilules, dansant, disaient :
« Viens, nous t'attendons, reçois-nous dans ton sein, nous nous entourerons de miel et tu ne t'apercevras de notre présence que lorsque nous te déchirerons les entrailles. »
Un autre essai : Mohammed (4)^ sera si bien apprécié par le Cercle, qu'un vote demandera à l'auteur l'autorisation de le présenter à la Revue de Belgique, que publiait alors le poète Ed. Wacken. On ne trouvera pas dans cette revue ce « conte oriental «; mais, quand paraîtra la Revue trimestrielle en 1854, les Joyeux n'auront pas besoin d'intervenir pour que ses premiers volumes contiennent des vers lus dans leurs réunions.
Le procès-verbal de la séance du jeudi 15 novembre 1848 relate simplement ce fait :
(•) M. Ad. Bauffe, négociant, qui devint plus tard un des directeurs de la Banque nationale. C'est lui qui, en 1879, me donna en communication les archives des Joyeux .
(■^j 18 septembre 1847, Archives des Joyeux, t. I, p. 2a.
(3) 4 décembre 1847, Archives des Joyeux, I, 52.
{*) 5 février 1848, Jotirnal des Joyeux, I, 65.
u MM. V. Lefèvre et L. Defacqz, ayant bien voulu honorer la séance de leur présence, ont donné lecture de quelques fragments de leur composition. «
De Coster avait apporté ce soir-là : Quelques chiens {}). Ce fut' la dernière lecture de la soirée. » Hourrah pour la Société des Joyeux, hourrah ! trois fois hourrah ! « écrit-il le lendemain. Ses vers ont eu « les honneurs de la soirée «, on lui a » serré la main ", on l'a « accablé de louanges ». — « J'étais fou de bonheur, ma tête s'égarait, moi qui suis si peu habitué au succès ! » Le « père Defacqz « — » quel homme charmant ! » — lui dit en sortant : » Vous êtes poète!.,. Continuez ainsi, vous ferez votre chemin. « Ces paroles éveillent en lui « des sentiments qu'il ignorait, des désirs de gloire, des aspirations à la célébrité » .
• Poète! quel beau nom! L'aurais-je mérité!... Vanité! quels rêves n'enfantes-tu pas? Les réalises-tu toujours? Mais je travaillerai, et le travail mène loin ; je travaillerai, je le jure n (').
Ce\n 'était cependant pas l'admiration mutuelle qui régnait là. On y lisait des œuvres d'écrivains célèbres ou des essais d'amis étrangers au Cercle; on y ouvrait des concours de toute sorte, des expositions de tout genre, des soirées pour tous les goûts : littéraires, musicales^ artistiques^ dramatiques, burlesques ; on soupait et on donnait des sérénades; on faisait des excursions pour connaître le pays et on avait une bibliothèque pour ne pas ignorer sa littérature. Tout cela exigeait des débats, des rapports, des procès-verbaux, des comptes rendus, des récits : autant d'exercices de rédaction. Il avait été décidé que les meilleurs morceaux prendraient place dans un Journal manuscrit, qui formerait comme le livre d'honneur de ces essais littéraires, à côté, au-dessus des Archives où l'on garderait le reste. Ce journal forme aujourd'hui cinq in-folio. On se montrait sévère pour l'admission ; à chaque procèsverbal, les mots : ajourné, retiré, rejeté, reviennent imperturbablement, impitoyablement. Deux rapporteurs, élus pour six mois, jugeaient les œuvres par écrit, et il fait beau voir avec quelle irrévérence ces amis se traitent. De Coster fut
(1) Journal des Joyeux, II, 57.
(2) Page de sa main, lettre ou note, datée du 16 novembre.
pendant deux ans et demi l'un de ces rapporteurs; mais le juge n'était pas plus ménagé que les autres : le ton une fois donné, on s'y mettait avec la conscience et l'entrain de cet âge. On épluche ses vers, on ne lui passe ni une dissonance, ni un manque de tact. Même en le louant, on lui rappelle ses défauts : » Au contraire de la plupart des ouvrages de M. De Coster, on trouve ici du fond... " Pas un de ses essais dramatiques ne servit aux représentations du Cercle^ ne fut admis au Journal, ni a.\ix Archives {^). Presque tout le théâtre des Joyeux eut le même sort. C'est sur la scène qu'on s'e.xerce à cet art, et non dans un cercle d'amis, si francs du collier qu'ils soient à la critique. Une seule pièce : Les Ames en vacances, obtint les honneurs du Journal, (III, 45, 30 décembre 1852); mais ce n'était pas du théâtre, c'était de la fantaisie.
Plus d'un écrivain sortit de ce Cercle. Mais, quelque profession que ses membres aient embrassée, ces exercices de style et de critique ont dû leur être utiles : il est bon dans toutes les circonstances de la vie d'avoir appris à juger ses lectures et à tenir une plume i^).
C'était un homme et un écrivain qui se faisait inscrire à l'université de Bruxelles, dans la faculté des lettres, le 29 décembre 1850.
Plusieurs fois^ dit-il dans son journal intime, il a pensé à moilrir — c'était dans les traditions du romantisme, — mais il a trouvé un » puissant remède à ces idées lugubres dans la lecture d'Alphonse Karr et de Béranger, et surtout dans le magnifique passage de M. Saint-Marc Girardin sur le" suicide. » Puis, il a pensé à sa mère qui travaille encore à l'âge
(') Je trouve dans les procès -verbaux des %Q^\iats: Scènt d'une comédie — Camille {yeanne), deux actes en vers — Deitx sœurs, en prose — Frantz, drame, un acte eu prose — Une heure plus tard, un acte en prose — Un proverbe. — Yji àjixxs \ù.Rcv7ie nouvelle : Géranium. .
(2) On y trouve, des la première année, Alfred Guilllaume, mort trop jeune, Henri et Léon Weber, Éd. Auspach, Léon Jouret, Camporino, Papaert, De Doncker, et, bientôt après, Rops, Ém. Leclerq, Ph. Hen, Fr. Parent, etc.
où elle est arrivée « et avec cent fois plus de courage que moi II ('). Celte page ne s'achève pas néanmoins sans une note bien différente: • A neuf heures, je suis allé chez elle... Il faisait un temps à ne pas mettre un créancier à la porte. »
De Coster trouva à l'Université un nouveau Cercle d'amis qui devint bientôt le Lothoclo, 1852. Van Bemmel y prit d'abord une grande place. De Coster parlera avec émotion de ses débuts :
« Il faut que je te fasse part d'un bonheur que j'ai eu hier. Tu as dû voir que Van Bemmel, mon meilleur ami, a donné un cours de littérature dramatique à l'Université. C'était extrêmement fort; aussi a-t-il complètement réussi. J'avais SI peur au commencement : tu sais qu'il n'y a rien de sévère comme l'amitié Mais il a surpassé mon attente... Si tu n'étais pas souffrante, je serais le plus heureux des hommes. « (Lettre à Elisa.)
L'étudiant de vingt- quatre ans avait d'abord pensé « à tout ce qui constitue le fond des études qu'on fait pour devenir avocat ' (2). Mais le droit et les arts sont incompatibles, lui écrit un ami, Félix Thyes, qui ne vise déjà plus pour lui qu'au doctorat ès-lettres. Quant à la carrière littéraire, il n'y fallait penser : « Avec des passions de millionnaire, écrira-t-il, on n'a que des moyens de chiffonnier (3), » Il devait se contenter du grade de candidat en philosophie. En s'y préparant, il pensait au professorat, au journalisme, au théâtre. Il avait fait un drame en vers, cinq actes et huit tableaux : Crescentius (4). Van Bemmel y voyait le germe d'un chef-d'œuvre; Thyes « les éléments d'un beau succès », Mais ses amis lui criaient avec Thyes ; » Si tu n'avais pas échoué deux fois (5), si tu n'avais pas vingt-sept ans, je te dirais : fais jouer ta pièce... Mais pour Dieu, passe d'abord ton examen. » Et De Coster jurait chaque jour à son amie, se jurait à lui-même d'y réussir.
(1) Page de journal, du 4 janvier 1851.
(2) Page de journal, 4 janvier 1851.
(3) Lettre à Elisa, n^SS, sans date.
(■*) Par'ant de lui-même, il écrit : « Aujourd'hui (12 février 1853), il fut plus fort... et il put travailler à un grand drame en cinq actes et huit tableaux sur lequel il compte appuyer sa réputation. (Ms. intitulé : Lucie, page datée du samedi 12.)
(^) I^a seconde fois, on <• comptait sur lui pour une distinction », ésrit-il. (Lettre n» 76.)
Il obtint son diplôme, le 12 avril 1855.
Mais pour faire marcher de front les études avec des occupations étrangères, il faut la puissance de volonté que donne seule une vocation qui n'hésite point. Si, au contraire, les aptitudes et les goûts de l'élève l'en détournent, autant que son art et ses amours l'en distraient, comment pourraient-elles sérieusement aboutir ? De Coster ne donnait à l'Université ni son sang, ni son cerveau, ni sa plume. Il n'en sortit ni docteur, ni professeur, ni journaliste, ni dramaturge. Il en sortit plus artiste que jamais.
Un an après, une position était offerte au candidat en philosophie et lettres et son premier cri va à l'espérance. Il se joue bien un peu ! * L'afiaire de Tours marche. (Tu vois comme j'ai déjà les termes du commerce..,) Je ne puis dire que je suis gai et cependant c'est mon bonheur, car c'est ma fortune... « (•). Sa fortune! » En combien de temps et avec combien de difficultés, » demande-t-il à son parrain, et, tout réfléchi, sa mère et sa tante ayant d'ailleurs assez de patrimoine pour qu'il pût attendre, il écrit à son amie ; » Je ne veux pas finir ainsi ! • (-).
Un emploi de commissionnaire en vins, voilà ce qu'on lui offrait. Le 2^ février 1856, en refusant il écrit : • Une position honorable et lucrative, à laquelle j'aspire depuis longtemps, s'offre à moi. Elle exige pour la remplir tout mon temps et des études qui me détourneraient tout à fait du commerce... Je ne veux pas, en faisant deux choses à la fois, faire mal l'une et l'autre » (3).
'Cette position qui venait à point répondait à tous ses goûts d'artiste, et cette chose là il ne voulait pas risquer de la faire mal.
Parmi les moyens de s'amuser, son Cercle avait imaginé de publier des feuilles volantes, manuscrites, parfois illustrées, qu'on appelait bravement des journaux. Un cahier de papier et une plume, et un nouvel organe apparaissait dans le monde des Joyeux. Il n'en fallait pas même toujours autant : un de
(') Lettres n<" 96.
(2) Lettre n» 98.
(3) Brouillon de cette lettre, conservé dans ses papiers.
ces derniers organes eut une rédaction « orale ». Ainsi parurent et disparurent, comme les roses et les chardons : le Colibri^ le Ho ho, la Cravache, le Messie, etc. Ce dernier eut la vie dure; son premier numéro fut tiré, non : écrit, en mai 185 1. En décembre 1854, il existait encore. Son principal rédacteur, Noël Tisserand (i), ne tarda pas à passer à un vrai journal. Le Lothpclo, lui, avait essayé deux fois d'une revue imprimée : c'est le grand rêve de notre temps. Mais la Esméralda et la Revue, nouvelle n'avaient pas été moins fugitives que le Ho ho et le Colibri. Van Bemmel, qui était « l'âme de ce cercle (2) », devait bientôt commencer une œuvre durable : la Revue trimestrielle (1854-I868, 60 tomes).
De Coster y débuta comme poète; mais sa fantaisie ne devait guère se sentir à l'aise dans ces graves volumes, où Max. Veydt se fit une belle place d'humouriste. Deux ans après, paraissait un journal à sa guise, de fantaisie et d'art, qui devait fournir sous un nom flamand une première et brillante carrière de huit années, puis devenir l'Espiègle sous la plume mordante de Delimal, De Çoster fit ses Vrais débuts de prosateur dans VUyleiispiegel. '
Le premier numéro de ce journal illustré par Rops de caricatures, avait paru le 3 février 1856; dès le troisième, De Coster y avait publié sous le nom de Ch. Didier : VHis* taire d'un ami, qui deviendra dans les Contes brabançons les Fantômes. Rédigée d'abord en Vers, dont il n'a gardé que les quatre premières strophes qu'il écrit sans les aligner, il l'a continuée en prose en la transformant, et Silhouette de fou — c'était son premier titre — est devenue \xn& fantaisie glorifiant les facultés de l'écrivain :
« Place à la'Muse folié dont la robe est bariolée de mille couleurs, qui pleure et rit en une minute ; place à son cortège d'anges et de démons, de goules et de Vampires, de sylphes et de gnomes ! Échevelée, elle court et vole, bondit et revient de la terre au ciel. Le monde .lui appartient pour le peupler de ses enfants... Place à la Fantaisie !
n Jérôme ensuite, me prenant par la main,... me montra la campagne... » La • nature, me dit Jérôme, voilà le livre du poêle... »
(') Pseudonyme de M. Léon Weber, aujourd'hui vice -gouverneur de la Banque nationale.
(-) L. Hymans, Typés et silhouettes.
Puis, s'adressant à ces chers fantômes, le bon sens, lagaîté, la fantaisie : » Rappelez parmi vous la pâle, mélancolie, elle est votre sœur et votre égale. L'homme que tous vous aimerez sera le génie... «
C'est le programme de sa vie. On n'aurait pu mieux marquer ce qui le détournait du commerce.
Le second article publié dans l'heureux journal, était une légende en style archaïque : Les Pèlerins d' Haeckendover ('), qui prendra place dans son premier livre (2), avec sa troisième œuvre : Les Frères de la bonne trogne (3), et lorsque, le 4 janvier 1857, après une année de succès, Rops donna pour étrennes aux abonnés du journal le groupe des douze collaborateurs (4), De Coster y tenait en main un livre annoncé : Les Légendes flamafide s (5),
» J'en écris à Mgr de Tyr, « ajoutait-il dans sa lettre de refus. C'est la dernière fois que j'aie trouvé dans ses papiers l'intervention du prélat et de sa sœur, qui devaient pourtant lui survivre. En somme, cette protection fut toute négative. Des tendances diamétralement opposées à sa nature d'artiste en expliquent l'insuccès. Prêtrise, banque, courtage de vins, rien de cela n'était pour prévaloir contre les aptitudes de ce fier adolescent, né avec toutes les indépendances de l'esprit. Il y sacrifia la richesse promise.
(') 4 et II mai 1856.
(2) Sous le titre : Blanche, Claire et Candide.
(3) f/v/««.f/«V^e/, 27 juillet, 3 et 10 août 1856. L'éditeur en fit une brochure. (Parent, 1856.) Voir lettre n° 100, du 13 août 1856.
(■*) Rops, Ue Coster et Karski y sont uomm3s et, sous les pseudonymes des autres, on reconnaît V. Hallaux, Ém. Leclercq, Léon Weber, Léon Jouret, F. Coveliers, etc.
(5) Outre les contes cités. De Coster publia dans VUylenspiegel : Humble supplique à la comité, 5 mars 1857 {Contes brabançons); — Cehn de la nuit, 29 mars ; — Profils de bourgeois, 2 et 23 août ; — Aventures d^iin coucou, 4 décembre 1859 (Contes brabançons)', — Un village ■primitif, 16 septembre 1860, — et à partir du mois d'octobre i86o, une série d'articles de fantaisie politique signés Karel.
Mais on ne renonce pas si légèrement à une religion qui est celle de sa mère. Sa parodie du culte, dans VEloge du faro, s'explique par une réaction contre l'enseignement de Saint- Michel, et lorsque, trois mois après, il affirme, dans ses Souvenirs de collège ('), qu'il « y perdit la foi », on peut encore en rabattre et ne voir qu'une boutade d'un échappé de petit séminaire. Dans ses œuvres, l'idée s'accentue de sérieux et de passion. Le 4 décembre 1859, il publiait, dans VUylenspiegel, les Aventures du coucou {les Masques des Contes brabançons) ; là il fait danser sur la corde raide les ambitieux et les intrigants, ce qui, dit-il à un capucin, » mène à la prêtrise, au doyenné « ; et le filleul du nonce ne craint pas d'ajouter : « à la nonciature et à la tiare ". Le Smetse Smee, si loué, des Légendes flamandes, ira plus loin contre Philippe IL II faut croire à l'efficacité du baptême pour se soumettre à la tutelle morale d'un parrain. De Coster eût pu faire ses études à l'université de LouvaPn, où il n'aurait pas manqué de hautes protections. Il les fit à Bruxelles, où il trouva des amis. C'était opter pour l'entière Hberlé d'esprit.
Cette transformation apparaît, dans ses lettres d'amour, sous un jour plus intime et comme à la lueur d'une lampe de boudoir. D'abord, il parle souvent de Dieu, » qui t'a faite pour moi et moi pour toi « p , et qu'elle-même, dans la tranquillité de conscience — ou d'inconscience — qu'inspire le bonheur d'aimer et d'être aimée, allait prier, le dimanche, à la grand'messe, dans un coin, où elle sentait couler ses larmes ; » Mais c'étaient de si douces larmes, j'étais si parfaitement heureuse (3) «. Il lui écrit : « Je prie Dieu de me faire bon, pour que je puisse te faire heureuse « (4), lui parle d'une relique de son » pauvre père », qui u prie sans doute au ciel pour que son fils te rende heureuse » (^j. C'est toujours à l'amour que ces élans aboutissent. Bientôt, il n'y voit plus autre chose. Une petite scène de ses mémoires trouve ici sa place ;
(1) Archives àt%^oyt\\y,, T, Il8.
(2) Lettre 11» 69.
^^) L'unique lettre conservée d'elle, sans date. (<) Lettre n» 27.
(5) Lettre n<^ 10.
» Oh ! si ! dit Lucie. Si ! tu as prié, tu me l'as dit.
— Oui, quand je songeais à toi, quand je t'aimais le mieux. Mais ce n'est pas de la prière, cela, c'est de l'amour ! » Lucie donna un baiser à René (i).
Un autre jour ; « La petite fille devrait bien prier le bon Dieu de ne pas faire pleuvoir lundi » (2j. On ne peut plus gentiment intéresser le ciel à un rendez-vous. Aux Joyeux, c'était sur l'aile des papillons que sa prière portait au ciel un bref refrain qui variait, chantant : • Aimez, charmez, riez, priez » (3). Ici, les tendresses absorbent celte sorte de prière à quatre mains, dont les points d'orgue sont des baisers. Puis viennent les réticences : » Prie le bon Dieu, si c'est lui qui fait fondre la neige, de le faire au plus vite « (^). — « Ah ! si les prières pouvaient y faire quelque chose! \^) » Ou il s'explique: » Dieu sera avec nous^ ou du moins cette belle chose qui est l'idéal .. » (6). Dans les Deux Duchesses, ayant parlé de foi, il fera aussitôt un vers de réserve :
Du moins celle qu'il faut avoir aux belles choses (').
Quand les luttes politiques raviveront de vieilles institutions ou en feront surgir de nouvelles, rien n'empêchera l'ancien étudiant de l'Université libre d'entrer dans la Franc-Maçonnerie, en 1858, et dans la Libre Pensée de Bruxelles, en 1863. Il était alors dans le plein épanouissement des premiers succès de la vie et tout embrasé de la foi aux belles choses.
Une influence plus positive, qui viendrait du sang et n'aurait pas contrarié la nature, a failli échapper à l'attention de ses
(1) Liicit., 2 mars 1854.
(2) Lettre n" 97, du 15 février 1856.
(3) L'essaim des papillons qui volaient au ciel bleu A sans doute porté notre prière à Dieu.
[^U Excursion, poème de plus de mille vers, 1850.
Journal des Joyeux, II, 133.) (<) Lettre n" 18.
(5) Lettre n» 39.
(6) Lettre n» 140.
(") Contes brabançons, p. 228 .
amis. Si peu qu'on puisse en trouver d'indices, il n'est pas permis de négliger cette veine nouvelle.
Quand De Coster perdit son père, dont il raconte qu'il pressentit la mort au collège, à vingt-cinq lieues de là (}), il fut élevé, avec sa sœur, par sa mère et sa tante. Leur père, à elles, était mort, mais sa mémoire était restée comme une force au cœur de ses filles. Quand l'enfant naquit, entre le nom de son parrain et celui de sa marraine, on ajouta celui de son aïeul : Théodore. Et bientôt, pas une leçon ne se donnait aux enfants, qui ne se plaçât sous l'autorité du grand-papa, dont un des vifs désirs avait été d'avoir un fils » pour en faire un homme *. Aucune soirée de causerie ne se prolongeait sans qu'une des histoires de voyage ou de guerre qu'il aimait à dire ne fût rapportée à ses petits-enfants, à son petit-fils, qu'il eût voulu voir savant comme lui et ayant de belles choses à conter, étant vieux, au coin de l'âtre. La tante surtout, l'aînée, abondait en parlant du beau capitaine des gardes wallonnes^ qui avait dû à son alliance avec les Chaumety la faveur d'entrer dans le célèbre régiment des rois d^Espagne. Il connaissait, disait-on, plusieurs langues, et quand on s'avisait de les compter, on arrivait jusqu'à seize, et on se rappelait qu'à 66 ans — la mémoire a de ces fixités-là — il se mit à en apprendre une dix-septième, " voulant en connaître le plus possible avant d'entreprendre son plus long voyage ». Il avait été beau et fier, restait enthousiaste, docte, énergique, ayant vu les cours et les camps et ne tarissant pas : grand traducteur devant Dieu et grand conteur devant les enfants. Il narrait si bien qu'il avait rédigé des histoires dont le manuscrit, sans cesse consulté, semblait la bible de la famille : une bible des mille et une nuits. Sauf quand la gronderie s'en mêle, les enfants ne se lassent pas d'écouter ces jolies histoires qui leur font ouvrir de grands yeux, galoper l'imagination, battre le cœur de joie ou de crainte. Tout les intéresse : les costumes décrits, les montagnes traversées, les dangers évités, les précipices et les neiges, les capitales mauresques et les danses espagnoles, les aventures
(') Soiivniirs de collège. {Archives des Joyeux.)
qui suivent les batailles ou les fêtes d'où sortent des révolutions.
» Ces récits ont bercé notre enfance; je l'y voyais grand comme un Dieu ', m'écrivait hier la sœur de Charles. Luimême, à la mort de sa tante, avait réclamé le mystérieux cahier; il ne voulut plus s'en dessaisir. Il en ferait un livre, disait-il.
Comment ce manuscrit a-t-il pu s'égarer dans le trouble qui s'empare d'une maison après une mort inopinée, quand tout semble indifférent devant l'efTondrement suprême, hormis les derniers devoirs à rendre à un frère, à un ami, pour ses obsèques, pour une œuvre inachevée dont on espère reconstituer quelques pages, pour la mise en ordre de ce qu'il laisse écrit de sa main ou de ce qui peut servir à dire sa vie.-* On l'ignore. Le catalogue de la vente de ses livres ne mentionne rien de pareil et, parmi les reliques de famille, il en était de plus précieuses, comme son premier portrait d'enfant ou le daguerréotype de sa mère qui fut placé près de lui dans le cercueil. Lui-même semble avoir tenu la chose en charte privée. Les lettres où il énumère ses projets, ne font à celui-là aucune allusion. La dernière fois, qu'assis au soleil de mai, nous causâmes littérature, il fut question d'un sujet qui, sous sa plume, eût pu donner un pendant à son Ulenspiegel,&n faisant traverser, par le même esprit goguenard, la révolution de Brabant, prélude bouffon de la révolution française. Rien ne pouvait mieux servir à compléter les mémoires d'un capucin flainand qui aurait pu lui fournir son héros, que les récits de son aïeul qu'il s'était réservés. Je le vis se reprendre d'enthousiasme; mais il ne parla pas du capitaine des gardes. Un seul mot eût sauvé le manuscrit, il ne le dit point. Le fait est que je viens d'en attendre parler pour la première fois, treize ans après sa mort, pour constater qu'il est perdu.
Ce qu'on sait de son aïeul, après de nombreuses recherches, est peu de chose. Il s'appelait Théod. Cartreul, était né à Avesnes, dans le Hainaut frança's, en 175 1, de Philippe- Joseph et d'Anne-Françoise Chaumety ; avait épousé, à Huy, en 1780, Anne Hauteclair, en avait eu deux filles, l'une à
Eugis, l'autre à Huy; avait été, croit-on, pendant quelque temps, secrétaire du fameux Linguet qui était aussi revenu d'Espagne; enfin, était entré, en 1800, dans l'administration communale de Bruxelles comme chef d'une division. C'est à ce poste qu'il mourut, le 6 mars 1821, laissant deux filles.
Un des souvenirs de la famille est rectifié ici, car la dame Chaumcty, qu'on croyait son épouse (i), avait été sa mère. Mais son érudition est confirmée. Une note de l'échevin de Bruxelles, trouvée dans les archives de la ville, constate, en 1816, qu'il est » d'une santé altérée, très instruit et excellent pour le travail de cabinet ".
L'aventure qui lui avait fait quitter son régiment semble une de ces histoires de froc et d'épée, comme Curtilz en raconte dans ses mémoires sur le même pays, à une époque peu différente (2). Elle n'aurait d'intérêt que si on pouvait la lui entendre raconter lui-même et qui sait si notre écrivain n'en avait pas gardé des échos dans la mémoire.
Quoi qu'il en soit, deux points semblent acquis, justifiant cette recherche, dans un temps où l'on tient grand compte de l'atavisme. Nous savons que De Coster put tenir de son aïeul, sa nature de conteur, et du beau capitaine, cette fierté d'âme et de traits qu'on suppose de transmission aristocratique tit qu'il a si bien définie, en la modernisant, lorsqu'il écrivait, en 1871, à une femme aimée : « J'aime le peuple malgré ce goût décidé que j'ai pour tout ce qui se prononce hardiment, élégamment, vigoureusement, et malgré mon goût, plus décidé encore, pour ce qui est doux, délicat, aimant et pur... (3) ».
Son portrait est là, fortement buriné.
Que cette nature soit trempée aux sources brûlantes de la démocratie moderne et dans le génie de la vieille Flandre, il en sortira un artiste de race. Ce nouveau développement, qu'il ne sera plus besoin de chercher dans les arcanes de l'hérédité, va nous apparaître au grand jour. L'écrivain le portera si haut
(') L'acte de décès de M™* De Coster le dit encore, en 1869.
(2) Guerres d'Espag7ie, de Bavière et de Flandre, ou mémoires du marquis de M..., 1710.
(3) Lettre du 30 août 1871.
qu'il se croira le droit de parler à un ministre en fils de la Flandre : « Cette Flandre, dit-il, que mon instinct d'homme et de poète me porte à aimer, dont le caractère convient à la trempe de mon esprit et qui est pour moi comme une patrie de choix au milieu de la grande patrie belge « (i).
Son développement artistique s'observe d'abord dans un milieu d'intimité tendre.
Ce qu'il y a peut-être de plus vrai dans les lettres d'amour, c'est ce qui n'y parle pas d'amour. Quand De Coster, en des lettres qu'Elle seule devait voir, parle de ses amis et montre du dégoût pour tout ce qui n'est pas son art, on peut l'en croire.
» J'ai employé aujourd'hui à travailler une force qui, employée à une œuvre d'imagination, m'aurait fait faire des choses prodigieuses. (Lettre n° 42.)
— Pourvu que la science ne lue pas l'art î Je n'ai pas une tête scientifique, moi ! (Lettre n° 73.)
— Et dire que j'endosserai un jour la peau de cet animal (le professeur) ! (Lettre n-' 71.)
— Peut-être pourraije entrer dans un journal... Et cependant j'ai avant tout l'ambition du beau, et je ne ferai jamais de ma plume un outil, n (Lettre n" 73.)
Après les répugnances, voici les préférences tout en fleurs :
» Je ne t'aime pas autant quand je suis gai. (Lettre n" 29.)
— Il y a dans tout amour sérieux quelque chose de triste, si l'on peut appeler triste ce qui touche de si près au bonheur. (Lettre n° 46.)
— Comme tu étais belle aujourd'hui, tu avais une si fine expression d'heureuse mélai\.co'.ie. Je t'aime tant ainsi! (Lettre n° 43.)
— Comme tes deux lettres sont bonnes! Elles ont toutes deux cette teinte de tristesse délicieuse qui est tout l'amour. . . (Lettre n» 73.)
— As-tu remarqué dans les beau.v livres cette fine mélancolie, cette tristesse recherchée qui touche les fibres les plus secrètes du cœur?... Tout l'art est là. • (Lettre n» 19.)
Quand Emile Deschanel voudra donner des preuvts que l'auteur des Légendes fiainandes » possède à un très haut degré le don du style », un des passages qu'il citera : » N'est-ce point pitié de voir ainsi se perdre es mort et déshonneur ces
(') Lettre au ministre de l'intérieur, sur son projet d'écrire une histoire populaire de la Flandre. Brouillon sans da'.c.
douces et claires fleurs de jeunesse? « sera empreint de cette fine mélancolie qui donne au style une de ses plus rares beautés : la grâce,
La Revue des Deux Mondes dira de même : « Son livre renferme un sentiment général de grâce et de mélancolie qui est évidemment dû à la seule personnalité de l'auteur ». (i^"- avril 1858.)
Voilà où allait l'esprit de l'étudiant, et son cœur conspirait avec son esprit.
Ce qui nous attache à ces lettres, outre l'intérêt qu'inspire une douce figure souriante, c'est d'y voir éclore les instincts du poète. Dès son premier cri : « Vous m'aimez!... Mon bonheur est si grand qu'il ressemble à de la tristesse », il sent venir une existence nouvelle : » Moi qui croyais avoir aimé... je ne savais pas seulement ce que c'était » (i). Et, coup sur coup, jour par jour ; » Je ne connaissais pas l'amour (*). » — « Saistu bien que nous commençons seulement à vivre!... Je ne me reconnais pas (3). » Si c'est un plaidoyer, il s'y laisse prendre tout entier. Il nous donne bien parfois à croire qu'il a pensé d'abord à des relations passagères avec une spirituelle jeune fille de la bourgeoisie élégante. Mais il s'aperçoit vite qu'il y a autre chose. Les espèces de mémoires qu'il a rédigés par discrétion sous forme de roman, mais où le nom de la jeune fille et le sien lui échappent, plus d'une fois, remplaçant les pseudonymes, ne sont pas suspects ; il ne s'y cache rien à luimême. Il rapporte ses petits mots d'agacerie, sa jolie moue, sa première lettre, tout ce qui le charme et le fait espérer; mais il avoue que » furieux de désirs, » il la respectait. Il s'y prend de pudeur pour elle : une robe, qui eût été ravissante dans un salon, le choque à la campagne, la première fois qu'ils se risquent d'y aller à deux ; il pense que » la pudeur est l'aliment de l'amour » et dit qu'il soufire « chaque fois que, hors du délire de la passion, une atteinte y est portée ». C'est là qu'après de longues hésitations, il dira : » Depuis qu'il
(1) Lettre n» i.
(2) Lettre n» 2.
(3) Lettre n» 3.
a confiance, René a'me. » René c'est lui, comme Lucie c'est elle. C'est là aussi qu'il s'écrie : * Quel trésor que ce cœur d'enfant! » et on ne s'étonne pas qu'il dise : » Qu'est-ce que la poésie de l'idéal à côté de celle de la réalité (i)? »
Le rêve fut charmant, les intimités passionnées. Malgré sa brusquerie naturelle, il n'est pas de sentiments délicats qu'il n'y apporte : besoin d'élévation d'esprit, exaltation d'art^ larmes délicieuses : • Je te dois deux choses... : les larmes et l'amour de la campagne {^) « ; extases devant la nature : » Tu vas aimer les fleurs à la folie... Tu vas aimer le soleil (3) .; étreintes muettes : « Je ne t'embrasse pas de bouche, parce qu'il y a de ces moments où c'est l'âme qui étreint la femme aimée (^) *. Le bon sens entre aussi en compte, l'ouverture de l'esprit, la gaîté saine, la vaillance du cœur : • Ma pensée est plus vaste..., mon jugement est droit... Pourquoi.'' parce que je t'aime {^). » — » Le bonheur, la poésie, la clarté du jugement régnent en maîtres dans mon esprit. Celui qui les y a fait entrer est notre bel amour (6). » — » Nous demandons peu de chose aux autres, tout à nous ("). •
Autre détail qui a bien son intérêt : » L'amour que René a pour Lucie », écrit-il pour lui-même, » lui a appris à être poli et aimant avec les pauvres. » Et il en conclut : » Il a raison de lui dire qu'avant de la connaître, il ne savait pas ce que c'était que l'amour » (S).
C'est une éclosion de caractère.
Que de fois alors n'aspirera-t-il pas à s'assurer par le mariage la liberté de ces belles amours!... • Il faut que tu sois ma femme; que je ne doive pas te voler un regard ou une parole ou un baiser » (9). Tantôt il souffre de rien cacher à son père et
(1) L7u-ie, IV, 12 février 1853 22 septembre 1853 et 2 mars 1884. {-) Lettre n» 70.
(3) Lettre n» 4.
(*) Lettre n» 69.
(5) Lettre n» 2.
(6) Lettre n" 140.
(7) Lettre n° 125.
(8) Lrtcie, IV, 2 mars 1854.
(9) Lettre n° 92.
à son frère. Mais qui sait si on ne le fera pas attendre, si on ne les séparera pas. « En parlant, je risque de te perdre ('). « A la moindre indiscrétion, ils se replient dans le mj stère : « Une chose qui m'a toujours révolté, c'est d'entendre plaisanter sur les choses du cœur {}). « — » Je ne veux pas que le monde souille de cancans notre bel amour (3). » Un voyage lui arrachera un cri superbe ; il attribue l'apathie dont il a souffert en Zélande au manque de ses nouvelles, et il lui dit : » Tu es le battement de mon cœur, chère (4). »
Ce bel amour devait traverser une cruelle épreuve.
Van Bemmel a raconté la vie si courte et publié des lettres et un petit roman (5) d'un de leurs amis. Félix Thyes fut le confident de ces souffrances. Un moment vint où la confiance fut telle entre eux, que la jeune fille n'avait pu cacher à son amant un malheur dont elle avait été victime, à l'âge où l'innocence est un si grand danger. Thyes écrit à De Coster :
I L'aveu qu'elle t'a fait est une puissante garantie pour l'avenir. N'oublie pas non plus que tu lui dois compte de la passion qui la domine. . . Approfondis ce qui constitue la chute véritable de la femme et ce qui la relève. . . -i
II insiste en d'autres lettres pleines de conseils. La jeune fille prend la résolution d'aller voir le confident de son bien aimé; alors c'est à elle qu'il écrit /> en frère «. Il lui parle de son amant :
n Charles est un noble et bon caractère, une nature p«issante, capable de comprendre et de faire toutes les belles et grandes choses. Ce qui lui manque, ce sont ces petites vertus bourgeoises dont, à notre âge, on fait peu de cas et qui, cependant, sont de fortes garanties de bonheur...
"... Ce ne sont pas là des défauts pour un artiste : ce sont des qualités véritables, parce qu'elles accompagnent constamment de grandes facultés. Mais chez l'homme de sentiment et dans la vie du cœur, elles apportent la souffrance et une agitation continuelle... Cette tranquillité du cœur, sans laquelle il n'y a point de bonheur véritable, c'est vous. Mademoiselle, vous seule qui pouvez la lui donner. . .
" Ne soyez pas seulement pour Charles la femme adorée, soyez encore la Muse qui inspire, l'ange qui conseille et fortifie... »
(1) Lettre u» 31.
(3) Lettre n» 10.
(4j Lettre n" 118.
0) Marco Bruno. Bruxelles, T855.
Loin de l'ébranler, ce drame intime, comme il l'appelle, devait enraciner son idéalisme. Thyes parlait raison; lui, après des cris de sourde rage, son cœur s'exalte : * Tu n'en peux rien .. Tu es bien innocente (i). » — « Tu n'as jamais aimé que moi (2) ». Cette époque maudite, il veut n'y voir que » un long enfantillage » (3), » une longue, une joyeuse, une malicieuse enfance... Maintenant tu es femme et je te prends ta main... comme... pour te conduire à l'autel (4). «
On pourrait penser aussi qu'il cède au désir de conserver une charmante maîtresse, aux » inimitables caresses », aux » élans qui l'enveloppaient comme d'un manteau d'amour (5). » Mais cela n'explique pas tout. Au fond de toat, il y avait l'antagonisme, si chaudement plaidé par Socrate, entre la possession brutale, sans excuse de tendresse, sans prestige de liberté ni de poésie, et cette exaltation de tout l'être entre deux cœurs libres, dans un amour partagé II se l'est dit du premier jour : « René voyait la difTérence entre l'amour et la volupté. » Il le dit d'elle aussi : » Lucie montrait qu'elle donnerait tout à René aimant, rien à René n'aimant pas {^). « C'est comme une éducation mutuelle du cœ^ur, où l'amant se complaît, où l'artiste s'intéresse. Dès le premier aveu, il lui écrit : « Je t'ai sauvée, moi; aussi je t'aimerai toujours « (~),et avant de se dire: « René a confiance, René aime » (S), il lui a écrit cette lettre de foi profonde : « Tu seras pour moi un ami, le seul à qui je dirai tout (9). » De ce moment, la moindre coquetterie ie froissera dav.antage; un indiflerent la trouve agaçante, il s'en plaint à
(1) Lettre vfi 53.
'-) Lettre n» 51.
(3) Lettre n» 51.
{*) Lettre u» 55.
(^) Lettre n" 148. — Bien avant cela, parlant de l'elTet que produit sur lui une marque de bonté, il lui avait écrit : » Alors je me livre... tout entier. Léon ('Jourez) trouvait de ces paroles, Thyes en a trouvé quelques-unes ; toi, tu en as trouvé beaucoup, tu as de ces mouvements que je n'ai vus chez personne, et qui sont, à eux seuls cause de ce que je t'aime tant ». (Lettre n» 19.;
(6) Lucie, IV, 2 mars 1854.
(7) Lettre n» 50.
(8) Lucie, 22 septembre 1853.
(3) Lettre n» 61, du 5 février 1S53.
elle et gronde : « Je t'avais tant demandé de paraître modeste (^) !... L'immodestie dans une femme... c'est une couronne de fleurs qu'elle s'arrache du front (-). « Mais l'amant, qui si souvent s'accuse d'être brutal, a tous les égards pour son élève ou son initiatrice dans l'art d'aimer. « Toi seule m'as fait connaître l'amour. « (3) — * N'est-ce pas elle qui m'a appris qu'on aime avec le cœur,? » (4) Même quand « cet infâme », familier dans la famille, entre chez son père, il n'a pas une crainte; il souffre surtout du contraste : » Lui entre, et moi je suis obligé de ne pas même passer trop souvent (5). « Un jour, il se défend d'un reproche, avec fierté, avec violence, mais il s'abstient de parler de ses jalousies. Une autre fois, il venait de refuser d'être commissionnaire en vins ; il a pleuré auprès de sa mère qui l'a compris : » C'est pour lui un remords de moins. » Il le lui écrit, jette sur le papier des paroles amères et date sa lettre, contrairement à ses habitudes. Mais il ne l'achève pas, écrit au bas qu'il ne l'enverra point (6). , Le plus souvent, il triomphe. " C'est maintenant que je puis dire : c'est pour la vie « Ç^). « Ne vois-tu pas que notre amour entre dans une nouvelle phase... que nous nous aimons mieux... Ces larmes, ces prières, ces délires, c'est l'amour qui s'élève » (8). " On n'est jamais heureux qu'en poétisant (9). « Il faut l'entendre comparer, non seulement le vice, mais la volupté, le plaisir, le caprice, la passion même, au vrai bonheur d'aimer : « ces heures où la poitrine se dilate, où l'intelligence s'élève, où tout ce qu'il y a de pensées pleines de poésie et d'amour se présente à vous, où l'on songe à l'amour éternel, à l'enfant que l'on aimera, où l'on est au ciel, enfin ; car, s'il y a un ciel, c'est bien celui-là « (lo). On sent qu'ils ont
(1) Lettre n» 40.
(■') Lettre n" 41.
(3) Lettre n" 94.
{*) Fragment de son journal, copié pour elle dans la lettre n° 58.
(5) Lettre n» 59.
{^) Lettre n° 99, 17 mars 1856.
(7) Lettre n» 80, 29 août 1853.
(8) Lettre n» 82, 24 décembre 1853.
(0) Lettre n» 37.
(10) Lettre n» 65. Voir aussi lettres n°« 26, 46 et 85.
plus besoin que jamais d'idéaliser l'amour, et il serait oiseux
de chercher lequel y apporta le plus du sien : » Nous ne
sommes complets que l'un par l'autre (i). «
Quand les deux amants se sépareront, la rupture ne pourra
durer entre ce poète et la séduisante jeune fille dont il a fait de
si doux portraits :
"Je vois trois ans se passer sans que ta conduite ait changé un seul momeiit, sans que tu aies cessé de m'aimer avec une douceur que toi seule tu as. Quelque mauvais que j'aie été, tu ne m'as jamais dit une parole dure. Quand je te tourmentais, ce n'était pas une méchancheté qui sortait de ta bouche, c'était une plainte, une pauvre plainte bien douce, faite pour attendrir tout autre que l'être brutal que je suis quelquefois. — Ma chambre est si belle, si belle !... Un jour, nous aurons aussi une chambre à nous deux. . . Ce sera un petit sanctuaire d'amour, de bonheur et de rêverie... « (Lettre n"> 79.)
Il a raconté comment il revint à elle :
« Je me croyais fort, affermi dans ma résolution de ijivre seul, et chaque jour me rapprochait de toi... Moa voyage en Zélande, la première fougue de travail qui le suivit, tout cela m'empêcha de revenir à toi. Lorsque le train de plaisir partit d'Anvers à Flessinghe, il y avait sur le bateau deux amoureux assis derrière la cheminée, sur l'arrière, et enveloppés de châles et de manteaux. Le jeune homme ne regardait pas la jeune fille, la jeune tille ne regardait pas le jeune homme. Beaucoup riaient d'eux, je me fâchai contre ceux qui riaient. Le coup était porté : je revenais à toi ! u (Lettre n"* 146.)
Tout cela, c'est de la jeunesse, la belle et folle jeunesse, mais aussi la jeunesse croyante, aimante, artiste. Dans cette atmosphère plus littéraire et plus élevée, De Coster dut sentir croître et mûrir son talent de fantaisiste, malgré » l'influence crétinisante du grec approfondi et de la philosophie transcendante (2) ..
Que, sous ce charme d'expansion et dans cette trempe de soufTrance, son génie ait porté fleur, cela ne fait point doute. Il ne cessera de le lui dire : • A lire ce que j'ai fait alors et ce que je te ferai lire bientôt, dit-il dans une de ses premières lettres, tu verras la difl"érence (3). » — » Il n'y a pas un de
(') Lettre n» 6.
(2) Lettre n° 73.
(3) Lettre n» 2, 1851.
mes livres où ton portrait ne soit esquissé, dira-t-il plus tard (^) » , et dans une de ses dernières lettres, il répétera : •I Grâce à toi, j'ai eu des inspirations heureuses qui sont le jalon, le premier, de ma réputation (2). »
Ses œuvres le prouvent autant qu'il le dit. » Je fais parler Jeanne, comme je pense que tu dois parler », lui écrit-il (3). Cette Jeanne est l'héroïne d'une comédie en deux actes qui ne parut qu'en 1863(4) et dont une vieille copie existe^ qui remonte aux Joyeux. Il la fait parler de lui :
Nous dansâmes ensemble. Il me parla d'amour Comme on ne m'avait point parlé jusqu'à ce jour. Il ne me loua point d'une voix solennelle, Et je sentis pourtant qu'à ses yeux j'étais belle. Il ne me peignit point en grands mots son ardeur. Mais il me demanda, suppliant, une fleur De mon bouquet de bal. Je choisis une rose Et je la lui donnai. C'était bien peu de chose. Il ne me dit qu'un mot : Merci ! mais d'une voix Impérieuse, ferme et si douce à la fois ! (s). Jamais il ne m'a dit : Camille (6), je vous aime! Eh bien ! l'on me mettrait au front un diadème Que l'on ne saurait point à mes yeux m'élever Comme par ces doux mots qu'il savait seul trouver ; Des mots qui vous font belle, heureuse d'être femme. Qu'on ne peut oublier tant qu'on se sent une âme, . Qui font qu'on aime un homme et qu'on mourrait pour lui.
Qu'on lise aussi dans VUylejispiegel à\x \^'^ mars 1857, ou dans les Contes brabançons, de vives pages de V Humble supplique à la comète, sur les femmes : « Nous leur avons tout permis, sauf d'être elles-mêmes ». Que l'on compare le Mohammed des Joyeux au début de Sir Huvgs des Contes brabançons. Le conteur en se corrigeant épargne à son héroïne un trait de duplicité et un abus de la tombe de sa mère; puis, dans la suite qui est ajoutée, une scène est à remarquer : Zuléika, devenue
(1) Lettre n" 67, 26 juin 1854.
(■-) Lettre n» 143, 1858.
(3) Lettre xfi 24.
(^J L'Observateur des 29 et 30 décembre.
(•'>) Ce vers est celui de l'édition imprimée, où l'auteur a réduit ces treize vers et accentué celui-ci.
C') Jeanne s'appelle Camille dans la première version.
l'épouse chrétienne du sire brabançon, doit lui cacher une confidence d'amour de sa sœur à lui; elle esquive donc les questions, feint la surprise, joue l'ignorante :
Il Car, dit le conteur, les femmes semblent avoir fait entre elles, et par nature, une façon de pacte par lequel elles s'engagent à se protéger l'une l'autre, envers et contre tous les hommes... Et cela par un amour naturel des faux-fuyants, des ruses, des petites menées obscures. . . «
Il pourrait continuer sur ce ton ou s'arrêter là, le portrait serait piquant. Mais l'auteur connaît d'autres traits du coeur de la femme, il se complète en gardant le même ton :
» Et aussi par la peur qu'elles ont de voir, là où il ne faut que la délicatesse féminine, de fins sentiments, de tendres soins et quelque peu de malice, survenir tout soudain l'homme, tranchant, grossier, lourdaud... »
L'influence du petit ange sur celui qu'elle appelait son bijou est visible.
Cet idéalisme survivra à leurs amours et ne l'abandonnera jamais. En 1879, dans un manuscrit où il parle de ses œuvres, il cite toutes ses héroïnes, et dit qu'elles sont « des hymnes à la louange de la jeune fille, de la femme, de la mère ». — » Cette note, ajoute-t-il, est dominante dans ses œuvres et caractéristique. (^) »
Môme après la séparation, le problème qui les avait fait souffrir lui reste au cœur. La seule allusion à leur rupture se lit dans un manuscrit intitulé : Naïvetés. Il se plaint d'un ami capricieux, qui le chicane, au moment où il avait « besoin de bonté », car » il souffrait de ce qu'il venait de perdre une maîtresse aimée, — sacrifice du devoir », dit-il. — » Il est vrai que personne n'en savait rien. » Alors, il s'arrête aux idées de l'homme sur la virginité, » où il entre un peu de vérité, beaucoup d'égoïsme ». Il les résume en un aphorisme assez grossier : » Etre le second, c'est ramasser des miettes » ; ce qui lui permettra de dire : » Je plains la femme qui se compare à une table «. Il suppose qu'une jeune fille a succombé sans connaître l'amour, a rompu sans l'avoir inspiré, et longtemps après, rencontre un homme bien différent : » Il est beau, il est jeune, il est délicat, il aime. » — » Elle l'aime, mais jamais elle ne
(1) Longue étude manuscrite sur sa Légende d' Ulenspiegel.
sera à lui par le mariage ; elle ne veut pas que le monde rie! Elle se donne en secret, elle aime en silence, elle se dévoue, elle souffre, elle pleure. « Puis, il ajoute : » Son caractère, gâté par le premier, s^améliore au contact du second. La poésie y chante! « C'est toujours l'antagonisme entre la brute et le poète.
Il ne changera pas, dans sa grande légende. Rops l'avait engagé^ lorsque son héros serait à Anvers, de ne pas hésiter à le conduire au quartier latin des matelots. Il le fit. Mais, au milieu des rires et des écœurements, des rasades et des voies de fait qu'on y trouve tous les jours, il y célèbre une rare fête qui ne s'y voit qu'une fois l'an : * Aujourd'hui est le jour où l'on aime « ! C'est là qu'il jette cette mélancolique esquisse : « Veux-tu que nous chantions ensemble.? — Oui, dit-elle, chanson de rire et de larmes. » Le poète mêle aux brutalités de la vie « ce sentiment délicat, comme il dit, en citant cette scène, qui voit autre chose que de la chair dans les baisers même d'une courtisane (*) «.
Son dernier roman en est encore tout embaumé :
n Le voyage de noces — il l'écrit à ses éditeuri — est le roman de deux jeunes amoureux mariés... Tout est scènes d'amour, tout est pris sur nature. .. Ce doux bonheur, ces bonnes folies, qui n'ont que le tort d'être légitimes, — je ne le dis pas. . . ce serait trop bête — sont traversés par la jalousie d'une mère avare... n
Après avoir relu ce livre, malgré ses tons brusques de pochade et ses reliefs d'esquisse, je me disais : Où a-t-on fait aussi vivement croire à l'amour de deux époux.? Cette lettre est venue me prouver que c'était le but de l'auteur. Que de fois, dans ses lettres d'amour, n'avait-il pas rêvé de mener leur « douce vie d'amants au milieu du mariage « (-).? Il y en a cent sur ce ton, plus charmantes les unes que les autres, tout le Voyage de noces est là, vécu d'avance, en secret (3),
Et pourquoi, avant qu'ils ne se séparent, ne nommerionsnous pas la confidente de l'artiste.? Leurs jeunes amours ont
(1) Étude déjà citée sur Ulcnspitgel.
{}) Lettre n» 35.
(3) I? Il a résolu le problème de chanter l'amour heureux. . . en ménage sans ennuyer ses lecteurs, " disait la Chronique du 2 février 1875.
duré huit années; à chaque crise, il est revenu à elle, elle lui fut fidèle, elle a soufTert, elle a aimé, a été bien aimée, a mérité de cet enfant gâté, brusque, inégal, charmant, bon, naïf et tourmenté, des éloges sentis, des confidences d'ami, un amour de poète. Un mystère plane sur leur séparation, » sacrifice de devoir », marqué d'adieux émus : « Votre place reste au plus profond de mon cœur (i). » Depuis longtemps elle n'avait plus sa mère; vers la fin de 1858, son père meurt, la famille se disperse. Et elle? Qu'est devenu le petit ange? La douce vision a-t-elle disparu? On ne sait qu'une chose : c'était pour toujours.
Lui, on le sait, en versa un torrent de larmes. Sans sa mère, sans sa sœur, il n'eût pas survécu.
Elle avait vingt-cinq ans.
Un hasard m'apprend qu'un ami, un vrai cœur d'or, assista à ses derniers moments. Je le consulte. Il ne savait rien qu'une chose, c'est que, retirée dans la famille de sa sœur, elle y avait été le charme de la maison, et s'éteignait de phtisie lente, sans qu'une plainte eût pu faire deviner qu'elle eût un secret au cœur. Elle avait survécu douze années, assez pour pouvoir lire Uleiispiegel peut-être.
Tous les deux maintenant reposent sous la terre. Et pourquoi notre petite histoire littéraire ne garderait-elle pas, discrètement, dans les papiers de l'écrivain — et quelque peu dans ses œuvres — les lettres à Elisa?
0) Lettre n" 141.