‹ Lettres à ElisaChapitre 4 sur 12 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

UUlenspiegel de Ch. De Coster était attendu comme une grande œuvre, avec la franchise des amitiés viriles. Il ne doit plus rien publier que de digne des Légendes Jlamatides, tel est le cri général. Hetzel lui renvoie un roman avec une lettre qu'il conserve en écrivant sur l'enveloppe : « Lettre précieuse ». Le même conseil doit lui avoir été donné pour ie Voyage de noces, et un ami d'université lui refuse, pour le Précurseur, la Tour de Je/, qui ne paraîtra qu'après Ulenspiegel et après correction (i). Alph. Van Camp justifie son refus.

•• Vous êles resté un temps fort long sans rien offrir au pub'.ic. . . Vos amis s'inquiètent, on les rassure par l'annonce d'un volume nouveau, qui vaudra an moins ses aînés. Qu'il ait le même succès, votre réputation est faite... Maintenant, vous m'offrez un manuscrit et vous me dites : Imprimez. Mais réfléchissez que l'importance de cette publication est énorme; elle peut compromettre celle ^ Ulenspiegel. »• (8 novembre 1865.)

De son côté, Rops lui écrivait :

1 Je n'ai pas envoyé ton conte, l° parce que Mérimée enverrait sa Columba, qui vaut mieux que la Tour de Jef, au Journal pour tous, que le Journal pour f.)us refuserait Columba et prendrait le dernier roman de M. Stapleaux, ce en quoi M. Stapleaux et le Journal pour tous sont dans le vrai. » (Lettre sans date.)

L'œuvre ainsi attendue parut dix ans après les Légendes flamandes. Elle suscita des enthousiasmes d'artistes et des objections de critiques.

(1) Caprice de femme. Revue de Belgique, octobre 1870.

S'il est un livre où l'auteur ait prodigué toute sa fantaisie, tout son procédé, tout son art, c'est la Légende de Tliyl Ulcnspiegel. Ses amis rédigeaient sous le nom du vaurien flamand un journal comique; lui, sous ce nom, voulut faire » le roman du XVI^ siècle », dit-il, le poème historique du génie de la Flandre, peut-on dire.

Il avait déjà mis au pilori du rire la tyrannie d'Espagne, dont la rancune renaissait avec notre histoire, notre poésie et notre peinture, et se marquait alors, avec tant de tableaux, de romans et de drames, par le fougueux enseignement d'Altmeyer, un livre de N. Considérant sur la révolution du XVP siècle, l'édition des œuvres de Marnix, et bientôt la tra- '

duction de Motley {}) C'était dans Smetse Smee. Les trois démons que le bon forgeron bat comme le ferait Ulenspiegel sont l'inquisiteur Hessels, le duc d'Albe et Philippe II. On a vu qu'il se pla'gnait à Élisa de son dénouement et se promettait de faire mieux. Voici l'invention qu'il trouva, « toute charmante », selon le mot de Deschanel : Puisqu'il a vendu son âme, Smetse, c'est naturel, attendra aux portes du paradis, que M"^ Saint-Pierre refuse d'ouvrir. Sa femme, survenant, y est reçue d'emblée et sollicite Christ, qui interroge le pécheur. Qu'a-t-il fait pour racheter sa faute .-' Trois fois la réponse ne suffît pas à la verve comique. Avoir combattu pour la libre conscience, — avoir été généreux aux pauvres, — avoir toute sa vie besogné avec joie, — c'est bien, ce n'est pas très bien. Enfin le forgeron : « J'ai battu autant que j'ai pu les méchants fantômes de Hessels, du duc d'Albe et de Philippe deuxième, roi d'Espagne. » « Ah! c'est différent ! Smetse, dit Monseigneur Jésus, ceci est très bien. Je te baille la permission d'entrer en mon paradis. «

Ulenspiegel est l'épopée de cette rancune populaire (2), qui s'y satisfait en des inventions » merveilleuses et divertissantes » et

(') Considérant date de 1851, Marnix de 1857, et Motley paraîtra en 1859.

(2) La Revue des Deux Mondes avait dit : <• Le souvenir de la tyrannie espagnole, la haine des Flamands contre Philippe II, y sont développés avec la force et la profondeur que leur donne l'expression populaire dans son appareatc naïveté. Il y a dans ce récit comme une inspiration de Marnix de Sainte-Aidegonde. »

en des scènes largement historiques. Jamais l'auteur n'apporta autant de soin dans la composition d'une œuvre. Maître de la seule langue qui y convînt, il mit dix années à se rendre maître de son sujet, en se familiarisant à la fois avec le XVI® siècle et avec l'esprit des Flandres, — revenant sans cesse des lectures de vieilles chroniques aux voyages dans les pays où s'est joué le drame des Gueux ; faisant siennes les tabagies flamandes et les auberges zélandaises, autant que les chroniques de Van Meteren, lues jusqu'à dix fois, comme Jansénius avait fait pour saint Augustin ; complétant l'ancien petit recueil de fabliaux qui porte le nom d'Uylenspiegel avec les feuilles peinturlurées représentant les aventures de Lamme Goedzaki}) : la Bibliothèque bleue avec les imageries d'enfant ; consultant les musées et les bibliothèques, les cabarets de villages et les foires des Pays d'en bas, et arrivant à vivre à la fois en plein XVP siècle et en plein - cœur de Flandre ».

Deschanel l'avait mis en garde contre les dangers du pastiche. De Coster avait prétendu parler, pour son compte^ une langue à lui. Rien ne le dissuadera de s'en servir encore pour son épopée en prose; mais il l'épure autant qu'il peut et n'entend pas qu'elle sente d'autre terroir que le sien.

La langue française du xvi* siècle et du commencement du xvii», dit-il dans une conférence manuscrite, était une riche palette où abondaient les termes populaires, rudes, grossiers parfois, mais vigoureux, pleins, sonores, et rendant bien en langage la pensée de l^ artiste. Le peuple y tenait la première place, avec son rire caustique, sournois, profond, avec ses dictons et ses proverbes, qui pour la plupart étaient autant de vérités. Il y avait place, dans cette langue, et pour les nobles pensées et pour le noble langage, et pour les sentiments naïfs et pour les sentiments délicats, comme pour la rudesse de certaines situations de la vie. Pleine d'inversions charmantes, cette langue superbe se prêtait à la traduction presque littérale de toutes les langues. . . (2).

Ceci est dit en général, car il fait une conférence historique. Quand il s'agira de lui, il sera plus net :

(') Cette feuille d'images, grossières et coloriées, est composée de vingt sujets, ayant chacun une devise de deux vers, en flamand et en français, qui racontent l'histoire d'un mari réduit au rôle de servante de sa femme. Elle est intitulée : Lamme Goedzak — Le Bon Guillaume.

(2) Époque moderne. — L aube dans la Renaissance. — Du VIEUX LANGAGli FRANÇAIS. (Pages détachées, fol. 80-83.)

Il semble même que cette langue du xvi^ siècle, irh rajeimie,... soit la seule qu'il ait trouvée pour peindre exactement ce qu'il sent. Cette langue lui appartient eu propre . Il a beaucoup étudié les vieux auteurs et les peintres aussi — toujours l'union des deux arts, — mais il les a digérés, faits siens. De là ce vocabulaire riche d'expressions, ces scènes comiques où l'on retrouve le rire et le débraillé de Jean Steen, ces scènes héroïques menées avec la fougue de Rubens, ces sabbats vertigineux à force de sève, qui ne rappellent rien ni personne,.. {}).

C'est de lui-même qu'il parle ainsi avec la confiance de son droit, et autorisé par la presse de son pays et de la France (2).

De Coster ne voulut pas abandonner cette bonne palette d'artiste. Il déploya ses couleurs dans toute son originalité pleine de contrastes; la brusquerie et la délicatesse, les grosses gaîtés aux yeux ahuris et le rire « glacé de mélancolie " ; les bonhomies heurtées et les duretés de manière ou de style, en rapport avec » la rudesse de certaines situations de la vie b, puis des naïvetés d'idée, des éclosions de sentiment, de ces belles façons de bien dire toute chose, qu'admirait Montaigne, et de ces grâces de tristesse délicate que De Coster adorait dans l'amour et dans l'art.

Le premier livre, composé d'une série d'épisodes variés où se dessinent parallèlement les deux principales figures du drame : Ulenspiegel et Philippe II, l'esprit de la Flandre et son bourreau, forme un drame complet qui court au but en suivant une large voie d'intérêt. Le sujet s'y pose nettement. Le trivial héros se livre à ses farces jusqu'à ce que son père soit brûlé par l'Inquisition et sa mère torturée : trempe terrible d'un vaurien! Alors il passe aux Gueux. « Les cendres de mon père battent sur mon cœur! «

L'idée est simple, elle sert à placer naturellement en plein XVI« siècle le protagoniste des fabliaux du xlll^, et donne à l'œuvre l'unité grandiose.

Les quatre livres suivants rendent les tiraillements, le sac-

0 La Légende d' Ulenspiegel . Étude manuscrite, fol. 5.

(2) Ce sentiment d'une littérature belge éprise d'art flamand a fait que M. Busken-Huet, le trouvant à un moindre degré ailleurs, dans nos deuj langues, a intitulé un livre : la Terre de Rubens. Il y avait négligé l'auteur à' Ulenspiegel, je le lui ai reproché. Il lut aussitôt ce livre et m'écrivit : « Les Hollandais ni les Flamands ne possèdent aucun ouvrage sur le xvi^ siècle dans les Flandres qui puisse soutenir la comparaison avec l'œuvre principale de De Coster ».

cadé, le débraillé à la Jean Steen d'une révolution populaire et des allures d'un espion qui la sert. L'auteur y prodigue la peinture de ces mœurs qu'il a étudiées jusqu'à l'identification. Les escarmouches et les reconnaissances de Thyl et de Lamme, recrutant des soldats, déjouant des complots, fondant des balles, portant des messages, des mots d'ordre, mettant à mort des traîtres, protégeant l'impression des bibles et la fuite des suspects, y alternent avec des scènes de mangeailles pantagruéliques, d'étourdissantes buveries, de » joyeusetez » charmantes, qui sont parfois peu chastes. L'écueil du sujet était là ; l'auteur, qui avait perdu son amie et qui n'adressait pas encore ses lettres d'amour à la villa d'une belle Flamande, semble s'y jeter à corps perdu. On le lui a reproché. Mais que de scènes d'une rare délicatesse de sentiment, d'une pudeur exquise, d'une mélancolie touchante rétablissent l'équilibre et maintiennent l'harmonie d'une œuvre de pure beauté artistique!

Ce qu'il faut admirer sans réserve dans cette richesse d'ensemble, c'est l'intarissable variété. De tous les éléments du sujet, il n'en est pas un dont il ne tire une série d'épisodes qui se renouvellent sans se ressembler. Voyez l'histoire : après les scènes d'enfance de Philippe II, pour l'abdication de Charles- Quint, c'est une vision de Nele ; pour l'entrevue de Termonde, c'est Thyl aux écoutes dans une cheminée ; ailleurs, ce seront des lettres royales du fils et du père ; et voici des formes nouvelles : un grand acte des États-Généraux prononçant la déchéance de Philippe II, une chanson pour le départ du duc de i^ang : » Vive le Gueux ! » , une ballade sur la déconfiture du duc d'Anjou ; et pour mettre en cause la défection des Malcontents, la chanson des Traîtres.

La torture devait rester presque en permanence dans ce livre comme dans l'époque : chaque fois elle revient sous d'autres aspects. Les luttes, sur terre ou sur eau^ à l'afTût dans les fourrés ou à patins sur la glace, donnent lieu, à leur tour, à des scènes où l'imagination ne se lasse point, et c'est aussi sur tous les modes que la fantaisie de l'auteur se fait des amours un jeu ou un charme, une farce, une émotion ou une rêverie. Et toujours, dominant tout, l'art de peindre des types, tracer

des caractères, mettre l'âme en une parole, montrer du bon sens, prodiguer de la verve, dans une incessante floraison de style.

Parmi ces épisodes, plusieurs forment un tout qui traverse l'œuvre, faisant corps avec elle et se dénouant à la fin. Le dénonciateur Claes, devenu assassin, sous le manteau de superstition d'un temps qui croit aux loups-garous, est pris au piège par Ulenspiegel et livré à la justice. Le gentilhomme qui joue au sorcier et séduit la mère de Nele pour lui voler son argent^ puis celui que Thyl et sa mère ont sauvé au prix de la torture, est déjoué, dénoncé, exécuté. L'histoire^ si discrètement conduite, où prennent part Lamme Goedzak, sa femme et un moine, s'achève dans un rire et des baisers. Le doux niais qui, enfant, se laisse battre par sa sœur^ de crainte, en se défendant, de lui faire du mal, et qui, marié, fait son ménage pour que sa femme ne gâte pas ses jolies mains ; le bon Lamme qui cherche sa femme sans cesse, et, ne pouvant se consoler de son départ qu'en mangeant, mange toujours ; Lamme le fidèle, qui ne pèche que par bonté de cœur, et qui a tous les courages ; Lamme, le pacifique, dont le tir est si juste et si ferme contre les traîtres, mais qui préfère tout de même tuer des poulets, et finit par être solennellement élu cuisinier en chef du navire dont son ami devient le capitaine, est, à côté d' Ulenspiegel, un type à la fois de même nature et de caractère si différent, qu'il semble que l'auteur, n'espérant pas mettre en un personnage unique toutes les bontés et toutes les folies de l'homme, se soit dédoublé pour compléter la causticité par la simplicité et sauver le grotesque par la douceur, en épanchant toute sa verve d'esprit et de cœur.

Un mari pareil, on peut le quitter, au premier caprice de pudeur, après un sermon fanatique ; mais on ne cesse de l'aimer ; aussi voit-on la belle Calleken, si différente de Nele, jouant cache-cache, passer et repasser dans la vie de Lamme, comme un souffle de parfum dans l'air ou un masque dans la cohue. Toujours elle lui échappe, jusqu'à ce qu'ils se retrouvent en face du violent moine dont la prédication a effarouché cette petite conscience de chatte et que Lamme, qui ne sait rien, tient

prisonnier, et, en bon gueux, s'amuse à engraisser en cage » comme pourceau » . Ayant tout appris et la retrouvant pure, il ne se venge qu'en Pengraissant de plus belle : « Et il mourut prieur de son couvent «.

Ce frère d'Ulenspiegel, qui arrive souvent au burlesque, atteint aussi à l'émotion. Quand il est las de guerre et que son ami lui répond : « La'sse-moi lutter seul «, son cœur déborde :

«« Seul ! tu ne me laisseras point seul ! Ce serait une insigne cruauté ! Avoir perdu ma femme et perdre encore mon ami ! Cela ne se peut. Je ne geindrai plus, je te le promets. Et, puisqu'il le faut, — et il leva la tête fièrement, — j'irai sous la pluie des balles, oui ! Et au milieu des épées, oui ! en face de ces vilains soudards qui boivent le sang comme des loups. Et si un jour je tombe à tes pieds saignant et frappé à mort, enterre-moi, et, si tu vois ma femme, dis-lui que je mourus pour n'avoir pas su vivre sans être aimé de quelqu'un au monde... •>

Et Lamme pleura. Et LUnspiegel fut attendri en voyant ce doux courage.

On conçoit quelle sûreté et quelle prestesse de main il a fallu pour mener de pair deux figures pareilles, et comme deux Panurge, tout le long du livre. Les préférences de l'inspiration vont à Thyl, sans doute, mais l'amour de l'auteur semble partagé entre les deux amis, sauf à réserver au fils vengeur de Claes, au chef de Gueux, à l'amant de Nele, les hauts côtés de ce génie comique. Alors, l'auteur se surpasse : le banal farceur des fabliaux, passé dans la vieille légende et plus d'une fois imité au XVI^ siècle en spirituels poèmes latins sans grande portée, se transfigure sous le feu du patriotisme. Tout ce qu'il a m's de verve à le poétiser, à lui donner l'esprit d'àpropos et le sang froid d'action, les hardiesses d'entreprise et la philosophie de fa vie, comme aussi l'entrain, la gaîté, la bonhomie et le charme dans les amours, est d'une abondance qui résiste à l'analyse. Jamais il n'eut tant de douce grâce que dans ses petites scènes de bouderie ou d'expansion, de rêverie ou de tendresse avec Nele. Thyl aussi fait une fin ; son mariage termine le roman. Il a bravé le terrible Lamark, qui, malgré une capitulation, fait pendre des moines; l'exécution commise, il le brave du haut du gibet où il va les suivre pour avoir insulté son amiral. La corde au cou, il répète encore : « Parole de soldat, parole d'or ! « C'en était fait, lorsqu'une fillette en robe blanche s'élance au pied de l'échelle et réclame le condamné

pour mari^ d'après un usage du temps. C'est Nele, qui devient le fifre du bateau, et rien n'est plus délicat que la petite scène d'amour, au réveil, du fier gueux et de sa mignonne compagne :

« Et le soleil du matin les trouva l'un près de l'autre dans leur lit d'épousailles.

Et Nele reposait sa tête sur l'épaule d'Ulenspiegel. Et quand elle s'éveilla au soleil, il dit :

« Frais visage et doux cœur. Nous serons les vengeurs de Flandre. »

Elle, le baisant sur la bouche :

» Tête folle et bras fort, dit-elle, Dieu bénira le fifre et l'épée.

— Je te ferai un costume de soudard.

— Tout de suite? dit-elle.

— Tout de suite, répondit Ulenspiegel; mais qui dit qu'au matin les fraises sont bonnes? Ta bouche est bien meilleure. "

Cette imagination d'un si profond sentiment humain ne s'exerce pas seulement sur les choses de la terre. Jamais elle ne s'est tant prodiguée, élevée aussi haut que dans les scènes de magie, assez semblables aux effets du baume de vision dont se servaient les prétendus sorciers. Ces poétiques sabbats traversent l'œuvre, à leur tour, cotpme des fils d'or rehaussant un ample tissu. L'auteur y place son drame dans les splendeurs de la nature, comme sur un nouvel Olympe. Un épisode les prépare^ c'est le jugement d'outre-tombe de l'empereur Charles-Quint et du charbonnier Claes. Là, Satan fait une apparition, en présence de Marie, et, parlant à Christ :

Je suis ton esclave jusqu'à ce que je sois ton maître.

— Satan, dit Marie, un jour viendra où il n'y aura plus d'esclaves ni de maîtres, et où Christ qui est amour, Satan qui est orgueil, voudront dire : Force et courage.

— Femme, tu es bonne et belle, dit Satan.

Alors, quand le juge divin a condamné l'empereur, Christ dit à .Satan :

« Et quand, au bout de trois cents ans, il aura ainsi épuisé toutes les souffrances, toutes les misères, tu en feras un homme libre, et si en cet état il est bon comme fut Claes, tu donneras à son corps, dans un coin de terre ombreux à midi, visité du soleil le matin, sous un bel arbre vert, couvert d'un frais gazon, le repos éternel. Et ses amis viendront sur sa tombe verser leurs larmes amères et semer les violettes, fleurs du souvenir. »

Les trois cents ans étaient expirés quand l'auteur écrivait,

ce qui fait passer une douceur d'apaisement sur la justice céleste.

Les Pâques de la sève, qui terminent le premier livre et ouvrent l'énigme des sept, sont une féerie » ivre de soleil », » une des meilleures créations du livre », dira-t-il lui-même. Toutes les puissances de l'univers y célèbrent le renouveau. Au milieu des prodigieux épanouissements de la sève, l'insecte — il dit : le pou humain — se sent si petit que Nele tremble devant le roi Printemps ; mais Thyl reprend sa virile assurance, affirme son but ;

• Les cendres battent sur mon cœur. Altesse divine, la mort va fauchant, par la terre de Flandre, au nom du pape, les plus forts hommes, les femmes les plus mignonnes; ses privilèges sont brisés, ses chartes anéanties, la famine la ronge, ses tisserands et drapiers l'abandonnent pour aller chez l'étranger chercher le libre travail. Elle mourra tantôt, si on ne lui vient en aide. Altesse, je ne suis qu'un pauvre petit bonhomme venu au monde comme un chacun, ayant vécu comme je le pouvais, imparfait, borné, ignorant, pas vertueux, point chaste ni digne d'aucune grâce humaine ni divine. Mais Sœtkin mourut des suites de la torture et de son chagrin, mais Claes brûla dans un terrible feu et je voulus les venger et le fis ime fois; je voulus aussi voir plus heureux ce pauvre sol où sont semés ses os, et demandai à Dieu la mort des persécuteurs, mais il ne m'écouta point. De plaintes las, je vous évoquai par la puissance du charme de Katheline, et nous venons, moi et ma tremblante compagne, à vos pieds, demander, Altesse divine, de sauver cette pauvre terre. "

La réponse est une énigme — on eût dit jadis un oracle — dont l'auteur préparera l'explication par d'habiles rappels et qui amènera, à la fin, lorsque après leur mariage, Thyl et Nele recourront encore au charme, la proclamation du devoir, unique moyen de pacifier les hommes.

Ils ont entendu d'abord les plaintes des feux follets, à voix d'hommes, de femmes, d'enfants :

" Orgueil, père d'ambition, Colère, source de cruauté, vous nous tuâtes sur les champs de batail'e, dans les prisons et les supplices, pour garder vos sceptres et vos couronnes! Envie, tu détruisis en leur germe bien de nobles et d'utiles pensées; nous sommes les âmes des inventeurs persécutés. Avarice, tu changeas en or le sang du pauvre populaire ; nous sommes les esprits de tes victimes. Luxure, compagne et sœur cie Meurtre, qui enfantas Néron, Messaline et Philippe, roi d'Espagne, tu achètes la vertu et payes la corruption; nous sommes les âmes des morfs. Paresse et Gourmandise, vous salissez le monde, il faut vous en balayer; nous sommes les âmes des morts. •

La dernière vision maintenant pourra s'ouvrir. Les sept y

proclament eux-mêmes leur transfiguration : « Je me nommais Orgueil, je m^appelle Fierté noble, etc. » Toutes les passions humaines, tournées en vices, deviendront des vertus ; voilà le secret des progrès de l'homme; et pour la Flandre, ce sera d'abord par l'union des provinces du Nord et du Couchant : « alliance de conseil et d'action, de mort et de sang, s'il le fallait » .

L'auteur, qui sait l'histoire, et comment le traité de la Barrière et la fermeture de l'Escaut ont séparé les deux peuples frères, rendus ennemis par la politique, termine l'oracle par une restriction qui résume deux siècles de luttes et de misères :

n N'était l'Escaut, Pauvret, n'était l'Escaut ! n

Nele, au début de cette dernière partie, a parlé de clémence : * N'injurie point les âmes, fussent-elles des âmes de bourreaux «. Thyl, à la fin, reste troublé de mélancolie devant la loi de l'histoire : « Las, dit Ulenspiegel, telle est donc notre vie tourmentée : Larmes d'hommes et rire du Destin. «

Il ne lui reste plus qu'à paraître mort pour être enterré vif, sortir de la tombe et proclamer que l'esprit de la Flandre est immortel comme son cœur.

Tout se dénoue ainsi, sauf le sujet politique, pour lequel on a regretté de ne pas retrouver, aux derniers livres, la puissante gradation d'unité du premier. Mais les destinées humaines se prêtent-elles tant à ces formes accusées d'un dénouement de théâtre.? Ne ressemblent-elles pas plutôt aux grands fleuves, qui, après un large cours à travers villes et royaumes, se perdent dans le sable.-"

Sa manière d'interpréter l'histoire, si vive pour les scènes populaires, a soulevé, avec des éloges mérités, une objection relative aux portraits des deux souverains. Lui-même avoue avoir » un peu chargé la physionomie de Philippe II (}) ». A force de vivre dans le XVI® siècle, il en était arrivé à ne voir, avec les yeux des pamphlétaires du temps, dans Charles-Quint Il qu'un goinfre » et dans son fils « qu'un boule-dogue hypocrite, Linkeroogy disent les Flamands (2) ».

(1) Lettre manuscrite à M. Camille Picqué.

(2) Ibid.

N'insistons pas trop pourtant, car le poète met en scène l'époque, peinte par elle-même, comme le font les épopées primitives, et cette manière est incontestablement supérieure à toutes les autres pour le roman historique. Ce livre paraît encore, en Belgique, « résumer toutes les énergies et toutes les tendresses de la patrie flamande (i). « Caroline Gravière, en s'accusant de ne pas l'avoir lu plus tôt, a dit : » Quoiqu'il soit écrit en français, en le lisant, on se trouve en pleine Flandre. » Sauf des objections que l'auteur eût levées en quelques mois de travail pour une édition nouvelle, — depuis le Reinart de Vos et Jordaens, Froissart et Rubens, Teniers et Marnix, aucune page d'écrivain ou d'artiste n'a paru plus palpitante du génie de la Flandre.

Un an après sa mort, ayant à présenter un tableau général de notre littérature, je pus me féliciter de pouvoir clore le chapitre relatif au roman historique • par une grande oeuvre • et « m'arrêter à un véritable artiste «, et j'avais dit :

« Le vrai caractère du talent étant de marquer un progrès, un autre progrès est à constater ici. Avant les romanciers coloristes, la Belgique semblait n'avoir qu'un caractère assez terre à terre. On s'amusait bien de ses mœurs de cabaret et de ses nombreux repas, mais on vantait surtout son bon sens. Ici, l'on commence à s'apercevoir que ce pays, dont la peinture répond à autre chose qu'à ce juste milieu bourgeois et a donné tant de splendeur aux chairs nues, tant de mouvement dramatique à l'histoire et d'entrain aux galtés populaires, pourrait bien être fait pour les brillantes colorations du style et les aspirations puissantes de la démocratie (-). ••

Il est bon enfin de rappeler que ce roman historique, d'ordre éminemment artistique, a été conçu, étudié, exécuté avant qu'il fût question de la Salammbô de Gustave Flaubert. Karski, pour peindre l'auteur d'un mot, écrivait : » Bien rugi, Flamand ! »

Nous retrouvons ici la collaboration de la peinture et de la poésie. Quand fut rédigée la note au ministre sur Ulettspiegel,

(1) Camille Lemonnier, discours sur sa tombe.

(2) Histoire des lettres «« Belgique.

neuf gravures étaient achevées pour l'illustrer. Dillens est encore le premier au poste; il avait, pour ainsi dire, voyagé l'œuvre avec l'auteur. Il dessine la Herse, traînée par le père et la mère de Thyl, qui s'embrassent en tirant le lourd outil. Quand un critique parlera » d'une façon gouailleuse » de cette scène, l'auteur lui répondra : » Il y a autre chose dans cette fin de chapitre. « Il pensait, sans doute, à marquer que son héros était fils du travail et de l'amour. Dillens a dessiné aussi la dernière eau-forte : Le Moine mis à la graisse. De Groux a gravé, avec son sentiment douloureux : N'ôte jamais à homme ni à bête sa liberté, et il y ajoutera : La folle, mère de Nèle. Scheeffeld a fait, de la Procession qui se gratte, une sorte de tableau de Leys. Duv/ée a campé le gros Lamine joyeusement sur sonbaudet,\xx\ sujet que convoitait Rops et qu'il a cédé à son ami. Smith a estompé le profil de Philippe II, jouant à l'autodafé sur une guenon hérétique^ et Van Camp, qui lui en fera plusieurs, a lancé au galop un Reître pillard. » Deux autres eaux-fortes sont à la piqûre », dit-il : les Bohémiens , du capitaine Hubert, et, de Rops, cette terrifiante charpente de clocher, hantée de corbeaux, où oscille, au battant de la cloche, un gueux pendu.

Cela ne suffisait pas à ce bel in-quarto de près de 500 pages, qui se prétait si bien aux illustrations. Clays fera deux navires de guerre ; Boulenger crayonnera d'abord deux mornes figures : Soetkin, veuve, — le gardien de saisie couché dans l'ivresse, — puis, deux sombres paysages d'eaux et de grands arbres : l'un, de nuit, abritant un crirne de loup-garou; l'autre, une inondation sur laquelle semble planer le drame d'une pauvre folle, victime d'un séducteur et torturée, un jour où, " le vent soufflant du Brabant, la neige fondit et les prairies furent inondées ». Ailleurs, c'est un ciel sinistre pesant sur la cathédrale, et où passe l'âme de Charles-Quint allant au jugement, par Becker; puis, du même, la nature en ébullition dans les Pâques de la sève. Et voici Fourmois et Schampheleer ; et Artan, Lauters, Vandervin. Biot et Danse prêtent à des artistes leur burin, et Vander Hecht y emploie son fusain de paysagiste. Rops est annoncé pour une scène d'enfer, il préfé-

rera fouiller le portrait en pied du fougueux La Marck, et, comme contraste, Thyl, qu'il représente regardant le fond d'un pot qu'il vient de » se vider tout entier, dans le gosier • : « Ce fut un bruit de cataracte ».

Une lettre de Rops montre avec quelle conscience ils se mettaient à l'œuvre. En voici un extrait :

1 Uylenspiegel est uu enfant du peuple, un soldat et un lutteur de gestes et de paroles, et, sous peine de lui ôter le génie de sa race, il faut en faire un paysan, fin, retors, énergique et bon, mais un homme du peuple flamand, et non pas un laz/.arone napolitain, où la beauté antique et classique peut être de mise.

• Est-ce que Rabelais fait de son Panurge un bel homme? Et cependant il est aimé. . .

• Je donnerai donc à Uylenspiegel le type flamand que j'ai vu plusieurs fois chez les rieurs déterminés et fins des Flandres,... et le nez carré de Rabelais, de Molière, de Goltzius, de Cyrano de Bergerac ; le front large, bombé, intelligent, les yeux d'oiseau de proie, la bouche fendue et sardonique; et je rapproche tout cela du type légendaire que j'ai vu à la bibliothèque impériale dans trois Uylenspiegel illustrés par trois artistes différents, l'un du xvii« et les deux autres du xvme siècle, — et tous les trois avaient adopté un type semblable, sans nul doute d'après une tradition précédente ('). »

Rops copie dans sa lettre ces trois dessins qu'il compare à un quatrième, le portrait de Rabelais.

Qu'on se représente ce qu'il faut d'activité, de persuasion et de soins pour mener à fin une galerie d'illustrations pareille, initier chacun des artistes à l'esprit d'une œuvre inédite, aussi touffue, donner à chacun d'eux les moyens d'y choisir un sujet qui lui convienne, en même temps que son talent per- 'sonnel convienne au sujet, et l'on sentira le prix de ces fraternisations de longue date. Il est à souhaiter que la correspondance de Rops et de De Coster paraisse un jour.

L'écrivain, de son côté, croyait ne pouvoir trop soigner sa langue et son style. Il savait qu'on n'en reste maître qu'en ne les négligeant jamais. Aussi impatiente-t-il Rops, qui s'est engagé à donner une copie » excessivement lisible • — » définitive «. — » Ce qui ne t'empêchera pas d'ajouter des chapitres, si tu veux. » Rien ne devait plus l'inquiéter, lui qui avait été si heureux de pouvoir tout remanier en Belgique, que

(1) Lettre sans date, qu'on peut placer en octobre 1867.

de voir Rops lui écrire : » L'éditeur refusera une œuvre sur laquelle il devra faire des corrections nombreuses; tu auras deux épreuves, et si tu crois que tu feras à Paris des corrections et des remaniements comme dans la maison Parent, détrompetoi ». — J'ai eu Poccasion de comparer avec le texte imprimé, le manuscrit qu'il livra à l'impression. Il n'a pas renoncé à son habitude, à son droit. Il est vrai que Rops, un autre jour, parlait non moins fièrement que lui : « Vois-tu, mon cher Karl, lorsque le vulgaire Travail enfonce son bonnet de laine sur ses yeux et vient conter des gros mots à l'Art, l'Art doit faire voler d'un coup de cravache la casquette de ce maraud, qui oublie qu'il parle au maître qui le fait vivre et que devant l'Art le Vulgaire travail doit rester humble, poli et découvert. » L'auteur à^Ulenspiegel l'entendait bien ainsi quand il mettait sur épreuves la dernière main à sa « lisible « copie. A chaque page, on le voit se corriger en vue de son art. Tantôt, c'est la vérité qu'il a en vue, tantôt la grâce, et le plus souvent la simplicité, sans laquelle les plus charmantes choses prodiguées perdent leur effet. Pas une occasion ne lui échappe d'accentuer le sentiment ou de vivifier les expressions, de nuancer, d'un trait heureux ou d'un mot à sa place, les idées et les caractères. Il veut rajeunir sa langue et n'y manque point; il est rare qu'il laisse passer une formule archaïque inutile, plus rare qu'il n'atteigne pas aux naïvetés d'un archaïsme vibrant de jeunesse. Pour peu que la comparaison y gagne de justesse ou de grâce, et l'énumération d'élan ou de force, il supprime l'article, le pronom^ le verbe, et tout ce qu'il corrige s'anime et rayonne. Je ne sache rien comme cette comparaison pour faire sentir quel artiste il y avait en lui. A première vue, un détail paraîtrait beau, un adverbe pittoresque, un ornement de bonne mine, un mot en situation ; ils disparaissent néanmoins et on ne les regrette point; on sent qu'il a raison, contre d'inutiles prodigalités.

Que de fois aussi, c'est un épisode qui lui semble banal, un mot qu'il croit sans vie et qu'on le voit remplacer par des éclats de force ou de grâce. Il est impossible d'aller aux détails : on n'analyse par les derniers coups de ciseau du

statuaire. Deux traits cependant peuvent être notés : le mot d'Ulenspiegel après la dernière vision n'existe pas dans le feuillet manuscrit qui reste de cette page, et le trait idéaliste, dans un milieu qui y prête si peu : » chanson de rire et de larmes » ne se lit pas dans la copie qui a servi aux imprimeurs; on trouve à la place un épisode plus long et moins intéressant, qu'il a biffé, pour jeter de verve la petite scène (i).

Ces remaniements ne se font pas sans danger cependant : l'impression risque d'être incorrecte; on s'en aperçoit dans les deux éditions. Mais, à tout prendre, des deux maux, celui-ci est le moindre; car des retouches d'artiste ne se remplacent point, tandis que des fautes d'impression se corrigent. On pourra rendre à ce livre la pureté de texte qui convient à une œuvre d'art : un manuscrit y aidera, et cet intérêt m'a semblé assez grand pour essayer une première récension de son chefd'œuvre.

Ce sera un complément de cette étude (2).

(1) J'ai copié sur un exemplaire de la première édition les passages du manuscrit qu'il a remplacés sur les épreuves. (-) Voir l'appendice.

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