‹ Lettres à ElisaChapitre 5 sur 12 · QUATRIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

QUATRIÈME PARTIE

Le succès ne manqua pas à la grande légende, un succès de gens de goût et d'artistes. On peut le lui laisser constater :

Paul de Saint- Victor disait dans la Liberté ; » C'est une épopée en prose où le sang coule aussi largement que la bière. On dirait une kermesse qui tourne autour d'un bûcher, l8 décembre 1868. "

Le Constitutionnel , 9 décembre 1868. a consacré trois grandes colonnes de toute la hauteur du journal à la Légende. L'aiticle est enthousiaste et son auteur va jusqu'à comparer le livre au Faust de Goethe (}).

Toute la presse française l'a accueilli plus que favorablement. «• C'est une épopée en prose, disait le Corsaire ; c'est la glorification de l'esprit belge et flamand. «

Cette note, qui est de i86g, est sur papier de deuil. Au milieu du succès des Légenies, l'auteur avait perdu son amie; au moment où Ulenspiegel était si bien accueilli, il avait vu mourir sa mère, 29 juillet 1869.

En Belgique, la longue étude de la Revue trimestrielle ne fut pas pour le satisfaire. Il nous dira lui-même que de bonnes raisons il avait à opposer à l'auteur entre gens qui se tutoient. Cette revue, qui en était alors à son soixantième volume, allait être remplacée par la Revue de Belgique. Dès sa première

(1) Cet article, qui s'oacupe d'autres ouvrages, annonce le sien comme n un livre qui restera • et le caractérise en disant : » Imaginez un mélange de raillerie rabelaisienne avec la fougue indignée d'un Agrippa d'Aubigné ».

année, la nouvelle revue, sans craindre le non bis in idem, publiait une étude sur Ulenspiegel (i).

On avait trop attendu de l'auteur de Sire Halewyn, et chacun s'était fait un idéal personnel du poème. Il en arriva que la critique eut le tort de penser moins à ce que l'auteur avait montré d'incontestable talent qu'aux conditions les plus élevées qu'on se faisait d'une épopée historique. Un poème aussi plantureux y prêtait d'ailleurs, et Altmeyer lui persuada aisément qu'être jugé de si haut est un honneur réservé aux seuls artistes. Nous restâmes amis.

Depuis lors, chaque fois que j'ai eu l'occasion de relire ce livre pour en parler, je suis entré plus avant dans sa pensée, j'ai mieux senti ses tendances, et je suis arrivé à y voir une prodigalité de génie humouriste et artiste^ où, parmi de tragiques grandeurs, d'adorables traits de bonhomie et de, grâce restent dans la mémoire.

Il faut lire une étude où il parle lui-même de son œuvre pour comprendre la conviction qui brûlait en lui. Rien ne lui tient plus au cœur. L'appréciation « sera peut-être hardie », mais il la donnera.

Il la donne avec une verve communicative. Qu'importent ici des détails d'érudition.? Miroir du hibou ou Miroir de tout le monde, de ce recueil d'anciens fabliaux, la légende flamande éditée chez Van Pameel de Gand, — c'est la maison d'Épinal des Flandres — "la seule qu'il paraisse avoir consultée », ne suffisait-elle pas.»* Trop de richesse eût nui, car ce n'est pas là qu'il cherchait son bien. Son but est autre; c'est » de montrer tout un peuple aux prises avec le despotisme de Philippe II ». Ce but-là, il l'a » poursuivi avec haine et passion ». Pour y atteindre, il a parlé sa langue, » la seule qui soit d'accord avec sa pensée ", qui est « naïve au fond et pittoresque ». C'est là » sa parfaite, son absolue originalité ». Il le sent, il le dit. Il a écrit à Camille Piqué : » Soetkin, Claes, Nele méritaient que tu en parlasses autrement. Ce sont, à mon avis, les passages où se trouvent les côtés frais du livre; c'est là que

(1) T. III, p. 306 et suiv.

l'auteur est bon (a de la bonté de cœur), c'est là le côté franchement moral. » Ici, il revient aux mélancolies qu'il adore; puis, voici un tableau débordant et pittoresque de la Renaissance, qui • s'éprend d'un amour vigoureux, hardi, pour les arts païens ». — <• Aussi, quelle gaieté! » — je ne puis tout citer — » quelles tendresses de langage!... quelle façon rude et colorée d'exprimer l'amour ! quel caractère dans l'ornementation , quelle franchise dans les costumes et quel laisser-aller dans les allures!... « Mais aussi, ■> quel torrent de passions soulevées contre lui! » Un mouvement tel, enfin, dans les hauteurs et les bas-fonds de la société européenne, qu'il semblait devoir en détraquer tous les rouages!... » — On sait le reste : la lutte, les persécutions, les martyres. Tel est le cadre de son poème, la raison de tous les types qui y passent. Peut-on s'en étonner s'il a senti qu'une époque comme celle-là devait être abordée d'un style « hardi, emporté, fougueux • pour • donner à ses peintures l'intensité de ton qui leur convenait ». — » Ce n'était pas le moment de biaiser. »

Alors, il élève la voix, parlant du pays. Tous les peuples ont leur littérature historique. Pourquoi pas nous la nôtre.? — • Trop souvent l'histoire est martyrisée par les romanciers. » Ce n'est pas ici le cas. Que, dans sa haine contre Philippe II, il lui ait prêté, enfant, » une ou deux actions que l'histoire ne peut lui reprocher », ne sont-elles pas vraisemblables, conformes à la vérité de son caractère.'' Sauf ces » inexactitudes de parti-pris », il a » respecté l'histoire ». Il a même soulevé deux. points historiques de la plus haute importance : la provocation du sac des églises, organisée par la politique de l'Escurial, » pour traiter nos pères comme les Espagnols de Cortez traitaient les Indiens " , et la faiblesse, la défection des nobles et du clergé des provinces méridionales.

Pied à pied, il fait reculer les objections. Mais est-ce là tout } En quatre lignes, il affirme ce qui est supérieur :

» Avant tout cependant, ce livre est un livre joyeux, bonhomme, artistique, littéraire, dont l'histoire n'est que le cadre et dont l'amour, la vie, la gaieté, !a tendresse, le grotesque et le burlesque sont les éléments. »

Rien rugi, poète !

Un livre joyeux, malgré les batailles, les attentats, les tortures Joyeux comme le travail et le courage, comme la jeunesse, l'espérance et l'amour. Il l'a dit déjà au ministre : « Télement comique y abonde, jetant autant que possible et à flots la gaieté sur la trame sombre de ce livre « . Plusieurs fois, dans les diverses villes du pays, il donna des conférences sur le rire dans l'art littéraire. Là il est chez lui. Son entrée en matière. dont il a esquissé au moins deux versions, est la glorification de cet éclair de vaillance qui jaillit des cœurs forts à la vue des misères humaines. Dans l'une, c'est la nature qu'il considère : le peu que nous sommes, le néant de la vie, l'horreur de la mort et - ce grand tourment de ne savoir où 'on va « .

„ Cela étant et se sentant si nul, il faut lutter, il faut prendre son sort d'homme en patience, interroger le soleil, la vie, la lumière, la santé pour leur demander, non pas l'espoir, mais, dans toutes les conditions du travail, la force t vigueur, la justesse d'esprit, le rêve, la couleur, le pittoresque, et. faute de pouvoir s'éprendre pour soi-même, aimer la grande nature... -

Dans l'autre début, c'est la société qu'il observe, gâtant

l'homme :

„ Intrigues, lâchetés, vilenies, roueries, turpitudes, âneries de toutes sortes, mési^ielligences de tout ce qui est vraiment grand, noble et 'ies-teresse fourmillent autour de lui... Il constate une guerre incessante entre le fort et le faible, l'un brisant l'autre...

. Cependant, coinme il a du cœur... qu'il frémit aux moindres souffles de la vie. quîTe ciel l'infini, le soleil, la nuit et ses splendeurs, l'arbre et a plan e ont une voix p;ur lui; que surtout il entend gémir l'humanxte ^1 - de-a^de pourquoi?... Il se répond qu'il en sera éternellement amsi, sauf la différence du plus au moins, et la variété des guillotines... n

La conclusion est la même des deux côtés :

, C'est alors, dit-il d'abord, que, nous trouvant si petits, si drôles, si comir ques, grotesques et burlesques, même dans nos plus sublimes élans, nous avons envié de rire . Ce fut ce qui fit les grands comiques. »

Et dans la seconde rédaction :

, Il pleurerait bien, mais les larmes ne sont pas données à tout le monde. Il rit, il se moque, il raille ! Dès lors, il est arrivé au co,ntn d. ^ -^^/--j-J s'e t placé au-dessus des partis, des religions, de la politique... Ilnt. Si c était

un sot, il s'endormirait bravement dans sa graisse... Mais son rire n'est pas de cette espèce. Il lui déplaît que les faibles soient mangés; il lui déplaît que les bons soient dupes... Sachant que, dans tout homme,... il y a plus ou moins d'énergie, il prétend exalter cette force de résistance par les moyens que la nature a mis en son pouvoir. Il sait que ce ne sera point par les larmes qu'il y arrivera, ni par les grandes phrases, ni par les tartines métaphysico-religiosopolitiques, mais par le rire!

I Ce fut un grand jour que celui-là... »

II nomme alors les génies comiques^ s'émeut, demande qu'on leur pardonne leurs libertés, leurs licences : » Elles sont faites de larmes! «

Ces » rois de la littérature », il les apprécie, les comprend, les aime. Il trouve sur eux des mots vifs : » Ils font du rire le gardien du bon sens. » — » C'est le dieu de la conscience qui rit en eux! » — Il a des détails profonds : » Rien ne rend mieux le rôle cruel que joue le mâle dans l'humanité que la satanique figure de Méphistophélès. « Il complète des idées souvent répétées : « L'humour fin, flegmatique et glacé d'une teinte de u\é\z.nco\\Q, particulière aux peuples voisins de la mer». Il a des traits émus, comme en parlant de l'humour flamand » toujours près de la satire « : » Le pauvre Th. Van Ryswyck en avait, de cet humour, mais il parait que cela n'empêche pas de mourir jeune. • Il aime aussi la comédie sérieuse : • Le sentiment philosophique amenant le rire par le comique tranquille des situations. » Mais il glorifie le grotesque et le burlesque et il aime surtout l'humour, » le rire le plus charmant qui soit au monde, puisqu'il est fait de naïveté^ de gaieté, de sensibilité et de profondeur de sentiment ». Son idéal est là : le comble de l'art humain !

Dans une autre conférence, qui fit jeter de hauts cris à ses adversaires, il met en scène un grotesque étrange, devenu tel à force de fanatisme. C'est le fameux prédicateur flamand, Broer Cornélis Adriaensen, dont il se promettait de traduire le recueil de sermons flamands de 1590 en vieux langage, et dont il a imité le ton dans une page à^Ulenspiegel. » Tel il était, tel j'ai dû le peindre », dit-il à ses auditeurs; c'est-à-dire » fanatique et paillard », car » la luxure est la sœur du meurtre ».

La première partie de l'étude s'arrête sur une sorte d'hymne à la paix : Alors, « quand on n'entendra plus parler de fusils qui tirent quinze coups en une demi-minute, on mettra les Broer Cornélis Adriaensen dans une maison de santé », et, quand ils seront guéris de la soif du sang, pour les guérir de la luxure, » on les mariera à quelque fraîche commère, rose, rebondie, avec des yeux bien doux, dont le rire facile et charmant désarmera leurs grandes colères, s'il leur en reste encore «.

La deuxième partie s'achève sur le spectacle des malheurs publics, où il fait passer de grands cris de résistance :

» Cent mille familles émigrent, portant nos arts, notre industrie, les secrets de nos métiers, c'est -à dire notre aisance, notre bonheur, notre richesse, le pain de nos familles, en Allemagne, en Oostland, au pays de Clèves et en Angleterre. Et Broer Cornélis applaudit. «

L'énumération qui a commencé avant cela dure longtemps et je dois résumer : Tout est ruines et cendres : » C'est bien fait, s'écrie Broer Cornélis. Tue! tue! « — « On brûle à petit feu, à Gand, quinze jeunes filles à la fois : C'est bien fait! » — Au milieu du supplice, elles chantent des cantiques; il rugit d'indignation : « Tue! tue! « — A Harlem, une femme de 86 ans est brûlée vive : il bat des mains, il trépigne dans le sang et les larmes, « Bruges est trop petit pour le contenir! S/a doodt, tue, tue ! »

— Mais attendez : un chœur retentit sur les côtes de l'océan. Et le voilà qui tremble, le grand triomphateur; il voudrait fuir, il frissonne » comme un chien mouillé « . « Où sont les caves, où sont les puits, pour qu'il s'y cache? » — Une dévote l'abrite, mais « du fond de son réduit, frissonnant et furieux, il entend les matelots de Sluys, de Damme, d'Heyst. »

Alors, sur ce charnier, où il nous a montré, pendant une heure, une sorte d'hyène hurlant aux cadavres, l'orateur entonne la chanson des Gueux : « Battez le tambour de guerre ! «

La conférence finit par cette marseillaise dont le refrain est emprunté à un lied du temps, et qui a servi à la grande légende ; l'auteur n'y ajoute qu'un mot :

« Et les femmes fondaient des balles. »

Puisse un écrivain de conscience et d'autorité reprendre ces études, les coordonner, retoucher, et en publier la meilleure rédaction possible, qu'il pourra terminer par cette maxime, mise hors texte par l'auteur : » C'est une bêtise de croire à la bonté des hommes, c'est une force d'être bon pour eux. »

• Cela n'est pas de vente », écrivait Rops à l'auteur, en lui rappelant que ces sortes d'œuvres d'art ne s'adressent qu'aux gens de goût. La Légende d^LJlenspiegel, qui avait exigé tant de voyages et une si coûteuse édition, n'aurait pu paraître ni être écrite jusqu'au bout peut-être, sans le concours de l'État, que l'artiste et l'œuvre méritaient sans conteste. Il ne lui fut pas refusé. Écrivains consultés, secrétaires généraux, chefs de service, directeurs des arts et des lettres, tout le monde est d'accord : L'abondance d'imagination, la force de conception, l'originalité du style, font répéter dans les bureaux les éloges du journalisme belge et français. Dès 1864, le secrétaire général Stévens avait dit en prin:ipe au ministre : » En Belgique, les hommes de lettres sont les parias de la classe intellectuelle. Je pense qu'on leur doit la même sollicitude qu'aux artistes du pinceau et de l'ébauchoir », et, le ministre étant Alph. Vandenpeereboom, cette parole n'avait pas été prononcée en vain. Malgré cela, ces dix années de travail ne trouvèrent pas leur rémunération sérieuse. Nous le verrons appelé à une haute fonction, mais le succès pouvait se perpétuer en des regains d'enthousiasme et avec les progrès du goût artistique dans les lettres, sans que le mot de Rops cessât d'être vrai.

En 1872, Y hidépendance y revenait dans une longue étude, dont on aurait certes pu discuter quelques assertions, mais qui montrait une haute compréhension de son art par un écrivain de race(i). J'ai dit déjà comment Caroline Gravière fraternisa avec lui, après avoir lu tardivement son livre et lui avoir fait

(1) 31 déc. 1872. Signé V. A. (V. Arnould.)

une sorte d'amende honorable. J'en trouve une en due forme dans la Chronique du 2 février 1873 [') • " J^ l'avais bien un peu regardé, j'en avais admiré les splendides illustrations. // mVtaït revenu que, comme œuvre littéraire, c'est un livre remarquable. « Mais il avait fallu qu'une traduction flamande (2), qui ne fut jamais faite, en fût annoncée, pour que le critique rendît hommage à « la merveilleuse intuition que l'auteur a de cette époque «, à son style, « où on voit l'âme et la chair sous un rayon de soleil s non sans y mêler quelque

grain de sel. , . . ^ x •

Le riche format du livre et son haut prix faisaient toujours

obstacle au succès.

Puis-je rappeler à ce propos une anecdote qm m est personnelle Mon exemplaire m'avait été emprunté, un jour, par un ami. pour quelqu'un qui désirait le lire : quand on me le rapporta, je m'étonnai que l'on n'eût pas ce livre dans cette riche maison. On l'avait. Mais il était si beau, si bien relié, quon l'avait ouvert rarement pour en regarder les eaux-fortes. Mon exemplaire, souvent prêté, n'inspirant pas ce respect, avait mis l'amateur à l'aise. Le critique de la Chronique n'était pas le seul qui n'y eût vu que les images.

L'écrivain n'avait pas été sans songer à Paris. La première fois, au moment où il achevait de corriger les épreuves des Légendes flamandes, il écrit à Èlisa : « Quant à Paris, je crois

S ^ÏÏl anÏ^; Ss facile à traduire. Lorsque, le 4 n.ars X878, ie présentai | à 'icadli une première notice sur les livres belges traduits en diverses 3 angues. De Coster'que je consultai. n.e répondit : .On a tradu.t en Prusse ua coite Lunçon : Les Fantômes, et en Autriche la légende de ^^^ ^ - La Bibliop-aphie nationale a consigné les deux faits. - » On prépare en Allemagne une traduction 0: Ulensp,egel -. Mais l'auteur ne put me procurer un fx np aTr de es deux traductions pour la collection que l'Académe avait deade au Te formerait dans sa bibliothèque. Il faudrait ajouter aujourd'hui une traj« dLtL anglaise trouvée en manuscrit dans ses papiers, des Frères de la Bonne\m tZ pafThôIs S. Passemore. Dans la seconde notice, je dus ajouter ceci .^ TaC;! le Moniteur avait-il publié cette note que plusieurs de nos ecriyau s 'aperrren de l'etfet produit. Dès le 21 mars 1878, Ch. De Coster. un veritabl artïte mort depuis, recevait une lettre que j'ai trouvée dans ses papiers e qu comXit ainsi : 1 Le travail lu récemment à l'Académie... m'apprend, a ma -, honte, que notre pays renferme des écrivains de premier ordre. -

qu'il n'en sera plus question, je m'enterre ici; c'est le seul moyen de rendre ma mère heureuse Q). « La seconde fois, il avait abandonné le secrétariat d'un journal de médecine pour s'y rendre. Ce dut être dans l'hiver de 1865, car en 1866, il parle •> de ce départ fâcheux qui le faisait aller tout droit vers la misère au lieu de la brillante position qu'on lui faisait espérer (2) », Il a été adressé au jeune cercle qui publiait le Candide. On y aborde aussitôt l'impression de sa grande légende. » On la lit tout haut dans les brasseries, écrit-il à sa soeur; d'ici à quinze jours, on ne m'appellera plus De Coster, mais Ulenspiegel. » Mais Rops le prévenait du danger dans une sorte de décalogue de la vie parisienne :

• N'écris pas dans les journaux qu'on ne lit pas. — Le Crt// ///<?... claquera avant un mois. Donne le moins possible d' Ulenspiegel k Candide, cela déflore. — Passe les ponts... Le quartier Latin n'est pas une rue, c'est une impasse. Murger l'a dit avant moi. — Ne discute pas dans les brasseries. — Enfin, ne sauve pas la société! «. (Lettre sans date.)

Rops, pendant ce temps, lui cherchait un éditeur.

De Coster ne tarda pas à s'apercevoir qu'il mourrait de faim à Paris : « On y étouffe sans liberté. » Mais Rops avait beau le tancer de ses illusions : » Est-ce que tu te fiches dans la cervelle qu'on va recevoir ta prose pour la seule volupté de l'imprimer....? « En 1875, Ulenspiegel dcydcaX paru, il prend à Munich son acte de baptême, qu'il fait légaliser pour la France. C'est alors que le Figaro, dans son Ecrin littéraire, fit » une petite place » à des pages d' Ulenspiegel. Mais l'auteur ne pouvait rester longtemps à Paris, il avait des fonctions à Bruxelles.

Il avait quitté les archives depuis six ans, lorsqu'en 1870, le gouvernement belge créa l'école de guerre et l'y fit entrer comme professeur d'histoire générale et de littérature française, et en même temps comme répétiteur du cours de belles-lettres

(2) Lettre au ministre, brouillon sans date.

à l'école militaire. C'était un riche emploi ; mais quelle besogne à improviser pour un artiste! Il n'y resta, après deux ans, que comme professeur et répétiteur de belles-lettres dans les deux écoles, où sa fantaisie enthousiaste captiva les rares élèves de goût. Le traitement, qui eût pu monter, pour le premier ensemble de cours, à 7,000 francs, alla de 3,800 à 4,125 francs, où il s'arrêta en 1875. C'était son bâton de maréchal.

C'eût été l'aisance, si les honoraires de l'État ne donnaient prise aux créanciers. Alors, la lutte devint cruelle. Lorsqu'en 1848, » le père Defaqz % lui avait dit : Vous êtes poète! un court colloque s'était engagé dans l'escalier des Joyeux : » Vous n'avez pas besoin de votre plume pour vivre ? — Grâce à Dieu ! non. » Le jeune homme, aya:nt son patrimoine paternel, la petite fortune de sa mère et l'héritage de sa tante, se croyait à l'abri du besoin. Mais cette série de démissions, données à la fortune, cette existence d'artiste et d'homme du monde exigeaient d'autres ressources, et les promesses de gloire, depuis la Revue des Deux Mondes de 1858 jusqu'au Constitutionnel de 1868, n'étaient pas faites pour lui ôter le goût de vivre selon son rang, ni la confiance d'emprunter. Quand il se réveilla de son rêve, dans une carrière sans issue, il dut se mettre à la rame et ce n'est plus pour la gloire, c'est pour ses créanciers qu'il jure de travailler.

Il serait difficile d'énumérer tous les projets qui passent encore de l'esprit du poète dans la plume du solliciteur. C'est une édition des Légendes flamandes, illustrée, comme Wlenspiegel, par des artistes de talent (i). C'est un roman historique sur la révolution belge, auquel il veut appliquer sa méthode de recherches et de mise en scène ("2). C'est une histoire populaire des institutions de la Flandre, en style pittoresque. M. Emile Greyson approuve fort l'idée, écrit-il au ministre (3). Il a la pratique des voyages et des illustrations de livres, et Dillens vit encore. Le Tour du Monde accepte un voyage en Néerlande. A voir tout ce qu'il a recueilli pour ces articles, on

{}) Lettre au ministre, 16 août 1870.

(2) Lettre du 11 avril 1870,

(3) Brouillon sans date.

reconnaît son procédé d'informations directes. Mais de tels travaux coûtent cher, et que de fois, devant un monument, un tableau et surtout une scène de mœurs, l'artiste dut-il oublier ses échéances! Va donc pour d'autres projets.

'Lqs Légendes de la Campine n'ont pas paru. L'idée qu'il donne des Légendes de V Escaut nous ouvre un horizon nouveau. » Le long du fleuve, où s'étend une bande d,; terre moitié néerlandaise, moitié belge, et aussi sur les rives du canal de la Lieve, entre Gand et Maldegliem, on trouve une population issue des Morins, des Ménapiens.des Suèves, des Frisons, laquelle garde des traditions, des mœurs, des légendes « qu'il a observées et recueillies et qu'il voudrait enchâsser en des descriptions de paysages (i).

Puis voici un concours dramatique : il se souvient de son » chef-d'œuvre » de l'Université, le retouche, se trouve aux prises avec un caractère de femme où le devoir est opposé à la passion. Il le lit devant » un public d'élite », se remet au travail avec enthousiasme. Ce drame fut-il recopié pour le concours avant sa mort? J'ai des raisons d'en douter.

Une seconde édition, à bon marché, d'U/enspiegel revu comme il s'y entendait, mériterait, à coup sûr, le prix quinquennal de littérature française. Il y pensa, maugréant contre une influence qui l'avait fait manquer de mesure en certaines scènes : peu de choses à revoir, dix lignes peut-être.

En attendant, une occasion s'est offerte : un jeune officier a sollicité sa collaboration pour une légende. Une légende, c'est son genre et sa passion. Il accepte. • On se met bien à quatre et plus pour faire une épingle. » Il était resté maître sur ce terrain, et son collaborateur put faire connaissance avec cette méthode, à la fois critique et prime-sautière, qui biffe des chapitres et refait de verve chaque page. Le Mariage de Toi{let[^), imprimé de son vivant, ne parut qu'après sa mort.

Rien de tout cela ne pouvait le tirer entièrement d'embarras. Il avait compris trop tard • l'épouvantable valeur de l'argent ». Le travail^ à qui peut manquer la vie, n'est pas matière à hypo-

(') Lettre sans date (1877?).

(*) Par Ch. De Cosler et Ed. Meurant. Bruxelles, in -32, 1879.

thèque, mais la vie au moins peut s'escompter. Une assurance lui procurera une somme qui payera le plus fort de ses dettes et qui sera remboursée après sa mort. Un notaire généreux agréa l'idée. Quant au reste, pour peu qu'un prix littéraire ou le succès d'un livre vienne s'ajouter à ses prélèvements de chaque mois sur son traitement, il sera libre.

Autre ressource : On avait souvent voulu le marier; sa sœur, ses amis, et même quelque jeune intéressée, naïvement éprise d'un homme « qui aurait pu être son père « et dont la figure mâle et régulière, d'un bistre uniforme, les épaules bien découplées, la tenue élégante, annonçaient trente-cinq ans lorsqu'il en avait près de cinquante. Plus d'une aventure vint lui rappeler sa jeunesse, à un âge où les aventures prennent vite les apparences d'une faute. Au moindre reproche, resté naïf, il s'indigne; peut-être n'a-t-il pas été prudent, mais n'est-il pas homme d'honneur! Un de ces projets, et des plus honorables, eut un commencement d'exécution; au dernier moment^ il recula : » Je l'aurais prise sans dot; elle en avait une pourtant que je n'ai pas voulu croquer... pour ne pas me conduire comme un coquin (i). «

Le voyage en Néerlande lui prit plusieurs années de ses loisirs et de ses vacances. Il voulait le diviser en cinq groupes : La Zélande, — les deux Hollandes, les îles de la mer du Nord et du Zuiderzée, — la Frise, — Groeninghe, Drenthe et Overyssel. — La Gueldre^ Utrecht, le Limbourg, le Brabant et le Grand-Duché. Le temps lui manque souvent et quelquefois la santé; quand ilal'uneet l'autre, les ressources se trouvent insuffisantes et les obstacles s'accumulent. En 1874 il avait terminé la Zélande qu'il avait commencé à étudier dès 1856 (2). » La Zélande, étant de toutes les provinces néerlandaises celle dont les costumes, les kermesses, les marchés, présentent le plus de détails pittoresques, j'ai dû avant tout, écrit-il (3), être descriptif. « La Hollande lui semble devoir être entendue autrement. Il nous a souvent exposé ses idées sur des œuvres faites;

(1) Lettre à sa sœur.

(2) Lettres Élisa, 96, 107, etc.

(3) 9 novembre 1874, lettre au ministre.

il va nous présenter l'esprit de celle qu'il veut faire : sans négliger les impressions de voyage, les deux Hollandes exigeront une étude générale des sectes, des partis, de la manne, de l'enseignement, etc. La Frise . que la Néerlande réputé e plus noble de ses pays .. présente un nouvel intérêt car elle vit comme à part au milieu des autres provinces : » Cet isolement n'implique pour les Frisons, ni l'ignorance m la brutalité, mais l'habitude de se gouverner eux-mêmes . . ^

Ses renseignements, est-il besoin de le dire, ont ete et seront pris sur place, depuis le haut jusqu'au bas de 1 échelle, et nous ne pourrions avoir de meilleur guide pour indiquer les détails les plus neufs :

. Pour ne parler que de la Zélande. la description de la digue de Westkapelle et ceU des mœurs des ouvriers diguiers n'ont été faites par aucun ecnvam n e landais Même chose pour Araemuyden. même encore pour beaucoup de scènes de mœurs de la vie des paysans {*). «

Il croit faire bien d'aborder en second lieu le nord de la Hollande, plus intéressant et moins visité (i). et il s'éprend de l'île de Marken. Il la considère - comme une trouvaille, pour un écrivain et pour un artiste (*). - M. Charton en est très satisfait et Mellery va l'illustrer. Mais - ce n'est pas le moment de demander une avance de fonds à Pans ..Le gouvernement l'a aidé; un ami, que nous ne lui connaissions pas, l'aida sans doute aussi. C'est à lui qu'il expose ce que ce travail lui promet d'avantages qu'il ne veut pas compromettre. Quand les vingt-cinq livraisons seront achevées, elles seront réunies en un fort volume in.4". complété d'études nouvelles et de nouvelles gravures. Ses honoraires de chaque édition sont de 10,000 francs; il perdrait donc sil s arrêtait 8 000 francs pour le solde de la première et 10,000 francs pour la seconde. « Les vacances vont-elles se passer inutilement dans une désolante inquiétude.^ . Cette lettre se termine sur une note gaie : - On dit pourtant que je suis né coiffe (3) . .^ Il n'a pas à faire d'avance l'éloge de son œuvre. Mais il s est

(1) Lettre à M. Stévens, 5 janvier 1876. («) Lettre à M. Dulieu, 4 mai 1869.

(^) Lettre à M. W. ... sans date.

pris de confiance autant que d'intérêt ; il sent qu'il parlera comme il convient à un belge de parler d'un peuple frère qu'il veut peindre tel qu'il est, sans parti pris aucun, et qui, dit-il «, « est peut-être supérieur à nous et à coup sûr plus original « (')

La Hollande commença à paraître en 1878 (2). La seconde livraison dut être recherchée dans ses feuillets manuscrits, pour être publiée après sa mort (3). L'illustration en était faite.

De Coster avait trouvé des amis au poste des bons conseils; il n'en manqua pas lorsqu'il eut besoin d'autres services. Que de fois n'eût-il pas l'occasion d'écrire à l'un ou à l'autre, ce qu'il écrit à Octave Pirmez : » Vous êtes un homme de cœur ». Trois semaines avant sa mort, les bureaux obtenaient pour lui un nouveau subside, et le jour même où il mourut était un de ses cruels jours d'échéance. L'avant-veille, il avait reçu une lettre, qu'il envoya aussitôt à sa sœur et qui lui annonçait que la somme serait chez lui à l'heure fixe. « Vous me sauverez », avait-il répondu aussitôt, en signant : » Ch. De Coster, qui est bien malade «. Ce fut sa dernière lettre. Le lendemain il était mort : on n'avait pu lui sauver que les inquiétudes de l'agonie.

On trouva près du cadavre une pauvre femme qu'il a. ait prise par compassion pour faire sa chambre chaque matin et qui l'avait soigné. Elle avait la face rongée d'ulcères qu'il voulait guérir, image visible de ses propres plaies intérieures, sans guérison, et terrible contraste pour un poète qui avait tant aimé le beau.

Hector Denis aime à raconter qu'étant appelé près de lui, il y trouva le sculpteur Bouré, qu'il ne connaissait pas. Mourant, De Coster se dressa sur son lit pour les présenter l'un à l'autre, avec le ton de gentleman qu'il avait eu toute sa vie.

Cela fait penser, comme dernier trait de son caractère, à

(1) Lettre au ministre.

une page du Voyage de Noces, où le docteur dit à sa femme, qui attend un fils :

Mais qu'il ne soit jamais pauvre, notre enfant !... S'il aime le linge blanc, les vêtements propres, oa dira de lui qu'il ferait mieux de payer son boulanger que de dépenser tant d'argeat chez sa blanchisseuse... Si, artiste ou savant, il vit de pain sec et d'eau claire pour produire son œuvre, les crétins diront de lui qu'il ferait mieux de s'engager et de porter le fusil sur l'épaule.

Ne retrouve-t-on pas ici l'écrivain qui entend conserver la dignité de sa tenue, l'intégrité de son œuvre et son goût décidé pour tout ce qui se prononce hardiment, élégamment et vigoureusement .''

Vais-je tirer une « moralité » de cette vie d'artiste.? * Ce serait trop bête », dirait l'auteur du Voyage de Noces. Que le lecteur ne s'y méprenne pas : je n'ai eu aucun souci de l'apitoyer sur un écrivain qui, dans les circonstances les plus douloureuses, disait à sa sœur : « Je sentais que j'arriverais... les événements m'ont donné raison ! " Né chez un grand seigneur. De Coster put atteindre à l'émancipation de l'esprit; né artiste, avec » l'ambition du beau », il fut artiste et ne créa que le beau de son choix : ces choses ne se payent pas trop cher et ne font point crédit. Il passa des enivrements d'une belle jeunesse à une fière originalité d'écrivain. Si cruelle qu'un jour il ait trouvé la rupture d'un charmant amour, et si épouvantable la valeur de l'argent, il ne se vendit ni à l'église de son parrain, hi à un journal de son opinion, ni à un avenir d'archiviste ou de négociant, ni à une femme éprise, ni à une » Httérature facile ». Il vécut entouré de l'estime et de l'amitié des hommes de sa génération et il se survit célébré par la jeunesse Httéraire et artistique de son pays. Peut-être n'a-t-il pas produit tout ce qu'il aurait pu ; mais il mourut avec la confiance de laisser une œuvre, et bien difficile qui demanderait à un écrivain quelque chose de plus qW Halewyn et Uletispiegel. On l'a quelquefois comparé à Leys, moins pour son archaïsme que pour son coloris. Mais j'entends bien : Leys a laissé un nom, une fortune, un titre. S'il y a quelqu'un en Belgique pour regretter

que nos écrivains ne meurent ni célèbres, ni millionnaires, ni barons, qu'il médite un tout petit problème que les économistes et les philosophes, gens naïfs, formulent simplement : « La société est intéressée à ce que chaque homme suive sa vocation naturelle, sans trop de perte de temps ni de forces, et, dans cette voie^ produise le plus possible pour les denrées de nécessité, ce qui est abondance, — le mieux possible pour les choses de l'esprit, ce qui est art et gloire. « Problème banal, on le voit, et qu'avec un peu de bonne volonté, on réaliserait en quelque chose comme un siècle ou deux ! Les écrivains qui l'ont résolu pour eux à force d'indiscipline et de sacrifices ont pu souffrir bravement dans la vie, ils peuvent reposer fièrement dans la tombe. De Coster n'a-t-il pas dit : " Je suis de ceux qui savent attendre « }

p. s. — Trois discours furent prononcés sur la tombe de Ch. De Coster : par le général Liagre, au nom de l'école de guerre ; par le major Van Eeckout, au nom des élèves de cette école, et par Camille Lemonnier, pour notre famille littéraire. Deux de ces discours, extraits d'un journal, forment une brochure dont la bibliothèque de l'Académie de Belgique garde un exemplaire avec une autre brochure dont l'auteur a résumé, pour un journal de Namur, la première édition de sa biographie et reproduit le discours de Camille Lemonnier.

Le jour même de ses obsèques, un comité se constitua pour prendre soin de ses intérêts littéraires. Il était composé de MM. Liagre, Conscience, Ém. Greyson, Ém. Leclercq, Camille Lemonnier et Ch. Potvin.

Le but principal de ce comité était l'édition de ses œuvres; mais, du premier abord, on se heurta à une difficulté radicale : elles ne lui appartenaient pas, au moins en partie, et surtout la Légende d^ Ulenspiegel dont il semblait particulièrement utile de faire une édition moins coûteuse que la première. Force fut, après de nombreuses démarches, d'attendre, sinon les délais de la prescription, du moins l'épuisement des éditions, et, en 1881, dans la conclusion d'une étude générale, j'eus le regret de devoir dire : • On le laisse, malgré les efforts de quelques amis, sans tombe et, qui pis est, sans édition de son œuvre (i). »

Il est boa d'ajouter, et ce sera à son honneur, qu'un des plus intelligents éditeurs de Paris, consulté sur les chances de la Légende d' Ulenspiegel , jugea, pour en faire une édition à Paris, l'œuvre trop flamande.

A ce point de vue aussi, il fallait attendre.

Sa tombe préoccupait moins ses amis. On comptait sur une concession de terrain achetée par lui et sa sœur pour leur mère (^). Aussi, quand il revint aut journaux que ses restes étaient menacés de disparaître — les premiers doutes

(') Histoire des lettres en Belgique.

(*) Elle existe en effet. L'acte de concession perpétuelle est du 5 octobre 1874.

dissipés, — l'alarme fut profonde. Il était plus tard qu'on ne le supposait, car la nouvelle inhumation, qu'on disait seulement imminente, s'était faite entre la constatation du danger et la publication qui l'annonçait. Il n'y avait plus un moment à perdre. Un comité s'improvisa, représentant la Libre pensée, V Union littéraire et notre nouvelle école de littérature. On se mit d'accord avec la famille et, le 31 août 1892, les restes de l'artiste furent retirés de dessous le nouveau cercueil qui les couvrait. Le squelette était intact; vers la région du cœur, ou ramassa un cadre en métal contenant le portrait daguerréotype de sa mère, qui ne l'avait jamais quitté et que sa sœur se rappelle avoir déposé dans son cercueil. Cela confirmait les indications du registre d'inhumation et du plomb portant le numéro de la fosse, détaché du cercueil entièrement réduit en poussière. Pièce à pièce, ses restes farent retirés de terre et déposés dans un coffre neuf, doublé de plomb, qui reposera dans le caveau qui lui est consacré.

Et, comme il se fait que le comique se mêle aux choses les plus sombres de la vie, le nouvel occupant qu'il fallut retirer un instant de la tombe, pour arriver jusqu'à l'artiste, était le bacs d'un de ces estaminets d'Ixelles, où il était allé si souvent observer les mœurs flamandes.

Ce devoir rempli, le plus important restait à faire : l'édition de ses œuvres. La fraternisation des artistes avec l'écrivain s'était renouée après sa mort. Amédée Lyncn avait exposé une série d'illustrations pour Ulenspiegel dans le goût archaïque, et un sculpteur, Ch. Samuel, avait exposé un projet de monument représentant Ulenspiegel et Nelesur la tombe de leur poète. On ne pouvait rien imaginer de mieux pour perpétuer et consacrer sa réputation. Commencée par la mise en sûreté de ses restes, cette consécration, que le groupe sculptural va |j

continuer, dit-on, sur une place publique, aura pour elle l'unanimité de nos ^1

générations littéraires.

Le moment était favorable pour reprendre l'idée d'une édition populaire de son chef-d'œuvre. Contre toute attente, après un long embargo, ce vœu a été réalisé par un de nos jeunes éditeurs et aussitôt l'édition a paru, devançant la fonte du monument et l'achèvement de la tombe.

C'est une satisfaction précieuse pour notre histoire littéraire de n'avoir plus désormais à répéter des regrets qui datent de quatorze années. Dès lors, cette biographie, reprise comme un nouvel appel, un effort de plus en faveur de la publicité de ses titres de gloire, peut être regardée comme une modeste couronne de lierre, déposée au pied du monument qu'il s'est élevé lui-même : sou œuvre.

Et comme il avait raison d'écrire à sa Nele à lui : « Je m'estime tout juste dans le présent et beaucoup dans l'avenir. <•

Tu seras pour moi un ami, le seul à qui je dirai tout.

(Lettre du 5 février 1853, n» 61.)

— Rappelle-toi que notre amour a commencé par une querelle de loin, une querelle imprimée, jetée en pâture à un imbécile de public (').

Cette phrase d'une lettre à Èlisa fait allusion à un petit roman : Silhouette d'amoureux^ publié dans la Revue nouvelle du 15 octobre et du P"^ décembre 185 1 et signé O. L'auteur, ou plutôt l'amant, s'y met en scène, sous le nom de René, et le premier trait de ressemblance qu'il donne de lui, en raillant, est placé en évidence dans un court paragraphe, suivi d'une moins brève déclaration d'amour :

Nous avons oublié de dire que René menaçait d'être plus tard un helléniste distingué.

La maladie du jeune homme allait passer à l'état chronique et il commençait à à&vtmx prodigieusement athée en matière d^ amour, lorsqu'on rentrant chez lui, il aperçut une jeune fille f/?^»' était à peu près sa voisine — encore un trait réel — et dont jusque-là il n'avait vu que de fort loin les larges bandeaux bruns.

Il avait commencé en posant en principe le phénomène de l'amour subit, involontaire, pour se rire de ceux qui s'en plaignent : » Remerciez Dieu plutôt qui, lorsque vous n'avez plus la foi, vous donne l'amour. » Lui,naïf et sceptique, dont «l'esprit raille ce que croit son cœur», il avait cherché et n'avait jamais

(') Lettre 13.

trouvé que des belles incrédules aux mots les plus doux de la langue française : « Je t'aime. « Il commençait à désespérer lorsque.,. On devine le reste. Mais avant de nous présenter Lucie, il fait une digression sur le portrait que l'amour nous grave au cœur; et voici l'éloge d'Élisa d'après cette impression spontanée qui vaut mieux « que l'huile ou l'aquarelle » :

Elle avait le teint de cette pâleur mate qui est l'indice de l'exagération du tempérament sanguin ; jamais un ton rose n'avait coloré cette carnation ardente et méridionale. Il était difficile de voir ses yeux, qu'elle cachait avec une obstination singulière. — Cependant, il était des moments où, en rencontrant ses regards, on y trouvait une vivacité si grande, une lueur si voluptueuse, un éclat si magnétique, qu'il fallait être ou bien vieux, ou bien froid, ou bien distrait, pour ne pas être vivement remué ...

Ceux qui la connaissaient disaient qu'elle était étourdie. Il y avait quelquesuns de ses jouets d'enfants qu'elle n'avait pas encore abandonnés. Des femmes soutenaient qu'elle était bien un peu nonchalante, qu'elle ne cultivait pas assez son esprit , René eût répondu à cela que son esprit n'en avait pas besoin, et qu'il était charmant tel qu'il était. Au moment où René avait rencontré Lucie, il paraissait probable qu'elle n'avait pas encore éprouvé aucune de ce5 passions sérieuses qui influent sur toute la vie d'une femme.

Alors, commence le récit de ce qui s'est passé entre eux, de façon à ce qu'elle se reconnaisse et qu'elle le reconnaisse, au réel de chaque détail; mais pour donner au moindre incident : rencontre banale, parole embarrassée, silence plein de gaucherie, scènes de bal, une signification qu'elle avait bien dû deviner un peu, mais sans y voir tant de choses! Le prodigieux athéisme n'était là que pour amener une prompte rechute en idolâtrie ;

Voici comment eut lieu leur première entrevue. René se trouvait, un jour, seul dans la maison qu'il habitait. René traduisait un aut£7(r j^ec,q\ia.nd tout à coup on sonna; il suspendit son travail et descendit. Lucie venait rendre visite à une dame — .«'a sœur à lui, mais il ne le dit pas — qui habitait le rez- de chaussée. René lui ouvrit. Lucie s'apprêtait à entrer, — croyant trouver son amie, elle fit un pas en avant en disant étourdiment au jeune homme : ma chère ('j — quand René, qui était fort troublé, lui dit d'une voix timide et brusque : - Je suis seul à la maison. » Il va sans dire que la jeune fille s'en fut et adressa à René un salut sec et froid.

Cela, elle le savait ; voici ce qu'il veut lui apprendre :

René remonta à sa chambre, se' mit à sa fenêtre et regarda partir Lucie. Puis, il s'aperçut que le cœur lui battait violemment, une joie immense faisait éiinceler ses yeux...

(•) j'ajoute ce joli trait d'après une lettre du 17 août 1852 (n° 87).

La déclaration est complète :

Ce qui faisait étinceler son regard, ce n'était pas une difficulté vaincue, c'était cette idée si douce au cœur de l'homme : qu'il aime, et cet espoir plus doux encore : qu'il peut être aimé .

Le récit continue ainsi ; après une maladresse, voici une poésie, troussée en rondeau, qu'il fait pour elle, sans pouvoir la lui faire parvenir autrement que sous le couvert de la Revue.

Après un bal, où ils flirtent; » J'ai vu votre chambre » lui dit-elle. — Que de fois elle la reverra, quand elle ira voir sa sœur et qu'il sera absent ; une partie de leur vie est déjà dans ce mot. — Après ce bal, oià il n*a pas osé dire le grand secret, c'est un sonnet sur l'hiver que la Revue se charge aussi de remettre à son adresse :

Les feuilles vont tomber et je suis amoureux !

Il la revoit à sa fenêtre et, déjà exigent, le regard dont elle répond à son salut lui semble » froidement étonné -.Là-dessus, il revient à des accès de scepticisme qu'un ami interprète pour elle : » Désespoir déguisé en gaieté. « Puis, il s'arrête — il a du temps devant lui — sur l'éternel point d'interrogation de l'avenir. Qui sait? Peut-être, avant un an, lui sera en Afrique, « massacré par les Bédouins », — une menace de s'engager pour la légion étrangère — et Elle — autre épouvantail — mariée à un homme qu'elle haïra » et qui la rendra malheurt'us^e toute sa vie »,

On ne pouvait plus naïvement déployer l'épouvantail et tendre la perche de salut.

Mais où est, dans tout ceci, la querelle? Attendons au prochain numéro; on la trouve six semaines après; quand il reprend le roman avec des divagations sur l'amour et des calculs, par doit et avoir, sur le choix d'un mari, le septicisme l'a ressaisi. Et pourquoi?

Ah ! voilà le grand mot lâché ! Lucie s'est moquée de René . . . Lucie avait fort bien compris l'aveu de René, tout obscur et tout embrouillé qu'il était. Elle en avait fait la confidence à ses amies, puis à sa femme de chambre, puis. . . à trop de monde enfin... C'est si drôle un amoureux qui soupire ! . . .

Mais Lucie ne sait pas encore à qui elle a affaire. Écoutez :

C'est impardonnable, méchant ! c'est le fait d'une coquette ! Le pauvre garçon, va! Vous avez beau rire... Le fait est que René ne rit pas du tout... et qu'il se fâcha tout rouge contre Lucie. Il se fâcha si fort, qu'il résolut d'en finir pour tout de bon avec son amour.

Et le paragraphe qui suit s'ouvre et se ferme par une menace « d'enfant gâté et volontaire » comme il s'appellera souvent :

Si je voulais que Lucie m'aimât, elle m'aimerait ; mais.. . je ne veux pas.

La nouvelle se termine par une scène où René jette au tas des souvenirs défunts la rose qu'il a reçue de Lucie au bal : C'est ce que René appelait enterrer son amour.

On devine ce que doit sentir une jeune fille de 19 ans à se voir ainsi imprimée vive, devenue une héroïne de roman, portraitée en prose, chantée en vers, dans ce mystère de la presse, impénétrable pour tous, excepté pour elle et pour lui, où tout ce qu'elle n'aurait pas osé croire de ce beau poète était interprété par lui-même en passion véritable, avec des éloges qui plaisent toujours et des tons d'autorité qui déplaisent rarement à cet âge.

Le reste est dans les lettres, dont cette nouvelle est comme la préface, et la transition est toute naturelle de la querelle imprimée à la première lettre qui va paraître ici : « Vous m'aimez enfin! »

Ces lettres, qui sont près de cinq cents, sont difficiles à classer, faute de dates, et l'ordre en sera toujours assez arbitraire. Seuls, quelques indice.s : les faits dont il parle, le genre de papier, la couleur de l'encre, etc., ont pu servir comme de vagues jalons.

Le choix à faire pour en publier quelques-unes exigeait plus de soins. Car tout donner prendrait trop de place, n'aurait pas d'intérêt. Sans négliger ce qui montre l'amant dans l'artiste et la femme dans l'amante, j'ai cru pouvoir ne pas répéter, dans tous ses modes, la conjugaison du verbe aimer, pour réserver la place à ce qui a trait au développement de ses idées^ à sa méthode de travail, au progrès de son art.

Ce que j'ai retranché aurait pu être publié, car, dans cette longue correspondance, au milieu de circonstances si diverses, je n'ai pas vu un mot lui échapper qui ne fût lisible à tous les points de vue.

La dernière partie de la Silhouette d'atnoureux parut à la fin de 185 1. Le 5 février 1853, il écrivait à la jeune fille : » Oui, Êlisa, tu auras toute ma confiance... Maintenant je te dirai tout. Tu seras pour moi un ami, le seul auquel je dirai tout. •

Les confidences à cet ami, d'une intimité si douce, importent surtout. Ce qui a levé tous les scrupules, bien naturels, pour la publication de ces lettres, c'est précisément qu'elles contiennent, mêlées à un sincère amour^ des peintures de caractère et des causeries d'écrivain. Sauf quelques pages, les espèces de mémoires qu'il avait commencés en 185 1 ont été abandonnés pour ce journal à deux. Lui seraient-ils préférables.' Rien ne le fait présumer. Mais, puisqu'ils n'existent pas, pouvaient-ils être mieux remplacés que par ces feuilles quasi quotidiennes, qui sont comme autant de fragments de sa vie, à l'époque la plus intéressante peut-être, celle où se forme son talent et où paraît son premier livre.

Seconde lettre.

-t Vous m'aimez. Enfin! Mon boniieur est si grand, qu'il -^ ressemble à de la tristesse. Quand on m'a dit oui de votre part, j'ai été comme sufToqué de joie. Vous m'aimez ! Tenez : je n'ose pas y croire. Je sens que je n'ai rien fait pour le mériter. Ne vous moquez pas de moi si ma lettre est un peu folle; je ne sais où j'en suis, tellement tout ce qui m'est arrivé me paraît invraisemblable. Oh! j'ai toujours cet oui dans mon souvenir. Jamais je n'ai dû faire autant d'efforts pour paraître calme... Que j'aurais volontiers envoyé au diable tout ce monde qui nous entourait, pour rester seul avec vous. Seul avec vous ! Je t'aurais dit alors ce que je te dis maintenant sur ce froid papier : Élisa, les autres femmes ne me paraissent belles que si elles te ressemblent; il n'y en a pas une d'elles qui soit digne de lacer tes bottines. C'est un étrange amour que celui que j'ai pour toi, un bizarre mélange de respect et de passion, du feu dans le cœur et du feu dans la tête, des pensées sans ordre et sans suite, mais se rapportant toujours à toi, une timidité excessive, une timidité d'enfant, et, par moments, de ces pensées audacieuses qui me font songer à ces étreintes passionnées, étreintes muettes où on ne parle pas^ ivresse qui n'a pas de nom et que nul ne peut rendre. Hélas! ce ne sont que des

• De Coster ponctue peu ses lettres. Je lui conserve autant que possible ce laisser*aller de la plume, qui ne nuit pas à la clarté.

rêves. Élisa, pardonne-moi de te parler ainsi, mais je ne puis mesurer mes phrases ni déguiser mes pensées.

Il me semble que j'ai rajeuni de lo ans, tellement toutes mes sensations sont neuves et dégagées de tout souvenir^ de toute expérience. Je perds un à un et chaque jour tous les souvenirs de ma vie passée qui ne se rapportent pas à toi, au point de ne pouvoir me rappeler aucun d'eux avec précision. Moi qui, avant de te connaître, croyais avoir aimé, je ne savais seulement pas ce que c'était. Quel charme as-tu donc en toi, pour m'avoir fait croire à tout, même à l'amour, moi qui doutais de tout. D'où vient qu'au lieu d'être calme en t'écrivant, je tremble sans cesse de crainte de t'offenser. Ne te blesse pas, ne t'ofTense pas et si mes paroles te paraissent folles et peu convenables, songe que si je te parle ainsi c'est par excès d'amour et non point par manque de respect. Ne m'en veux pas de ce que je t'aime comme on n'aime pas d'habitude. Si je pouvais seulement te le dire au lieu de te l'écrire, si le monde, si les convenances, les absurdes convenances, n'étaient pas là entre nous deux, je te parlerais peut-être de façon à te convaincre. Qui sait.-* Tu doutes peut-être encore de moi, tu m'aimes dis-tu, mais tu n'as pas assez de confiance en moi pour me l'écrire Faut-il que je te jure que si tu m'écris nul autre que moi ne verra ta lettre, car si un autre la lisait, il me semblerait qu'elle ne m'appartiendrait plus. Mais je n'ai pas besoin de te dire cela, tu le comprends bien, n'est-ce pas. Réponds-moi, je t'en prie, réponds-moi toi-même. Je t'aime tant, qu'il me semble que tu peux bien me donner cette marque de confiance.

^If^

Samedi.

Q Que je te répète encore une fois ce que je t'ai dit hier : ^ avant de te connaître, je ne connaissais pas l'amour. Le sacrifice, le dévouement, la constance étaient choses mortes pour moi. A lire ce que j'ai fait alors et ce que je te ferai bientôt

lire tu verras la d-flerence qu'il y a entre mon esprit d'alors et celui d'aujourd'hui. Aujourd'hui, je sens que je vis profondément. Ma pensée est plus vaste, il y a peu de chose que je ne comprenne du premier coup d'œil, dans les choses de sentiment, mon jugement est droit et sûr, infaillible même. Pourquoi, parce que j'aime

X. t'a fait bien mal, mais elle me juge et toi aussi, un peu d'après elle, d'après tous ces pantins, ces marionnettes en habit noir pour qui l'amour est un passe-temps et non la chose essentielle de leur vie.

Quand tu me connaîtras mieux, toutes ces choses qu'on te dira ne t'afTecteront plus. Adieu, je t'aime et c'est pour toujours, pour toujours entends-tu, et je te défends d'en douter.

3 Moi aussi, je t'aime, moi aussi je n'ai jamais été si heureux. Je le disais tantôt à Caroline (sa sœur) : Il me semble à chaque minute qu'il me tombe sur le cœur une goutte d'un vin comme il n'en existe pas et qui me rend heureux à pousser de gros soupirs. Mon bonheur m'étoufTe. Sais-tu bien que nous commençons seulement à vivre. Je suis fatigué, je suis éreinté, je n'ai pas dormi, je suis enrhumé, et je suis heureux, heureux. J'ai une langueur délicieuse, il me semble que je marche dans de l'ouate. Rien ne me heurte, rien ne me blesse, je jouerais aujourd'hui, je gagnerais des millions et si j'avais un examen à passer, je le passerais certainement. Qu'est-ce que cela veut-dire.-' Est-ce moi, suis-je moi, je ne me reconnais pas. Est-ce que je vais devenir gai et heureux, estce que je vais changer. Oui, oui, cent fois oui. J'ai secoué une influence maudite et je redeviens moi pour t'aimer comme tu mérites d'être aimée et pour te rendre heureuse comme tu dois l 'être et comme tu le seras. Pourquoi n'es-tu pas venue toi-

même. Je suis heureux et pourtant bien des choses me manquent. Adieu, ce qui me manque, c'est toi. Je te voudrais toujours dans mes bras, toujours. Adieu, Élisa.

Il y a toutes sortes d'idées nouvelles qui s'éveillent en toi, tu penses maintenant à des choses auxquelles tu n'avais jamais songé. Pendant quelque temps tu seras triste et heureuse d'être triste et puis ton caractère reprendra le dessus c'est-à-dire que, grâce à Dieu, tu retrouveras encore tes heures de gaieté folle.

Ah ! tu m'aimes, je sens cela aux moindres mots de ta lettre, toute écrite avec le cœur, toute bonne, toute confiante. Ah! tu as raison d'être bonne et confiante avec moi. J'ai tant besoin d'amour, c'est-à-dire que j'aie quelqu'un à moi, comme tu es à moi et comme je suis à toi, quelqu'un qui m'aime avec tous mes défauts, avec ma maussaderie, quelquefois avec ma folie. Je sens que je t'ai comme tu dois sentir que tu m'as.

Ne disséquons pas nos sentiments, laissons-les croître comme les fleurs que nous aimons. A propos de fleurs, tu vas les aimer à la folie maintenant. (Je ne les ai pas toujours aimées, moi, sais-tu ; c'est-à-dire pas toujours soignées, je ne les aime que depuis que je t'aime et je ne les soigne que depuis le commencement du printemps.) Tu vas aimer le soleil, la nature qu'il faut comprendre et que les amoureux seuls apprennent à lire, car c'est un livre ouvert pour eux, fermé pour les autres. Je dis tu vas, mais tous ces sentiments étaient en toi ; seulement ils dormaient

Je ne sais comment m'exprimer pour te remercier, ce que je sais, c'est que depuis le bal, mon amour que je croyais cependant bien fort a redoublé d'énergie. Reconnaissance, tendresse, confiance, sympathie, tout ce qui fait l'amour éternel, je l'éprouve pour toi

Je ne sais pas encore bien me rendre compte de ce que j'éprouve, je suis comme sous l'influence d'un rêve, tantôt je te vois au bal, admirablement belle, tantôt et plus souvent je te vois, à ta fenêtre, en robe de chambre et un livre à la main ou bien en robe de soie. Tu y seras quelquefois, n'est-ce pas, et tu ne me défendras pas de passer pour te voir. Je ne veux pas te compromettre, tu le sais, mais je ne saurais pas maintenant vivre sans te voir. Tu m'aimes, Èlisa, tu ne peux donc pas vouloir que je sois malheureux, et je le serai, autant qu'il est possible de l'être, si tu n'as pas un peu de pitié de moi. Je n'exige rien, je demande, je ne veux avoir d'autre volonté que la tienne. Aie confiance en moi. Je suis homme d'honneur, et quand même je ne le serais pas, il y aurait quelque chose qui m'empêcherait toujours de trahir notre secret, c'est que du moment où je commettrais la plus légère indiscrétion, ce ne serait plus notre secret, notre amour, un sentiment à nous deux seuls, mais quelque chose qu'un autre aurait le droit de commenter sottement. Tu comprends que cela ne peut pas être.

Je vais maintenant te faire une demande qui te paraîtra un peu étrange, n'aie pas peur, ce n'est pas compromettant; veux- tu m'envoyer un petit sachet imprégné du parfum dont tu te sers d'habitude. C'est un mo\ en d'être presque près de toi, une lettre parle au cœur, les parfums parlent aux sens. Rien ne ravive plus le souvenir qu'un parfum, mais qu'ai-je besoin de te dire toutes ces choses, tu le sais aussi bien que moi.

Je t'en prie, écris moi vite, tu peux même, en déguisant ton écriture, écrire chez moi, on n'ouvre jamais mes lettres. Dismoi si, en passant par chez toi, je pourrai encore le voir à la fenêtre. Oui, n'est-ce pas.

Voilà plusieurs nuits que je rêve que je te serre étroitement sur ma poitrine, que tu jettes les bras autour de mon cou et que je meurs de joie. Ce serait une belle mort. Écris-moi vite.

r* Comme je voudrais te sentir près de moi, combien je te ^ donnerais de baisers. Comme tu verrais bien que je t'aime C'est drôle, mais je sens, je vois ton amour comme tu sens et comme tu vois le mien. Je sais que j'ai à moi un autre cœur qui est pour ainsi dire le mien et qui m'aime plus que je ne m'aime moi-même. Ne sens-tu pas cçla aussi toi. Tu sais qu'il n'y a pas une de tes peines qui ne me fasse souffrir, tu sais que je suis à toi, que tu m'as pour toujours. Toujours est un mot qui paraît bien long à beaucoup de gens; eh bien, pour moi, c'est un mot qui ne m'effraye pas plus à prononcer que si je te disais : Je t'aimerai encore demain.

Nous ne sommes complets que l'un par l'autre, moi sans toi, je ne suis rien, il me semble que je ne vivrais pas si je ne t'avais pas. Je me suis habitué à avoir deux cœurs, le tien et le mien ; il me semble que ton sang est mon sang et que tu ne peux pas penser autrement que je ne pense, que ce que je hais tu dois le haïr et ce que j'aime, l'aimer. Quand tu me donnes quelque chose, il me semble que tu l'as pris dans un tas de choses qui sont non pas à moi mais à nous. Ton chapelet m'appartenait, ta ceinture était à moi, ta coiffure du bal du Cercle m'appartient, comme moi, tout ce que j'ai, tout ce que je pense t'appartient. Tu me dirais : Je n'aime pas cela, il faut briser cela, brûler ceci, je dirais : Elle a raison. Et je le ferais comme si moi j'en avais eu la pensée avant toi. Je ne m'explique pas bien cela, nous sommes bien distincts l'un de l'autre et je ne sais pas m'imaginer que nous ne fassions pas un.

Je voudrais te voir maintenant dans ma chambre ; elle est très en désordre, tu aimerais ce désordre comme si tu l'avais

fait toi-même. J'ai beau regarder autour de moi, il n'y a pas un point de ma tapisserie, pas une figure ou une arabesque de mes statuettes ou de mes gravures où ma pensée n'ait gravé ton nom, quelque chose que tu m'as dit, écrit ou fait. Dans ma chambre, tu es partout autour de moi comme l'air que je respire; aussi, je ne me sens réellement vivre que chez moi. Il me semble que ta place n'est pas chez toi, mais ici, tu sais cela, d'ailleurs^ pourquoi te le dirais-je.' Adieu, mon ange, je te dirai toujours : Je t'aime, parce que je le penserai toujours.

ly Me voici réintégré dans mon encrier. Ce n'est pas mal * heureux. — Pardonne-moi, mais je suis aussi fou que je l'étais hier en te quittant; la tête me tourne comme hier, comme hier enfin je suis ivre. — Moi, j'ai dormi cette nuit, mais d'heure en heure ou plus souvent je m'éveillais, je brûlais. Ah ! que n'étais-tu près de moi. Aujourd'hui, je me suis surpris m'appuyant la tête contre le mur de ma chambre et... mais non, ce sont des folies..., il me semblait que tu étais près de moi. Je suis fou, fou à lier. Il y a des gens qui disent qu'il fait froid..., ils rêvent

Je suis allé vers midi à la campagne avec Fadette (sa levrette), il y avait du soleil. Eh bien! franchement, je n'aime pas la neige. Il y a certainement de beaux effets, mais les paysages n'ont pas assez de variété de couleurs, il n'y en a que deux, le noir et le blanc^ qui ne sont justement pas des couleurs. Cela a de la poésie, mais c'est une poésie froide, une poésie qui semble étudiée. Le ciel n'est pas beau, le bleu est trop pâle ; on a comparé la terre couverte de neige à un mort couvert d'un linceul, ce n'est pas cela; c'est plutôt un homme qui a froid et qui a l'air triste mais non piteux. C'est un effet étrange, il y a encore de la majesté dans les horizons, du

grand, de l'immense, on n'ôtera jamais cela à la nature ; mais malgré tout le paysage a l'air artificiel, il n'y a pas de surprises, tous les efïets sont prévus par celui qui regarde... Je voudrais bien voir les glaciers suisses, qu'on dit, au lever du soleil, ressembler à d'immenses montagnes de nacre. Cela doit être beau et fantastique. Mais le paysage belge ne souffre pas la neige, il est trop plat.

8 Je te l'ai dit : Jamais je n'ai eu une journée comme aujourd'hui. S'il y a un ciel, c'est là le bonheur que Dieu doit nous y donner. Ah! un rayon de soleil, ou plutôt un ciel tout imprégné de rayons, un brin d'herbe où brillait un diamant, un air tiède, et toi dans mes bras. Oh! je voudrais toujours vivre ainsi, mais ce bonheur tuerait à la longue. J'ai vécu double aujourd'hui, j'ai fait des économies de bonheur ; je puis souffrir encore horriblement tout un jour, mais si je songe à cette belle journée, ma douleur sera bien calme. Si je te disais tout ce que je te dois, tu ne me croirais pas, tu dirais que ce sont des compliments que je veux te faire, des sornettes que je veux te raconter, et tu te tromperais du tout au tout. J'ai senti ce soir que tu étais bien fatiguée et je t'ai endormie comme on endort les enfants et les anges, avec de la musique. Sais tu bien que cet Obéroti que nous aimons tant tous les deux est pour ainsi dire l'œuvre d'un mort et que Weber est mort de la douleur que lui causait l'insuccès de la plus belle œuvre du monde. Ah! si les âmes des morts reviennent sur la terre, la sienne viendra m'écouter quand je me servirai de ses chants pour te dire combien je t'aime.

9 Je te verrai demain, n'est-ce pas. Voyons, fais tout ce que tu peux, envoie promener '" d'une façon ou de l'autre.

... Je te verrai demain, n'est-ce pas. J'ai fait beaucoup de grec aujourd'hui, beaucoup, mais beaucoup, trop; si je faisais toujours cela, je deviendrais réellement, et en peu de temps, un helléniste très distingué; mais il faut absolument que je te voie demain. J'ai énormément de choses à te dire

Il faisait très beau ce matin, mais demain soir, il fera bien beau si je te vois.

Ah si je ne craignais pas d'être rencontré me promenant avec toi, comme je te demanderais, un beau matin^ de te trouver avec Virginie (sa femme de chambre) au bout de notre chaussée. Je choisirais pour cela un beau soleil, un jour bien ouvrier où on risque moins d'être rencontré et nous serions bien heureux. Cela viendra peut-être un jour, il y a si longtemps que je le désire. — Pourvu que l'envie ne nous en prenne pas à tous les deux en même temps. Je voudrais tant te voir au grand jour, blanche et rose, très peu rose comme l'autre fois et te couvrir de baisers... Ah je t'aime...

-(^ Oui, je suis heureux, si heureux que je crains un mal- -^^ heur. Je disais tantôt à Caroline : Èlisa est un petit trésor. — Elle serait bien contente si elle entendait ça, me dit ma sœur. — Je te le répète, je puis le faire, n'est-ce pas.-* Notre amour est si pur, si frais, si jeune, si élevé, que je ne pense pas qu'il y ait dans le monde entier deux êtres s'aimant comme nous nous aimons. Cela est impossible. Je suis inondé de bonheur, j'ai prié hier au soir dans mon lit, prié sincèrement, avec foi. Tu feras de moi un homme complet, je sens cela, un homme qui n'aura ni petites colères, ni bouderies, ni impatiences, mais qui sera tout cœur et tout intelligence. Je ne serai digne de toi qu'en devenant cela. — Plus tu te montres

à moi, plus je te comprends, plus j'apprends à connaître les mystères de ce cœur si bon, si entièrement bon. Je t'ai demandé ce matin dans ma lettre si je ne pourrais pas te voir, je te demande maintenant de me répondre que c'est impossible. Tu ne dois plus sortir le matin avec moi. Il ne faut pas qu'on te voie. Je ne veux pas que le monde souille de cancans notre bel amour. Mon petit ange, ma chère Êlisa, ma bienaimée, je t'aime comme je ne me croyais pas capable d'aimer, je t'aime comme j'aimerais un ange, un vrai ange du bon Dieu. Pourvu que ton père ne te refuse pas à moi; mais tu le prieras tant qu'il m'aimera aussi et qu'il voudra bien que je devienne son fils. Tu ne saurais croire combien j'aime ton père; que n'ai-je dès à présent le droit de lui dire que je

l'aime

Demande à ta bonne vierge s'il est vrai que je t'aime de tout mon cœur, tu verras dans ce sourire angélique qui regarde le ciel tous les bons mouvements que j'ai eus dans ma vie; je n'ai pas eu une pensée pure, une pensée bonne, sainte ou élevée, que je n'aie regardé ce beau visage. Cette vierge est ma patronne et la tienne; quand je me suis senti mauvais et que je l'ai regardée, j'ai rougi. On m'aurait donné mille francs de cette image^ je ne l'aurais pas donnée, et puis elle me vient de mon pauvre père qui prie sans doute au ciel pour nous deux. Mon père, toi que j'ai si peu connu, que j'ai eu si peu le temps d'aimer, bénis tes deux enfants, prie Dieu pour que ton fils rende toujours heureuse ton Êlisa, car elle est la tienne aussi.

Trempé jusqu'aux os et pas trop malheureux. Il fait toujours beau quand on est heureux. Voilà une bonne

petite soirée qui m'a fait un bien immense

Je voudrais jouer avec toi, sauter avec toi, rire avec toi et finir bien doucement la soirée dans tes bras sans m'en aper-

cevoir. Quand nous serons mariés nous aurons de ces belles soirées. Quelque maussade que je sois, j'aurais grand'peine à ne pas me démaussader près de toi. Tu connais mon aflreux caractère, toi seule tu peux me faire changer d'humeur et dissiper en une demi-heure une mélancolie qui sans toi aurait duré huit jours. — Et il pleut, et il pleuvra et nous pourrons nous voir et nous ne rencontrerons personne et nous serons heureux, plus heureux qu'aujourd'hui. Folle, je t'aime. Comme c'est drôle, ces deux mots, écrits l'un à côté de l'autre... Est-ce que j'aurai une bonne, mais une très bonne lettre? Il me semble que je vais travailler comme un nègre. Adieu, je t'aime.

-t Q Quelle bonne soirée, mon Dieu ! quelle bonne soirée. -^^ Je suis heureux..., oui, complètement heureux..., parce que je t'aime, parce que je me sens aimé par toi. Bonne soirée, bonne soirée, il me semble que je suis ivre d'un vin céleste... Comme je t'aime et comme il était beau ce ciel d'orage, ces éclairs, cette nuit voilée; comme il était bon cet air tiède, comme elle sentait bon cette poussière rafraîchie par l'approche de la pluie. Mais ce n'est pas tout cela, ce ne sont pas même les baisers que je t'ai donnés qui me rendent si heureux, c'est que je sens si bien que je t'aime et que je te rendrai heureuse. Nous serons toujours jeunes pour nous aimer. Comme il fait bon vivre quand tu m'aimes!...

-< Q Tu es bien triste et tu ne te plains pas. Il me semble te ^^ voir pâle et disant : Je n'ai rien. Oh je suis bien cruel encore quand je suis triste. J'y ai pensé aujourd'hui, toujours.

sans cesser un instant : que ferais-je si je ne t'aimais pas? Que ferais-je si je ne t'avais pas? Moi aussi je n'aime plus au monde que ma mère et toi, si ma mère me manque un jour, je ne serai pas seul. Tu es liée à ma vie, fatalement, pour toujours. Oui, nous serons heureux, quelques nuages de temps en temps, mais qu'est-ce que cela. Crois-tu que je ne t*aime pas?... Rappelle-toi que notre amour a commencé par une querelle de loin, une querelle imprimée, jetée en pâture à un imbécile de public. Et puis, chez B... et puis toujours et puis. Quand je t'ai fait de la peine, je souffre, je suis malheureux et je t'aime cent fois plus. Je sens que je mourrais pour toi, je sens que tu le ferais pour moi ; mais je sens aussi que l'un de nous ne survivra pas à l'autre

Je voudrais être toujours comme j'étais ce soir; c'est de ^Hl bonne gaîté cela et qui ne peut te faire de peine. Ce ™" soir, je ne sais ce qu'il y avait dans l'air, mais je me sentais mollement bercé, il y avait du printemps dans l'air, et puis ':.mÊ par-dessus tout, tu étais là, toi que j'ai tant fait souffrir et que fli j'étais si heureux de rendre heureuse. Ah! tes bras, tes bras! 9Ê je voudrais bien baiser tes bras! toujours, toujours. Maria (une amie) n'a rien vu n'est-ce pas, elle ne t'a pas demandé pourquoi tu rentrais si lard

Caroline dit que nous sommes bien heureux ainsi, elle qui ne sait pas que je te vois, que je te parle, mais il me faudrait à moi un bonheur plus loyal, que je puisse avouer. T'aimant pour la vie, je veux pouvoir le dire à tout le monde. , . .

-* r J'ai vu ton frère ce soir. Chaque fois que je le vois, *-^ je songe à ce qu'il souffrirait s'il savait que moi qu'il regarde maintenant comme un ami, un ami vrai et sincère^ je ne crains pas de compromettre sa sœur. Je souffre et je suis triste, nous devrions ne plus nous voir ou lui parler, il n'y a pas de milieu. Aie du courage pour moi. Veux-tu lui parler ou veux-tu que je lui parle? Je suis sûr de l'éternité de mon amour, je puis lui parler. Ce serment que tu as fait est un serment nul, c'est comme si tu avais juré de me laisser seul toute ma vie. Comprends-tu cela? Je t'aime et je serais honteux à mes propres yeux si je te voyais demain. Il y a quelque chose qui me dit : Ceci est bien et cela est mal. Dois-je faire ce qui est

mal?

Il me semble que j'aurai du courage. Ayons-en. Demande conseil à Caroline. Réfléchis, pense sérieusement. Ce n'est pas un jeu. Tout le monde ne sait pas de quelle façon je t'aime. Personne ne le sait que moi. Pourquoi faut-il qu'il me témoigne maintenant de l'amitié, j'aimerais mieux sa haine. Je souffrirai de ne plus te voir, mais il faut parler, nous ne pouvons plus attendre. Si on te refuse à moi, alors je n'ai plus de ménagements à garder. Nous nous aimons, nous sommes l'un à l'autre. Je suis comme fou, c'est une position horrible que celle dans laquelle je me trouve. Je t'aime, je t'aime, j'aurais besoin pour mon bonheur que tu fusses près de moi tous les jours. Aie un peu de courage, un peu de force pour moi, je n'en ai pas. Je ferai mal, s'il le faut; je serai lâche, car c'est une lâcheté de ne pas parler. Que faire? Oh! je t'aime, je t'aime, écris-moi pour 7 heures. Que ferons-nous? Je t'embrasse.

■i a Maria est venue aujourd'hui à la maison. Je lui ai dit J-^ comme quoi, chaque fois que je vais au boulevard, je suis d'une tristesse furieuse. Nous avons après cela parlé de Jacques de G. Sand. J'en ai donné ainsi l'explication : Un

mari est bon, fort, généreux et beau, il a pour sa femme ce multiple amour qui est si difiicile à rencontrer, amour du cœur, des sens et de l'esprit, c'est l'idéal du mari. Eh bien! la femme aimée ainsi s'éprend du premier imbécile venu, un M. Octave qui vient jouer de la clarinette sous ses fenêtres. Je me trompe, c'est du hautbois. Je terminai cette aimable appréciation en disant que Jacques était le plus épouvantable et le plus terrible plaidoyer contre le mariage que je connaisse. D'ailleurs, ajoutai-je, le mariage est une horrible institution. Je doute que Maria te rapporte cette conversation, j'ai préféré te la raconter moi-même, te l'expliquer. Mon exclamation sur le mariage est une boutade ou plutôt une conséquence du roman de Jacques ; pas autre chose. Il s'y trouvait peut-être aussi quelque chose de la fureur que j'avais rapportée du boulevard et de la haine que j'avais contre tous ces pantins qui faisaient parader leur bêtise au soleil.

n Merci de ta bonne lettre, mon Elisa ; je suis bien heureux, va, que mon petit bouquet t'ait rendue heureuse. Ah! si je pouvais toujours te faire dire : Je n'oublierai jamais la soirée d'hier; si je pouvais tous les jours te faire verser quelques larmes de bonheur. Tu ne sais pas combien je t'aime, tu ne sais pas que je ne travaille qu'en vue d'être grand à tes yeux. Je me moque des autres. Toi seule, toi toujours^ mon seul amour, ma seule amitié, mon seul bonheur.

Tu es mieux aujourd'hui ; Virginie vient de me le dire, tu as ri, tu as bien dormi, maintenant tu vas te guérir vite, vite, vite, et quand tu pourras encore sortir, tu te mettras au cou une bonne écharpe, bien épaisse, bien chaude qui t'empêche d'avoir de ces méchants rhumes qui nous séparent pour si longtemps.

Veux-tu t'imaginer un moment que je suis près de toi,

assis près de ton lit, que tu ne me tournes pas le dos comme à ta sœur, mais que tu me regardes bien tendrement, avec tes beaux yeux, un peu adoucis par la maladie, que tu laisses pendre ta chère petite main hors du lit et que je la tiens dans la mienne. Moi, je te regarde, je ne te parle pas^ je t'aime, j'étouffe d'amour. Puis, je me lève, je penche ma tête vers la tienne que tu as tirée des couvertures et je t'embrasse... Un bon baiser, un long baiser, bien doux, bien chaste, bien plein d'amour. Il me semble alors voir dans tes yeux passer et repasser ce fluide nacré qui leur donne tant d'éclat et je t'admire et je t'aime et je t'embrasse encore. Puis nous causons de toi, de moi tour à tour, je te conte tous mes sujets, je te raconte toutes mes espérances et tu es heureuse. Puis je me lève encore et je t'embrasse encore et nous nous taisons encore pendant bien longtemps.

Tu ne saurais croire, Élisa, de quelle chaste et pure atmosphère de poésie je t'entoure; tu ne saurais croire combien l'amour que j'ai pour toi touche profondément toutes les fibres de mon cœur, combien il s'est complètement et pour toujours emparé de ma pensée. J'aimerais mieux mourir que de cesser de t'aimer...

Donne bien des baisers à mon petit bouquet et sois bien sûre qu'il te les rendra...

-i Q Es-tu contente, toi.? Moi pas. Pauvre Amour, qui, sous J-O prétexte qu'il a les pieds mouillés, bat de l'aile. Tu étais drôle aujourd'hui, moi aussi ; nous avons beaucoup ri, ce soir, beaucoup.

Raphaël, l'ange de l'école, comme l'appellent les Italiens, le peintre des Madones, des enfants et des femmes, qui aima la Fornarina toute sa vie, Raphaël a peint aussi l'Amour. Ce n'est plus l'enfant bouffi et classique, c'est un jeune homme doux, pensif, recueilli. Ce jeune homme n'est pas aveugle et

cependant on voit qu'il n'y a dans ses yeux qu'une seule pensée, il est absorbé complètement. Il n'y a pas de sourire sur ses lèvres et cependant on y devine un angélique bonheur.

Pense à moi et prie le bon Dieu, si c'est lui qui fait fondre la neige, de le faire au plus vile. J'aurai demain une bonne lettre, n'est-ce pas.

-i Q M'en voudras-tu de ce que je te parle encore une fois -*-*^ de tristesse et de gaîté? Je voudrais bien te parler une fois si clairement que tu ne puisses pas ne pas comprendre.

Nous avons deux natures entièrement différentes, toi tu as plus de cœur, plus de franchise, plus de gaîté; moi je suis plus personnel, plus égoïste peut-être, j'ai plus d'imagination et je suis souvent triste, parce qu'il est dans ma nature de m'afTaisser quelquefois sans que rien en apparence puisse paraître avoir occasionné cet affaissement. Tu sais combien je hais de me poser en jeune homme sentimental et mélancolique, cependant je suis l'un et l'autre. Dans ces moments-là, c'est ici que je demande toute ton attention à toi qui m'aimes comme personne ne sait aimer, dans ces moments-là, j'ai besoin qu'on me parle avec une voix douce, qui caresse, qui change le cours de mes idées et me fasse sentir que je suis aimé. Alors, il s'opère en moi un singulier changement; petit à petit, je me sens autre, je deviens meilleur, plus aimant, et peu à peu aussi, une gaîté douce m'arrive, je respire mieux, puis je deviens bruyant, animé et même tapageur. Je suis à ton égard (quant aux autres, je m'en inquiète en général trop peu pour qu'ils puissent m'impressionner), je suis à ton égard dans l'état perpétuel' de ces plantes qu'on nomme sensitives, quand tu commences par me parler légèrement, vivement même, il y a quelque chose que tu froisses en moi; si au contraire, tu es douce, extrêmement douce, caressante beaucoup,

il me semble que le ciel s'ouvre peu à peu devant moi, je ne songe plus au monde, je ne songe plus qu'à une chose, c'est que je t'aime et que je suis aimé par toi.

Je voudrais m'expliquer mieux, je ne saurais pas. Écoute cependant : il y a énormément de force en moi, mais cette force a besoin pour se développer de certaines influences; ton amour, par exemple, quand tu le veux, double ce que j'ai de vie, une bonne parole comme je les aime, me relève à mes propres yeux, alors je me livre, je me donne tout entier. Léon (Jouret) trouvait autrefois de ces paroles, Thyes en a trouvé quelques-unes, toi tu en as trouvé beaucoup, tu as eu de ces mouvements que je n'ai vus chez personne et qui sont, à eux seuls, cause de ce que je t'aime tant. Une chose qui m'a toujours révolté, c'est d'entendre plaisanter sur les choses du cœur. Tu dois comprendre combien un être doué de cette nature doit souffrir du contact de la plupart de ceux qui 'approchent.

Tu pourras m'appeler orgueilleux, mais il faut que j'ajoute quelque chose : As-tu remarqué dans les beaux livres, cette fine mélancolie, cette tristesse recherchée qui touche les fibres les plus secrètes du cœur, eh bien, j'ai en moi l'idéal de cette mélancolie, je suis souvent dans cet état et tout ce qui ne porte pas ce cachet, que ce soit en musique, en littérature ou en peinture, est réputé par moi indigne d'être réputé, lu ou regardé. Tout l'art est là et tout artiste qui est grand ou qui peut le devenir doit posséder cela en lui. Mais entre sentir et reproduire, il y a un abîme. Je sens cela, je ne le reproduirai jamais

Ne te tourmente pas de ce que j'ai fait la moue quand '^^ tu as parlé de toilette. J'aime beaucoup de te voir belle, tu le sais, mais je t'aime tant que je voudrais que tu ne le fusses que pour moi, dût mon goût être absolument contraire au

goût de tous. Voilà une bien bonne soirée, et cependant, je suis un peu triste, j'ai le cœur qui bat, je suis comme étouffé, je ne sais pas trop dire ce que j'ai, je crains de t'avoir fait de la peine. Je soupire après le moment où nous pourrons commencer notre petite dot à tous les deux. En revenant, je me disais : Si je pouvais lui remettre, cet hiver, un beau billet de 500 frs., je n'osais pas aller même en espérance jusqu'à 1,000. Ce serait toi qui garderais notre caisse, moi je ne suis pas assez économe. Cet hiver, je tenterai tout, quelque chose me dit que je réussirai ; dans tous les cas, si l'argent n'arrive pas, ce sera le moins, j'aurai préparé notre avenir, là est l'essentiel, la réputation, la gloire peut-être. Oh! je t'aime...

Jbt

Cela me paraît tout drôle de t'écrire en même temps deux lettres que je pourrais remettre à la fois à Virginie.

Pourquoi me dis-tu que mon histoire dépeint si peu mon caractère. Je ne suis pas obligé de me mettre moi-même en scène et je puis choisir dans les quelques types que j'ai dans la tête celui qui sera le mieux approprié à mon idée. Nous en causerons demain. Quel bonheur de pouvoir te dire nous en causerons, c'est-à-dire tu seras à mon bras, bien près de moi et nous causerons ou bien nous ne causerons pas, nous serons l'un près de l'autre, c'est assez ; le cœur me bat bien fort en y songeant. Près de toi, il me semble qu'il y a un mois que je ne t'ai pas vue.

QQ Je ne sais ce que j'ai ce soir. Je suis dans un état extrê- ^^ mement singulier; je rirais au nez des choses les plus saintes, je ne crois à rien. C'est drôle, drôle et pénible tu ne sais pas combien. Hier soir, je n'étais pas ainsi. Je suis allé entre lo heures et lo heures et demie me promener au boulevard Waterloo, tout doucement et tout seul. J'ai pensé à to' beaucoup, et un peu à Léon, mon meilleur ami. Je me demandais, car j'étais dans un de ces moments o\x le cœur a besoin de s'épancher et d'aimer, je me demandais à qui de vous deux, à l'ami ou à la femme aimée, je dirais tout, peines et bonheur, tout..., et ce tout est immense.

... Et à chacune des mille questions que je me suis posées, sans que j'eusse besoin de me répondre, il y avait toujours une figure caressante suspendue à mon bras, un fantôme qui me souriait doucement et qui me regardait avec amour et je lui disais tout et il pleurait avec moi et il riait avec moi et nous voyagions ensemble et nous allions loin, bien loin. Tu sais bien qui c'était, n'est-ce pas, ce fantôme qui avait un talma noir et une robe verte

V)é) J'ai été bien triste en recevant ta lettre. Je me faisais '^^ si bien une fête de te voir. Heureusement que tu as compris cela et que je t'ai vue. Tu étais jolie, mais jolie à mourir, blanche et fraîche. J'aurais été millionnaire, j'aurais donné mon million pour t'embrasser ne fût-ce qu'une fois. Cela m'a fait un bien inouï de te voir, toi un beau soleil et le bonheur. Ah comme je t'aime. C'est étrange, depuis quelque temps, certains objets qui m'impressionnaient d'une certaine manière il y a dix ans m'impressionnent de la même manière à présent. Et c'est à toi que je dois cela, à toi que je dois de vivre d'une nouvelle vie. Ah ma chère petite Élisa, mon petit bijou, je t'aime, mais je t'aime.

J'aime ton châle à la folie, il est ravissant, ravissant c'est le mot, seulement il est si joli que je voudrais être seul à le voir. Je le sais par cœur, en marchant derrière toi, je l'ai vu, étudié, analysé et aimé et il te va si bien et il est si beau et si modeste et tu es si jolie, si jolie, comme une rose blanche avec un peu, un peu de rose pour la teinter, ça est ravissant. Et dire que je ne t'embrasserai pas ce soir. Ah méchante, nous aurions été si heureux. Adieu, je t'aime, je voudrais trouver un autre mot, il me semble que celui-là ne dit pas assez.

Çï i Tu as bien vu que je ne suis plus triste, n'est-ce pas. Tu ^^ as bien vu que je ne te garde pas rancune, ce qui a passé entre nous deux n'est qu'un nuage. Le rayon de soleil est venu et maintenant il fait beau en moi. Pourquoi n'es-tu pas dans ma petite chambre, pourquoi est-ce que je ne puis pas me mettre à genoux devant toi et prendre tes chères petites mains et les couvrir de baisers. Pourquoi est-ce que je ne puis pas te donner tous mes jours, toutes mes soirées et toutes les nuits. Pourquoi est-ce que je ne puis pas mourir d'amour pour toi. Si j'étais riche, quelles belles choses je ferais; tu serais toujours près de moi et c'est dans ton cœur que je puiserais mes plus belles inspirations. Tu veux bien m'y laisser lire, n'est-ce pas.'* C'est pour cela que je te demande de te replier sur toi-même, de regarder tes sentiments éclore, tes pensées se produire, pour les prendre au passage et de me les donner. Les livres que je ferai doivent être pleins de choses à nous deux, de choses que nous aurons senties. Où le public ne verra rien, nous nous verrons, nous autres, et nous aurons des souvenirs que la gloire et la renommée viendront dorer. Non seulement je veux que ma pensée te comprenne, mais je veux qu'elle soit pleine de toi comme mon cœur. Ce petit drame que tu verras c'est toi ; à part certaines exigences de théâtre, tu es mon personnage principal et je fais parler Jeanne comme je pense que tu dois parler. Il faut que tu sois là toujours pour moi, il faut que tu sois ma mère, ma sœur et surtout mon amoureuse aimée, bénie et adorée. Tu ne vas pas te blesser du mot n'estce pas, je n'en ai pas d'autres. Et puis il y a autre chose, plus

important encore, car je t'aime avant tout, avant l'art, avant tout enfin. Je veux connaître mieux ce caractère que je ne comprends encore que par éclairs de poésie et d'amour immense, je veux le connaître mieux et entrant mieux dans ton esprit, te connaître encore davantage. Tu peux me servir à être grand, tu peux faire que je t'aime davantage. Tu ne me refuseras pas cela n'est-ce pas. Comme je t'aime !

...Je n'ai jamais aimé de femme qui s'appelât Jeanne, jamais.

Jeanne est un nom simple et doux qui me rappelle un des plus jolis romans de G. Sand. Je te conseille de le lire. Oh tu as été bien injuste, tu aurais dû voir avec quel amour ce passage avait été écrit, comme il était bien fait pour toi seule. Tu n'y as vu qu'une chose, c'est qu'il y avait une femme qui s'appelait Jeanne. Du reste, il n'en a pas été question. Cela est naturel et je n'ai pas le droit, jaloux comme je le suis, de trouver étrange un mouvement de jalousie quel qu'il soit. Je ne t'en veux pas, n'en parlons plus

Je voudrais mettre ton nom en tête de tout ce que je fais, j'aurais voulu au lieu du nom de Jeanne prendre le tien, je voudrais crier sur les toits que je t'aime. Le veux-tu.

QP Bien bonne^ bien bonne soirée et cependant pas si ^^ bonne que celle de samedi dernier. Il y avait samedi dans notre amour plus de poésie, plus de fraîcheur, plus de force; cette soirée est de celles dont on se souvient toujours,

celle-ci est de celles qui passent parce qu'elle est emportée, fougueuse, passionnée. Et cependant je suis heureux, c'est d'un bonheur différent de celui de samedi, mais nous sommes heureux.

Maintenant que je t'ai grondée (de ne pas avoir écrit) laissemoi te dire que je t'aime. Il faut que tu m'écrives une longue lettre demain... Dis-moi un peu : ne te surprends-tu pas quelquefois à te mettre la tète dans la main et le coude sur une table et à rêver ; mais rêver véritablement de sorte que les images sont vagues, que. tout ce qui passe est doux et moelleux comme les nuages qui passent lentement dans le ciel. Alors tout marche dans de l'ouate, tout est doux et ceux que nous faisons parler parlent à voix basse. Quand je pense à toi c'est souvent ainsi que j'y pense, et toi.? Tu me diras comment tu rêves ; il faut m'écrire ce que tu ne me parles pas, il faut me dire tout ce qui se passe dans ta petite tête. Sauraistu t'habituer à cela. Fais-le un peu pour moi; pense et quand tu penses prends ta pensée au vol et dis-lui : Je te prends pour mon petit Charles. Quels jolis petits oiseaux babillards et chantants, quels petits anges aux ailes de velours, quels papillons richement nuancés doivent être tes pensées. Comme cela doit être beau. Veux-tu les mettre en cage pour moi, je leur rendrai la liberté. Demain soir, tu m'en enverras quelquesunes. Ce sont des riens cela, mais tu sais que l'amour est fait de riens comme cela. Adieu, je t'aime.

^* t'ai

Tu feras ce que je te demande, je le sais; mais je ne pas demandé toutes tes pensées et j'avoue, méchante que tu es, que cela est impossible. Je ne te demande pas de m'écrire un volume tous les jours; seulement, je te demande de me dire tes rêves, tes projets (tu dois en faire), les pensées

qui te frappent, l'effet que te font certaines lectures et les caractères de certains personnages dans les romans que j'aime; je voudrais vivre de la même vie que toi, de la vie de ton esprit. Je veux qu'il n'y ait pas une chose en nous qui ne soit unie et ne se comprenne; je veux que comme nous nous donnons le bras, nos esprits qui sont des êtres aussi marchent toujours ensemble; je veux, et cela est possible avec toi, qu'il n'y ait pas un petit coin de ta tête que tu ne m'aies montré. Ne crains rien va, tu ne peux qu'y gagner et puis c'est là ce que j'appelle vivre ensemble. Il y a un imbécile d'auteur qui dit : Quand on se connaît, on cesse de s'aimer. Je dis moi : On ne s'aime que quand on se connaît ; on ne s'aime que quand l'esprit et le cœur ont vécu ensemble ; quand tout est marié en nous, le cœur et l'intelligence. Tu sais combien je t'aime, n'est-ce pas, tu sais combien tout ce qui est toi me remue, m'intéresse. Tous les soirs, je prie Dieu de me faire bon pour que je puisse te faire heureuse. Je te regarde comme ma femme et je serais heureux de souffrir pour toi ; je t'aime si profondément que mon amour est lié à ma vie; je sens cela, je ne remue pas un doigt de la main sans songer à toi. Comprends-tu qu'alors je te demande ce que je t'ai demandé.

Èlisa, il y a en moi un cœur qui bat vite et qui est jeune, un esprit qui n'est occupé que de ta seule pensée et un amour si grand que lu pourras t'y reposer toute ta vie comme un oiseau dans le nid. Tu sais bien cela, n'est-ce pas. Tu sais tout ce que tu es pour moi; tu sais que je serai malade de joie si je passe mon examen. Avant-hier je suis revenu avec ton frère; il m'a parlé comme un ami parle à un ami, avec tant de chaleur, de bonté et de cœur... Dans ces moments^ je sentais ma poitrine se gonfler... Le secret que je lui cache et que je dois lui cacher s'en échappait, je le retenais toujours ; j'avais envie de l'arrêter et de lui dire : écoute... j'aurais raconté alors tout notre amour. Je ne l'ai pas fait, tu sais pourquoi...

J'aime bien ton frère sans doute, je sais ce qu'il vaut..., mais tant que je ne lui aurai pas parlé, je ne lui témoignerai pas toute l'amitié que j'ai pour lui...

QG

QQ Croirais-tu que ta lettre m'a fait de la peine. Tu sais si ^^ je t'aime n'est-ce pas, tu sais si j'aurais le courage de t'en vouloir de ce que tu veux faire pour moi. J'ai été triste simplement, triste, voilà tout, et maintenant que je suis seul et que je pense, que je viens de relire ta lettre trois fois, je n'ai pas pu chasser la première impression qu'elle m'a faite... Ne me dis pas que tu es heureuse, tu es triste, je le sens, ta lettre n'est pas froide, mais elle est tristement sérieuse. Voyons, crois-tu que je veuille faire de toi une femme de lettres, j'aimerais mieux ne plus te parler de ma vie; crois-tu que je voudrais te voir parlant de tout avec aplomb, avec connaissance de cause et perdant toutes tes grâces, toutes tes petites originalités, qui te rendent si mignonne et si gentille, crois-tu que je veuille cela. Je veux que tu restes mon ange, mon petit ange. Pas de Racine, pas de Corneille; ils sont montés sur de trop hautes échasses

Il n'y a qu'un homme que j'aime en France, c'est Molière et puis c'est tout; j'étudie les autres; mais qu'as-tu à faire d'étudier toi; tu parviendras à tout savoir et à tout comprendre si tu le veux, mais pourquoi .** Aime-moi et aime ce que j'aime, je ne te demande pas autre chose. Je t'ai parlé bien franchement, tu le vois; dis-moi, ose me dire que j'ai tort de vouloir garder ma petite Élisa comme elle est

Drôle de soirée, mais bonne soirée tout de même. Nous avons ri et après tout quel mal y a-t-il de rire. Ce n'est pas l'amour, le bel amour qui emplit le cœur, l'amour plein de larmes de bonheur et de ravissantes tristesses. C'est autre chose ; prenons ce que le bon Dieu nous donne. Il me semble que je serai triste tantôt; tant mieux, je ne t'aime pas

autant quand je suis gai. Etre mélancolique que je suis, ma gaîté, c'est de la folie ou de la bêtise. Toi tu as la gaîté bonne, moi pas. Dis-moi un peu, est-ce que tu m'aimes autant quand tu es folle. Oui, n'est-ce pas. Dis-moi oui, je ne veux pas que tu me dises non, tu es toujours gaie toi et si tu ne m'aimais pas quand tu es gaie... Je vais me taire...

Tu as une bien vilaine figure, dis-tu. Ça n'est pas vrai et je vous battrai si vous dites encore cela. Vous ne pouvez pas avoir une bien vilaine figure. A-t-on jamais vu cela. Je ne vous crois pas, vous avez la figure décomposée, on me l'a dit, mais vous n'avez pas une vilaine figure. Est-ce que tu n'es pas toujours toi, est-ce que le caractère n'est pas toujours là pour animer ton regard et tes beaux yeux que j'aime tant. Non, je ne suis pas triste comme tu l'entends, mais je le suis de ce que tu es malade. Oui, tu es mon enfant gâté et puisque je ne puis pas te gâter de près je te gâterai de loin. Il faut faire venir un médecin, je t'en prie surmonte la répugnance que tu as, fais venir H..., il te guérira vite. Si tu ne te soignes pas bien, cela va traîner, tu ne pourras pas sortir, je ne pourrai pas te voir. Mon Dieu, mon Dieu, je voudrais être près de toi, je voudrais t'embrasser sans te faire mal. N'est-ce pas une fatalité ça que je sois justement le seul qui ne puisse pas te voir . Tes amies, ton frère, ton père peuvent te voir, moi seul qui t'aime mieux qu'eux tous ensemble, je ne puis pas m'approcher de toi . Ah quand nous serons mariés, tes maladies ne dureront pas longtemps. Mariés, le mariage ou la plupart des mariages sont des choses sottes, mais pour nous le mariage ce sera la vie en commun, l'amour éternel avec toutes ses mille petites nuances charmantes. Je ne serai jamais ton mari, c'est-àdire un maître, une brute, un despote, je serai ton amant, ton

frère, ton père tout à la fois. Je t'aimerai de tous les amours à la fois et je te gâterai, si on pouvait te gâter, toi qui sais tant aimer

Q-i Je vais réfléchir bien sérieusement. Si tu penses après '^-L avoir réfléchi que je puis le faire tout de suite, je serai extrêmement heureux. Je t'ai déjà dit que je crois que ton frère m'estime, je ne sais pas s'il m'aime; je ne sais ce que je ferais à sa place; il me semble que je dirais oui, que j'aurais confiance et que j'attendrais. Nous devons attendre, attendre deux, trois ans peut-être, avant que j'aie une position; je suis sûr de mon affaire. Si nous nous décidons à attendre, nous ne parlerons plus de <5ela; argent, position sont des mots qui ne doivent se dire entre nous que du moment où ils seront des faits. Il me semble que je t'aime un peu plus aujourd'hui qu'hier; l'ombre de l'idée qu'on pourrait peut-être t'arracher à moi me fait grand mal. Drôle de soirée! maudit clair de lune! Je ne suis pas triste mais je suis tourmenté, inquiet, je voudrais parler à ton frère et en lui parlant je risque de te perdre ; je fais ouvrir les yeux sur nous; on te surveille et moi aussi; on voudra nous séparer peut-être. Voilà ce que je crains, mais si on dit : Non, je suis libre et il m'est permis de te voir en dépit de ceux qui voudraient nous en empêcher — tandis que maintenant... Maintenant je ne regrette rien. Je suis heureux, je t'aime et je sais que je t'aimerai toujours.

QQ Tu n'es plus triste, n'est-ce pas. Il y a pas un mot de ^^ vrai dans ce que je t'ai dit ce matin. Je t'aime, je t'aimerai toujours et tu es plus nécessaire à ma vie que le pain que

je mange. A partir de lundi, je vais travailler, je te le promets, ce sera te prouver que je pense à l'avenir et que je le désire. Le mariage ne m'effraye pas, notre amour nous fera passer par-dessus ce qu'il a de prosaïque et de vulgaire. En rentrant dans ma chambre, je me suis dit : Si pourtant nous étions mariés, elle serait rentrée avec moi et je serais heureux de la voir, j'aurais quelqu'un pour me sourire et pour me dire qu'il m'aime. Tu vois d'après cela combien le mariage me fait peur. Qu'est-ce que ce mot a d'eflrayant .? Rien. C'est vivre, souffrir, être heureux ensemble. Nous volons maintenant notre amour au monde, le mariage c'est le monde légitimant notre amour...

Sois heureuse, fie-toi à moi; dès lundi, je vais sérieusement travailler à notre bonheur futur. Un mot d'encouragement de toi quand je serai las et je reprendrai des forces...

...Tiens, je n'ai jamais senti ce que je sens à présent. Il me semble qu'un voile est tombé de mes yeux. J'étais aveugle et je vois clair; je tâtonnais auparavant, je marche maintenant; j'étais fou, je ne suis pas sage, mais je me sens homme, je me sens fort et heureux. Je sens que je passerai, j'en suis sûr. Comme c'est drôle, regarder au dedans de soi-même et n'y plus trouver une arrière-pensée, rien, une confiance illimitée. J'ai senti^ à l'horrible douleur que j'ai eue avant-hier, combien je t'aime. Je ne saurais pas vivre sans toi, sais-tu. Je ne te vois pas aujourd'hui, mais je me dis : je la verrai samedi, mais si je devais me dire : demain, après-demain, tous les jours, les semaines, les mois se passeront, je ne la verrai plus, je ne vivrais pas longtemps. Je ne sais pas comment je puis écrire cette phrase. Dans mes vacances, ou bien je pourrai aller chez

toi ou bien nous nous verrons plus souvent. J'ai du courage, maintenant que mes minutes sont comptées, de ne te voir qu'une fois par semaine, mais après je n'aurai plus besoin de ce triste courage. Ah ! je t'aime ; quel bel avenir, comme je suis heureux et comme il fait beau au-dedans de moi ! . . .

J'ai passé, aujourd'hui une journée folle et triste à la fois; folle du souvenir de mon bonheur d'hier, triste de ne pas t'avoir près de moi. Il y a longtemps que tu ne m'as

manqué aussi évidemment qu'aujourd'hui

Je me sens si heureux, j'ai beaucoup travaillé aujourd'hui, j'entre dans une période de travail, de gaîté et d'amour. Les heures passent comme des minutes. Le printemps sera là que je n'en saurai rien. Comprends-tu qu'on vieillisse, comprendstu qu'on cesse de s'aimer, comprends-tu qu'on soit malheureux, moi pas... Je ne crois pas qu'il y ait beaucoup de gens heureux comme nous dans le monde entier.

Qr II y aura un jour où nous serons toujours ensemble ^^ n'est-ce pas, où nous ne devrons nous cacher que pour être heureux et où nous mènerons notre douce vie d'amants au milieu du mariage. Il faudrait un autre mot pour cette chose si belle qui est l'union entière de deux cœurs, de deux âmes, de deux esprits souffrant ensemble, riant . ensemble, pensant ensemble, se complétant l'un l'autre et s'aimant. C'est beau d'être jeune, sais-tu et c'est beau d'être heureux.

Oh ! Je t'aime comme tu dois être aimée^... c'est du respect.

de la passion, de la poésie que mon amour. Je t'aime comme un ange et comme une femme. Je voudrais t'expliquer mieux cela, je ne saurais pas. Laisse-moi te dire tout bas et tout tremblant : Je t'aime, je t'aime et je ne serai bien heureux que le jour où *** me dira : Tu es mon frère.

QP C'étaient en effet des feuilles de fleur d'oranger qui se ^^' trouvaient dans ta lettre et je ne les jetterai pas, car je ne serai bien heureux que le jour où tu partiras pour l'église avec un bouquet de ces fleurs. Anciennement on en faisait des couronnes, c'était bien plus beau, toute blanche et toute pâle avec un long voile devant le prêtre, par un jour de soleil, (je ne veux pas me marier un jour de pluie) heureuse et moi heureux. Tiens, je ne veux pas te parler de cela, je deviendrais fou.

^ ' Croirais-tu qu'à mon âge, en comprenant la vie, je ne veux pas l'admettre telle qu'elle est... Je voudrais que toi, par exemple, tu fusses faite expressément pour moi, pour moi tout seul. Tu ne me connais pas encore et Dieu sait cependant si quelqu'un a jamais mieux que toi deviné mes sentiments. Tout ce qui est plat, vulgaire, commun, non seulement me choque mais encore me fait souffrir. Certaines gaîtés me donnent envie de pleurer. Bien des fois, je me surprends dans

un cercle de jeunes gens à rester taciturne ou à dire de temps en temps une bêtise. Je ris, je suis animé, je suis en mouvement. Eh bien si tous ces gens pouvaient voir combien j'analyse, je commente, je sonde leurs moindres paroles, l'intention de ces paroles, les gestes, les regards, comme je les compare entre eux, comme je leur bâtis des caractères, comme je les devine souvent, ils seraient, non pas effrayés, mais ennuyés de cette persistante observation. Le réel me choque, on n'est jamais heureux qu'en poétisant.

ÔO J'ai lu aujourd'hui un livre qui fait mal, un livre où on dit encore du mal des femmes. Ils sont presque tous ainsi ; il n'y a que G. Sand qui en dise du bien, mais elle en dit trop. Elle fait aussi son mal, elle. Croirais-tu que j'ai été surpris en lisant ta lettre, je me disais toujours : C'est tout, c'est tout... et après l'avoir finie je me suis dit : Elle n'a pas lu la mienne. Ces livres dont je parle font beaucoup rire les autres, moi, si je me laissais aller à l'impression qu'ils me font, ils me donneraient des tristesses profondes. Mais je n'ai garde. Dans ces livres les femmes sont rusées, adroites, sans cœur ; ce ne sont pas des femmes, ce sont des femelles, c'est horrible et il y a des gens qui en sont encore là, qui pensent encore ainsi. Il y a des moments où le cœur se soulève de dégoût et de pitié. Je ne sais pas pourquoi je te parle de cela.

Notre amour est fort, il est né robuste et viable ; si les caprices sont des roseaux^ notre amour est un chêne, et quoi qu'en dise La Fontaine, les grands coups de vent ne renversent pas les chênes. Je ne grelotte plus, je suis plus calme, je suis un peu triste. Ah! le beau temps, le brave temps, prie donc, prie pour qu'il vienne, vienne vite. Ah ! si les prières pouvaient y faire quelque chose,... mais les prières n'y peuvent rien, et il continuera de pleuvoir... De quoi est-ce que je me plains, il faisait doux pour nous, il faisait beau pour nous, et j'étais bien heureux malgré le mauvais temps. — Je ne resterai pas longtemps, disais-tu en commençant à me parler, c'étaient tes premières paroles. — Non, répondais-je, je vais retourner chez moi travailler. — Toi, tu étais bien triste en disant: je ne resterai pas longtemps et moi j'étais bien triste en disant : je vais travailler. — Nous ne sommes jamais restés aussi longtemps. Tu ne sais pas combien je t'aime...

i f\ Ce matin en sortant de l'église, je fais route avec un ^^ peintre à l'opinion duquel je tiens peu, le considérant comme un imbécile. Il me dit une fois : M'^'^ *** a l'air agaçant. Il me le dit une deuxième fois, une troisième enfin. Je me sentais bouillonner intérieurement. A la fin, ne tenant plus, je lui dis très sèchement : Qu'entendez-vous par là. — Rien, rien, s'empressa-t-il de répondre, c'est sans doute de l'affectation. — Je vous prie de croire, luidis-je, qu'on n'affecte pas ces choses-là. Je connais M''® ***, elle n'est pas assez sotte pour se donner par affectation des airs agaçants. La conversation en est restée là. Je tremble encore de colère en y songeant. Il est vrai que ce n'est pas de ta faute ni de la mienne, il est vrai que tu n'as pas l'air modeste, pourquoi faut-il qu'on vienne toujours me le reprocher. Pourquoi faut-il que l'on ait en te voyant des pensées qui me font tant de mal et que je lis si bien dans les

yeux de ceux qui me parlent quand je ne les entends pas brutalement exprimées.

Je t'avais tant demandé de paraître modeste, de supprimer de ta toilette toutes ces choses voyantes qui te font plutôt ressembler à une femme coquette qu*à une jeune fîlle. Rien, tu ne veux pas m'écouter. Hier tu me parles d'attacher des rubans de couleur à ta mantille. Aujourd'hui je te vois arriver te dandinant avec un châle rouge, rouge sang. Et c'est là cette modestie de toilette et d'allure que je t'ai suppliée presque à genoux d'acquérir. Quand je vois cela, je souffre, je souffre horriblement ; je me demande si tu m'aimes, je me le demande sérieusement. Je ne t'en dirai pas davantage; pour t'écrire comme je viens de t'écrire, il faut que souffre bien

^^ J'ai travaillé avec tant d'assiduité et de constance aujourd'hui que j'en suis tout en nage; c'est pour rire, j'ai la tête chaude, voilà tout; mais la journée a été bonne et j'espère de plus en plus passer mon examen

Tu m'as promis de ne plus me faire de peine pour ces choses que je t'ai demandées ; tu me tiendras parole. Tu sais bien que je ne veux pas faire de toi une prude ni une sotte, mais je veux que tu sois telle que le monde si méchant d'habitude ne puisse pas seulement hasarder sur toi une mauvaise pensée.

... Alphonse Karr n'est pas un moraliste, tu le sais bien; relis Geneviève et vois ce qu'il veut de la femme qu'il aime. L'immodestie dans une femme est non seulement odieuse, mais niaise; c'est une couronne de fleurs qu'elle s'arrache du front

iç\ Je te remercie de tes deux bonnes petites lettres. J'ai ^^ été heureux aujourd'hui, et j'ai travaillé huit heures^ mais huit heures rigoureuses et bien remplies. — J'ai beaucoup pensé à toi, beaucoup réfléchi et je me suis dit que nous ne pourrions plus, non pas ne plus nous voir, mais nous voir de si bonne heure. Il y a à cela deux raisons, d'abord il fait clair très tard, et ensuite, j'ai si peu de temps à dépenser que je dois m'imposer les plus grands sacrifices. Demain donc si tu peux me voir, ce ne sera qu'à neuf heures et où tu voudras. Tu sais combien je t'aime et tu comprendras ce que je te dis là ; tu sais que ton amour est ma vie et que je ne suis heureux que près de toi, tu le sais. Je devrais même à l'amitié que j'ai pour ton frère un sacrifice plus grand et plus complet, un sacrifice de deux mois de patience, de douleurs et d'angoisses. C'est à toi à voir si je puis le faire. C'est à toi à être plus forte que moi. Saurais-tu.? Je sais que tu m'aimes, ne crains pas de me répondre oui. Je t'assure encore une fois que maintenant je ne me sens qu'heureux ; j'ai employé aujourd'hui à travailler une force qui employée à une œuvre d'imagination m'aurait fait faire des choses prodigieuses. Mais le positif est là, le pain que nous devons avoir pour tous les deux et je travaille avec joie

i Q ...Pourquoi me gâtes-tu comme ça, sais-tu bien que ma ^^ chambre embaume et qu'il me semble à chaque instant que tu vas y entrer. Comme tu as bien fait de venir aujourd'hui... Qu'il y ait quatre docteurs en philosophie de plus ou de moins, cela ne fait rien, il y en a encore d'autres à qui je devrai passer sur le corps. — Oui, c'est parce que je t'aime que je travaille, c'est parce que je t'aime que je me ferai un nom ; je veux que tu sois fière de moi. Beaux rêves n'est-ce pas, et bien difficiles à réaliser, mais je me sens en moi un courage et

une volonté si tenace et si persévérante que je ne crains pas les obstacles et que je viendrai à mon but. Un jour nous serons mariés et heureux, et ce jour viendra peut-être plus tôt que nous ne le pensons. Ah ! notre amour, notre bel amour. Comme tu étais belle aujourd'hui, tu avais une si fine expression d'heureuse mélancolie. Je t'aime tant ainsi.

Il me semble que j'ai un monde d'idées dans la tête; j'ai à dépenser une force énorme ; il me semble que je ferai de belles choses...

... Je viens de voir passer trois Joyeux ; ils m'ont parlé, ils m'ont déplu, c'est ma vie passée qui m'est passée sous les yeux et que je trouve maintenant si vide; il me faut autre chose, et cette autre chose tu me la donnes...

C'est toi qui m'as appris à vivre et à penser ; je te dois tout.

'^A. Je vais aller au Waux-Hall, je t'y verrai n'est-ce pas ; j'irai seul, Caroline ne m'a pas demandé de l'y conduire... Ce n'est pas moi qui ai débauché ton frère, nous nous débauchons tous mutuellement; nous avons beaucoup ri hier soir; mais quelque drôle que soit Fritz, je ne saurais pas vivre avec lui. Il est bon, mais il ne l'est pas assez ; j'aime mieux Kinder- .mans et pardessus tout ton frère qui est certainement le meilleur de toute la bande... Pourquoi veux-tu te fatiguer à copier mon drame; quand il sera représenté, ce qui se peut, je te donnerai ce premier manuscrit, c'est un souvenir pour nous deux et c'est toi qui dois le garder. Je passerai, je l'espère; si je bâcle dans ces quinze derniers jours la besogne que j'ai bâclée la semaine passée, il n'y a pas de raison pour que je ne sache pas mon examen...

Aujourd'hui en quinze jours, ce sera le terrible lundi et c'est bien ctlui-là, sais-tu .^.. Est-ce que je puis t 'embrasser.''

i K II faut que je t'annonce une bonne nouvelle : j'ai été ^^ interrogé aujourd'hui et j'ai répondu aussi bien qu'on pouvait répondre. Depuis que j'ai l'espoir qu'on me permettra de t'aimer, cela me donne tant de courage...

Mon Dieu quand pourrai-je prendre la main de ton frère et lui dire : j'aime ta sœur. Cela sera, sais-tu, je passerai. Je ne veux plus que tu pleures...

i a Je ne t'ai pas écrit ce matin, si je l'avais fait, ma lettre ^^ t'aurait fait souffrir. Tu m'as fait de la peine hier, c'est vrai, et avant que j'en vienne à ta jalousie, il faut que je t'explique bien pourquoi, quand tu ris, je suis triste...

... Il y a dans l'amour que je ressens pour toi une espèce de tristesse indéfinissable que j'aime et qui est douce tant que des éclats de gaîté folle ne la froissent pas. J'ai beaucoup lu, un peu pensé, et j'ai toujours remarqué dans tout amour sérieux cette tristesse, cette langueur qui en face de la personne aimée fait de nous une sensitive.Un rien me froisse alors, me blesse, un rien me ferait pleurer si je me laissais aller à cette impression. Alors il faut que je me concentre en moimême et cela me fait mal, plus de mal que je ne pourrais le dire. Toute autre femme à laquelle je ne tiendrais pas pourrait rire aux éclats devant moi, je rirais certainement avec elle et je m'amuserais beaucoup, mais ... je ne saurais pas l'aimer .

... Il est malheureux pour une femme d'être aimée comme je t'aime, car il y a dans tout amour sérieux quelque chose de profondément triste, si on peut appeler triste ce qui touche de si près au bonheur... Le bonheur est élevé, plein de larmes, il

fait penser à Dieu. Le caprice est plus gai, c'est un jouet dont

on s'amuse quelque temps et qu'on rejette après, sans regrets.

Tu es jalouse, dis-tu, jalouse de quoi, de qui.? Qu'ai-je fait

qui puisse t'inspirer de la jalousie

k ry Quand j'ai reçu ta lettre hier matin, j'étais anéanti ; ^ * une nuit passée sans fermer l'œil, un accablement physique, d'épouvantables battements de cœur, et outre cela le temps qui était lourd et le calme qu'il fallait montrer à Fextérieur. Oh j'en avais bien besoin, va et tu as eu une heureuse idée de m'écrire. Cette lettre a produit en moi un effet étonnant : maintenant, me suis-je dit, je suis fort et en effet je l'ai été presque jusqu'à la fin de l'examen. Vers la fin, j'étais malade, je n'en pouvais plus. Si j'avais dû passer simplement comme les autres j'aurais été admis d'emblée, mais pour un élève qui se destine au professorat^ je n'étais pas assez fort, La discussion a duré une heure et demie; deux professeurs de Bruxelles qui ne m'aiment pas ont pris chaudement mon parti ; rien n'a fait, Gandtout entier, je veux dire tous les professeurs de Gand, ont voté contre moi avec un acharnement dont tu n'as pas d'idée. A la fin, le président ayant voté contre moi, j'ai été ajourné, le coup a été terrible, mais après les quelques convulsions que j'ai eues chez moi, après une promenade de deux heures à la campagne, je me suis calmé, j'ai même été gai. Je ne le suis plus aujourd'hui, j'ai pris mon parti; il est vrai, j'ai cet ajournement sur le cœur, mais j'espère grâce à Dieu n'avoir reculé que pour mieux sauter. Je réponds de moi pour Pâques ; qu'importe, c'est long, mais il le faut. Je ne me tourmenterais pas si ma mère n'était pas là, mais c'est ma mère qui souffre le plus, elle qui aurait tant besoin de quelques joies, je ne lui donne que des peines. Dieu m'est témoin

cependant que malgré mon accablement, je ne me suis pas laissé intimider un seul instant et que si on avait eu pour moi l'indulgence qu'on a eue à Gand pour tous ceux de Gand et ici pour un de ceux qui ont passé avec moi, je passais certainement. Mais enfin, que veux-tu : un futur professeur doit être beaucoup plus fort que les autres. Eh bien, je le serai, voilà tout. Je sais bien ce qu'il me faudrait pour me remettre tout à fait, mais je n'ose pas te le demander. Dis-moi, est-ce réellement impossible.?

^Sfe^i

iÇ) Tu avais l'air triste aujourd'hui. Qu'as-tu? Es-tu encore ^^ inquiète? Quelqu'un t'a-t-il tourmentée? C'est que je ne veux pas qu'on te tourmente, moi. Voyons, là, bien vrai, étais-tu encore triste aujourd'hui. Eh bien moi je te l'avoue, je me sentais heureux, je voyais et je vois se dérouler devant moi un avenir si beau, si beau. Je me sens si fort, je vais encore avoir une semaine de courage, deux. — Je reçois ta lettre, vois-tu bien que tu es encore triste, je le sentais bien moi. Il faut que tu me dises quelles sont ces idées affreuses qui te passent par la tête. Je te le demande, tu le feras, tu dois tout me dire, tout ; je t'ai bien fait souffrir, je le sais ; cela ne passe pas si vite, je le sais. A quoi penses-tu, que crains-tu. Oh! il faut me le dire, il le faut. Est-ce de l'avenir que tu as peur, est-ce quelqu'un de ces mots durs que je t'ai dits qui t'est resié sur le cœur? Parle-moi, dis-moi; mais avant tout, aime-moi. J'ai besoin de ton amour. Je n'ai pas été sï bon avec toi hier soir, je ne le suis jamais autant que je devrais l'être. Demain tu riras tout doucement d'abord et puis, qui sait, tu pourras peut-être être gaie, de cette bonne gaîté que nous aimons tant, cette gaîté qui est l'épanchement du bonheur.

Demain, tout bien réfléchi, nous irons à notre ancien petit chemin, à gauche

Je vous verrai, ce soir à 8 heures 1/2. Vous serez franche avec moi, vous me direz si cette chose était finie quand vous êtes entrée rue de ***. Je vous demande cela, non pas pour vous faire encore de la peine, mais pour que je sache me souvenir de vous sans crainte de voir se placer entre vous et moi une image horrible qui m'a fait cette nuit frissonner de dégoût. Je vous aime, et je ne saurais plus vous donner un .baiser, un seul. C'est impossible. J'ai passé cette nuit affreusement, ce matin seulement j'ai pu pleurer quelques larmes rares et brûlantes. Nous causerons ce soir, vous serez franche, je ne vous demande que cela pour tout l'amour que j'ai eu et que j'ai encore pour vous.

r' A Eh bien! c'est drôle, cela ne me rend pas triste, je suis ^^ heureux. J'avais bien deviné le misérable... Mon ange, ma bien aimée, je t'ai sauvée moi; aussi je t'aimerai toujours; tu devais me rencontrer. J'ai le cœur si plein que je n:: saurais pas parler. Tu ne seras pas triste cette nuit, tu ne te diras pas : Mon Dieu, j'ai eu tort de lui dire cela. Tu verras comme tu as bien fait et comme je t'aime davantage. Pauvre fille, mais je suis là moi et on n'osera plus te parler comme cela. N'est-ce pas que tu sens que je t'aime, que tu vois que tu n'as pas eu tort et qu'en ce moment tu penses à moi et que tu te dis que, moi aussi de mon côté, je pense à toi. Sais-tu ce que je suis maintenant^ bouleversé; demain je comprendrai que deux hommes soient assez ignobles pour faire ce marché, aujourd'hui je suis terrassé, je n'ai jamais rien lu de pareil.

Mon Élisa, mon petit ange, dis-moi encore tout ce que tu penses, il y a en moi un cœur digne de te comprendre et de t'aimer.

A demain, la journée sera bien longue. Pense à moi et ne pense plus à eux. Adieu, je t'aime.

r-[ A la bonne heure! Voilà une bonne lettre. J'en avais ^■^ bien besoin, celle d'hier était si froide, si brève que j'en ai été triste aujourd'hui toute la journée. J'ai passé un bien triste dimanche va, et quand je suis ainsi, tous les sujets de peine que j'ai eus me reviennent en foule et m'accablent. N'est-ce pas que tu m'aimes bien? N'est-ce pas que tu n'as jamais aimé que moi? J'étais fou ce matin; j'ai rencontré ou plutôt vu de loin M. X..,, j'ai failli aller à lui et le souffleter. Je voudrais t'avoir connue et aimée à quinze ans ; mais tu n'as jamais aimé que moi, tu me l'as dit ; c'est moi qui t'ai appris l'amour. Tu ne saurais croire combien je t'aime et combien je suis heureux quand je songe que ton passé n'a été qu'un long enfantillage et que ce n'est que d'à présent que tu vis et que tu es femme. Pardonne-moi, si je t'aime tant que je voudrais n'avoir vécu toute ma vie que pour' toi, n'avoir aimé que toi.

^ç\ Tu pleures peut-être encore maintenant; moi, je ne ^^ pleure plus et il me semble que si tu ne souffrais plus, je pourrais être heureux. Pense bien à moi qui ne mérite pas ton amour, à moi qui ne suis pas assez fort pour chasser mes mauvaises idées, à moi qui t'aime tant, oui, tant que je ^le saurais vivre sans toi. Pauvre enfant, c'est pour avoir eu confiance en moi que tu pleures. Demain nous aurons peut-être une bonne soirée, mais ne va pas à ***, va où nous sommes allés aujourd'hui, nous sommes plus seuls, j'y serai moi. Je n'irai pas à Sans Souci, c'est bien convenu. Pourquoi n'es-tu pas près de moi maintenant, je te rendrais si heureuse, j'effacerais si bien tes larmes. Maintenant, nous sommes seuls, chacun de notre côté et nous sommes tristes; il est vrai que tantôt nous étions ensemble et que nous pleurions. Mais tantôt j'étais mauvais et cruel, tandis que maintenant. .. Demain, je ne souffrirai plus que de la peine que je t'ai faite et demain en te voyant heureuse, je serai heureux.

Tu n'as jamais tant pleuré qu'aujourd'hui. Jamais peut-être aussi, je n'ai été plus rude, mais j'avais tant souffert aujourd'hui. Tu ne pleures plus, n'est-ce pas, tu fais ce que je l'ai demandé. Je t'aime. Quand nous sommes heureux, nous oublions si bien tous les deux nos douleurs. Que Dieu nous donne une bonne soirée demain, nous l'avons bien méritée. Tu ne t'attendais pas à ça, n'est-ce pas.? Quoi qu'il arrive^ que je sois gai ou triste, tourmenté ou heureux, je ne te cacherai rien, je ne saurais pas. Dieu seul sait combien je t'aime et combien je souffre quand ces cruelles idées me poursuivent. Demain, j'attends demain; il fait beau, nous sommes jeunes, nous nous aimons, et nous pleurons...

KQ J'aurais mieux fait de ne pas t'écrire, n'est-ce pas. J'ai ^^ hésité avant de remettre la lettre à Virginie; j'étais fou, ma folie est passée, je suis calme maintenant. Mais maintenant c'est toi qui souffre. Calme, oui, je suis calme, mon cœur ne bat pas plus fort qu'à l'ordinaire; je n'ai plus de soubresauts fiévreux, plus de sanglots, plus rien. Je suis calme. On dirait que je prends un cruel plaisir à te faire souffrir avec cela, et cependant tu n'en peux rien. Je ne sais pas pourquoi je me venge sur toi de tout ce mal dont tu es bien innocente. Pourquoi est-ce que je ne sais pas croire.? Je serais si heureux, je te rendrais si heureuse. Pourquoi faut-il que cette tache noire s'étale au milieu de notre bonheur. Je voudrais avoir oublié toute ma vie jusqu'aujourd'hui. Je n'ose pas regarder au dedans de moi-même, je ne sais quel démon j'ai là qui me ronge et qui ricane, — une espèce de petit bourreau qui est dans ma poitrine et que je voudrais arracher, — plus il me fait de mal, plus il rit... C'est moi qui suis mon bourreau, c'est moi qui me ronge, c'est moi qui me fait mal à moi-même. Ne pas savoir croire. Je suis si heureux quand je crois et si bon. Quelle bonne petite lettre je t'ai envoyée n'est-ce pas, et comme je te

rends heureuse. Je ne sais que faire. Ne pas te parler de cela, mais cela me ronge encore plus; en parler, tu souffres! Que faire .^.. Est-ce que ça ne passera jamais. Si, demain peutêtre, une nuit là-dessus, cela suffira. Je t'aime... Ce n'est pas de ma faute, c'est une fatalité qui s'attache à moi. Aimer et soupçonner; on dit que cela ne va pas ensemble. Si, cela est possible, je le sens bien. Adieu.

CiO

p'i Je suis guéri, je suis heureux, je suis éveillé. Je trouvais ^^ hier la vie lugubre, aujourd'hui je la trouve belle. Pauvres beaux yeux qui avez tant pleuré pour moi, j'aurais voulu boire ces larmes que je ne méritais pas. Aime-moi toujours comme aujourd'hui; Espagnole, comprends ton bleuâtre Allemand; épargne-le de temps en temps; cette robuste nature est si facile à froisser. Il me semble que les quelques jours qui viennent de se passer et que ce bon et unique baiser d'hier a si bien fait oublier, il me semble que ces jours ont été un mauvais rêve, un aflreux cauchemar. J'ai pensé pendant ces horribles journées à la jalousie, à la philosophie, à l'humanité, à la mort. J'ai été assailli d'idées que beaucoup appelleraient grandes et que moi j'appelle lugubres, je n'avais oublié qu'une chose, c'est le bonheur de vivre. Aujourd'hui le bon sens m'est revenu avec le bonheur. Oui, le bonheur, le bonheur plein, entier, la joie, la gaîté, même la gaîté sans fièvre. Il y en a beaucoup qui souffrent autour de moi. j'ai souffert autant et plus que personne; aujourd'hui c'est mon tour de rire et j'en profite Adieu, mon ange, adieu. Je t'aime. A demain.

r K J'en veux à M"^ *** de ce qu'il t'a magnétisée et de ce ^^ qu'une fois il a osé te prendre la taille. Mais toi, maintenant, toi, je te crois comme si Dieu m'avait parlé. J'ai encore

eu un moment de folie, Idi folie est passée, et je t'aime avec confiance, sans jalousie pour le passé, sans jalousie pour le présent, sans jalousie pour l'avenir. Je me repose sur toi, comme sur le seul cœur qui m'aime entièrement et loyalement, malgré tous mes défauts. Je t'aime comme je ne saurais aimer personne. Je te sacrifierais tout et je te fais maintenant le sacrifice qui t'est le plus agréable et à moi aussi, celui de ma jalousie...

...Tu dis que tu m'aimes mieux que je ne t'aime, ne te presse pas d'en jurer. Je t'aime si follement. Mais maintenant tu verras! Ton passé pour moi est une longue, une joyeuse, une malicieuse enfance; maintenant, tu es femme et je te prends ta main comme si je la recevais de ton père pour te conduire à l'autel...

27 janvier 1853.

r /;» Écoute, Élisa. Si j'avais besoin maintenant de cette ^" preuve que tu veux me donner, c'est que je ne t'aimerais pas, c'est que je n'aurais pas confiance en toi. J'ai confiance, j'espère ; j'espère plus que tu ne penses, parce que j'espère un bonheur auprès duquel tous les autres ne sont rien. Tu m'aimes et je te crois^ il ne me faut rien de plus.

...Maria est-elle près de toi, trouve-t-elle quelque chose pour te rendre un peu de calme. Te sens-tu mieux, toi aussi. Est-ce bien vrai que tu espères... Je suis ton Charles, ton Charles à toi... Je vais travailler pour nous deux avec bonheur... Voyons, veux-tu être heureuse... Moi je n'ai plus une seule mauvaise pensée, je crois entièrement, j'ai eu aujourd'hui une preuve qui vaut toutes les autres, ce que tu as fait en allant chez Thyes, ce que tu m'as dit m'a laissé, à travers l'amertume de mon repentir, comme un baume sur le cœur...

Kfy Pauvre fille, tu m'aimes plus que je ne le mérite. Qu'as- ^ ' tu fait? Oh! c'est de l'amour, ça, oui c'est de l'amour. Moi aussi je t'aime... Plus jamais, jamais, entends-tu bien, je ne me laisserai aller à ces idées-là. Oh ! j'ai là un bon ami, va, un bon ami qui t'aime et qui m'a dit ce que tu avais fait. Aimemoi, aime-moi toujours, mon ange, je deviendrai meilleur. Je chasserai ces idées qui sont si mauvaises et si injustes, je le sais bien... Pardonne-moi, je suis faible et jaloux et je t'aime...

...Vois-tu bien, moi j'ai vécu, j'ai vu le mal partout, mon cœur s'est gâté au contact de la corruption et ta pureté m'étonne et je doute. Tu es pure, je le sais, tu n'as jamais aimé que moi, je le vois, je le sais et je t'aime, moi. Prie pour moi, ne pleure plus...

...Quand nous pleurerons encore, Élisa, ce sera de bonheur.

...J'ai été dur et cruel envers toi, parce que je suis dur et cruel envers moi. Écoute, Élisa, tu seras ma femme. Dieu le veut pour notre bonheur. Cela seul me manque, tu l'as dit, de voir comment tu vis, à chaque instant de la journée, pour savoir combien tu m'aimes. Toute passion a ses horribles moments; quant à moi, j'effacerai cette tache noire ; non je ne l'efTacerai pas, je l'efface, elle n'existe plus.

p'Q Je veux te parler bien franchement : il y a longtemps ^^ que je crois fermement que tu m'aimes comme pas une femme au monde n'est capable d'aimer; je fais plus que de le croire, j'en suis aussi sûr que de mon existence. Je n'ai jamais rencontré de cœur comme le tien. Même en t'accusant j'ai confiance en toi; je souffre non pas de maux réels, mais de souffrances d'imagination. Tu vois que je te parle franchement. Je souffre de douter de toi, et cela ne m'arrive que les jours où

la vie s'éteint en moi, où je suis paresseux et sans courage. Ce sont de tristes, de cruelles boutades, mais ce ne sont que des boutades. Je ne sais pas ce que je ferais si je devais douter de toi au fond du cœur. Veux-tu que je te copie un fragment de mon journal, je ne l'ai pas écrit pour te le montrer, je te le fais lire. Je parle de mes doutes et cela a été écrit ce matin :

" Douter, n'est-ce pas, mon Dieu, que c'est une infamie. Des preuves? N'en ai -je pas mille qu'elle n'a jamais aimé que moi. Ces preuves, elles me sautent aux yeux. Des preuves ! En avais-je besoin d'autres que son amour immense, sa franchise, sa droiture. Qui est-ce qui m'a jamais dit qu'elle avait aimé? Personne. Est-ce que je n'ai pas vu moi-même, dans chaque moment que j'ai passé avec elle, son amour jeune, naïf et fort ? Ne s'est-elle pas moquée de moi au commencement? Prenait-elle un amant au sérieux? N'a-t-elle pas été avec moi sauvage et folle? L'amour, moi qui, avant de la connaître, n'en comprenais que le côté sensuel et brutal, n'est-ce pas elle qui m'a appris qu'on aime avec le cœur. Amour-propre, amour propre, tu auras beau craindre d'être trompé, il y a quelque chose qui t'écrasera et qui te forcera à te taire, c'est son amour et mon cœur qui la comprend.

" Rougis de toi-même, être faible qui, convaincu malgré tes doutes et au milieu de tes doutes que cette femme n'a jamais aimé que toi, n'as pas la force d'être heureux comme pas un homme n'est heureux au monde. Dis, quand tu songes à montrer tout ton cœur, à te montrer bon ou méchant, faible ou fort, à qui penses-tu ? Quand le vent est tiède, que l'air est plein d'amour, à qui penses-tu? N'est-ce pas à elle, à elle toujours. Tes jours de bonheur ne sont-ils pas ceux oti tu la comprends comme elle mérite d'être comprise. Voudrais-tu d'une autre femme qu'elle? Ose dire : oui, sans mentir à toi-même. »

Je ne veux rien ajouter, je t'aime.

p^Q J'ai fait aujourd'hui le troisième acte de mon drame. Je ^^ ne saurais pas le relire aujourd'hui, de sorte que je pourrai seulement demain te dire ce que j'en pense. 11 est 8 h. 25 m., je viens de passer par chez toi. J'ai rencontré 'M. X. qui y allait, j'étais tellement préoccupé que je ne l'ai reconnu que lorsqu'il était passé; j'ai eu de la chance aujourd'hui, j'ai rencontré ce matin, en voiture^ son collègue en infamie. Merci de ta bonne lettre, elle m'a rendu bien heureux, j'étais triste quand je l'ai reçue. Après j'ai été gai et

heureux. Je venais de la recevoir quand je t'ai rencontrée... Il y avait ce soir de la lumière à ta fenêtre, donc tu n'étais pas sortie. — Oh ! que je voudrais être maître chez toi et avoir une bonne cravache. Lui entre, et moi je suis obligé de ne pas même passer trop souvent. Je n'ai pas besoin de te le dire, tu le traiteras mal, avec tout le mépris qu'il mérite. Mon Dieu, Élisa, il est chez toi, lui qui ne devrait pas oser regarder l'escalier de ta porte. Je te jure que je n'ai pas un seul moment de défiance, mais je souffre, pardonne-moi, je t'aime tant.

r» A Si tu avais lait ce que tu m'as dit tantôt, si je t'avais ^^ trouvée m'attendant, je me serais jetée à ton cou et de ce jour-là je t'aurais aimée comme je t'aime maintenant. Cette M™° *** m'a dit que tu étais faible; faible, toi, tu es forte, puisque tu as du cœur, trop de cœur, comme dirait cette bonne Marie.

Comprends-tu ce commencement à notre amour, le lendemain d'une dispute devant des étrangers, après que j'avais bien juré à Victor E. que je ne t'aimais plus, que je ne saurais plus t'aimer, te trouver m'attendant, quel bonheur! Tant de confiance, tant d'abandon, tout sacrifier sans calcul, sans arrière-pensée.

. Tu as bien fait de ne pas le faire, parce que tu pouvais douter de mon amour. Maintenant je comprends ta première lettre, je comprends à côté de cette phrase si bonne : » C'est moi, c'est Èlisa elle-même qui vous dit qu'elle vous aime, » cette autre phrase qui termine ta lettre et résume toutes tes inquiétudes : " Adieu, soyez prudent. » Tu vois si je l'ai été. Je t'aime, va, tu peux te confier à moi comme à toi-même, comme à ton père, et tu sais s'il t'aime. Je l'aime bien aussi, ton père, parce qu'il t'aime tant. Adieu, mon ange, mon bon petit ange, adieu.

5 février 1853.

a-i Oui^ Élisa, tu auras toute ma confiance. Je t*ai jusqu'à ^ -L présent caché bien des choses, non pas des choses qui te regardaient, mais qui me regardaient, moi ; maintenant je te dirai tout. Tu seras pour moi un ami, le seul auquel je dirai tout. Si l'amitié ne contient pas l'amour, l'amour contient Tamitié et au delà. J'ai eu jusqu'ici quelques secrets pour toi, je n'en aurai plus un; à mes heures de faiblesse, de découragement, je viendrai prendre chez toi de la force et du courage et tu m'en donneras toujours. Mon bon petit ange, il ne te faudra pas beaucoup de paroles pour me consoler et s'il t'en fallait, tu ne serais pas avare de consolations, n'est-ce pas. Écoute, tout ce que .j'ai de caché dans le cœur, tout ce que je sens, tout ce que je pense, je ne le dirai plus à mes amis, toi seule sauras tout ; car toi seule auras le pouvoir de me consoler quand je suis triste, et de me relever quand je suis abattu. C'est un rôle un peu rude que je te garde là, mais sois bien sûre qu'en agissant ainsi, nous faisons tout ce qu'il faut pour que notre bonheur soit éternel. Adieu, mon aimée, un baiser de toi ne vaut-il pas les consolations les plus douces des meilleurs des amis... Donne-le moi de loin...

/>Q ... Comment te portes-tu, es-tu gaie, es-tu triste, heu- ^^ reuse ou malheureuse; heureuse, n'est-ce pas, il faut que tu le sois. Il me semble que je ne t'ai jamais tant aimée qu'aujourd'hui... Tu m'as dit hier qu'il te fallait mon bonheur avant tout, c'est le tien que je veux, c'est le tien que j'exige; sinon, tu ne seras pas satisfaite. Commences-tu à oublier, à me pardonner; oui, n'est-ce pas? Tu m'aimes et tu dois comprendre la jalousie qui m'a rongé pendant un an, qui a été jusqu'à présent la seule cause de tout ce que j'ai souffert, de tout ce que je t'ai fait souffrir ; elle est partie comme un souffle,

pourquoi ne serions-nous pas maintenant heureux tous les deux...

27 juin 1853.

Merci de tes bonnes petites lettres...

... Je suis maintenant heureux, bien heureux. Heureux, dis-je, je ne serai heureux qu'après mes examens, si on dit oui chez toi. Oh! ce oui; sais-tu bien que c'est tout un drame que notre amour, mais un de ces drames intimes trop beau pour être jeté en pâture au public. Nous le garderons pour nous deux et pour Dieu qui nous voit et qui nous aime. Je veux que le diable m'emporte si je ne deviens pas religieux. C'est toi^ toute seule. Les croyances de ma jeunesse plus élevées, plus grandes me reviennent en foule. De ma jeunesse! Comme si je n'étais pas jeune, heureux, aimé. De ma jeunesse ! elle durera toujours si tu m*aimes toujours. J'ai bien travaillé aujourd'hui

Tu es jalouse, je te plains sincèrement

Je te donne ma parole d'honneur de te raconter ma journée entièrement et franchement. Je commence : Je me suis levé à 8 heures 1/2 ; croirais-tu que je m'attendais à recevoir une lettre de toi, je n'en ai pas reçu, j'ai été étonné, je n'en avais pas le droit. A 10 heures moins le quart je suis sorti pour aller chez Samuel Q), chez qui je devais être justement à cette

(') Henri Samuel, — frère aîné d'Adolphe, actuellement directeur du Conservatoire royal de musique de Gand, — ancien officier de l'armée, démissionnaire en 1848, journaliste, imprimeur de la Revue trimestrielle, éditeur des Châtiments de Victor Hugo.

heure-là. Je suis arrivé à ii heures 1/4, rue des Secours, 7. Au coin de la rue, tu vas voir que je ne passe rien, des femmes que je ne veux pas appeler par leur nom, se trouvaient à une fenêtre. Croyant que je cherchais un numéro, elles me crièrent : c'est ici. Je n'entrai pas, comme tu le penses bien. Une parenthèse : depuis que tu m'aimes, ni ma main, ni ma bouche n'ont touché ni par amitié, ni par amour une femme. Je n'en ai pas même eu le désir

Je continue. J'entrai chez Samuel, on me fit monter au premier. Henri descendit en me demandant défaire pendant dix minutes le maître de la maison, c'est-à-dire de me laisser seul. Je lui dis : Faites. Quelques instants après, sa femme arriva, elle était fort souffrante; une névralgie qu'elle a depuis le bas du menton jusqu'au sommet gauche de la tête, lui tiraillait le visage de façon à la faire ressembler à une tête de mort. Le nez était surtout désagréablement tiraillé. Elle me laissa seul. Quelques instants après, Adolphe Samuel et Van Bemmel arrivèrent ; Labarre (Louis) arriva un peu plus tard. Les dix minutes écoulées, Henri descendit et dit : ne serait-il pas temps de faire monter les autres. Ces autres étaient des ouvriers typographes à qui il rendait le festin qu'ils lui avaient offert huit jours après son mariage (i).

Nous prîmes tous place à table ; il y eut beaucoup de cordiahté, d'entrain et surtout de ce bon épanchement qui part du cœur. On chanta^ on lut des vers, de bons et de beaux vers, où on célébrait tout ce qu'il y a de grand et de beau au monde : la liberté et l'amour.

Il laut que je te parle un peu d'Henri Samuel et de ses ouvriers. Il dépend de celui qui emploie et fait vivre un certain nombre de gens d'être leur maître ou leur ami. Au maître on obéit^ pour le maître on travaille à raison de tant par jour; pour l'ami on ne compte pas.

Un ouvrier un peu ivre, vers la fin du dîner, ne cessait de répéter ; Moi, je veux crever pour M. Samuel. — Mange

(') Il raconte dans une autre lettre qu'il a assisté à ce mariage.

plutôt, disait Henri et il lui remplissait son assiette et l'ouvrier buvait et mangeait en disant à tout bout de champ : Moi, j'aime mon bourgeois, moi je veux crever pour mon bourgeois. C'était drôle, on riait, mais c'était touchant...

Les gens du monde, après avoir lu certains romans de G. Sand, où elle parle de l'ouvrier : Le Compagnon du tour de France, par exemple, Horace, Le Péché de M. Antoine, disent : Oh! G. Sand idéalise l'ouvrier, l'ouvrier n'est pas ainsi. Eh bien, ils se trompent, G. Sand à raison contre eux tous : si l'on veut encore chercher de la chaleur, de la jeunesse, de l'enthousiasme, de la force, c'est dans ces hommes qui portent des blouses et ont les mains calleuses. Sous l'habit noir le cœur bat moins vite et il semble que dans certain monde toutes les emmes sont des poupes et tous les hommes des Pierre C***.

Nous avons beaucoup bu, beaucoup parlé, soulevé bien des questions bûlantes, bien brûlantes, et plus enflammées tous les jours. A 2 heures 1/2 nous partions, Samuel, Van Bemmel et moi ; à 3 heures j'étais chez moi ; à 4 heures je dînais comme toujours, à 5 heures j'allais chez Thyes, à 6 heures 1/2 je rentrais chez moi par une pluie battante pour recevoir ta lettre; à 9 heures je la recevais et maintenant j'acliève d'y répondre. Ne sois pas jalouse Êlisa... Crois-tu qu'il soit possible que j'aime une autre femme

Lundi nous avons connu le bonheur, hier le plaisir ; il '^' est vrai que les jours de plaisir sont communs, les jours de bonheur rares. Il est vrai qu'on ne peut pas se dire : Je suis heureux; sans cela comme on saisirait, pour ne plus les lâcher, ces heures où la poitrine se dilate, où l'intelligence s'élève, où tout ce qu'il y a de pensées pleines de poésie et d'amour se présente à nous, où l'on songe à l'amour éternel.

à l'enfant que l'on aimera, où l'on est au ciel, enfin, car s'il y a un ciel, c'est bien celui-là.

Hier, c'était de la passion, lundi de l'amour

Franchement, je te l'ai écrit ce matin, si je me laisse toujours aller à vouloir qu'une femme cède à tous mes caprices, satisfasse tous mes désirs et fasse toutes mes volontés, je serai toujours malheureux et elle avec moi. Dans la société des hommes je ne suis jamais froissé, parce que je ne leur demande que de la rudesse, ce qui me laisse le droit d'être rude avec tous

... Je sais que tu m'aimes, mais... je te l'ai dit, quand nous nous rencontrons un jour^ moi aimant, toi narquoise, un peu railleuse, un peu folle, il y a nécessairement quelqu'un qui est blessé, et ce quelqu'un ne peut être toi. Il y a des moments où, en me sentant si raisonneur, en voyant si bien et même en exagérant ces pauvres petits défauts dont tu veux te corriger, il y a des moments où je me demande si je t'aime réellement, mais il en est d'autres aussi où, quand tu me parles comme j'aime qu'on me parle, quand tu me regardes comme j'aime qu'on me regarde, dans mille autres moments enfin^ je sens ma raison qui s'en va, ma poitrine qui se dilate, comme si j'étais dans un bois plein de violettes et d'églantiers, je sens ton amour qui m'enivre comme un parfum... et je vis, oh! je vis à pleins poumons^ et alors je t'aime... Elisa, est-ce ainsi que tu veux être aimée? Ce n'est pas un reproche que je veux te faire, mais tu tiens ton bonheur entre tes mains, si ton bonheur doit te venir de moi... Du fiel, je n'en ai pas, de la rancune non plus, je le sais, mais c'est le moment... où je suis froissé qui est pénible pour celle qui m'aime, pour toi, car tu m'aimes.

Que de fois j'ai envié le sort de ces brutes, toujours bien

portantes, qui s'en retournent le soir chez eux après avoir incorporé leur bière ou leur vin et qui, en rentrant, trouvent

une femme brute comme eux

C'est un mal de

trop penser, un grand mal, vouloir toujours voir le fond de tout, analyser un caractère comme un chirurgien dissèque un cadavre, dans des moments de découragement, de tristesse, d'ennui. Ah! bienheureux ceux qui ne pensent pas .... ... Dans tes bras^ je vis double, je suis autre. Loin de toi je ne respire plus de la même manière. Je voudrais que tu fusses toujours près de moi ; tu te dis méchante, tu te trompes... tu ne saurais croire ce que tu as éveillé en moi de poésie et d'amour. Avant de te connaître, je cherchais le monde, par ennui peut-être, maintenant je le fuis. Avant de t'aimer, je ne comprenais rien à la nature, maintenant je l'aime... Le dévouement, je ne l'ai compris que pour toi... Et, cependant, il reste encore quelque chose de l'enfant volon" taire, de l'enfant gâté et fantasque... C'est toute une confession que je te fais là... A demain, je t'embrasse de tout mon cœur.

Mardi matin.

Mon ange, mon bon petit ange, je t'envoie cette longue confession que je croyais bien ne jamais t'envoyer. Tu y verras beaucoup d'orgueil, mais aussi beaucoup d'amour. Ah! je l'ai encore senti hier, je t'aime de tout ce que j'ai de fofce et de vie en moi

Comme cette journée commence bien et quelle belle soirée hier! Tout calme, doux, tiède autour de moi, et nous. . Oh! c'était du bonheur cela... Ma femme, ma petite femme, car tu le seras un jour et, s'il plaît à Dieu, ce jour n'est pas éloigné, nous serons heureux... plus que les autres; nous nous amuserons, nous serons fous dans le mariage et nous aurons un beau petit enfant qui te ressemblera et que nous aimerons tous les deux comme je t'aime

pry Pourquoi me dis-tu si souvent, dans ta dernière lettre, ^ * que je ne t'aime pas? Certes, en te voyant si bonne, si dévouée, si aimante, je me dis bien souvent que je ne t'aime pas autant que tu le mérites, mais je t'aime bien, sois-en sûre, comme personne au monde ne pourrait t'aimer

...Oui, quoique tu en dises, je t'aime de tout mon cœur, je ne pense qu'à toi en travaillant, je n'ai qu'une distraction, toi. Quand je puis laisser aller librement ma pensée, c'est toujours sur toi qu'elle se fixe. Tout ce que je fais de bien est en vue de toi ; il n'y a pas un de mes livres où ton portrait ne soit et souvent ton image est devant mes yeux sans que je m'en doute.

Tu vois que non seulement ma tête pense à toi, mais jusqu'à ma main qui si elle est libre trace machinalement ton portrait.

26 décembre 1853.

Sans doute que nous nous verrons demain ; nous causerons, nous nous aimerons^ nous le dirons et nous serons heureux. Les autres s'imaginent qu'ils aiment, nous seuls nous savons ce que c'est. Tous les jours nous aimons un peu plus ; tous les jours nous nous connaissons un peu mieux, et nous y gagnons tous les deux

Si je suis demain dans les dispositions d'esprit où je suis aujourd'hui, je te sermonnerai longuement, c'est-à-dire que je te montrerai combien je t'aime, et que je te prouverai clair comme le jour, par B X B, un baiser par un baiser, que loin de me froisser, comme tu le faisais auparavant, mais pas toujours, les fibres les plus délicates, tu les toucheras dorénavant si délicatement et avec tant d'amour, si sûrement et si délicieusement, que chaque fois que je t'aurai vue, j'aurai fait une provision de bonheur pour tout un mois ; mais, grâce à Dieu, tu la renouvelleras plus souvent

...Je suis de plus en plus poursuivi de cette idée qu'il serait plus loyal, plus franc que je parle à tort père... Tu comprends que, pour cela, je n'ai pas besoin de réfléchir, et que le jour où tu me diras : « Parle à père », je mettrai mon habit noir et mes gants blancs et j'irai te demander à lui. N'y a-t-il pas plus de deux ans que je t'aime.^' Adieu.

fiÇi A quoi as-tu songé en t'éveillant.'' Est-ce à moi.' Est-ce "*^ que je te verrai ce soir.^ N'es-tu pas triste.'* Si tu pouvais être à demi éveillée et lire ma lettre ainsi : Ferme les yeux, je suis près de toi, nous sommes assis l'un à côté de l'autre, tu as la tête penchée sur mon épaule. Moi je ne te dis rien, le cœur me bat trop fort pour parler. Il fait beau, c'est le soir, il y a dans l'air un parfum indéfinissable, un vent tiède ; le ciel est pur, mais il n'est pas clair, il n'y a que quelques étoiles. Tu sens que tu me rends heureux, heureux à mourir de bonheur, et tu es heureuse, je sens cela à la façon dont tu presses ma main; il me semble que tu me dises : » Comment se fait-il qu'il y ait des moments où tu me comprends si bien et d'autres où tu me comprends si peu.^ » Tu ne me dis pas cela, mais j'entends que tu le penses, je sens tes idées courir dans ta tête et me tomber sur le cœur comme des baisers. Le bonheur 'm'étouffe ; j'aime la terre que ton pied touche, la pierre sur laquelle nous sommes assis, le bois de la porte où je m'appuie. J'aime les arbres qui semblent frissonner de mon bonheur, le ciel qui ne se fait pas trop clair pour ne pas effrayer notre amour; j'aime ces bruits lointains que nous devinons plutôt que nous ne les entendons, les charrettes sur les chaussées, les pas lourds des rouliers et ce soupir perpétuel de la ville, soupir où il y a tant de larmes et de souftrances et qui n'est qu'un accident de plus dans les mille petites choses qui nous font heureux. Je ne t'embrasse pas de bouche parce qu'il y a de ces moments où c'est l'âme qui étreint la femme aimée; je sens que

je t'enveloppe d'amour comme tu m'enveloppes de bonheur. Je me dis que tu es à moi pour toujours, avec ton cœur si bon, si bon, pauvre cœur que j'ai fait saigner si souvent. Je sens que celui qui voudrait m'enlever à toi ne vivrait pas une heure. Non je ne songe pas à cela, je ne songe qu'à être heureux et à remercier, avec des larmes, Dieu qui t'a faite pour moi et moi pour toi.

J'ai en ce moment d'inconcevables désirs de campagne et de printemps. Je voudrais être avec toi à la campagne, dans une grande maison où il y aurait pour moi une chambre meublée comme un atelier de peintre et pour toi une chambre moyen âge, du chêne, du cuir de Cordoue aux murailles et des fleurs partout. Je voudrais une vaste bruyère, des bois dans le lointain, le grand ciel; la ville m'étouffe et m'ennuie. Quand nous serons mariés, nous irons à la campagne pendant les vacances. Cela retrempe et ce n'est que là qu'on vit réellement. Je te dois deux choses que je n'avais jamais connues avant : les larmes et l'amour de la campagne. Comme je comprends bien que tu n'aimes pas le monde; c'est ce que je connais de plus maussade, de plus nauséabond, de plus opiacé.

Je ne t'ai pas beaucoup parlé de mon drame ; je l'ai lu maintenant, et voici ce que j'en pense. L'intrigue est bien menée^ il y a quelques bonnes scènes; les caractères, à part un, sont plutôt esquissés que dessinés complètement ; il y a du mouvement et de la vie. L'intrigue n'est ni absolument neuve ni absolument vieille, il y a quelques originalités de détail. Je ne t'en dirai pas le sujet, je compte le donner au Vaudeville et te laisser le plaisir de la surprise. Tu jugeras par toi-même de ce qu'il vaut. Il a un grand mérite, c'est d'avoir été fait avec grand plaisir, et les enfants de l'amour sont souvent beaux.

Ta lettre m'a fait ce matin un plaisir inoui ; elle est si bonne,

si caressante ; je suis un grand enfant : j'aime tant les caresses et les baisers. Tu peux faire de moi ce que tu veux avec une bonne parole

n Bonne soirée, mais courte soirée. Nous ne devrions jamais nous quitter. Toujours, toujours ensemble ! Quels beaux rêves nous réaliserions. Cela viendra un jour... mais quand.'' Pourvu que je passe, mais je passerai, j'en suis sûr; j'ai failli le faire l'année passée où je ne savais rien. C'est bien le moins que je le fasse cette année-ci où je sais quelque chose. Encore deux mois et demi et je comparaîtrai devant ces terribles pédants

... Tu ne peux pas t'imaginer la quantité de têtes grotesques et nauséabondes qu'il y a parmi ces êtres chauves et à lunettes qu'on appelle des professeurs. Et dire que j'endosserai un jour la peau de cet animal

\yç\ Oui, tu es bien folle. Tant mieux va, je t'aime mieux • ^ ainsi que désolée. Non, saint Nicolas n'est pas venu me visiter. J'ai mis des pantoufles hier au soir, dans tous les coins de la maison. Elles étaient vides le matin comme je les avais mises le soir.

J'étais bien levé ce matin; à 8 heures j'étais à l'université. Hélas, j'allais y avaler un tas de lourdes choses, viande de porc de l'intelligence. Moi, professeur un jour, moi fourrant du grec et du latin dans la tête de pauvres enfants qui ne m'ont rien fait, tiens, il y a des moments où je trouve cela si boufibn ! J'avance dans cette route, j'irai jusqu'au bout, mais

il me semble que la fortune m'accrochera en chemin et me montrera une veine. Alors j'exploiterai. Qui sait? je ferai peut-être de grandes choses. Une chose... me gêne pour réussir : la conscience. C'est un lourd pavé aux pieds de celui qui court après les succès. En somme, j'aime mieux le porter.

Ah ! si j'étais riche, quelle belle vie ! Des vers, de la prose, de la musique, des voyages, du beau, toujours du beau... de belles études, de beaux tableaux et toi, la plus belle avec tout cela ! Et jamais devant soi ces insipides figures de pédants, puant le bouquin à une lieue. Travailler, jamais ne rester à rien faire ; penser, quand on ne travaille pas, mais travailler à ce ■■ qu'on aime, travailler surtout à te rendre heureuse : voilà ce qu'il me faudrait. La hberté, enfin, la liberté complète, courir le monde à nous deux ! Ta, ta, ta, ta, ne parlons plus de cela. Adieu, je t'aime ! ^^Ifl

* ^ Pourquoi me plains-tu ! Pourquoi t'imagines-tu que je suis fatigué. Hier^ je suis sorti aussi frais et aussi bien disposé que si je venais de commencer. Je me sens si fort, le bonheur me fait tant de bien. Comme tes deux lettres sont bonnes ; elles ont toutes deux cette teinte de tristesse délicieuse qui est tout l'amour. Sais-tu bien que quand je plaisante avec toi je ne t*aime pas la moitié autant que quand je suis un peu triste, de cette tristesse que je t'ai dite. Elle seule donne à l'amour ce parfum auprès duquel rien n'est bon, rien n'est doux. . . . ... J'ai rencontré aujourd'hui, après mon dîner, un jeune homme qui est riche et un peu artiste; il va à Paris, à Rome ou à Naples. Il est libre, il va se faire un nom, et moi j'ai un lourd examen à passer. Je ne parle pas de celui-ci, je le passerai, mais l'autre... Pourvu que la science ne tue pas l'art! Je n'ai pas une tête scientifique moi, mais je serai assez fort, je l'espère, pour résister à l'influence crétinisante du grec appro-

fondi et de la philosophie transcendante. Ne prends pas mes paroles pour du découragement, j'ai du courage et de la force, j'ai de l'espoir même.

Peut-être aurai-je du succès, peut-être pourrai-je entrer dans un journal, peut-être gagnerai-je de l'argent avec ma plume. Gagner de l'argent ! C'est cela qu'il me faut^ et cependant j'ai avant tout l'ambition du beau et je ne ferai jamais de ma plume un outil. Non, ce serait trop beau le succès, la gloire, il me semble que ces choses ne sont pas faites pour moi. Bien des fois, j'aurai encore, avant de commencer une œuvre, la conviction qu'elle est bonne; puis, quoique j'aie suivi mon plan, il arrivera que finie, elle me paraîtra mauvaise. Il y a cependant moyen d'arriver ici. J'ai déjà une bonne réputation inédite; beaucoup de gens comptent sur moi. Mais je devrais consacrer toute ma vie à l'art^ et je n'aurais pas encore au bout atteint cet idéal qui est si beau, si grand et que j'ai toujours là dans la tête pour juger ce que je fais. Tu vas lire mon petit drame. Je t'ai déjà dit ce que j'en pensais ; je le trouve chaud, il y a du mouvement, mais ce n'est pas encore ça^ je puis faire mieux. Tu me diras ce qui t'y déplaît comme ce qui t'y plaît ; tu feras cela pour moi. Là où l'amour montré ne te paraîtra pas de l'amour, tu me le diras. Tu me diras ce qui t'aura plu et ce qui t'aura choquée

Je vais sortir, Theys part demain; nous allons causer, je serai gai pour lui, il ne faut pas qu'il me voie triste et il n'est pas bon que deux amis se quittent en emportant l'un de

l'autre une impression pénible

... Je ne sais pas pourquoi, mais aujourd'hui je n'ai pas d'espoir pour mon examen^ pas du tout ; si je ne passe pas, je ne sais ce que je ferai ; je sais bien que je n'aurai pas de con-

vulsions et que je ne pleurerai pas comme l'année passée, mais je sais que cela me fera beaucoup plus de peine. Pourquoi ne m'as-tu pas écrit ? •

ïyp' Oh ! mais ! je suis heureux, je n'y vois plus, je rêve, cela * ^ est évident. Heureux, mais il me manque quelque chose. C'est beaucoup de te voir, de te parler, de te serrer la main, mais je voudrais que tu fusses seule près de moi, seule. Sais-tu bien que je t'aime

... Je ne dois pas te dire cela. Pourquoi ne puis-je pas te le dire.? Mon amour est-il un crime, une chose mauvaise, honteuse.'' Non. Eh bien alors... Oh! laisse-moi te dire.

Hier, j"ai rencontré ton frère, il me parla de M"« X..., de la démarche qu'il avait faite près de son père. » Mais, lui dis-je, aviez-vous une position faite quand vous vous êtes présenté.? Non, dit-il, mais ce n'était pas pour l'épouser de suite ; si ma position avait tardé à se faire, jaurais attendu six mois, huit mois, un an de plus que je ne comptais. Ces choses peuvent donc se faire, dis-je. Mais oui, dit-il, très bien. Je voulais avoir là-dessus votre opinion, ajoutai-je, maintenant je sais à quoi m'en tenir. » En effet, je sais à quoi m'en tenir; il m'a dit d'autres paroles que je pourrai lui rappeler à l'occasion, entre autres celle-ci : « Si j'aimais une femme, il n'y aurait rien qui pût m'empêcher de l'épouser, il n'y aurait ni père, ni mère, ni frère. » Il a raison, j'ai un tort envers lui, mais, ma foi, il n'en sait rien et s'il le sait nous nous expliquerons. De sorte qu'il est bien décidé qu'au mois d'août je parlerai à ton père... si je passe. Hier j'ai eu un moment et même plusieurs moments de tristesse. M"^ V... se promenait au bras de M. N..., son fiancé, elle avait un air si heureux, elle se penchait si bien vers lui. Cela m'a fait mal et m'a fait songer que moi aussi je pourrais... Cependant ce n'est pas que j'aime ces amours en public, ces regards devant tout le monde, j'ai

trouvé M'^^ V... ridicule, mais heureuse... Encore un mois et mon sort sera décidé. Quelque chose me dit que je passerai : mon bonheur, ma gaîté, ma force, ton amour plus grand que l'année passée. Cette année-ci sera bonne pour moi et tout ce que j'entreprendrai me réussira

tyr» Tu es partie tantôt et je ne t*ai pas entendue; j'étais si *^ absorbé... je pensais à bien des choses tristes, à mon examen entre autres

... Tu ne saurais croire combien est pénible la position d'un homme qui après avoir travaillé ne voit rien devant lui et s'imagine, après toute une journée de fatigue, ne rien savoir et n'avoir rien fait. Cela me rend injuste et maussade. Puis, vois, j'ai été triste de t'avoir mal donné la main tout à l'heure. Les journées me semblent un rêve, elles passent si vite, si vite, et je ne puis dire^ après les avoir finies, si elles sont vides ou remplies. Que je suis content de te voir demain... Je travaillerai si bien... C'est drôle, j'ai une peur horrible; cela me ferait beaucoup de mal de ne pas passer et on compte sur moi pour une distinction

... Je voudrais avoir encore trois mois devant moi et je n'en ai plus qu'un. Tiens, ne parlons plus de cela ; demain je te verrai, demain tu me diras que tu m'aimes, tu me parleras bien doucement, tu me donneras de l'espoir et je t'embrasserai bien souvent pour toute cette longue semaine où j'ai été seul

... Demain, demain, il me semble que c'est un autre monde que je vais voir ; je iv; 'imagine que je vais vivre pendant une soirée d'une autre vie, une vie meilleure... J'ai eu du courage cette semaine ; il faut que je passe^ je veux passer, je passerai... Si tu vas demain à la campagne rapporte-moi un gros bouquet de fleurs des champs

ryry

... Tu as bien fait de m'écrire, j'avais besoin de ta lettre pour me remettre un peu, car j'étais désespéré. Maintenant je ne suis pas gai, je ne suis pas fou, mais je suis heureux de ce bonheur, le plus doux de tous les bonheurs^ ce bonheur un peu triste qui repose sur un amour partagé. Dans quinze jours, le moment décisif sera là. Je m'attends plutôt à un échec qu'à un triomphe ; j'en ai pris d'avance mon parti, si je suis admis, tu partageras ma gaîté; si non, je ne te ferai pas souffrir de ma tristesse. Je devrais ne songer qu'à cela et je ne songe qu'à toi.

... Encore quinze jours, vingt au plus, et je suis libre, Hbre comme l'air .

ryn ... Voilà huit jours que je suis sevré de toi. C'est long, * ^ sais-tu, huit jours. Je ne suis pas content de ma semaine, il me semble toujours que je n'ai pas travaillé assez. Je n'ai travaillé que sept heures aujourd'hui. Je devrais en travailler douze. Comme je voudrais pouvoir me mettre sur mon canapé, et penser à toi et écrire de belles choses en pensant à toi. Mais cela ne se peut pas. Avoir une vocation forte, ardente et ne pas pouvoir tout y sacrifier. Mais pour écrire il faut une chaise pour s'asseoir et c'est cette chaise qu'il faut que je gagne avec mes trois diplômes. Sera-t-elle dure ou tendre, en cuir à clous d'or ou en bois peint, je n'en sais rien, mais il me la faut. J'apprends un tas de choses qui m'ennuient, que je trouve sottes, inutiles, et qu'il faut que j'avale. Pourvu que l'amour me dore la pilule.

fVQ As-tu bien dormi. Es-tu mieux, non pas un peu mieux, • ^ mais beaucoup mieux. J'ai tant pensé à toi aujourd'hui. Il y a des jours, et ils sont plus nombreux que je ne te le dis, où

tout ce que tu m'as fait de bien, où toutes les bonnes paroles que tu m'as dites me reviennent à la fois. Je vois trois ans se passer sans que ta conduite ait changé un seul moment, sans que tu aies cessé de m'aimer avec une douceur que toi seule tu as. Quelque mauvais que j'aie été, tu ne m'as jamais dit une parole dure. Quand je te tourmentais, ce n'était pas une méchanceté qui sortait de ta bouche, c'était une plainte, une pauvre plainte bien douce faite pour attendrir tout autre que l'être brutal que je suis quelquefois. Ma chambre est si belle, si belle! Ah! si j'étais riche, quel bijou j'en ferais. Un jour nous aurons aussi une chambre à nous deux, dans laquelle nous nous tiendrons toujours, l'un près de l'autre. Je pense bien souvent à cette belle chambre où nous mettrons toutes les gravures que j'ai dans celle-ci et notre Vierge et tous nos souvenirs. Personne n'entrera dans cette chambre que nous. Ce sera un petit sanctuaire d'amour. Nous y aurons des fleurs toute l'année, des fleurs que nous soignerons bien, que nous aimerons bien et que nous ferons à force de soins plus belles que leurs sœurs. Il y aura dans cette chambre une large fenêtre avec un grand store de canevas gris. Il ne faut pas qu'il fasse trop clair pour être heureux, et quand l'un de nous sera sorti, l'autre l'y attendra. Il n'y aura pas de luxe, le luxe rend triste et bête, ce sera une chambre d'amoureux et d'artistes. Nous savons aimer, nous aimerons toujours. Jusque-là je ne serai heurpux qu'à demi et cependant je ne donnerais pas mon demibonheur pour toutes les joies des autres

29 août 1853.

OA Tu ne saurais croire

combien je suis malheureux d'être éloigné de toi. Quand je commençai à t'aimer, Éhsa, je me dis : c'est pour la vie. Je ne savais pas dire si vrai, car c'est maintenant que je puis dire : c'est pour la vie,..

Je suis allé aujourd'hui me promener à la campagne candidement en poète, en amoureux; en voyant les arbres si beaux, certains chemins si déserts, je me suis dit : Mon Dieu, que cette nature, si belle déjà quand Élisa est loin de moi, serait plus belle si j'avais Élisa à mon bras. Ce sont là des rêves, je le sais, des rêves de fou. Tu ne saurais croire, à l'heure de midi par exemple, quand tout est inondé de lumière, quand les feuilles semblent chanter et se donner des baisers, quand le vent pousse l'un vers l'autre les arbres, les plantes, pour les faire s'enlacer, tu ne saurais croire combien tout cela me fait songer à toi. D'autres en voyant toutes ces belles choses ne pensent qu'à elles, moi je ne pense qu'à toi. Où tu n'es pas je suis seul, affreusement seul

Qi Souvent je revenais d'auprès de toi, agité, transporté, ^-L fiévreux ; hier je suis revenu heureux. J'étais comme enveloppé dans une atmosphère de bonheur, noyé dans je ne sais quoi de doux qui s'imprégnait à tout mon être. Je ne saurais pas rendre cela, c'est impossible ; un rayon de soleil au printemps, une extase vers Dieu, le regard de la femme qu'on aime à quinze ans, le premier battement de cœur, le premier soupir d'amour, c'était tout cela ensemble. Non, c'était davantage. Élise, ma bien-aimée, c'était du bonheur et la femme qui donne à un homme le bonheur que tu m'as donné, cette femme-là sera aimée toute sa vie. Ce que j'ai senti hier est quelque chose de neuf pour moi, neuf tout à fait; mon amour, car je t'aimais, je t'aimais fort et puissamment, mon amour a pris une teinte de douceur, de force calme, quelque chose qui ressemble à l'adoration des Italiens et des Espagnols pour la Vierge. Mon cœur est à toi sans partage et pour toujours...

24 décembre 1853.

Si je t'aimerai toujours? Tu n'en es donc pas sûre. Tu '"^ ne sens pas cela, toi. Ne sens-tu pas quand tu es seule, si tu peux quelquefois te sentir seule, ne sens-tu pas qu'il y a quelqu'un près de toi, qu'il y a comme un souffle tiède qui t'enveloppe^ une voix inintelligible tant elle est voilée, qui te dit à toutes les secondes : Je t*aime. Je sens cela, moi ; où je

vais, tu es; je ne suis jamais seul

Ne vois-tu pas que notre amour entre dans une nouvelle phase, qu'il y a entre nous plus d'abandon, que nous nous aimons mieux, que toi et moi nous nous aimons comme nous ne nous sommes jamais aimés.

Tu as prié, tu as pleuré, tu prieras et tu pleureras peut-être encore cette nuit; mais ce ne sera plus de tristesse, n'est-ce pas.

Prends garde, ou plutôt non, sois heureuse; ces larmes, ces prières, ces délires, c'est l'amour qui s'élève, qui s'agrandit, c'est cet amour auquel rien ne résiste et que je suis heureux et fier de t'avoir inspiré.

Lettre d'un fou

La vie est une mer immense et sans rivages; * (i) Des barques en tous sens la sillonnent toujours ; Les unes vont bravant le vent et les orages Et les autres glissant au-dessus des flots lourds.

Pour ces légers esquifs Dieu divisa la mer,

Il fit une moitié douce, calme et pâteuse.

Sans flots, sans ouragan, sans foudre, sans éclair;

(') Les vers marqués d'un * sont ceux qui ont été conservés par l'auteur dans la Sirène. Voir Biographie.

Mais l'autre il la créa folle, tempétueuse, Bouillonnant, mugissant, ardente et belle à voir. Il y sema l'écueil aux mortelles aiguilles, * Il lui fit la voix forte, et l'ouragan, le soir, Y chante : Gloire à Dieu! Les vagues sont mes filles! * Et la vague répond : Oui, père, gloire à Dieu ! * A moi la barque frêle et de trésors remplie, * A moi l'espoir, à moi l'amour, à moi la vie ! *

Mais le seigneur est bon ; si les éclairs de feu

Déchirent le ciel noir, si le vent hurle et pleure.

Il les force parfois à rentrer dans leur lit, *

Il montre aux passagers un îlot qui fleurit.

Perdu dans Tocéan, chatoyante demeure.

Pleine de fleurs, d'amour, de plaisirs, de doux sons.

Où les anges du ciel murmurent leurs chansons.

Sur l'autre mer — la mer pâteuse — on mange, on boit,

On y parle boutique^ argent, créances, Doit

Et Avoir; puis, l'on voit aussi sur cette mer

Des îlots bien plantés ayant assez bel air.

L'affreuse ligne droite y règne en souveraine ;

Ces îlots sont féconds en gens porte-bedaiue,

On y chante parfois la petite chanson;

On y dort, on y vit, on y meurt en poisson.

Point de douleur pour eux, des soucis gris et ternes ;

Point de soleil non plus, ils vivent aux lanternes.

L'amour, le ciel et Dieu, les anges et l'espoir,

Sornettes! Leur plaisir est de souper, le soir.

Leur cuirasse est de bronze, étant d'indifférence. *

Sur l'autre mer — la folle — on trouve la souffrance En cherchant le bonheur, mais on cherche toujours ; L'abîme en engloutit quelques-uns tous les jours, Il meurent en chantant un hymne à l'espérance; Que l'ouragan mugisse, ils chantent; que la mer Hurle, ils chantent toujours et toujours et sans cesse. Leurs fronts portent le sceau d'une amère tristesse,

Ce sont des chênes forts qu'a sillonnés l'éclair,

Mais ils chantent. Leurs pleurs sont pour eux seuls. Leur joie

Est pour les autres. Oui ! Ils se savent la proie

Et les jouets des eaux, mais ils ne veulent pas

Courber le front : leur âme est trop grande et trop fière ;

Ils braveront l'orage, ils riront au trépas,

Pourvu qu'à leurs regards, fugitive lumière.

Mirage d'un moment, rêve déçu trop tôt.

Plein de fleurs et de chants, apparaisse l'îlot.

Pouvez-vous m'en vouloir, chère, si je vous aime, Si, cherchant le bonheur, depuis mon premier jour, Ma première prière et mon premier blasphème, Je le vois aujourd'hui luire dans notre amour.

25 février 1855.

22 juillet 1854.

Q I C'est drôle, je m'imagine que tu ne le trouveras pas ^* bon (1). Il faudra que tu me le dises, sais-tu; il faudra me dire pourquoi, ce qui te déplaît. Tu n'aurais pas le courage de me tromper, n'est-ce pas

Q ^ Quelques vers encore et tout est fini. Mais je m'aperçois O^ d'une chose : Je ne sais pas bien louer un homme. Je parle dans mon poème bien plus de la Belgique (2) que du roi quoiqu'il soit réellement exceptionnel de bonté et de prudence. En toute conscience, je n'espère ni le premier ni le

(') Serait-ce ua tiré à part de sa poésie : Qiulqius chiens, parue dans la Revue trimestrielle, le 15 avril 1854, t. II, p. 262.

(2) Concours de 1854, sur " les bienfaits de l'indépendance nationale • . Il reste de ces vers un brouillon incomplet, signé 1854.

second prix, je risque seulement. J'ai fait un tour de force qui, dans tous les cas, me laisse quelques beaux vers que je pourrai toujours faire imprimer avec honneur. Tu liras d'ailleurs le poème... A demain.

cin

Qfi Je suis bien content que tu sois contente. Je crois aussi ^^ que ce morceau est bon. Mais il ne parle que peu ou point du roi et ne loue réellement que la Belgique. C'est Péloge d'un républicain à un roi honnête homme. Puis, il n'est pas complet. Le XVI^ siècle manque, les guerres de Louis XIV n'y sont pas ; ça et bien d'autres, voilà un gros défaut, facile à remédier, puisqu'en gardant ce que j'ai fait et en conservant cette forme allégorique, je puis raconter toute l'histoire de notre pauvre pays.

Tu peux montrer le morceau à Maria; je crois qu'il lui fera plaisir, il est écrit de cœur. Mais il ne faut pas te faire d'illusions sur son succès. L'idée est à peine indiquée, cette idée qui faisait l'originalité du morceau en dépeignant le roi sage qui a sagement gouverné son peuple sage et toujours trop bon.

J'ai fait hier une grande, grande promenade. Nous sommes allés à Saventhem voir le tableau de Van Dyck ; il est très beau.

La chambre où le beau peintre a travaillé pendant trois mois et qui était toute couverte, les murs s'entend, de dessins et d'esquisses de sa main, cette chambre précieuse, ces murs qui valaient, commercialement parlant, des sommes folles, ont été grattés et badigeonnés il y a un an. En Italie, on eût mis un cadre à chaque pan de mur et d'immenses glaces par dessus. C'est indigne!

Tu n'es pas triste, j'ai pu le voir à ta lettre. Reste gaie, tu peux l'être, moi aussi, puisque nous nous aimons !

17 août 1854.

nry Tu n'es pas malade, n'est-ce-pas?

^ • ... J'ai mis tes deux bouquets en un, dans un grand vase en porcelaine à fleurs bleues que tu as dû voir dans la cuisine. J'ai mis sous ce vase ton dessous de lampe et le tout au milieu de ma cheminée.

Hier, j'ai écrit une date sur mon mur : c'est le 16 de ce mois, il y a trois ans, que je t'ai ouvert et que tu as fait un pas en avant en me disant fna chère. Te souviens-tu? Non, je ne t'aime pas depuis trois ans, c'est impossible ; un amour ne reste pas fort comme cela après trois ans. — Si, si, si, il reste fort dix ans, il reste fort toujours. Il est 11 heures 1/2; j'ai fini de travailler. J'ai bien pensé à toi : je suis allé près de ton lit, je t'ai donné ton lait de poule, je t'ai embrassée, je t'ai aimée et rendue heureuse, je t'ai regardée toujours, j'ai embrassé tes beaux yeux que j'ai tant fait pleurer, tes petites mains qui devraient me battre et qui n'ont pour moi que des caresses, tes petits pieds qui savent si bien courir pour me rendre heureux. Je rêve encore, sais-tu. Pourquoi n'ai-je pu te voir aujourd'hui, il fait si beau

c\C\ Je suis mieux, beaucoup mieux. Gentil médecin, je te ^^ confie un malade difficile à guérir et qui parait aimer un peu trop sa maladie. Il ne sait pas prendre sa vie telle que Dieu la lui a faite, il lui faut autre chose. Si on lui demandait quoi, il dirait : » Je n'en sais rien ». Si c'est l'or qui lui manque, l'or, vulgairement nommé la fortune, il est bien niais de se tourmenter, étant parfaitement sûr de n'en jamais avoir. Avec des passions de millionnaire, on a des moyens de chiffonnier.

Et cependant, sa vie est belle ou pourrait l'être. Rien ne lui manque, l'amitié, il la connaît; l'amour, il est aimé comme

personne ne peut l'être et il aime sérieusement et profondément

QQ J'ai passé aujourd'hui la journée la plus douce et la plus ^^ triste à la fois qui se puisse imaginer. Heureux de notre bonne soirée d'hier, j'étais triste de n'être pas près de toi. Je vivais double par le souvenir, je languissais dans le présent. Il y aura encore de belles soirées comme celle-là pour nous, il y aura encore de belles nuits. Oh! être près de toi maintenant, toujours ! Hier, quand j'étais assis près de toi sur notre nouveau et cher petit escalier, je te disais : Je voudrais mourir. J'avais raison, c'est le moment de la mort ; qu'y a-t-il de plus triste au monde que de redevenir hanneton après avoir été ange. Oui, ange, le ciel n'a pas de bonheur plus immense, plus suave, plus complet et s'il est des anges ces êtres ne sont que des hommes heureux.

Que ne pouvons-nous nous éteindre tous les deux lentement sans souffrance, quand nous sommes si heureux. Comme j'aime ce furieux amour que j'ai pour toi, plein de désespoirs, de rages sourdes, de colères, de larmes, de sanglots, mais aussi me donnant des extases infinies, grandes comme le ciel. . .

As-tu remarqué que nous avons terminé hier, tous les deux, notre lettre en nous jurant que nous ne nous aimions pas. Comme il faut que nous soyons sûrs de nous-mêmes pour nous dire de ces choses-là !

^^ ... Voilà une soirée bien agitée, je ne suis pas inquiet, je n'ai rien à me reprocher, je suis calme : quoi qu'il arrive on ne

nous séparera pas et si on apprend, c'est-à-dire si ton père, si ton frère savent que nous nous aimons, ils ne nous sépareront pas. Ta réputation est à nous deux, nous la gardons comme nous le voulons et puisque tu ne penses pas qu'on m'accepte dans la position où je suis, je ne vois pas pourquoi nous ne pourrions pas attendre trois mois

Q-< J'ai un mal de tête affreux, je suis malade et cependant *^-L je suis heureux. Je fais mille châteaux pour notre avenir, je choisis notre petite maison, je la meuble. Elle est ravissante. Nous avons choisi à nous deux les papiers et les meubles, il faut d'ailleurs que nous en causions. Tu as raison de le dire, notre avenir sera beau et je prends patience, parce que je suis sûr de toi. Tu parleras à ton père le plus tôt possible, tu tâcheras de savoir son opinion et tu me la diras bien vite. Je ne serai bien heureux que le jour où je t'aimerai loyalement, du moins aux yeux du monde, où je pourrai dire : je laime. Mais il faut que tu apprennes la musique, il faut que nous égayions notre nid. Et nous nous promènerons comme maintenant. Ce seront de si douces promenades et à part l'attrait du fruit défendu, elles vaudront celles que nous faisons maintenant. Elles vaudront même mieux, je t'aime assez pour n'avoir pas besoin d'attrait secondaire quelconque. Nous sommes deux enfants, toi et moi, nous aurons peu de douleur, beaucoup de plaisir et de bonheur. Reposer dans tes bras, être près de toi toujours, te confier, comme je le fais maintenant, mes pensées les plus intimes et les plus secrètes, nous appuyer l'un sur l'autre, moi souffrant pour toi, toi souffrant avec moi, ou plutôt étant heureux ensemble, voilà mon rêve. Un rêve! Non, c'est une réalité. Adieu, mon ange, je t'aime.

Lundi.

Q^ Oui, ta petite chambre; oui^ la vie avec toi toujours, et "^ ^ mourir le jour où tu ne m'aimeras. Ce ne serait plus vivre alors. Laisse-moi te dire que je suis mortellement triste, qu'aujourd'hui je désespère ; vivre avec toi, mais il faut vivre, et de quoi vivrai-je.? J'ai un projet, j'en ai même deux que je t'expliquerai ; il faut qu'avant un an nous soyons mariés, je suis las d'attendre. Il faut que tu sois à moi, que tu sois ma femme, que je ne doive pas te voler un regard ou une parole ou un baiser ! Il le faut ; il faut que notre amour soit libre. Oh ! je suis triste, cela me console de t'écrire ; bien triste, je ne savais pas quelle éternité c'était que quatre jours passés sans te voir

QQ Vous me dites que vous m'aimez, je vous crois, car j'ai ^^ besoin de vous croire ; cependant, moi qui puis répondre de mon amour pour vous, si j'avais su qu'une lettre de moi peut être impatiemment attendue par vous, si j'avais pensé vous faire souffrir en en retardant l'envoi, je n'aurais pas attendu un mois ainsi que vous l'avez fait. Je sais que j'ai eu tort en vous parlant de ce petit monument funèbre à inscriptions lugubres et à cachets noirs dont vous vous moquez si justement et avec tant d'esprit, mais je sais aussi que je vous ai écrit la veille de mon examen que j'ai eu le bonheur de passer {}), la lettre la plus humble, la plus soumise que j'aie jamais écrite à une femme. Vous savez ce que vous en avez dit. Et cependant, si jamais l'expression a rendu fidèlement la pensée, c'a été dans cette lettre. Je veux être franc avec vous, me montrer à vous tel que je suis; aussi, je vous le dis franchement, votre silence m'a vivement froissé. Il me semble que nous avons, pour nous communiquer nos pensées et nos sentiments, assez d'obstacles à surmonter sans que l'un de nous se plaise encore à les multi-

(1) Le 14 avril 1855.

plier par caprice ou par indifierence. Après vous être montrée pour moi bonne, généreuse et aimante, vous m'avez tout à coup témoigné de l'indifférence et du dédain, vous m'avez fait endurer des souffrances dont je vous épargnerai le détail, car je n'aime pas à me plaindre. Ne soyez donc pas étonnée si je vous dis que j'étais parfaitement décidé à ne plus vous écrire, certain que j'étais que vous ne songiez même plus à moi. Heureusement votre lettre est venue me tirer de ce misérable état, vous m'avez prouvé... que vous ne m'aviez pas tout à fait oublié.

Pardonnez-moi ces reproches, j'espère, à l'avenir^ avoir assez de force pour me taire si vous me faites encore souffrir.

Je veux maintenant revenir à ce passé que je maudis. Non seulement j'ai brûlé tout ce qui ne me venait pas de vous, mais j'ai employé ce temps où vous me traitiez si durement à réunir tout ce que j'avais pu laisser de lettres et de souvenirs partout où j'ai passé. Je ne veux pas qu'une autre que vous possède un mot d'amour de moi. J'ai parfaitement et entièrement réussi. C'était, d'ailleurs, pour moi un cas de conscience. Je ne vous demanderai plus si vous êtes satisfaite^ j'ai peur que rien de ce que je fais ne soit trouvé bien par vous, j'attendrai donc que vous m'ayez mieux jugé; alors peut-être vous me rendrez, avec votre confiance, un peu de cet amour et de ce bonheur que vous m'avez si cruellement retirés.

Q I Votre lettre est charmante, j'aurais mauvaise grâce à *^^ m'en fâcher, on ne peut pas faire des reproches d'une façon plus gracieuse et plus spirituelle. Je regrette seulement qu'elle ne soit pas arrivée trois semaines plus tôt. Est-ce coquetterie ou taquinerie, ou bien n'aviez-vous pas le temps de m'écrire. Mais je ne comprends pas que, convaincue, comme vous deviez l'être, que je vous aime, vous ayez eu le courage de me laisser languir tout un mois sans me rappeler que voua pensiez un peu à moi. Vous ne songez pas que forcé de vous

aimer de loin, sans pouvoir ni vous parler ni vous entendre, sans puiser dans un de vos regards^ dans un sourire, un peu d'espérance, vous ne songez pas que je dois tenir extrêmement à vos lettres, que je ne puis m'en passer, que vous ne m'écrivez jamais trop et toujours pas assez. Je ne veux pas vous ennuyer du détail de mes angoisses, de mes continuelles anxiétés, vous me traiteriez encore de fou, d'enfant et d'extravagant. Cependant, si je suis enfant c'est qu'en vous aimant, j'éprouve des sensations très jeunes, très neuves et très fortes ; si je suis fou c'est d'amour pour vous, et si j'extravague, c'est que je n'ai pas toujours la tête à moi quand je songe à vous. Pardonnez-moi, mais je vous jure qu'il n'y a pas là de ma faute. J'essaierai à l'avenir, non pas d'être^ mais de paraître parfaitement sérieux et raisonnable... J'essaierai de paraître homme du monde et de me renfermer dans les plus strictes limites des convenances. Ce changement apparent me coûtera beaucoup ; j'avais jusqu'à présent été heureux de pouvoir vous montrer mes pensées les plus secrètes, de me livrer tout à fait à vous... Vous m'enlevez ce bonheur^ je me résigne. Vous me dites toujours vous, je né me permettrai plus de vous tutoyer; je m'étais permis de vous nommer par votre nom que j'aime, malgré moi, à prononcer et à écrire; vous ne m'avez jamais nommé par le mien. Je suis allé jusqu'à vous demander de vos cheveux^ autre enfantillage, auquel je tiens énormément ; vous n'avez pas même paru avoir lu ce passage de ma lettre. Je vous en demande pardon, cette lettre n'est encore ni bien sérieuse ni bien raisonnable, mais je m'exercerai à cette manière d'écrire qui donne à la parole une autre forme que celle de la pensée. J'y parviendrai peut-être, mais permettez-moi pour la dernière fois de vous dire dans ce langage qui est le mien : Je t'aime, je suis à toi complètement et pour toujours. Je t'aime en frère, en amant, en ami, en frère par le respect, en amant par la passion et les désirs, en ami par la confiance que j'ai en toi. Avant de te connaître, j'ai su ce que c'était que préférer à peu près une femme à d'autres femmes; toi seule, Èlisa, m'as fait connaître l'amour, avec ses anxiétés, ses timidités, ses inquiétudes, cette continuelle tension du cœur et de l'esprit

vers une seule femme, l'amour avec ses désirs effrénés, ses abattements, ses larmes, ses grandes douleurs et ses joies immenses, toi seule m'as fait comprendre que je ne puis vivre qu'en aimant et que je ne puis aimer que toi.

QK Enfin, tu es revenue à moi! Je puis te le dire mainte- *^^ nant, j'ai bien cru que je t'avais perdue, que tu ne m'aimais plus. J'ai été fâché contre toi, je me suis pris à te haïr. Maintenant ma confiance dans l'avenir, mon amour dévoué, sans amertume, sans arrière-pensée, tout est revenu. De mauvais, de sceptique que j'étais, je me suis retrouvé bon et aimant. Aussi je ne puis t'exprimer le bonheur que j'ai eu à dérouler ce beau ruban brun que forment tes cheveux, tes beaux cheveux, si longs, si soyeux. Il me semble que tu as dû sentir au moins un des mille baisers que je leur ai donnés, car ces cheveux vivaient encore, c'est une partie de toi-même. Eh bien, cependant, aa milieu de mon bonheur, il s'est glissé une pensée triste; ces cheveux m'ont fait sentir plus vivement encore cette terrible distance que le monde met entre nous. N'oublie pas que je compte danser avec toi à chaque bal de la Philantropie, n'oublie pas que sans braver personne, tu as et tu dois avoir une. volonté à toi, pour te conduire envers moi comme tu l'entends, volonté contre laquelle personne ne peut lutter. Je souflre pour toi que tu veuilles bien, comme tu le dis, paraître gaie quand tu es triste et que tu fasses assez de cas du monde pour te donner la peine de changer pour lui ton humeur. C'est déjà beaucoup que de paraître calme, sois-le en apparence, chacun se contente de cela et le calme n'inspire pas de soupçons. Songe bien, Èlisa, que tu es supérieure à tous ceux qui t'entourent et que c'est descendre trop que de descendre jusqu'à eux. Personne d'ailleurs n'a le droit de te questionner, encore moins de t'imposer sa volonté; je sais, d'ailleurs, que tu ne le souffrirais pas. Mais en t'habituant à feindre un sentiment contraire à celui que tu éprouves, tu te prépares dans l'avenir des

souffrances sans nombre. Commence, dès à présent, à les éviter en ne faisant aucune concession à quoi que ce soit. Aie la conscience de ta supériorité, songe que ton rôle à toi est de dominer, ainsi qu'il convient à toute femme et à tout homme qui réunit comme toi le cœur, la beauté et l'intelligence. Te rappelles-tu ce soir où je t'ai rencontrée : tu étais avec les demoiselles R..., l'une à ta droite, l'autre à ta gauche, trottant menu à tes côtés ; tu les dominais de la tête et des épaules. Eh bien, elles me paraissaient si petites, mais si petites et si drôles que je n'ai pu m'empêcher de sourire. Et voilà précisément l'effet que me font toutes les femmes que je compare à toi . .

QO Demain à 6 heures et quart, au grand mur. Je serai bien ^^ heureux de te revoir. L'affaire de Tours marche (vois comme j'ai déjà les termes du commerce). J'ai été aujourd'hui chez la baronne (*) qui a été très bien pour moi et pour maman qui avait été appelée aussi. Le marchand désire entrer en relation avec moi le plus tôt possible et a demandé mon adresse. Je me sens tout drôle, je ne puis pas dire que je sois gai et cependant c'est un bonheur, car c'est ma fortune. Heureusement qu'Adolf attendra que je puisse terminer ma Zélande. Je suis fatigué d'avoir fait le fou hier sans avoir été gai. Mais quand vous faites du bruit^ les gens vous croient d'une gaîté folle. Nous sommes revenus à 3 heures de chez Labarre(2). Ah! que j'aime mieux une douce soirée passée près de toi. Elles sont donc bien rares depuis quinze jours. A demain, n'est-ce pas. Je t*aime.

15 février 1856 (3).

ry Si nous étions ensemble, si, sans nous parler, nous nous * disions : Je t'aime, si nous nous donnions un de ces bons baisers comme notre cœur sait en trouver, serais-tu encore triste. Non, n'est-ce pas. Tu ne sais pas combien tu me

(1) La sceur de son parrain .

(2) Un restaurant chaussée de Vleurgat, près du Bois, fréquenté par des artistes.

(3) Cette date est indiquée par la publication delà Silhouette de /on qui allait paraître dans VUylenspiegel le dimanche 17 février 1856, sous le titre de Histoire d'un ami et siçnée Ch. Didier.

manques. Je pense toujours, toujours, à toi et je me demande ce que tu fais, à quoi tu penses. Ce matin, tu avais l'air bien sérieux, bien triste, j'ai bien vu que c'était toi; mais le grand garçon a trouvé la petite fille bien changée et il n'a pas été content ; doit-il dire la vérité, il ne l'a pas trouvée aussi belle. Si la petite fille veut se trouver lundi à b heures, au grand mur, le grand garçon y sera, il remettra à la petite fille un exemplaire de la Silhouette de fou, que la petite fille a copiée de sa petite main. La petite fille devrait bien prier le bon Dieu de ne pas faire pleuvoir lundi. La petite fille ne sait plus que le grand garçon l'aime de tout son cœur.

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