‹ Lettres à ElisaChapitre 6 sur 12 · PO · texte numérisé non relu

PO

Commîs-voyageur tout bonnement, voilà ce que m'offre M. Chaperon. J'en ai écrit à mon parrain en lui faisant prévoir un refus. Je ne veux pas finir ainsi.

Es-tu heureuse,? as-tu bien rV. Il fait du soleil ! J'espère dans l'avenir. Je t'aime.

17 mars 1856.

QQ Je n'aurais pas su t'écrire ce matin, tellement j'étais *^<^ encore fou. Ta bonne lettre ne m'a pas fait désirer de te répondre. Hier cependant, en entrant, j'ai trouvé ma mère seule et j'ai pleuré près d'elle. Elle m'a dit de bonnes paroles, ça été pour moi un remords et un poids de moins.

Il ne faut plus à l'avenir me laisser être fou et exagéré. Dans la voie où je marche, il me faut accepter les déceptions, les découragements, la lutte surtout, comme choses nécessaires. Il n'est pas de montagne si grosse qu'elle soit qu'on ne perce à la longue. J'ai le grand tort de donner à mes joies comme à mes tristesses des proportions exagérées. Je devrais admettre Va peu près qui est toute la vie. Être compris, — je ne parle pas

ici en artiste puisqu'eux doivent viser là surtout, quelque grands qu'ils soient, — être compris dans la vie est impossible. Balzac Fa dit : tout le monde meurt incompris

(Lettre non envoyée parce qu'à la fin il se livrait à des reproches.)

13 août 1856.

"1 fi A ^^ beau ruban que j'ai embrassé t'ira très bien et... je ±V/V/ n'achève pas, tu croirais que je me moque de toi, et quand je te dis que je t'aime, je n'ai pas besoin de te dire... de te trouver belle.

Il ne faut plus battre Emma, puisqu'elle fa dit une chose qui, » si je l'apprenais, me rendrait trop content ». Tu devrais bien me dire cette chose, méchante.

Ma brochure marche [La légetuie des frères de la Bonne- Trogne). J'espère en vendre en quelques jours la première édition. Je dis première édition, car Heymans, le boucher, qui a lu les trois feuilletons dans XUylenspiegel, m'a offert, si la chose s'écoulait vite, d'en faire à ses frais une seconde édition à mille exemplaires. Nous partagerions, après, tout : pertes ou bénéfices. Je considère cela comme un éloge réel et je souhaite qu'il tienne parole.

^Je suis, ce me semble, dans une phase de bonheur dans laquelle tu entres pour beaucoup. Ce n'est pas un mot en l'air que je te dis, mais une parole de mon cœur. Tu me portes bonheur, je ne sais pourquoi n'y comment, mais cela est. Je t'aime.

-| A-i Tiens! je devrais être fâché contre toi. Pourquoi ne X vJ- nie dis-tu pas ce que tu penses de ma légende. L'aimestu? dis-le; ne l'aimes-tu pas, dis-le encore. Pourquoi attendre Maria.?

Voici ce qui se passe. La légende a du succès partout. On me l'a dit, des gens qui n'ont^ je crois, aucun intérêt à me flatter. Mais comme c'est une chose inédite en Belgique et pour un Belge, d'écrire en vieux français, cela fait endêver tout particulièrement le petit X... Caroline m'avait déjà dit de lui qu'il avait une mauvaise figure, je suis maintenant forcé de la croire. X... a dit à Rops : Elle est très jolie, cette légende, mais elle n'est pas de lui, il l'a prise dans un vieux livre. Entre nous, a-t-il ajouté. Mais on m'a rapporté cette lâche parole, on a bien fait, il est bon de savoir à qui l'on a affaire. Désormais ma porte est fermée pour X..., et le prochain feuilleton me laisse la latitude de dire ouvertement que dans l'intérêt de la légende elle-même, j'ai cru pouvoir la traduire en français du moyen âge, y ajouter des épisodes et dessiner plus nettement les personnages. J'envoie demain au bureau du journal le petit livre d'où la légende est tirée. Elle y est en français et en mauvais latin. Le français est moderne et la légende en elle-même est bête. Voilà donc X... qui trouve ce que je fais de vieux français dans les vieux livres, voilà X... démonté et son insinuation tombée à plat. C'est une laide race que celle des écrivains.

Quant à ton opinion, j'avais parfaitement compris que tu ne me dises rien du feuilleton sur Ghémar ('). Il fallait là être peintre et savoir si j'avais dit ou non des bêtises. Dillens, Vandervin et Jules m'ont rassuré là-dessus. Mais ici, dans une œuvre d'imagination pure, tu as parfaitement le droit et tu me ferais plaisir de me dire si tu aimes ou si tu n'aimes pas.

Je ne veux ni me plaindre ni t'accuser, mais je m'attendais à moins d'indifférence ou à plus de franchise. Encore une fois pourquoi attendre Marie.-'

Je t'aime.

(1) Le Photographe, dans Uylenspiegtl du 13 avril T856.

-i r\ç\ Je te comprends. Oui, il me serait bon d'avoir de l.\JnJ temps en temps près de moi quelqu'un pour me dire : Courage, avec la gloire viendra la forture, au moins de quoi vivre. — Vivre, vois-tu, sera toujours le difîîcile pour moi. Au peintre qui réussit un tableau, d'autres tableaux sont à l'instant commandés ; je réussis quelque pièce de vers^ quelque morceau de prose, rien ne me vient pour cela, et toujours je dois recommencer la même vie de luttes. — Rester honnête, franc, sincère, convaincu, en littérature mène souvent à l'hôpital, et voilà pourquoi dans la gent littéraire il y a tant de misérables. Ce sont d'honnêtes gens, de bons cœurs que la misère a tournés à l'aigre et au mal.

Je t'aime, cela me fait du bien, éloigne de moi bien des désespoirs et bien des pensées mauvaises. Je t'aime, et quand je pense à toi, je me sens meilleur... A samedi, pense à moi.

-t AQ Merci, chère, merci de ta bonne lettre. J'ai eu une l.\JO assez bonne journée aujourd'hui. J'ai fait sur les Femmes esùagnoles (}) de Dillens un petit feuilleton qui lui plaît beaucoup. Il paraîtra dimanche. Son plus grand mérite est d'être chaudement écrit et d'avoir bien compris l'idée du tableau.

Ne crois pas que je t'ai grondée à propos de ton piano, cela a été bien loin de ma pensée, je sais que tu mérites que personne ne te gronde et moi moins que tout autre. Tu as raison de travailler de tes mains, c'est un bon travail qui te rapporte tout d'abord de ne pas avoir d'autre fille qu'Isabelle chez toi. Tu dis que tu n'as rien à me reprocher depuis si longtemps, est-ce bien vrai cela.'* Tu n'es pas rancunière, je le vois bien, et tu m'aimes, mais pas plus que je ne t'aime.

P) Unt halte de V armée du duc d^Albe en Belgique {Uylenspiegel , 13 juillet 1856).

1 Ai Puisque tu pars avant moi et si tôt, demain je voudrais -L"^ te dire adieu. C'est drôle, cela me fâche que tu partes. J'en suis même un peu triste dès à présent et je suis certain que lundi Bruxelles me paraîtra bien vide et mon beau faubourg aussi. Enfin, puisque tu dois aller si tôt à Dinant, vas-y. Je partirai de mon côté un peu plus vite pour Ouderkerke. C'est là que nous devons débarquer. Nous avons eu hier un souper chez Labarre (^). Il n'y avait de dames que M™® Labarre et ses filles... Je me suis bien amusé. Je tâcherai de faire ce que tu me commandes, je serai toujours gai. La gaîté c'est le courage

-| AK Si tu savais combien hier la ville m'a semblé vide, tu 1.\j0 verrais bien à n'en pas douter que je t'aime. Il me semblait qu'il y avait autour de moi moins de caresses, moins de baisers, moins de bonnes paroles. Elles devaient venir de si loin pour venir jusqu'à moi. Que de fois j'ai regardé ton portrait, ton cher portrait; je le place chaque soir sur la cheminée de ma chambre à coucher, je le regarde en m'endormant, je le regarde en m'éveillant, mais ce qui est plus drôle, c'est que cette nuit, moi qui dors toujours sur le côté droit et qui par conséquent tourne le dos au portrait, je me suis trouvé plus de dix fois sur le côté gauche éveillé et regardant ton portrait; la nuit, je n'avais pas besoin de lumière, je le voyais en esprit; au petit jour je suis resté à le regarder, mais il était si bien éclairé par ce jour bleu si doux, ce jour qui est celui du ciel quand il n'y reste plus qu'une étoile et que Roméo quitte Juliette en lui disant : Adieu, encore un baiser

(1) Voir la note 2, p. 165.

1 C\C* Réponds- moi une bonne et longue lettre, je t'en prie, ±VU je ne dois pas me faire plus fort que je ne suis, j'ai réellement besoin de toi, et je souffre sans toi. Comprends-tu. Nous deux, Adolf et moi, nous représentons peut-être ici, dans cette ville du moyen âge, tout ce qu'il y a de sentiment, d'élan et d'esprit désintéressé. Marchands, voilà tout ce que nous voyons autour de nous, braves marchands, il est vrai, bons marchands, mais marchands tout de même. Comprendstu maintenant que j'ai besoin de toi, soif de toi, besoin de bons baisers et de douces paroles, besoin de caresses. Mais je t'aîme et il me sera beaucoup pardonné si j'aime bien, n'est-ce pas, chère.

Tholen, l6 septembre 1856.

1 r\T Chère, je t'aime, je pense bien à toi et toujours. Si tu ^^ * savais combien jai été triste de ton départ, tu ne serais pas si tôt partie. Je voudrais pouvoir me montrer à toi, aujourd'hui, comme je suis, un peu triste, c*est vrai, un peu mélancolique, c'est vrai, mais aimant et bon, ce que tu aimes enfin. Tu te trouves, toi, dans un pays plein de montagnes, de saillies, d'accidents, d'animation; moi, je suis dans un pays morne, mélancolique, désert et tombé ; à peine ces gens semblent-ils vivre, à peine penser. Nous avons passé par Berg-op- Zoom. J'aurai quelque chose à t'en dire, une jolie légende. Nous passons la nuit ici ; demain à 6 heures du matin, nous partons pour Goës. L'an passé, nous sommes partis avec de la lumière, du soleil et le large Escaut. Cette fois, nous sommes partis avec du brouillard, presque de la pluie et le triste chemin de fer. Le voyage sera productif, la mélancolie dont je me suis saisi, éloigné que je suis de tout ce que j'aime, est productive. Je te regrette plus que je ne puis dire. Je t'aime plus que je ne te l'ai jamais dit

Goés, vendredi.

1 AQ ^^ ^ ^^^^ hier, toute la journée, un temps abominable. X vO i\ a plu à verse. Tu ne peux pas t'imaginer ce que c'est que la pluie dans cette ville où malgré leurs peinturlures de vert de jaune de bleu et de chocolat, tout est triste et uniforme. Je ne peux pas te chanter une éternelle chanson de mélancolie et cependant, me semble-t-il, ici et dans cette saison, il est impossible d'être autrement.

Hier il faisait froid comme s'il y avait eu de la neige dans l'air, il pleuvait, j'étais vêtu comme en été, Adolf comme en hiver; Adolf était bien, moi j'étais mal, si pâle qu'on me promettait la fièvre. J'en suis quitte pour un rhume de cerveau.

Nous sommes partis de Tliolen avant-hier. J'avais envie de t'envoyer une carte, il n'y en a pas ici. Demande à N. . celle qui se trouve dans mon pupitre parmi mes paperasses. Tu es revenue, n'est-ce pas, et je pourrai avoir une lettre de toi. Voici l'adresse : Mijnlieer De Coster, in het Korembeurs, te Goës, Zeeland. Nous sommes donc partis de Tholen avant-hier à neuf heures, A une heure et demie, nous avions traversé l'île et nous entrions dans une maison à Gorisbroek. C'est la seule maison de l'endroit. Il faut que ces gens soient bien peu méfiants, car nous y sommes restés pendant plus d'un quart d'heure sans que personne vînt. Il y avait une femme très pâle, un enfant très pâle et un homme très rouge. Le sang est pauvre ici. L'Escaut était agité, le vent aigre et colère. Nous sommes restés plus d'une heure sur le fleuve, dans un des plus jolis bateaux à voiles que tu puisses voir. C'a été notre première émotion, nous devions remonter le courant, à chaque instant une lame se jetait contre la quille du bateau et à chaque instant, fier, alerte, après avoir souffleté la lame et l'avoir brisée, il continuait triomphalement sa route. Le bateau était tout penché d'un côté et, de temps en temps, nous étions caressés d'écume et d'eau. J'ai beaucoup ri dans cette occasion. Il me plaisait d'être un peu secoué après la vie monotone que nous avions menée à Tholen. De vague en vague et de secousse en secousse, nous sommes arrivés à Herzekendame, où nous avons trouvé le premier paysan zélandais. D'Herzekendame,

nous sommes partis au grand trot sur Kapelle, en suivant une longue chaussée au bas de laquelle nous avons vu la tour qui vole. Je te raconterai cette histoire qui en vaut la peine. A Goës, bien peu de choses. J'y «^* revu le mûrier de Jacqueline, la comtesse aux belles amours. Je t'envoie une feuille de ce bel arbre.

J'ai trouvé quelques choses curieuses à l'hôtel de ville. Je t'en parlerai. Nous avons passé notre soirée plus gaiement que notre journée. Le soleil s'est montré. Quand je l'ai vu, j'ai eu un battement de cœur. Je t'ai vue aussi et embrassée de loin, de bien loin, hélas. Penses-tu à moi. Le soleil était bien beau en se couchant dans l'air humide et froid et moi j'étais bien triste d'être loin, si loin de toi. Le temps a bien de la peine à se remettre et notre excursion de l'année passée est bien supérieure à celle-ci. Tout était alors kermesse, vie, soleil, lumière. Aujourd'hui le temps se couvre encore. Je t'aime

-t f\r\ Tu as bien fait de me raconter ce que tu m'as écrit -LU»/ hier. Seulement tu l'as fait un peu tard. Tu n'aurais pas dû souffrir si longtemps sans m'en rien dire. Je te donne ma parole que personne ne saura rien de ce que tu m'as dit. Je suis

véritablement rentré à Bruxelles

J'ai revu sans enthousiasme la plupart des hures de bourgeois mâles et femelles qui garnissent la rue où j'ai l'honneur d'habiter et sans doute ces princes et princesses du crétinisme m'auront fait l'honneur de s'occuper de moi. Je ne désire toutefois pas manger du bourgeois. Je dois l'avouer cependant : deux choses m'attristent, c'est de penser que tu es encore triste et l'autre c'est qu'il est impossible que mon livre paraisse avant le milieu du mois de septembre. Le moment est bon après tout et je suis de ceux qui savent attendre. On ne sait pas ici quel long travail il faut

à celui qui veut refaire son intelligence, entrer dans le bon^ le vrai et le juste, se soustraire à l'imitation, être original enfin. Je suis bien heureux de t'avoir vue hier. Encore une fois, je te promets le plus parfait silence sur ce que tu m'as dit, je te promets du courage pour lutter. Tu ne sauras jamais le bien que tu m*as fait et me fais encore tous les jours. Je t'aime.

1 1 A J^ ^*^ remercie de tes deux bonnes lettres. Elles m'ont -*--^^ montré une fois de plus que lu m'aimes bien . . . .

Hier au

soir, Adolf et moi ou plutôt moi et Adolf, nous avons causé suicide... et autres tristes questions. Ce sombre désespoir a disparu aujourd'hui... J'ai travaillé à Smetse le forgeron et l'ai fait bonhomme au possible. Je crois que cette légende sortira bien et vite Mais Callewaert (i) ne se pressera pas, je le crains. Pense à moi, je t'aime

Écrit au crayou.

111 J^ *'^^ rencontrée ce matin, tu étais seule; un peu plus -'*-'--■- tard, je t'ai vue passer sur la chaussée d'Ixelles avec Suzanne; un quart d'heure après, j'ai vu Suzanne seule. Où étais-tu. Je suis fou^ sans doute, mais cela m'a inquiété.

J'avais cru que ma journée d'aujourd'hui serait détestable entièrement. Ma tête était comme un poêle ardent ce matin, j'étais triste à mourir... Une légende manquait pour faire de mon volume un vrai volume. Cette légende, je l'ai trouvée, elle est historique, sublime et vraie. Félicite-moi, le sujet est si beau que bien traité il ferait à lui seul ma réputation. Il est inédit et se base sur une ballade flamande populaire. Demain,

. (' j L'imprimeur.

je traduis la ballade, lundi je commence la légende, je suis tout feu pour elle (i).

Tu as eu ce matin en me regardant un bien beau et bien doux regard qui m'a fait t'aimer mieux encore que je ne t'aime.

Tu m'attendras ce soir, n'est-ce pas.

-I -j i) En rentrant chez moi, j'ai voulu me metter

-L-*-'^ tout de suite au travail. Rien, ma tête avait froid; j'ai étudié mon zélandais Reighersberg pendant quelque temps. Cela allait mieux. Puis, je me suis disloqué le cerveau sur le Roman du Renard qui ne m'a plu que vers 2 h. 1/2. Mon cerveau dégelait Tu m'avais dit, je crois, que tu passerais à

I h. 1/2, je n'ai vu personne ; à 2 h. 1/2, rien davantage. Méchante, tu n'as sans doute pas pu passer. J'avais aujourd'hui une grande envie de campagne, les dernières feuilles m'appelaient. Je me suis emprisonné, gardé à vue par ma volonté. Mais cela est triste quand on le fait à contre-cœur. Maintenant ma mélancolie est dissipée. Tu avais raison, l'autre soir, notre bon soir, en me parlant du monde. Il ne peut guère nous servir à quelque chose, sinon à me dissiper. Ceux qui font le plus originalement sont justement ceux qui s'en éloignent le plus. Le monde ne fait que des pantins et des poupées ! Peut-être un jour, j'en aurai besoin; les relations sont bonnes à quelque chose, mais je crois qu'il vaudrait mieux acquérir du talent que des relations; elles viendraient alors d'elles-mêmes.

Sois heureuse, tu le peux. Demain je t'annoncerai, j'espère, une productive journée. J'ai trouvé une jolie fable dans le roman du Renard, je te la raconterai. Le grand garçon embrasse la petite fille...

(') La chanson de sire Halewyn.

-1 -1 Q Je n'ai rien à copier pour toi, rien. Callewaert me -LXçJ permet — permettre n'est pas bien le mot — de faire des corrections sur la toute première épreuve, absolument comme si c'était un manuscrit.

La journée d'hier a été assez" bonne. Il n'y a pas d'excès. Ma légende bout toujours. Quand elle sera bien faite, bien dessinée dans ma tête, je mettrai la main à l'œuvre qui ira vite. C'est une statue à fondre, je prépare mon métal et le moule. A bientôt la fonte.

Il y a eu hier un pique-nique chez Labarre, on a beaucoup chanté, c'était assez bien, je me suis amusé. Seulement je connais ce plaisir par cœur avant de le g'^ûter. J'ai chanté comme les autres, autant que les autres et j'aurais donné de grand cœur quelque chose pour me taire. Je n'aime pas ces réunions sur la porte desquelles il est écrit : Ici l'on rit, ici l'on chante. Cela me donne envie de fuir. Ah! que j'aime mieux le dimanche soir... Nous revenons tous de la campagne; avec le soir qui tombe, la chanson nous est venue aux lèvres et sort libre, joyeuse, sans que nul ne l'oblige. On chante, tour à tour, les Hirondelles (■), Lucie, des ballades, tout, mais avec âme et parce qu'on a besoin de chanter. Cela est mieux, hein.

Tu as bien fait d'aller au théâtre, la musique ne peut que te faire du bien; mais tu devrais en faire un peu chez toi. Veux-tu.

m Ce n'est pas une bien jolie fleur que j'ai cueillie pour toi, mais seulement un petit bleuet, bien doux et bien modeste. Tu en trouveras quelques feuilles dans ma lettre. Je ne viendrai pas mardi, mais je viendrais volontiers mercredi ou jeudi. Le grand garçon l'écrira à la petite fille qui ne doit pas dire : non. Le grand garçon remercie bien la petite fille.

(') Une mélodie de Félicien David.

Il a vu bien des défauts sur la copie (défauts à lui) aussi clairement qu'il l'aurait vu sur l'imprimé. Le grand garçon aime bien la petite fille.

Vendredi.

»-' La journée d'aujourd'hui a été bien différente d'hier. J

mLajoi J'ai un gros rhume de cerveau, la tête lourde et je suis bête. J'ai mis en ordre ma bibliothèque, chose utile. Ce soir, j'ai repassé les 80 premières pages d' Halewyn. Il y a encore des longueurs. Mais je ne puis pas me croire moi-même aujourd'hui, je ne suis pas assez vivant et rien ne me paraît beau. Hier le soleil, aujourd'hui le brouillard. Ainsi doivent aller les choses, je ne veux pas m'en attrister.

Je pourrai seulement te répondre demain soir A demain

soir. Puissé-je t'apporter un esprit vivant et un cœur qui ne dort pas.

-| -| /^ Merci de la bonne pronienade qu'ensemble nous avons J-L^ faite. ChèreJ'ai bu aujourd'hui un rayon de soleil. Noël à Élisa, Noël et joie à toujours! je t'aime. Ah! tu es bien bonne et je suis bien méchant et dur, je t'aime.

J'ai travaillé en rentrant, j'ai travaillé encore ce soir, j'ai un peu de fièvre, mais qu'importe. Je veux bien être malade, s'il le faut, mais réussir. Je me guérirai après. J'ai encore demain et peut-être un peu après demain à travailler à Halewyn. Samedi soir, je le lâche. Je n'ai pas été assez sévère envers moi, ce soir, je me suis laissé aller à l'émotion, aux larmes, comme si j'en lisais un autre. Demain^ il me faut être plus froid. Je dois être à moi-même un plus terrible juge.

Es-tu heureuse.? Oui, n'est-ce pas. Oh! le bon hiver, la

bonne neige, le bon soleil^ la bonne promenade, la bonne le soirée, bon et bel amour...

CFJ

-i -i ry Es-tu encore triste, encore malade? Non n'est-ce pas. J--^ * J'ai fait ce que j'ai pu hier pour être bon et doux et c'est la première fois que je t'ai trouvée si désespérée. Qu'arrive-t-il.'' Tu me le diras peut-être dans ta lettre de demain.

Mon livre est entièrement fini. J'ai corrigé aujourd'hui 24 pages d'épreuves et copié 30 pages. Le volume aura environ 260 pages. Ce sera du moins quant au format une œuvre importante. J'ai un peu peur de la fin de Smetse qui me paraît être un peu de la charge. Je tâcherai d'y remédier en corrigeant les épreuves. Ainsi il est bien convenu que tu m'attends samedi, à 11 heures du matin. D'ici là, chère, je te demande du courage, du bonheur et de la gaîté. Est-ce trop demander. Je suis triste de penser que tu es triste et je serais bien heureux si tu me disais que tu es mieux. Je t'aime.

m Ma journée a été aujourd'hui moins triste qu'hier. Cependant ces feuilles jaunes me brisent, j'ai à peine la force de marcher. Je dis à peine la force, comparativement aux lieues que je demandais toujours de faire. Le volume est composé, sauf la préface. Je ne puis sortir du commencement. La fin de cette maudite préface est réussie. Demain, j'espère en finir. Adolf m'a donné aujourd'hui le petit bois qui doit servir de vignette : il représente la Dent de fer ('), casque en tête. Sur ce terrible casque se trouve une longue pointe de fer et comme cimier une tête de chauve-souris dont les ailes

(') Chef de bandits de la légende des Frères du la Bonne Trogiie. Ce cliché se voit à la quatrième page de la couverture de la seconde édition, 1861.

retombent, en guise de draperie, de chaque côté du casque jusques sur le cou. Le visage imberbe sort de tous les visages de brigands connus ; il est très bien réussi et porte l'empreinte d'une bonhomie féroce. Mon volume sera magnifique d'aspect. Je t'ai écrit... hier soir... Je te disais bien des choses et je n'oubliais pas l'importante et la vraie, c'est que je t'aime, mais tant, tant. Tu ne saurais croire le bien que tu me fais ; metstoi bien cela dans la tête, ce n'est pas une flatterie ni un mensonge. C'est une vraie vérité. J'attribue le terrible malaise, l'horrible apathie qui m'a saisi en Zélande, cette fois, au manque de tes nouvelles. Tu es le battement de mon cœur,, chère...

i -j Q ... Si tu souffres, pourquoi ne me le disais-tu pas. Ce -*--*-*-' n'est pas à d'autres qu'il faut aller quand tu pleures, mais à moi. Je suis peut-être plus brutal que les autres, mais je t'aime mieux. Ainsi, chère, c'est entendu, n'est-ce pas^ tu ne dois ni ne veux rien me cacher...

...Tu avais l'air triste quand tu es passée tantôt. Je saurai pourquoi demain, n'est-ce pas.

J'ai eu aujourd'hui une excellente, une précieuse journée, mais préface est finie et chaudement finie. Son style ressemblera dans certaines parties à celui de V Histoire (Tun ami (}). Je me suis passionné pour elle aujourd'hui, je l'ai fouillée sans autre distraction que celle de t'avoir vue et une bonne distraction. Je l'ai fouillée pendant quatre bonnes heures. Et en quatre heures, quand elles sont bonnes, j'abats la besogne d'une mauvaise, de deux mauvaises et tièdes semaines. Tu peux m'embrasser aujourd'hui, je t'ai bien aimée!

(1) Nouvelle parue sous ce titre clans V Uy/enspicgd du 17 février 1856 et sous le titre de : Les fantômes, dans les Contes brabançons.

1 OA y^^ ^^Ç" lundi une lettre, mardi une, mercredi une et -^-'^^ aujourd'hui deux. Dans la lettre de lundi, il y avait de bonnes petites fleurs que j'ai bien embrassées. C'était toi que j'embrassais. J'ai rêvé de toi toute cette nuit; un beau rêve.

Est-ce Blak qu'on t'a enlevé; je l'ai vu venir ici avec Maria ; tu ne m'as pas parlé d'un autre chien...

Je commence à percer. Pannemacker, le meilleur graveur sur bois de l'Europe, m'a fait hier entendre qu'il avait envie de faire une affaire avec moi, afTaire littéraire importante...

Je t'envoie la vignette de mon livre, elle est gravée chez lui, mais pas par lui et représente la De/it de fer. C'est la toute première épreuve, la plus laide, mais la première...

m Je t'en ai voulu, j'ai été triste, je ne veux pas te garder rancune plus longtemps. Je t*aime. Tes deux bonnes lettres m'ont fait du bien. Je ne suis pas un paresseux, j'ai beaucoup travaillé et beaucoup produit, méchante. Callewaert travraille un peu, j'espère voir bientôt paraître mon livre tant aimé. Ha, il y a peut-être de la gloire là-dedans. Peut-être, et de la réputation. Mais je prends mon parti à l'avance, une seule chose me donne de l'espoir, c'est que c'est neuf et audacieux. Je t'aime. A samedi.

"1 00 J'^'' ^^^ sottement découragé... depuis que j'ai reçu les J-f^^ épreuves de mon volume. Mais grâce à Dieu et à moi un peu, ce terrible état est passé. Ce n'est pas l'heure de plier. Quant à Paris, je crois qu'il n'en sera plus question : je m'enterre ici, c'est le seul moyen de rendre ma mère heureuse. C'est là surtout ce qui me rend triste. Tu vois combien je te

parle franchement. J'avais espéré un tout autre avenir. Nous verrons bien. Je ne sais ce qui peut advenir de mon volume. Je ne dois m'attendre après tout qu'à un médiocre succès. S'il est grand, tant mieux.

1 OQ J^ ^^ ^^^^ pourquoi je m'attendais à une lettre, mais je ^^^ suis allé à la poste aujourd'hui, j'y ai trouvé le journal et ta bonne lettre. N'est-ce pas que c'est beau Shakspeare, cela me fait du bien que tu l'aimes Un baiser pour ton amour pour le premier de mes amours!...

Autre chose. Van Hove, l'ami intime de Kuytembrouwer, m'a dit qu'il était presque certain que j'aurais mes eaux-fortes. Quelle chance! Demain, je saurai à quoi m'en tenir. Si je ne les ai pas, je m'en passerai sans colère. N'ai-je pas été bien hardi de demander un service de ce genre à quelqu'un que je connais à peine. A demain.

"tCii Quand ton père (malade) n'aura plus besoin de toi, tu -*-^^ m'appelleras, n'est-ce pas. Car moi j'ai besoin de toi, j'ai besoin de caresses, d'amour, de bonnes paroles. Il me semble voir tant de malveillance autour de moi et tant de gens qui me veulent écraser. Toujours lutter, il y a des moments où le cœur manque. Je suis triste; qui sait ce qu'on dira de mon livre quand il aura paru.? Les uns diront que je suis un catholique, les autres que le siècle n'est pas à la fantaisie, qu'il faut de l'utile aujourd'hui en littérature. Les poètes, les grands, seront-ils bienveillants et justes. Que sais-je, moi.-* Peut-être me traitera-t-on en enfant parce que je ne me serai pas montré pédant. Il est si facile cependant d'accumuler de grandes phrases, des phrases banales bien sonores, bien

creuses et de passer ainsi pour un utilitaire. Et cependant cette fantaisie, si souvent attaquée par quelques-uns, me plaît. Ce monde étrange, j'aime à m'y plonger. J'aime l'espèce de folie qu'il faut pour créer dans ce genre. Qui sera de mon avis.-*

Je voudrais tant ne marcher sur les traces de personne, me faire une spécialité. Je le ferai. On peut aussi, dans ce genre, peindre de vrais caractères, de vrais hommes, avoir et montrer du bon sens. Je resterai crânement et fortement ce que je suis. Ne fais-je pas bien.?

Après tout, j'ai tort de me tourmenter, un vrai succès m'amènerait quelques amis de plus. J'en ai déjà quelques-uns. Mais mes ennemis ne me feront aller ni à droite ni à gauche, je ne biaiserai ni ne tergiverserai, je marcherai droit dans la route que je me suis tracée.

Soutiens-moi, comme tu l'as fait, aide-moi, aime-moi . .

— On peut bien avoir un moment de tristesse, n'est-ce pas, et je crois qu'il est bon de douter de soi. Si je m'encensais toujours, je pourrais me considérer comme mort d'avance. Tel vaut l'homme comme il s'estime. Moi je ne m'estime que tout juste dans le présent et beaucoup dans l'avenir. Je t'aime . .

. Quelle belle soirée, hier, je m'en sens aujourd'hui tout fort, tout courageux. L'avenir s'éclaircit évidemment Car je comprends seulement qu'un coup de pioche ne suffît pas pour me préparer la niche où je dois vivre et mourir ; mais qu'il en faut cent^ mille, dix mille. Courage donc et gaîté, deux belles choses qui vont si bien ensemble. Je t'aime... Tu ne saurais croire le bien que tu m'as fait. On dit que chacun a son ange conducteur, ne serais-tu pas le mien, méchante. Ou plutôt ne sommes-nous pas l'un à l'autre notre ange, c'està-dire notre bonheur et notre joie.-* Nous demandons peu de chose aux autres, tout à nous. Ah! si le succès pouvait me

poser au front une couronne, comme je serais heureux de l'effeuiller avec toi. Halewyn! Halewyn! te rappelles-tu le refrain de la ballade. Oh! si je pouvais avoir une bonne semaine.

(Octobre ou décembre 1857.)

Merci, Moi aussi, je t'aime de tout mon cœur. Ce n'est

'^^ pas dans la tête qu'on trouve les douces choses que tu m'as dites. J'étais triste, oui, . . . . je te Raconterai peutêtre un jour toutes ces misères de détail que rien n*égaie, misères qu'il faut souffrir seul sans que des amis autour de vous, comme dans la vie de bohème^ assaisonnent de leurs

chansons le pain sec des privations

J'ai chanté aujourd'hui et j'ai été heureux grâce à toi. Oh! je t'aime.

Rops m'a envoyé une eau-forte aujourd'hui, elle est charmante. Karski me fait faire des compliments sur mon livre qu'il a lu à Namur chez Rops.

Deschanel a une fièvre qui le retient au lit. Croirais-tu que cela m'a fait de la peine pour lui : j'aime cet homme.

Il faudra m'attendre demain au chemin à 10 h. 1/2. J'ai la préface (i) à te remettre. Je t'aime.

1 OT J'étais bien triste et je t'aimais bien, en effet, quand je ±a; é ^>^j écrit toutes ces dures choses profondément et plus durement pensées qu'elles n'ont été dites. Je regrette les beaux samedis que vont interrompre si cruellement la maladie de ...

(^) Est-ce sa préface, dont il parle, u"' 150 et 151, ou le feuilleton de MIniéptndance à>i. 29 septembre 1857, dont Daschanel lit une préface pour les Légendes flamandes ?

(une de ses sœurs?). Moi, il m'a semblé que tu étais calme, joyeuse et sans regrets. Cela m'a fait de la peine.

J"ai travaillé aujourd'hui joyeusement, cela m'a fait du bien. Seulement et trop souvent, une pensée de bonheur, impossible à présent, me traversait l'esprit et je devais me secouer bien fort et me mettre à railler les ridicules personnages que je m'occupe à stigmatiser. Je mange du bourgeois à toutes les sauces du ridicule (^).

-* {-^Q Tu es mieux, n'est-ce pas, maintenant. Moi je suis LhjO bien tout à fait. Je suis allé chez Wiertz, il a lu mon livre, l'a trouvé beau, original et a apprécié les patientes études qu'il m'a fallu faire pour le mener à fin. Il m'a montré lui-même son atelier et ses beaux tableaux, il m'a expliqué lui-même sa manière de voir, de sentir et de penser : » De la colère, disait-il, de la colère contre l'obstacle, voilà ce qui soutient l'homme et le fait grand. » Ha, il était grand et beau au milieu de ses belles œuvres, quand ses yeux noirs lançaient des éclairs, quand sa voix sonore résonnait dans ce grand atelier. Nous nous sommes promenés dans son jardin, nous avons causé longuement de livres et de tableaux, de peintres et de poètes, et de l'éternelle question Paris et Bruxelles, Paris et la France. J'ai senti en l'écoutant qu'il y a du sang dans nos veines belges et que l'avenir nous garde de grandes œuvres et de beaux livres. Je t'écris ceci sans te parler de moi, tu dois penser que je suis bien et je veux que tu partages le bonheur que j'ai eu de connaître de près cette belle intelligence tant calomniée. Chère, tu seras heureuse comme moi. Je t'aime.

(') Il fait sans doute allusion à deux études de mœurs qui parurent dans Uylenspie:;el sous le titre : Profils de bourgeois. I, L'.s fitoffensi/s. II, Les Iconoclastes {2 et 23 août 1857).

QG

-i QQ Hier soir, Adolf et moi nous avons parlé de vous. Il J-^«^vous connaît. Je vous ai dépeinte comme la plus noble des femmes, la plus dévouée et la plus intelligente. Il me semblait qu'un rayon de soleil de dimanche fondait mon cœur. Je pensais à vous avec espoir, avec bonheur, avec confiance. Naturellement votre nom n'a pas été prononcé. Je me suis levé ce matin joyeux et chantant. Je me suis dit aussi que je serais puni de cette chanson. Je suis allé à la poste, j'y ai trouvé votre lettre qui ne vaut pas celle d'hier. Qu'en pensez-vous vous-même. Trouverez-vous étrange que je sois mortellement triste après l'avoir lue. Que suis-je pour vous, dites-moi et quand pensez-vous à moi. Ce livre que je vous ai remis, ce livre qui est le reflet le plus clair et le plus joyeux de mon amour pour vous, dans quel coin de votre indifférence dort-il du sommeil de l'oubli. Puisque je ne dois plus croire à vous, dites-moi à qui je dois croire. Il me reste encore assez de confiance en vous pour me plaindre de vous à vous-même. Si je suis niais, pardonnez-le-moi, on dit que le royaume des cieux est réservé aux pauvres d'esprit. Pourriez-vous me dire par quel chemin on va à ce royaume des cieux, qui est, je crois, le bonheur figuré.

Hier soir il faisait beau, le ciel était plein d'étoiles souriantes, un bon vent soufflait frais et doux. Je pensais à vous, je faisais un beau rêve^ amour, noblesse, poésie, bonté, grandeur et dévouement, vous possédiez tout ; il n'y avait pas de perles assez brillantes pour vous en faire une couronne. Cela me faisait du bien, je me sentais fort, j'espérais, il me semblait que mon âme chantait de ces airs qu'on ne chante pas ici-bas. Et puis, le lendemain, choir tout à coup sottement dans une histoire de coups de bâton, sentir dans la lettre qu'on attendait si impatiemment le rire insouciant, presque égoïste, beaucoup de paroles et pas de pensées. Voilà une de ces chutes qui apprêteraient à rire à un mouton. Ma foi, j'ai ri aussi, c'est une manière de pleurer et je ne ris plus maintenant et je suis triste P).

(' ) Il y a de cette lettre une autre version qu'il n'a pas envoyée et qu'il a refaite avec plus de ménagements.

Je r'ouvre ma lettre pour te demander de n*être pas triste de ma tristesse. Je t'aime, voilà pourquoi je suis si exigeant. Cela est peut-être de la faiblesse, mais je n'ai pas d'orgueil à dépenser avec toi.

1 QH ^^ ^'y ^ qu'une chose que je trouve injuste à ta LO\f méchante lettre. C'est quand tu me parles de la kermesse. Tu sais que je n'y suis pas allé pour mon plaisir, et toi qui n'es pas comme les autres, tu dois comprendre ce que je fais dans l'intérêt de mon travail. Ceci soit dit sans rancune et dans un baiser. Je t'aime...

m Méchante fille, envoie-moi Virginie quand tu veux. Tu sais bien que je suis heureux de la voir : elle est toujours près de toi. Je suis bon pour Caroline, je sens que tout ce qu'elle m'a dit vient de l'amitié qu'elle a pour moi. J'ai résolu de travailler et de beaucoup travailler de tontes les manières, afin de refaire un peu notre petite fortune qu'on a bien un peu entamée à cause de moi. C'est mon devoir, n'est-ce pas. Je suis content de moi aujourd'hui; te dire cela c'est te rendre heureuse, n'est-ce pas. Soigne-toi bien pour que tu viennes bien vite dans notre petite chambre qui t'appelle.

-| QQ Tu es triste, bien triste, ne puis-je pas te demander 1.0hJ pour moi, d'avoir un peu plus d'espoir et de confiance. Qu'importent ceux qui veulent nous séparer! Ils ne l'ont jamais pu, ils ne le pourront jamais. Nous sommes l'un à l'autre. Cela fâche bien des gens, mais cela nous rend heureux. Nous faut-il quelque chose de plus. Oui, malgré nos querelles, nos tristesses et nos larmes, pourrait jamais nous donner le bonheur que nous -trouvons l'un dans l'autre. Ne te tourmente pas, espère et crois. Si J'avais une mauvaise nouvelle à t*annoncer, je n'hésiterais pas, mais je n'ai rien à te dire maintenant, sinon que je t'aime et que je ne vois pas la fin de cet amour. Pour être ce qu'il est maintenant après cinq ans de ' durée, il faut qu'il soit de ceux qui ne meurent jamais. Je suis bien heureux d'avoir été à la maison quand cette fille est venue. J'étais chez Dillens, je n'avais aucun motif de le quitter, et c'est commeun pressentiment qui m'a ramené chez moi. Je n'y étais pas de dix minutes quand on a sonné. Je suis inquiet de X..., pourvu qu'il ne jase pas. Enfin, qu'on jase, tu m'as parlé, je t'ai vue, c'est déjà du bonheur qu'il n'empoisonnera pas. Nous irons quand tu le voudras, un soir, à la campagne. Cela te fera du bien. Je parle de campagne et voici la pluie. Je t'ai promis une bonne semaine à!esprit, di imagination et de force. Je te tiendrai parole. On dit que tu m'as fait du mal, tu ne sauras jamais tout le bien que tu m'as fait. Il peut arriver cette

semaine que tu ne me rencontres pas le matin, n'en sois pas inquiète, c'est qu'alors je serais resté chez moi pour travailler.

wg

-| QQ Bonjour, chère, bonjour. Seras-tu encore là quand je it)0 viendrai? Fait-il du soleil, ce matin. Samedi est bien loin; en l'attendant je travaillerai pour t'apporter une plus grosse moisson de rêves. Imagine-toi, nous pouvons faire d'avance cette soirée, que nous sommes l'un près de l'autre, à ma table, moi te lisant ce que je fais : toute ma vie avec toi, car elle est toute là, et dans notre amour — toi, m'écoutant, moi te grondant de ne pas me critiquer assez. Tout mon voyage, toutes mes impressions passent devant toi. Je regrette de n'avoir pas mieux fait, car tu m'écoutes. Après notre bonne et longue causerie toute de poésie et toute d'amour, nous partons heureux et fous tous deux, pensifs peut-être et causant de ce terrible avenir si noir souvent devant mes yeux, si glorieux parfois aussi. Écris-moi demain une bonne lettre. Je t'aime.

-j Q i Écris-moi tous les jours, car tous les jours, je vais -'-^* chercher tes lettres. Tu es beaucoup mieux, est-ce vrai, et tu es plus heureuse. Que Dieu te donne la joie et la santé, deux fleurs rares dont il est donné à peu de se faire un bouquet. Tu as assez souffert pour mériter d'être heureuse; pour moi je te donnerai tout le bonheur que je pourrai.

Tu me demandes si je travaille, et si je suis heureux. Ma vie est toujours la même, on me parle toujours de places, d'emploi, de misère et chaque parole me tombe bien lourde sur le cœur. Ce n'est cependant pas l'heure de me décourager, mais je souffre à chaque pas que je fais dans la réalité. Mon livre me

reste comme un souvenir de ma jeunesse, de mes illusions, de mon enthousiasme et de ma foi dans l'avenir. Les oiseaux bleus s'envolent, c'est l'heure des corbeaux. Dans mon esprit où jadis les beaux rêves volaient dans le ciel bleu comme des hirondelles, où je ne voyais qu'arbres riants, campagnes inondées de soleil, fêtes de la vie et fêtes du cœur; dans mon esprit maintenant une seule vision reste, c'est sous un ciel de plomb, un marécage noir, des arbres désenfeuillés. Et je me représente toujours être au milieu de ce triste paysage. On dit que mon livre est beau, mais à quoi donc sert-il de faire de belles choses. Est-ce que l'hôpital est nécessairement le lot de ceux qui ne veulent vivre que par la poésie. Mais je lutterai, je ferai de la littérature utilitaire, de sottes tirades politiques, auxquelles applaudiront les badauds. Ah! si j'avais encore deux ans de libre existence devant moi, je sens une force réelle en moi, est-ce que je la dépense mal. Je chercherai. Foin d'ailleurs de la mélancolie, je n'ai que faire de moi-même et si je souffre aujourd'hui, je serai bien demain, et ainsi je ne ferai que partager le sort de cent millions d'hommes qui pensent comme moi. Et puis, après avoir un peu ri, beaucoup pleuré, j'irai où tout va. Et ma foi, que Dieu me bénisse. Je ne te demande à toi qu'une chose, c'est de tâcher d'être pour nous deux un peu heureuse, un peu gaie. Trouvons ensemble la lumière de la vie et de l'amour. Je t'aime.

CiO

■i Qr Tu t'es compromise, j'ai voulu t'en empêcher, tu l'as i-^yO voulu. J'ai fini de gronder et je t'embrasse.

Il n'y avait pas de tache au livre. Je viens d'en lire la moitié, je ne sais pas achever. Cela est juste, vrai et bien dit, mais cette éternelle question d'argent rend l'œuvre insipide, parce que toujours parler d'argent est aussi ennuyeux que de parler toujours pommes de terre. L'auteur, qui adroitement fait tomber le rideau au moment où M.^^ Durieu fait ses comptes,

a compris que ces comptes et ces chiffres étaient ennuyeux, et malgré cela il fait toute une pièce sur un sujet identique (i). C'est trop ignoble, et puis la passion manque. Je comprends le sommeil qui m'a pris au théâtre à la moitié du troisième acte. Le Demi-Monde est un chef-d'œuvre parce que l'auteur y dépeignait les passions du cœur. Ici il ne dépeint que celles du ventre. Puis, un poète comme Dumas parle niaisement d'argent, le moindre courtier marron serait plus fort que lui. Et ce grand monde, ne semble-t-il pas que là seulement soient les grands cœurs (on parle beaucoup de grands cœurs dans cette pièce). A-t-on du grand cœur dans la noblesse maintenant qu'il n'y a plus ni royauté, ni grandes guerres, ni ce bel esprit chevaleresque. Que sont les nobles d'aujourd'hui, des lîommes à chiens et à chevaux? Qu'est-ce que cette marquise ? Une tête sans cervelle. A peine René vaut-il quelque chose. Que fait-il ce philosophe } C'est un amateur d'arts. Un amateur, pourquoi pas un artiste. L'artiste est banal au' théâtre, c'est vrai. C'est l'honnête homme, le prêcheur de salons, mais ces honnêtes gens sont ennuyeux plus que le vicaire de Wakefield. Èlisa est admirablement esquissée, c'est le caractère le plus neuf de la pièce, c'est la fraîcheur, la fraîcheur si nécessaire à côté de cet argent dont on parle toujours.

-1 Qp J'ai passé une nuit bien fiévreuse et bien agitée. J'ai 1.0\j pensé, pensé profond comme la mer. Je me lève, je suis heureux et triste, la mélancolie que j'aime m'est revenue et avec elle cette gaîté toute particulière et toute étrange qu'il me faudrait des volumes pour expliquer. Tu m'es revenue, fasse le ciel que je ne sois plus pour toi le maussade et grondeur personnage qui te faisait tant souffrir. Aimons-nous et ne demandons rien autre à la vie. Hors de nous, rien que des attaques, des médisances, de petits cancans bourgeois, de

(1) La Question d''argent, de Dumas fils, représentée à Paris en janvier 1857.

petites gens avec de petites colères; en nous la beauté, la grandeur et un infini et généreux dédain pour ce qui est bas et mesquin. Je t'aime profondément; je te le demande, ne froisse pas cet amour qui est devenu dix fois plus sensitive qu'il ne l'était avant. Beaucoup de malheur ou beaucoup de bonheur peut me venir de toi. Ce sera le bonheur que tu me donneras^ n'est-ce pas...

-i orv Courage, chère, courage. Nous en avons besoin tous -LO i deux. On est si facilement écrasé quand on n'essaie pas de lutter un peu. Si tu restes triste, je ne t'en voudrai pas; mais courage, au nom du ciel courage. Si tu savais les mille tortures, les mille découragements contre lesquels je suis obligé de lutter, ton cœur de femme te dirait qu'il y a quelque chose de sublime, c'est d'arracher quelqu'un qui ne demandait qu'à être bon, au doute, à l'affreux doute. Je ne trouve pas de consolation pour toi parce que je suis effrayé de voir qu'à l'heure où la jeunesse chante ardente dans le cœur, où l'esprit malgré tout vit d'espoir, toi, tu t'accroupisses dans ta tristesse comme un condamné dans une cave noire. Courage, tu n'es pas seule au monde. Tu es aimée, bien aimée ; courage.

1 QQ J^ t'écris de chez Labarre; je suis dans la chambre LOO de l'architecte, un brave garçon qui gagne beaucoup à être connu. Depuis hier, je suis meilleur, plus aimant et plus doux pour tout le monde. Je me suis levé ce matin en chantant, j'ai déjeuné en chantant, ce qui a bien étonné ma mère. Je suis allé me promener en ville avec Veydt ('); j'ai vu la

(') Max Veydt, l'humouriste qui devait se faire une si belle place dans la Revite trimestrielle et la Revue de Belgique. Il fut avocat, membre de la Députation permanente du Brabant, professeur de l'Université. On a publié un choix de ses œuvres.

porte de l'église des Minimes d'où la procession n'osait pas sortir, de crainte de pommes pas trop cuites ou peut-être de pierres. J'ai vu à la station du Nord un grand fracas de voitures et de soldats pour un prince quelconque, un crétin peutêtre qu'on attendait et qui est venu suivi de beaucoup d'habits brodés. J'ai pensé à toi, à nos belles amours, à la grande campagne, au bon sens, à la vérité, à la jeunesse, et je me suis dit que tQus ces gens étaient bien fous de mettre leur bonhaur dans la vanité, si facilement blessée. J'ai vu là des gens qui ont des cent mille francs de rente se faire domestiques pour leur plaisir, et je me suis dit qu'il est beau et bon pour l'homme d'être fier et libre, dût-il rester pauvre

-1 fyçi Es-tu heureuse? Moi je le suis. Le bonheur, la poésie, LOu la clarté du jugement régnent en maîtres dans mon esprit. Celui qui les y a fait entrer est notre bel amour.

Ainsi, c'est bien convenu, n'est ce pas ; plus de témoins, plus de confidentes, plus d'étrangers se mêlant à notre vie intime et nous disséquant sans nous connaître. Donc, plus de tristesses, ou moins, et quand elles se feront jour, elles seront plus belles et plus aisément consolées. Dieu sera avec nous, ou du moins cette belle chose qui est l'idéal de ce qui est bonheur ou beauté et qu'on a appelée Dieu parce qu'on ne trouvait pas d'autre nom à lui donner. Tous les gens me paraissent sots quand ils parlent de nous, et il faut défendre aux sots de se mêler de ce qui est grand et beau. Je t'aime et je suis heureux. A nous deux seuls notre bonheur, n'est-ce pas.''

1 -i A Votre lettre est dure. Elle est ce qu'elle doit être. Je JLtcV' vous ai fait souffrir et je ne vous ai donné que de rares moments de bonheur... Oui, m'aimer est une tâche difficile.

J'accepte la liberté que vous m'offrez. Je tiendrai la promesse que j'ai faite à votre frère. Dès ce moment, je ne chercherai plus même à vous rencontrer. J'aurais honte de vous offrir encore un amour qui n'est fait pour vous que de larmes... Vous méritiez mieux que moi, vous que j'ai pourtant bien aimée. Morte pour moi, vous ne serez pas bientôt morte pour tout le monde; vous savez ce qui en arriverait.

Vous avez été tout mon bonheur, toute ma poésie, toute la vie de mon cœur. Jamais je ne vous oublierai. Votre place est au plus profond de mon cœur, au milieu des chants les plus doux de ma jeunesse, au milieu des plus douces, des plus pures, des plus saintes aspirations de mon cœur. Je vous ai donné toute ma poésie, tout ce que j'avais d'amour au cœur. Ce n'est pas de ma faute si je n'étais pas plus riche. Je ne vous fais pas de reproche, vous avez été pour moi un ange de bonté et de dévouement, plus que je ne méritais. Encore une fois, jamais je ne vous oublierai. Adieu, vous m'avez rappelé mon devoir, je saurai le remplir.

1 ï 1 J^ veux avoir une explication avec toi, le plus tôt pos- J-^-L sible. Je souflre de toutes ces lenteurs. Tu hésites, tu doutes, parle-moi, tu verras si tu as tort ou raison. Tes lettres ne disent jamais que la moitié de ce qu'elles veulent dire et quelquefois tout autre chose. Il faut que je te parle, entends-tu; il le faut, entends-tu, avant que Maria ou Caroline ne sachent rien. Après m'avoir vu, tu pourras réfléchir et douter. Je n'ai pas réfléchi moi quand je suis revenu à toi, je n'ai pas douté. Je t'aimais et je suis revenu. Faut-il autre chose? Est-ce l'avenir qui t'inquiète.'' C'est justement de cela qu'il faut parler le plus tôt possible. A quand, réponds vite, je serai chez moi à I heure. Je t'aime.

1 /i 0 J^ ^"'^ ^^ matin heureux et gai, toi aussi n'est-ce pas.' ±'±/C/ Mais plus de confidentes, plus d'étrangers entre nous ; il nous faut être prudents pour conserver notre bonheur. Tu vois ce qui est arrivé ; on te fait parler, on me fait parler, sans méchante intention, et puis, sans méchante intention, on commente, on brode, on arrange, on te fait de petits sermons, tu ne devrais pas faire ci, tu ne devrais pas faire ça. Eh! parbleu, fais ce qu'il te plaît de moi. Tu verras assez vite si cela me fait soufl"nr et alors tu ne le feras pas. Je veux et puis te rendre heureuse, tu le seras parce que je t'aime sincèrement, de tout mon cœur,parce que je te dois cette grande reconnais-

sance, que grâce à soi, j'ai eu des inspirations heureuses qui sont le jalon, le premier de ma réputation. Tout ce que j'ai fait en t'aimant m'a réussi^ et ce que j'ai gardé et ce que j'ai livré au public. Ainsi ne te tracasse plus, tu ne m'empêches pas de travailler ; au contraire, tu m'y engages. Les jours où je suis paresseux, tu peux dire que je t'aime moins. Cette semaine je vais t'aimer tant et travailler si bien.

-t iO Ainsi plus de tristesse, plus de larmes, tu es si belle -L'±^ quand tu ris, quand tu ris de ce bon rire que j'aime tant. Pourquoi s'exposer à souffrir des dures paroles de ceux qui ne te comprennent pas. Viens à moi quand tu souffres, viens, et tu seras heureuse. Ne parle pas de nous à qui que ce soit. C'est tuer notre bonheur à tous deux et tu ne saurais croire combien j'ai besoin d'émotions heureuses. Tu le feras pour moi, pour toi, parce que tu ne voudras pas tuer notre amour et nous laisser seuls, vaincus par des cancans, vérités ou mensonges, médisances ou calomnies. Courage, chère, courage, je t'aime.

Caroline ne sait pas que nous sommes remis. Pas un mot à Maria.

-\ i i Je te comprends, j'ai pleuré en lisant ta lettre. Égoïste iTT'i que je suis, il y avait du bonheur dans ces larmes parce que je sentais bien que tu m'aimais. Oublie ces vilaines paroles que je t'ai dites, elles n'ont aucun fond, je les crois à peine en les disant. Je suis ainsi. Ne me parle pas d'être aimé par une autre ; je ne saurais aimer que toi, toi seule. Sois heureuse, car je le suis, moi, d'être aimé de toi ; pense à moi, tu le peux, car moi je ne t'oublie jamais et, si pendant l'année que nous avons vécu loin l'un de l'autre, tu as pensé à moi aussi

noblement que tu l'as fait, moi je t'ai toujours eue présente à ma pensée. Je te comprends et tu as bien fait de m'écrire cette lettre. Aime moi, aime. Toi, toujours, ton amour me fait du bien et je te rendrai heureuse, Elisa.

Lundi .

-t ip! Je suis allé ce matin prendre ta lettre à la poste, je l'ai J-'i^ lue dans la rue et j'ai pleuré dans la rue. Tu m'as fait souffrir beaucoup, je t'aime et je ne t'en veux pas. Écoute, Élisa, la vérité. Je ne veux pas me poser en victime, mais je veux que tu saches bien ce que je suis. Toute ma vie, j'ai été froissé ; toute ma vie, incompris, j'ose dire ce mot pour toi, il est vrai par toi aussi sans doute. Je portais en moi un fond immense de mélancolie, d'amour et de tristesse. Le rire, le bon rire, je n'ai jamais su ce que c'était, car il m'a été défendu dans le monde, au milieu de mes camarades, de me montrer tel que j'étais. Ainsi, toujours renfermant en moi une partie de moimême, j'ai traversé mon enfance et je finis ma jeunesse. . .

Te dire comment de dix-sept à vingt-trois ans ma vie s'est écoulée est impossible. Il me reste dans mes souvenirs un brouillard gris, une mélancolie continuelle, pas un vrai rayon de* soleil, pas un sincère bon' eur. Rien. J'ai vu clair dans les hommes depuis mon efifance et cependant je les ai aimés. Je me suis confié à eux. J'ai toujours c' erché, toujours espéré trouver, et toujours ce que je cV.erchais m'éc' appait des mains. J'ai cru que mon cœur se mourait, un indicible désespoir me rongeait, la raillerie était toujours sur mes lèvres, raillerie pleine de larmes et de colère. Malgré moi je disais de bonnes, de saines paroles, et je savais qu'aussitôt écliappées on les retournait contre moi. Je t'ai aimée, j'ai horriblement souffert et été I eureux comme on dit qu'on l'est au ciel. J'ai eu près de toi d'étranges ravissements, des visions d'un moment, des élans d'infinies délices qui étaient le bonheur : tout ce qu'on

peut en demander au monde. J'ai cru. Tu sais ce qui est arrivé, nous avons eu d'horribles moments, d'épouvantables scènes; ma foi, mes illusions, tout tombait. Je t'ai quittée. Seul, j'ai souffert beaucoup, je me suis raillé moi-même, j'ai c!;erché un autre amour, je doutais plus encore des autres que je n'avais jamais douté de toi. J'ai dit : Foin de lamour, il n'existe pas. Je me suis cuirassé contre l'émotion, j'ai jugé plus juste encore les hommes, je les ai fuis et aimés davantage. J'ai nié l'émotion, j'ai nié la passion; la femme n'a plus rien été pour moi, rien. J'ai eu l'occasion à de rares intervalles de vivre avec des roués, des brutes et des catins, je me suis dit : C'est là le monde, et j'ai pleuré en dedans.

Tout à coup j'ai rencontré Dillens, Jules, les autres. Ah! dis-je, des artistes, voilà des hommes, c'est là qu'est la bonté, la franchise, le dévouement. Ah! oui, tous ont dégringolé les uns après les autres^ un seul est resté, Dillens, le premier qui m'ai connu, aimé et apprécié, le premier homme de cœur que j'ai rencontré et cachant sa faiblesse envers ses amis sous une apparence de rudesse, hypocrisie bien naturelle puisque tout sentiment beau, bon ou doux exprimé avec le ton qui lui convient sera ridicule aux yeux de beaucoup d'hommes si on ne le recouvre pas d'un vernis de force ou de plaisanterie.

Que de fois dans nos promenades, ne m'a-t-il pas parlé d'une femme qu'il avait tant aimée, et des promenades dans le bois, et de son immense amour qui pardonnait tout, tout, et était trop heureux d'être payé de franclies caresses.

J'étais seul, je souffrais ; depuis longtemps, tu revenais, tous les soirs, m'embrasser, je te serrais dans mes bras, je pleurais ton nom ; je souffrais que cela ne fut qu'un rêve. A chaque mauvaise heure, je t'appelais et il me semblait te retrouver consolante. Je me croyais fort, affermi dans ma résolution de vivre seul, et chaque jour me rapprochait de toi. Le printemps et l'été passèrent cependant ; je n'avais vécu qu'en pensant à toi. Mon voyage en Zélande, la première fougue de travail qui le suivit, tout cela m'empêcha de revenir à toi. Lorsque le train de plaisir partit d'Anvers à Flessingue, il y avait sur le bateau deux amoureux assis derrière la cheminée

sur l'arrière, enveloppés de châles et de manteaux. Le jeune homme ne regardait pas la jeune fille, la jeune fille ne regardait pas le jeune homme. Beaucoup riaient d'eux, je me fâchai contre ceux qui riaient. Le coup était porté, je revenais à toi.

Mais un revirement s'était opéré dans mon esprit. Je m'étais dit: ' Il y a lâcheté à lui demander autre chose que son amour, lâcheté à la faire souffrir, lâcheté à être triste devant elle, et je voulais être gai et heureux. La gaîté c'est du courage. Je l'essayai parfois sans le pouvoir toujours. Je t'entourai, me semblait-il, d'une adoration si caressante, si aimante, j'étais si plein de toi qu'il me semblait que tu devais me comprendre. Tu étais tout pour moi. Tu ne m'as pas compris. Tu m'as fait un crime de ma gaîté et de mon bonheur et tu as pleuré alors que je n'avais rien, rien à me reprocher. Ma gaîté me venait de toi et tu m'en voulais de ma gaîté.

Écoute, Èlisa, tout est sombre et noir maintenant autour de moi, tout

... Je porte en moi un fond perpétuel de tristesse; je suis naturellement triste ; je n'avais qu'une chanson au milieu de ce noir, un éclat de rire, un rayon de soleil, toi. Tu t'assombris, tu pleures, tu souffres à cause de moi, tu verses à flot des larmes dans ce pauvre cœur qui en est déjà trop rempli. Laisse-moi me plaindre une fois. Tu me répètes les tristes pensées qui m'ont bercé, les noires paroles que jadis j'ai moimême dites.

Oh ! un peu de gaîté, Élisa, un peu de ce bel amour que tu me donnais. Du soleil, du soleil, j'en ai besoin. Je ne l'attendais que de toi et c'est toi qui fais autour de moi l'ombre plus profonde et plus noire.

Oui, j'ai besoin de lumière, de théâtre, de bal, de bruit, de mouvement, je cherche parce que je ne te trouve plus, parce que tu n'es plus là, comme jadis souriante au pauvre fou qui pleurait et te grondait toujours.

Oui, j'ai besoin de lumière et de gaîté, parce que je hais l'ombre et la tristesse, parce qu'il me suffit de la porter toujours en moi.

Oui, je veux rire, oui, je veux rire, je ne veux pas mourir d'une mort anticipée. Il faut de la gaîté à ceux qui ont eu des rêves déçus et dont l'esprit est souvent vieux à vingt ans; il faut un rayon de gaîté à ceux dont le métier est de penser, et qui le fera luire si ce n'est la femme qui aime; est-ce un si lourd sacrifice que d'arracher un sourire à qui ne rit jamais et de faire chanter celui pour qui la vraie chanson, celle de l'espoir, est morte à tout jamais.

Si tu m'aimes comme tu m'aimais jadis, tu me pardonneras cette longue plainte, si non tu y verras un reproche que je n'ai pas eu l'intention de te faire. Ah! notre bel amour, où est-il. Je t'aime.

Nous étions en wagon, le temps était doux et nous n'avions froid ni l'un ni l'autre. De temps en temps, au milieu des terres brunes, à travers les arbres dépouillés et sur un fond de nuages plombés, apparaissait un joli village qu'illuminait comme un éclair de joie un rayon de soleil Cela était brillant comme une flamme rouge et blanche. Arrivés à Gand, nous avons trouvé Van de Waele et il nous a menés déjeuner, frugalement comme il convient à des artistes et sobrement comme il convient à des voyageurs. Nous avons vu successivement Saint-Bavon, Saint-Michel, Saint-Pierre, le vestibule de l'Université et beaucoup de masques très gais.

D'ailleurs, nous étions assez gais nous-mêmes. Nous avions nécessairement été accostés par quatre ou cinq Gantois et notre petite troupe s'est laissé mener à travers la foule jusqu'au Marché du Vendredi, la vieille place où les marchands de pain d'épices trônant sur leurs charrettes, menaient le bruit d'une troupe de canards enragés. Ou nous a présentés à VUnîon et à la Concorde. Puis, on m'a un peu parlé de mon livre qui Trône à toutes les vitrines des libraires. J'aime ce livre qui est à nous deux, j'aime surtout Halewyn que je t'ai raconté un

soir, t'en souviefts-tu ! (Est-ce que je peux t'embrasser maintenant.) Où est l'amour, Dieu est et je ne t'aimerai jamais trop.

Le soir est venu tout doucement; nous avons tenu conseil. Ou'allons-nous faire? Voir le peuple, le peuple surtout. Le bourgeois est le même partout. Donc^ va pour le peuple. Souper d'abord. On soupe à \ Union où j'ai cacheté ta lettre avec la bague d'Hettema. De là nous descendons dans des caves très pittoresques où le peuple boit et mange des crêpes. Ce n'était pas bien drôle, mais nous étions disposés à rire de tout. Une fois entre autres, nous avons découvert sur un pont quatre souillons s'escrimant à qui mieux mieux, qui avec une paire de pincettes, qui avec un couvercle de poêle, l'un avec une cloche et l'autre une écumoire. Cette musique nous a fait rire comme des fous. Les quatre souillons sont descendus dans une cave. Là ils ont commencé un concert en règle. Nous les avions suivis. Rire est bon, mais trop est trop. Je ne te raconterai pas nos visites dans tous ces trous où il n'y avait d'autre tentation que de mauvaise bière. Je vais arriver aux trois bals où nous avons assisté.

Dans le premier, il y avait beaucoup de bruit et de mouvement, beaucoup d'amoureux et d'éclats de rire, comme d'ailleurs dans les deux autres, qui avaient nom, je crois, le Spiegel-Ho/et le bal du théâtre

A 2 heures ou 3 heures du matin, après avoir roulé de taverne en taverne, nous avons débarqué dans une dernière taverne où doit se passer un drame intime et terrible. Apprends donc que la déesse du lieu est une jeune fille qui est belle, assez leste et qu'on ne dit pas implacable aux supplications amoureuses. Un jeune homme très beau et très triste était assis près du feu. Ce jeune homme était certainement amoureux de la, fille du logis. Ce qu'il doit souffrir est effrayant. Il avait bon air et, autant qu'à première vue on peut juger d'un caractère, le sien était vraiment fort, c'est-à-dire énergique et doux. Il était seul dans la salle avec la fille quand nous sommes entrés. Nous nous sommes assis, puis sont venus d'autres buveurs qui ont été assez réservés avec la fille, pas

trop ; mais à chaque geste, à chaque fois qu'un étranger touchait cette fille, ce qui arrivait très fréquemment, je voyais une horrible tristesse et une grande colère dans les yeux du jeune homme. Mon Dieu, si cette fille est coquette.., je plains le pauvre garçon qui est tombé dans cette boue et qui n'en peut sortir. Et on riait autour de lui et les plaisanteries allaient leur train à quatre chevaux, et la fille riait avec les autres, elle rendait mot pour mot, jovialité pour jovialité. Et l'amant se taisait et souffrait. Je ne crois pas cependant la fille aussi mauvaise qu'on le pourrait croire. C'est peut-être une joyeuse fille, un peu rude, peu expansive de tendresse, mais aimant sincèrement ce garçon et se résignant à la position que le hasard lui a faite.

A 4 heures du matin, nous sommes allés au Commerce. La descente a commencé

A 6 heures, nous sommes entrés à Saint-Bavon. Jamais je n'oublierai cette église au matin. Une lampe pâle, des fantômes noirs levant les bras au ciel, un silence rigide et froid, une cloche vibrant métalliquement dans l'air glacé. Cela était beau, triste et solennel.

A 6 1/4 heures, je sautais dans mon lit et je serrais mes bras sur ma poitrine et je t'embrassais- et je te disais : Je t'aime. .

A 9 heures, j'étais à Bruxelles et j'étais heureux d'y être.

On m'envoie le feuilleton du Charivari du i8 février (1858) ; il est très bien fait, mais je ne sais pourquoi ces gens tombent toujours sur Smetse Smee et si peu sur Halewyn. C'est Halewyn que Rousseau préfère, Pirmez aussi, Adolf aussi, etc , et moi aussi. Et toi.i*

Je suis bien triste de ne pas pouvoir venir ce soir. Je m'en étais fait une fête. Caroline ne sait rien. Moi je t'aime. Je suis un peu triste, mais mieux vaut ma tristesse d'ici que ma gaîté de là-bas.

-< i ry Tu dois être bien triste aujourd'hui, après avoir été *-^ ' hier si gaie et si dure. Je n'ai rien retrouvé de toi, ni tes bonnes paroles qui me faisaient tant de bien, ni tes inimitables caresses, tes élans qui autrefois m'enveloppaient comme d'un manteau d'amour. Oui as-tu vu, pendant tout ce temps? Je ne veux accuser personne, mais j'en veux à quelqu'un^ qui t'a aimée et gâtée comme tu ne devrais jamais l'être. J'aime bien te voir rire, mais tu n'avais pas hier ton bon rire, ce rire qui chante pour moi comme la plus belle chanson de la terre. Dis, vas-tu rester autre, longtemps encore? Ne m'aimes-tu plus et ne puis-je plus te dire que je t'aime?

"1 i Q Caroline m'a parlé de vous, elle m'a fait donner ma ^^^ parole d'honneur que tout est fini entre nous. Je l'ai donnée de bouche et du fond du cœur. Voici pourquoi. Elle a ^commis l'imprudence de raconter à maman qu'elle avait rêvé (elle était encore à Ostende) que nous étions remis. Dès lors, ma mère s'est mise à souffrir et sa maladie a commencé. Elle aussi m'a parlé de vous et il y avait une telle exaltation de peur dans ses paroles, rien qu'à la seule idée que ce qui est pouvait être, que je crains une apoplexie, le jour où le hasard (cela se peut) ferait découvrir la vérité. Il est de votre devoir et du mien de rompre aujourd'hui même, sans retard.

Caroline vous aime d'une amitié sincère et réelle, elle a pleuré devant moi de ce que vous lui avez manqué de confiance. Je lui ai dit que notre première idée avait été de tout lui dire ; mais j'ai ditîaussi que je vous avais demandé de n'en rien faire.

Je ne sais si vous comprenez bien comment, vous aimant, je vous quitte ; mais rentrez en vous-même, songez à tout ce que je vous ai dit et vous verrez par vous-même que ce qui arrive aujourd'hui, devait arriver tôt ou tard.

Je ne pleure pas, je vous demande de ne pas pleurer devant Caroline quand vous la verrez. Faites cela pour moi et si j'ai manqué à ma parole une fois dans ma vie, vous devez vouloir que ce ne soit pas deux.

Triste est le jour qui m'a fait vous rencontrer; car je vous ai bien fait souffrir, mais beau a été notre amour et beaux seront nos souvenirs. C'est pour vous que mon cœur a battu pour la première fois et je me souviendrai toujours de vous comme d'une pauvre enfant qui méritait un meilleur sort. Je ne sais si mon cœur battra encore pour quelqu'un ; je vais commencer une vie errante et d aventures. Que Dieu me conduise. Elisa, souvenez-vous de moi, je ne vous ai pas fait de mal, c'est ma seule consolation, je ne me suis pas joué de vous en vous demandant votre amour et en rompant si tôt.

La prudence demande que vous me rendiez mes lettres; je désire vous les laisser, il ne s'y trouve pas un seul mot qui ne soit vrai. Je vous quitte en vous aimant. Le devoir est plus fort que moi, aidez-moi à le remplir, ne me répondez pas. Adieu donc pour toujours, il le faut. Ne me plaignez pas, laissez-moi vous plaindre et vous demander d'être comme si nous aimions encore. Je penserai toujours à vous, toujours. Adieu.

Mettez mes lettres là où personne ne puisse les trouver et montrez, si vous le voulez, cette lettre à Maria.

Vendredi.

-| i Q M'aimez-vous encore, il y a si peu de temps que vous iTzt/ jne l'avez dit. Si vous saviez les tristes idées qui me passent par la tête, je pleure toutes les nuits. Je suis seul, je souffre, je souffre horiblement, je ne crois plus à rien, je n'espère plus rien, je ne fais plus de plans d'avenir, pour qui les ferais-je, mon ambition est morte, ma poésie est morte et ma jeunesse aussi. Vide, vide, vide tout. Des nuages dans

l'esprit, des larmes dans les yeux, une horrible soufTrance au cœur, voilà comme je vis. Il faut m'aimer encore voyez-vous, je vous aime tant moi, il ne faut pas laisser, seul un fou qui n'a que vous au monde, car vous êtes son cœur, sa vie, tout, et quand il vous croit perdue, il n'est plus bon à rien. Mais non tenez, n'ayez pas pitié de moi, si vous ne m'aimez plus, si vous êtes heureuse sans moi — il faut me le dire crûment, sans rien ménager. Il me faut la vérité dût-elle me tuer. J'irai demain samedi à la poste, vers 7 heures. Mais auparavant, comme je ne saurais pas attendre jusque-là, soyez dans le salon d'en bas à la fenêtre, à 11 heures moins le quart le matin. Si je ne vous y vois pas, répondez- moi du moins. Quelle que soit cette réponse, je vous la demande. Appelez-moi, repoussez-moi, mais que ce soit de bon amour ou de franche indifTérence.

23 novembre (1858?).

1 KC\ J'^' P^'^ vingt fois la plume pour vous dire ce que je j-0\) vous dis maintenant, et vingt fois je lai jetée loin de moi, sàcîiant bien que je commettais une lâcheté. Je vous aime, mademoiselle, et j'ai honte de le dire, je vous aime plus que jamais. Après ce que j'osai vous écrire, vous avez peut-être le droit de me mépriser, vous avez le droit de me dire : Si vous avez été assez lâche pour vous exposer à un refus presque certain, subissez-en les conséquences. .

Je vous écris parce que malgré toutes les preuves que vous m'avez données que tout devait être fini entre nous, j'ai encore un peu d'espoir, mais cet espoir qu'a le condamné lorsqu'il est déjà lié sur la planche de l'échafaud.

Vous me faites faire ici, mademoiselle, ce que personne ne peut se vanter de m'avoir fait faire, vous me faites, après une lutte de dix mois, immoler ma fierté pour la jeter à vos pieds e' vous dire : Je vous aime...

Si vous ne me rendez pas cette lettre, mais je n'ose l'espérer, c'est que vous voulez bien encore m'aimer, mademoiselle.

Pas un mot à qui que ce soit, je crois avoir le droit de vous demander cela.

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