‹ Lettres à Henry Dix Hutton [microform]Chapitre 20 sur 39 · XXI. À M. HENRY HUTTON, À DUBLIN · texte numérisé non relu

XXI. À M. HENRY HUTTON, À DUBLIN

Paris, le lundi. Jour complémentaire de Van 67. {31 Décembre, 1855.)

Monsieur et cher disciple,

La I phrase de regrets et d'excuses qui termine votre lettre de mercredi se rapporte probablement à celle que vous m'écrivites en Septembre, pendant votre course en Touraine. En m'abstenant d'y rien répondre, je vous en ai suffisamment puni. C'est pourquoi je dois cordialement accepter votre rétour spontané, mais en regrettant que les habitudes protestantes vous empêchent de sentir le profit moral, et même la vraie dignité, que procure l'aveu direct et complet d'un tort quelconque. Je ne puis mieux répondre à vos vœux qu'en m'occupant de votre principal perfectionnement. Quoique votre nature ne soit pas, au fond, assez vénérante, votre imperfection à cet égard résulte surtout des lacunes de votre éducation et des vices de votre profession. Sans que vous soyez vraiment discipliné, je persiste à vous regarder comme disciplinable. Vous pouvez, à cet égard, vous améliorer beaucoup, si vous portez la sollicitude continue que mérite la principale condition d'un digne avenir.

Je vais maintenant écarter la plupart des petites questions ou demandes dont votre lettre est remplie. Leur éclaircissement écrit exigerait des développements disproportionnés à leur importance ; tandis que quelques minutes de conversation leur suffiraient pleinement. Comme elles n'ont rien d'urgent, réservez-les pour votre

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prochaine visite. Il faut ici m'arrêter seulement à deux considérations plus graves et plus difficiles, d'ailleurs connexes, sur le subside positiviste et la formation du noyau sacerdotal. Vous sentirez leur liaison si vous remarquez que la principale destination de l'un est de fournir la garantie matérielle de l'autre.

Cette connexité devient indirectement sensible d'après la coïncidence habituelle entre les deux sortes de répugnances. Parmi les adhérents incomplets au positivisme, la plupart de ceux qui repoussent le sacerdoce concourent très faiblement au subside. On le voit surtout dans le milieu britannique, d'où, même en comptant les américains, il vient à peine vingt livres sterling pour préserver annuellement de la misère le fondateur du positivisme, mieux assisté par la souscription posthume du noble Wallace que d'après l'ensemble de ses adhérents sur les deux bords de l'Atlantique, quoique sa doctrine ait plus retenti là que partout ailleurs. Un contraste décisif résulte, à cet égard, du zèle efficace et continu que développent les sept souscripteurs hollandais, qui fournissent seuls la sixième partie du subside actuel, outre les suppléments exceptionnels, principalement émanés de là, quoique aucun d'eux ne soit riche. Le plus aisé d'entr'eux, M. de Constant, ne possède, y comprise sa pension de retraite, qu'un revenu total de six-cents livres sterling, et pourtant il a, cette année, fourni mille francs en tout au subside, dont l'insuffisance m'aurait, sans sa noble générosité, suscité de graves embarras en ce moment. En approfondissant ce contraste, on le voit résulter surtout de la diversité des deux sortes de conversions, respectivement propres aux deux milieux jusqu'à présent. Dans votre

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pays, les adhésions au positivisme viennent des théoriciens, ou soi-disant tels ; tandis que, en Hollande, tous mes disciples sont des praticiens, purs de toute prétention doctorale.

De là résultent l'inertie et l'insubordination des uns, le zèle et la soumission des autres, qui pourtant l'emportent en dignité comme en énergie. Ce contraste cessera quand le positivisme pénétrera parmi les praticiens britanniques. Mais je crains que ce ne soit que lorsque vos prolétaires auront décidément refusé de soutenir l'hypocrisie anglicane. Jusque là vos praticiens sont trop empiriques et trop égoïstes pour se dégager de la croyance officielle qui représente l'Angleterre comme étrangère à la révolution du dix-neuvième siècle parce qu'elle a fait la sienne en 1688. Vos lettrés seuls sentent confusément que l'anglicanisme ne saurait constituer une solution intellectuelle, ni par suite sociale, et c'est pourquoi le positivisme les a d'abord attirés. Mais leur répugnance nationale à la division des deux pouvoirs, et la perspective d'un discrédit prochain si la nouvelle doctrine vient à prévaloir socialement, les rendent maintenant hostiles à son ascendant décisif, et les disposent dès lors à s'abstenir de toute coopération au subside, quoique la plupart d'entre eux pussent y contribuer largement.

Une telle disposition est surtout marquée chez mes anciens preneurs britanniques, Mill et Lewes, principaux meneurs de la conspiration de silence contre ma Politique dans la presse périodique de l'Angleterre. Mais ce complot, quoique plus consistant que celui des lettrés français contre ma Philosophie, sera plus promptement surmonté. La traduction du Catéchisme Positiviste par M. Fisher

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à Henry Dix Hutton.

pourra sulBfire pour rompre cette coupable tactique, qui serait surtout dissoute si M. Holyoake réalisait son projet de publier en anglais ma Philosophie de VHistoire, séparée des autres tomes de mon principal ouvrage.

Quiconque ne néglige pas le but pour les moyens doit reconnaître que Favénement d*un nouveau pouvoir spirituel, c'est à dire d'un sacerdoce systématique, constitue la seule solution directement propre à la révolution occidentale. Dès mes opuscules primitifs, j'ai représenté cette réorganisation de l'autorité théorique comme le but général de ma vie ; et la formation d'une doctrine universelle, d'abord philosophique, puis religieuse, n'a jamais été qu'un moyen nécessaire. Ayant maintenant rempli cette condition fondamentale, je dois, assisté de tous les vrais positivistes, directement constituer un sacerdoce qui ne saurait se réduire toujours à moi seul, quelque antipathie que son avènement puisse inspirer aux lettrés incapables de s'y rattacher. Si la philosophie est stérile quand elle ne devient pas religieuse, la religion reste insuffisante sans un digne clergé. Le subside positiviste doit aujourd'hui prendre ouvertement cette large et permanente destination, au lieu de se borner à mon entretien personnel. J'espère que mon public aura d'ailleurs assez de confiance en moi pour être d'avance convaincu que je ne gaspillerai pas davantage son argent envers les autres qu'à mon égard, comme pourront toujours le constater mes comptes annuels, comparés aux résultats obtenus.

Tel est le point de vue où doivent maintenant s'installer tous les positivistes, sérieusement occupés de leur destination sociale, en surmontant les dissidences secondaires par la considération habituelle du but principal. Je ne puis

reconnaître pour mes vrais disciples que ceux qui, renonçant à fonder eux-mêmes une synthèse, regardent celle que j'ai construite comme essentiellement suffisante et radicalement préférable à toute autre. Leur devoir est alors de la propager et de l'appliquer, sans prétendre la critiquer ou même la perfectionner.

N'ayant pas encore reçu l'opuscule de M. Edger sur le travail, je me félicite pourtant qu'il l'ait déjà publié d'après le bon effet que vous a produit sa lecture. L'auteur a bien fait d'en gratifier d'abord M. Fisher, pour commencer les relations mutuelles que je leur ai simultanément conseillées. D'après la nature également sympathique et synthétique de ces deux précieux disciples, j'espère que leur contact sera salutaire au positivisme.

Malgré votre confirmation du périlleux état de Miss Martineau, je suis heureux d'apprendre qu'elle conserve assez de force pour écrire sur le conflit industriel de Manchester. À cette occasion, je dois vous informer que sa noble résolution de me réserver le tiers du profit matériel de son éminente traduction n'a jusqu'ici reçu d'autre exécution que l'envoi de seize livres sterling en Septembre, 1854. J'ai pourtant peine à croire que la vente n'ait pas produit la base d'un nouvel envoi, qui m'aurait servi, comme le premier, à rendre plus rapide le payement de mes frais typographiques. Si j'avais prévu cette interruption, je me serais dispensé d'annoncer à mon imprimeur cette assistance continue. Quoique ma digne auxiliaire soit, à cet égard, au dessus de toute soupçon, et même ignore cela probablement, je suis loin d'avoir la même confiance dans la bonne foi de son éditeur, seul chargé naturellement de tels envois. Il pourrait bien

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avoir, en vrai libraire, fait volontairement subir des ajournements indéterminés aux transmissions dont il est l'agent. En cas que vous soyez à portée de me renseigner sur ce cas, je vous en serai spécialement obligé.

Suivant votre annonce, je présume que M. Congreve va bientôt m'envoyer sa traduction^ de la Politique d'Aristote, que je lui promis de substituer à la traduction française qui se trouve dans la bibliothèque. J'espère qu'il me fera simultanément parvenir la liste que je lui demandai des hommes d'état britanniques auxquels je puis utilement envoyer mon Appel aux conservateurs, déjà transmis à notre dictateur par M. Vieillard, sans que j'en connaisse encore le résultat.

Salut et fraternité,

Auguste Comte.

10, Eue Monsieur-le-Prince.

P. S. — Vu les judicieuses explications de M. Fisher sur les usages britanniques, j'affranchis, depuis quelques mois, toutes mes lettres pour l'Angleterre, quoique je continue, autant que possible, à m'en dispenser envers tout le reste de l'Occident.

Eelativement à ma septième circulaire, que j'écrirai la semaine prochaine, je dois vous avertir que, pour diminuer les frais de transport, quoiqu'en le retardant un peu, j'enverrai, non par la poste, mais à l'aide de mon libraire, tous les exemplaires britanniques à M. Fisher, qui, de Manchester, les fera parvenir aux divers souscripteurs.

* Dr. Congreve did not translate, but he edited the text of Aristotle's Politics, with English notes : London, 1874. 2nd édition.

à He7iry Dix Hutton,

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