II. À M. HUTTON, À DUBLIN
Paris, le dimanche ^ 9 Frédéric ^ 65.
{13 Novembre, 1853.)
Monsieur,
Je reconnais, d'après vous, que, si j'eusse mieux regardé le frontispice de votre première lettre, il m'aurait, comme celui de la seconde, indiqué, suivant la coutume anglaise, votre domicile. Dès lors, votre défaut exceptionnel de signature ne m'aurait point empêché, puisque j'avais déterminé votre nom, de vous adresser exactement ma réponse, en évitant les détours et délais résultés de mon inattention. Toutefois, cet accident m'a procuré la rectification du titre scolastique que je vous avais attribué et la déclaration de votre vraie profession. Cette dernière explication augmente, à mes yeux, le prix de votre honorable adhésion au positivisme, et m'en fait mieux comprendre la mémorable plénitude. Quels que soient, en effet, les inconvénients, intellectuels et moraux, du barreau, sa pratique, quand elle est honnête, offre le grand avantage de familiariser spontanément avec une connaissance, réelle quoique empirique, de la nature humaine, qu'on n'y voit pas toujours du mauvais côté. Aucune autre profession ne peut aujourd'hui remplir autant cette précieuse condition, puisque la décadence effective du sacerdoce officiel le prive des relations, privées et publiques, qui jadis assuraient sa supériorité sous ce rapport. Je ne suis donc pas surpris
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à Henry Dix HiUton.
que votre tendance vers le positivisme vous ait laissé d'abord un profond désir de voir comblées ses lacunes morales, et que maintenant vous appréciez dignement l'accomplissement décisif de ce complément nécessaire. Un simple théoricien peut se borner souvent à l'adoption intellectuelle de la nouvelle philosophie, comme on n'en voit que trop d'exemples. Mais le contact des affaires empêche un vrai praticien de rester longtemps dans cette situation incomplète et stérile, qui ne lui permet aucun repos jusqu'à ce qu'il monte, de la base philosophique, à la construction religieuse, seule socialement décisive. C'est par de semblables motifs que, dans le passé, les légistes se montrèrent, en général, supérieurs aux métaphysiciens, malgré la communauté d'éducation.
Eecevez, je vous prie, mes sincères remercîments pour les divers renseignements contenus dans votre lettre, et dont j'aurai lieu probablement de faire usage. Peut-être auriez-vous aussi l'occasion, comme avocat et positiviste, de me procurer quelques nouvelles d'un légiste d'Aberdeen, . . . qui s'est montré, pendant plusieurs années, un véritable et précieux adhérent au positivisme, quoique sa conversion fût moins complète que la vôtre, et par suite plus susceptible d'altération.
Je suis heureux d'apprendre qu'un écrivain aussi distingué que M. Carlyle s'occupe maintenant d'écrire la vie du grand Frédéric, qui manqua jusqu'ici d'un digne historien. Le volume que je viens de publier lui sera peut-être utile pour cet important travail, en lui signalant la vraie théorie du siècle dont ce dictateur fut le meilleur représentant. Quoique je n'aie jamais rien lu de M. Carlyle, je sais qu'il a déjà réhabihté noblement votre grand Cromwell, et que
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Lettres d' Auguste Comte
les préjugés parlementaires n'oifusquent point ses vues sociales.
Dimanche dernier, j'ai reçu le nouveau livre ^ compilé par M. Lewes pour propager la philosophie positive. Après l'avoir assez parcouru, j'en suis fort mécontent, et j'en ai bientôt témoigné mon opinion en répondant à cet écrivain, dont l'exposition est très insuffisante, et même, comme vous le dites, souvent infidèle. Ce volume me semble rapidement composé pour prendre les devants sur la publication prochaine de Miss Martineau, qui, j'en reponds d'avance, sera beaucoup plus satisfaisante, et surtout plus consciencieuse. On doit regretter que le Catêchimie Positiviste ne soit pas traduit en anglais ; ce qui deviendrait le meilleur moyen de correspondre à l'empressement de votre public envers l'ensemble du positivisme, par une exposition complète quoique sommaire. J'ai spécialement blâmé M. Lewes de sa participation inattendue au système d'hypocrisie que les déistes s'efforcent de substituer à ceux des divers chrétiens, et qui me paraît plus méprisable qu'aucun autre.
En terminant cette réponse je ne dois pas négliger de vous rassurer directement sur le dérangement que vous craignez de m'occasionner par vos lettres. D'après la distribution général de mon temps, je réserve toujours une journée de chaque semaine pour les correspondances qui m'intéressent, même pendant mes principaux accès de travail. Un tel commerce m'a constamment paru faire normalement partie de mon office public, en exerçant une
* Comte's Philosophy of the Sciences ; an exposition of the principles of the Cours de philosophie positive. By G. H. Lewes. 1853.
à Henry Dix Hutton.
action efficace, quoique circonscrite, qui seconde heureusement mon influence fondamentale.
Salut et fraternité,
10, Rue Monsieur-le-Prince.