‹ Lettres à Henry Dix Hutton [microform]Chapitre 3 sur 39 · III. A M. H. D. HUTTON, A DUBLIN · texte numérisé non relu

III. A M. H. D. HUTTON, A DUBLIN

Paris, le jeudis 6 Bichat, 65.

{8 Décembre, 1853.) Monsieur,

Votre écriture difficile à lire, et d'ailleurs tracée sur un papier trop transparent, ne m'a pas permis de comprendre tous les mots de votre intéressante lettre de dimanche, que je reçus hier. Mais j'espère que cet embarras secondaire ne rendra point incomplète ma réponse.

Je n'ai nullement reçu jusqu'ici l'ouvrage de Miss Martineau, et j'ignorais même qu'il eût paru déjà. Cependant, puisque l'une de vos revues en a rendu compte, je présume qu'il parviendra bientôt ici, de manière à m'être promptement communiqué, suivant un mode quelconque. Le déisme de M. Lewes ne mérite point l'honneur que vous lui faites d'une sérieuse réfutation. Cet écrivain, dépourvu de toutes convictions solides, ne prend actuellement ce ton étrange que comme un costume qu'il croit convenable aux succès immédiats de son exploitation littéraire.

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Lettres d'Auguste Comte

En critiquant dignement une expression^ propre au début du Catéchisme Positiviste vous confirmez, à mes yeux, le noble intérêt que vous inspire la propagation d'un livre qui vous suscite un soin si scrupuleux d'en écarter toute source de dissentiment. Mais vous avez oublié que l'unique phrase, où se trouve ce terme, constitue une simple citation, que je devais rendre textuellement fidèle. Quant aux motifs qui m'inspirèrent primitivement une telle qualification, j'espère que l'explication suivante vous les fera mieux apprécier.

Contrastant avec le titre de serviteurs de l'Humanité, la dénomination d'esclaves de Dieu^ fut alors destinée à caractériser une opposition décisive entre les vrais positivistes et les théologistes quelconques, d'après la nature fondamentale de leurs doctrines respectives. L'Être relatif auquel se consacrent les premiers n'a qu'une puissance limitée, quoique toujours supérieure à nos forces, individuelles ou collectives : ses impulsions sont constamment réglées par des lois pleinement appréciables. Au contraire, les seconds adorent un Être absolu, dont le pouvoir est sans bornes, en sorte que ses volontés restent nécessairement arbitraires. S'ils étaient réellement conséquents, ils devraient donc se regarder comme de véritable esclaves, soumis aux caprices d'une puissance impénétrable. Le positivisme peut seul nous rendre systématiquement libres, c'est à dire subordonnés à des lois immuables et connues, qui nous affranchissent de tout empire personnel. Tel est le contraste décisif que caractérisent les expressions dont

^ This phrase, "esclaves de Dieu," has been rendered "servants of God" in the Englisli translation of the Positivist Catecliism by Dr. Kichard Congreve.

à Henry Dix HiUton.

je me suis servi de part et d'autre, et qui ne s'appliquent d'ailleurs qu'à la prétention de gouverner les affaires terrestres, désormais incompatible avec toute préoccupation théologique. Les théologistes sincères, qui bornent aujourd'hui leurs croyances à diriger la recherche de leur salut céleste ne se trouvent aucunement atteints par ces termes, que je n'ai pas appliqués non plus au passé, pendant lequel les doctrines surnaturelles furent indispensables pour guider provisoirement la société.

Quoique ces motifs doivent me déterminer à conserver scrupuleusement mon langage, je ne serais nullement mécontent de voir un traducteur anglais substituer au mot que vous me signalez le nom d'adorateurs, ou tout autre titre qui, sans altérer le sens essentiel de ma proclamation, semblerait propre à ménager des susceptibilités respectables.

Ma réponse resterait fort incomplète si je n'y mentionnais pas les hautes félicitations que mérite votre profonde et consciencieuse appréciation du rang que je dus assigner à l'Angleterre, parmi les cinq éléments de la république occidentale, quant à l'avènement décisif de la régénération positiviste. Des habitudes trop pratiques et des dispositions trop égoistes constituent, en effet, le double motif qui me détermina, depuis longtemps, à regarder la population anglaise comme devant embrasser le positivisme plus tard que les quatre autres.^ Mais, en confirmant ma décision, votre noble conviction témoigne combien ce classement diffère quand on n'y considère que les classes

2 Comte subsequently modified this view, placing Germany last as regards the acceptance of Positivism. See "Système de PoUtique Positive," tome iv., pp. 480-500 ; English translation, pp. 418-436.

Lettres d' Auguste Comte

à Henry Dix Hutton.

cultivées, qui sont, en Angleterre, plus rapprochées qu'ailleurs de l'état vraiment positif, sans excepter la France, où le positivisme est aujourd'hui moins apprécié que parmi vous, et même aux États-Unis. Ce contraste est surtout sensible envers l'Allemagne, où les métaphysiciens montent assidûment la garde contre l'introduction de la philosophie positive, qui jusqu'à présent ne semble point y trouver le ^moindre accueil, sauf en Hollande, avant -garde générale de la population germanique. Néanmoins, malgré leurs nébuleuses doctrines, les germains me paraissent devoir adopter le positivisme avant les bretons, comme ayant, en vertu même de leur infériorité pratique, mieux conservé la tendance aux conceptions générales et l'aptitude aux sentiments desintéressés.

Salut et fraternité.

Auguste Comte.

10, Rue Monsieur-le-Prince.

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