‹ Lettres à Henry Dix Hutton [microform]Chapitre 4 sur 39 · IV. À M. H. D. HUTTON, À DUBLIN · texte numérisé non relu

IV. À M. H. D. HUTTON, À DUBLIN

Paris, le mardi, 25 Bichat, 65.

Monsieur,

J'ai retardé jusqu'à ce jour ma réponse à votre bonne lettre du 9 Bichat afin de pouvoir vous parler du livre de Miss Martineau. Mais ne l'ayant pas encore pu voir, et nul positiviste de Paris ne le connaissant jusqu'ici, je me décide à vous répondre sans cela. Nos frères de Hollande

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lisent pourtant cet ouvrage depuis plusieurs semaines, et nous écrivent comme si nous l'avions sous les yeux, en se félicitant beaucoup d'une telle publication.

Malgré votre attente, et quoique votre papier soit meilleur, votre dernière lettre ne m'a pas coûté moins de peine à lire que la précédente, et j'en ai dû même négliger plusieurs phrases, faute de pouvoir les déchiffrer suffisamment. Je suis certain que cet embarras ne tient pas à mon peu d'habitude de votre langue ; car je lis couramment Shakespeare, et d'ailleurs mes autres correspondances britanniques ne me suscitent point de pareils embarras que je dois attribuer seulement à votre écriture.

Votre soigneuse appréciation des entraves que la propagande positiviste éprouvera longtemps chez vous m'a paru très satisfaisante. Cependant, je crois que le système d'hypocrisie, principale source de ces obstacles, est déjà regardé comme essentiellement épuisé par les plus avancés de vos hommes d'état. Une visite décisive, que je reçus l'hiver dernier d'un éminent baronnet devenu l'un de mes plus forts souscripteurs, m'a prouvé que les conservateurs britanniques commencent à sentir la nécessité de régénérer leur politique stationnaire. Après avoir fait la guerre à la France, il y a soixante ans, pour empêcher la propagation du jacobinisme en Angleterre, votre aristocratie regarde maintenant la paix comme la condition fondamentale de son gouvernement. Elle s'est donc résignée imphcitement à l'infiltration du socialisme, ou communisme, quoique elle emploie de puissantes ressources matérielles pour retarder la contagion occidentale. Dès lors, elle ne doit pas tarder à reconnaître que le positivisme constitue désormais l'unique doctrine qui puisse surmonter les

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à Henry Dix Hutton.

utopies subversives, tandis que l'anglicanisme est devenu non moins incapable que le catholicisme de leur tenir tête. Le personnage politique ci-dessus indiqué m'a même informé que cette conviction, dont il est personnellement pénétré, s'introduit déjà dans le cabinet britannique, où figure d'ailleurs un positiviste incomplet.— (Sir W. Moleswortli.)

L'habileté politique de votre aristocratie me fait espérer qu'elle saura modifier à temps sa conduite, pour éviter une commotion populaire, qui serait là plus orageuse qu'ailleurs. Comme cette crise ne peut guère éclater spontanément chez vous avant dix ou douze ans, une telle transformation peut aujourd'hui s'opérer avec une maturité suffisante. Vos lords pourraient ainsi rester à la tête de la société britannique, en renonçant à l'hypocrisie anglicane, et devenant des patriciens industriels. Dans tout le reste de l'occident, le nouveau pouvoir temporel ne saurait aucunement émaner des anciennes classes dirigeantes. Néanmoins, l'Espagne me semble comporter une exception équivalente, quoique moins vraisemblable, sous l'aspect spirituel. C'est le seul pays où le sacerdoce cathoHque me paraisse susceptible d'être assez régénéré pour se transformer graduellement en sacerdoce positiviste. Toutefois, mes relations personnelles ne sont point suffisantes jusqu'ici, pour me permettre de compter autant sur cette grande rénovation que sur celle de votre aristocratie. Quant à la traduction anglaise du Catéchisme Positiviste, je reconnais le puissant obstacle qu'elle éprouverait du régime hypocrite que vous déplorez. Mais, à vrai dire, une telle opération ne me semble pas fort urgente. Car, la propagation du positivisme doit

encore rester concentrée, en Angleterre, parmi les classes cultivées, qui n'ont guère besoin que ce résumé soit traduit pour le lire convenablement. Quand le moment sera venu d'étendre ces communications jusqu'aux rangs inférieurs, le système d'hypocrisie anglicane se trouvera naturellement assez modifié pour ne plus entraver une telle traduction. Il faut donc s'inquiéter peu des difficultés qu'elle éprouverait maintenant.

La lenteur que vous déplorez avec surprise dans la propagation du positivisme en France tient surtout à ce qu'il n'a pu jusqu'à présent y pénétrer assez son milieu normal. Nos contacts ont dû d'abord s'y développer parmi les révolutionnaires, qui, sauf d'éminentes exceptions, doivent repousser la philosophie et la religion positives, comme autant contraires à leur anarchique ambition qu'à leur métaphysique arriérée. C'est chez les conservateurs qu'elles doivent surtout fructifier, d'après leur aptitude exclusive à garantir l'ordre social, tant domestique que politique, contre son imminente subversion par la démagogie. Or, jusqu'ici les conservateurs répugnent au positivisme vu qu'ils nous regardent, d'après nos premiers contacts, comme une nouvelle secte de révolutionnaires. Mais cette grossière méprise ne peut manquer de se dissiper, à mesure que la religion positive se trouvera plus développée et mieux connue. Les attaques dont les révolutionnaires nous honorent de plus en plus hâteront d'ailleurs cet éclaircissement décisif, d'après lequel l'ascendant du positivisme croîtra rapidement. Quand le prochain retour de la liberté d'exposition et de discussion aura laissé surgir le débordement anarchique, tous les partisans éclairés et sincères de l'ordre se rallieront autour du noyau

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à Henry Dix Hutton.

positiviste, qui doit, dans dix ans, devenir le maître de la situation s'il développe assez de zèle et de talent.

D'après la demande qui termine votre lettre, je dois déjà vous féliciter de la sage résolution que vous avez probablement prise envers l'initiation mathématique, base nécessaire de l'éducation encyclopédique. Sans connaître votre âge, je vous présume assez jeune pour accomplir, avec une suffisante opportunité, la régénération théorique qu'exige le plein développement de la rare aptitude mentale que vos lettres m'indiquent. Tous les livres indispensables à ce cours d'études scientifiques, et spécialement en mathématique, sont mentionnés dans la Bibliothèque Positiviste que j'ai annexée à la préface de mon Catéchisme. En ce qui concerne particulièrement la trigonométrie, les livres usuels que possède l'Angleterre doivent valoir au moins autant que ceux dont j'ai fait mention. Mais je dois insister pour les autres ouvrages de mathématique élémentaire, surtout l'Algèbre et la Géométrie de Clairaut, dont les équivalents n'existent pas comme préparation à ma Géométrie Analytique,

Pour diriger l'ensemble de vos études scientifiques, je puis vous indiquer trois ouvrages incomparables d'après lesquels vous pourrez le résumer et même apprécier son efficacité, la Théorie des Fonctions de Lagrange, la Statique Chimique de BerthoUet, et VAnatomie Générale de Bichat. Quiconque s'est vraiment assimilé ces trois chefs-d'œuvre du génie théorique peut se regarder comme ayant profondément compris la philosophie naturelle, afin d'aborder dignement la philosophie morale et sociale. Mais telle est aujourd'hui la dégradation de l'esprit scientifique que je suis encore le seul probablement qui puisse se glorifier

d'avoir convenablement rempli cette condition fondamentale, qui doit désormais devenir familière à tous les véritables philosophes.

Tout à vous,

10, Rue Monsieur-le-Prince.

Auguste Comte.

P. S. — Pendant que je terminais cette réponse, je viens de recevoir l'ouvrage de Miss Martineau, sans aucune lettre d'envoi, mais avec une suscription qui me prouve que ce noble cadeau me vient de cette éminente dame, que j'en remercierai directement aussitôt que j'aurai lu le livre ; ce qui ne doit pas vous empêcher de lui témoigner d'avance ma gratitude, si vous en avez l'occasion.

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