‹ Lettres à Henry Dix Hutton [microform]Chapitre 5 sur 39 · V. À M. HENKY HUTTON, À DUBLIN · texte numérisé non relu

V. À M. HENKY HUTTON, À DUBLIN

Paris, le samedi, 7 Moise, 66.

Mon CHER Monsieur,

Je vous remercie et vous félicite de vos heureux efforts pour diminuer les difficultés de votre écriture. Si toute votre lettre de dimanche était aussi nettement tracée que ses deux premières pages, sa lecture ne m'aurait produit aucun embarras. Je puis donc espérer de voir bientôt dissiper suffisamment ces entraves secondaires d'une précieuse correspondance.

Vous savez que l'ouvrage de Miss Martineau' me parvint,

^ The Positive Philosophie of Auguste Comte, freely translatée! and condensed by Harriet Martineau. 1853.

Lettres d* Auguste Comte

le 25 Bichat, pendant que j'achevais ma dernière réponse. Dès le surlendemain, j'écrivis à cette éminente coopératrice pour lui témoigner la gratitude et la satisfaction que m'inspire ce travail sans exemple, où l'on sent toujours une admirable harmonie entre la conscience et le talent. Je n'avais pourtant lu que sa noble préface et son excellente table, plus quelques articles décisifs ; et je ne compte pas en lire davantage. Mais cela me suffit pour apprécier pleinement cette incomparable publication, où j'ai déjà recommandé que la plupart des lecteurs étudiassent, de préférence, mon traité fondamental, dont la lecture originale ne devient désormais indispensable qu'aux théoriciens proprement dits. Je présume comme vous, que cette condensation sera bientôt traduite dans les autres langues occidentales, et peut-être même en français, afin de compléter l'immense service qu'une telle opération doit rendre à la digne propagation du positivisme. En me plaçant, autant que possible, au point de vue de la postérité, je n'ai pas craint d'annoncer à Miss Martineau que son nom accompagnerait ainsi le mien, parce que ce travail conservera toujours, quoiqu'à de moindres degrés, l'utilité qu'il offre aujourd'hui. De tout ce qu'on a jusqu'à présent écrit sur le positivisme, c'est certainement la seule production qui subsistera.

En m'indiquant votre âge actuel, vous m'inspirez une pleine sécurité sur le digne succès des études mathématiques que vous allez commencer, et dont l'efiScacité se vérifie, sous mes yeux, chez des positivistes moins jeunes. Pour mieux accomplir votre noble résolution, je vous invite à vous y proposer de mériter ainsi l'agrégation au sacerdoce de l'Humanité, si, comme j'ai lieu de le présumer.

à Henry Dix Hutton.

vous en pouvez déjà remplir les conditions de cœur et de caractère. Quand même vous n'atteindriez point ce but difficile, vos efforts auraient toujours amélioré beaucoup votre apostolat. Votre résolution m'inspire tant d'espérance que je vous offre de la seconder en vous proposant, trois ou quatre fois par an, quelques exercices mathématiques, aussi propres à consolider vos progrès qu'a les mesurer. C'est ce que je fais déjà pour un littérateur de votre âge, que ses convictions positivistes avaient conduit spontanément à l'initiation encyclopédique, en aspirant au nouveau sacerdoce, où j'ai tant besoin de dignes auxiliaires.

Le projet de publication anglaise^ que vous avez conçu comporte une véritable utilité de propagande. Un positiviste espagnol l'ébaucha, l'an dernier, en insérant, dans des mélanges heureusement introduits, quelques unes de mes sentences, sagement jointes à celles de plusieurs autres penseurs, anciens et modernes. Mais votre projet serait plus complet et plus décisif. En y comprenant mon manifeste au Tzar, vous réaliseriez l'espoir que j'avais de le publier séparément, à trois cents exemplaires ; ce qui n'a manqué que d'après les craintes inspirées à mon honorable imprimeur par l'aveugle compression dont la France n'est pas encore dégagée. Néanmoins, je vous conseille d'ajourner cette heureuse opération jusqu'à ce que vous y puissiez faire participer mon quatrième et dernier volume, dont je vais commencer la rédaction, et qui paraîtra vers le milieu de la présente année. Toutes

^ Extracts from tlie ''Système de Politique Positive," to be translated into English.

Lettres d 'A uguste Comte

à Henry Dix Hutton.

les publications anticipées^ que je fis faire, d'après mes expositions orales, par la Société Positiviste, y trouveront leur place et leur caractère dogmatiques, outre beaucoup de conceptions nouvelles. En correspondant à l'ensemble de mon second grand ouvrage, vous pourriez ainsi faire, par extrait, l'équivalent de ce que Miss Martineau vient d'accomplir envers le premier, par une conàenmtion que ma Politique Positive ne comporte point, sauf celle que j'ai d'avance opérée dans mon Catéchisme, dont la lecture ne saurait dispenser de celle de ce traité, qu'elle doit seulement préparer.

D'après les motifs que vous m'exposez, je n'hésite point à vous confier, ainsi qu'à vos dignes amis, un nom pour lequel, quoique le secret ne m'ait pas été demandé, je crois devoir recommander une grande réserve. Le baronnet mentionné dans ma dernière lettre est Sir Erskine Perry,^ qui, lors de notre entrevue, venait d'achever son temps de service dans l'Inde, comme membre de la cour suprême de l'audience de Bombay. Ayant acquis ainsi sa digne retraite spéciale, suivant l'heureux usage de votre administration, sans avoir plus de quarante-cinq ans, il va commencer sa participation directe à votre politique générale, soit d'après la chambre des communes, ou suivant

■' '* Eepoit on the Nature and Plan of the New Transitional Government for France"; "Report on the Labour Question"; "Report on the Nature and Plan of the Positivist School."

3 Sir Erskine Perry wrote to H. D. Hutton on the 3rd of October, 1881, as follows : — "The account of my conversation with Comte appeared in the November number of the " Nineteenth Century," 1877. I, of course, can havc no objection to your publishing any mention of me in the letters you hâve of his ; whatever such a man said, favourable or unfavourable, will be interesting to the public."

fim

une autre voie équivalente. Ses convictions me semblent complètes sur le positivisme, sauf un faible reste de scrupules négativistes envers la face religieuse, que son cœur lui rendra bientôt chère. C'est essentiellement à titre de conservateur qu'il vint me témoigner ses sympathies décisives, comme l'éminent américain dont j'ai récemment déploré la perte prématurée.

On doit, en général, désirer que tous les vrais positivistes se connaissent et se fréquentent mutuellement autant que possible. Je compte bientôt préparer ces rapprochements fraternels en dressant, mais sans le publier, un regître universel, d'après lequel chaque inscrit recevrait une médaille caractéristique, où son nom serait gravé. Toutefois, les obstacles résultés du milieu général doivent entraver longtemps nos fraternisations écrites ou verbales. Quand vous recevrez ma cinquième circulaire, que j'écrirai la semaine prochaine, vous verrez que le notable accroissement du nombre des souscripteurs en 1853 est dû surtout aux anonymes, dont la plupart me sont autant inconnus qu'à vous. Leur zèle est pourtant aussi sincère, quoique moins vif, que celui des co-religionuaires qui recevront la médaille projetée.

Kelativement à M. Grote, je puis, sans aucune indiscrétion, vous apprendre que je le connais depuis l'année 1840, et surtout par suite d'un plus long séjour qu'il fit à Paris avec sa femme en 1844, où j'eus peut-être le malheur de choquer involontairement ses prétentions d'écrivain. Malgré son généreux caractère, ses scrupules d'athée l'ont empêché de faire l'évolution positiviste au delà de sa base philosophique, au point de ne pas concourir à mon subside annuel, d'après ses antipathies envers ma construction

Lettres d' Auguste Comte

religieuse. Néanmoins, je dois compléter ce renseignement en vous informant que M. Grote fut l'une des trois nobles âmes que j'ai signalées, dans la préface de mon premier volume en 1851, comme ayant, en 1844, noblement comblé le déficit de six mille francs que je venais d'éprouver subitement d'après une infâme spoliation. Ses deux coopérateurs furent Sir W. Molesworth et le banquier Eaikes Currie, membre de la chambre des communes, que je n'ai jamais vus. Dans cet admirable élan dont j'aurais nommé les trois auteurs s'ils me l'eussent permis, M. Grote, quoique le moins riche, fournit seul la moitié de ce subside exceptionnel, qui ne fut nullement renouvelé.

Cette réponse a déjà pris une telle extension que je ne peux guère y placer convenablement la grave consultation que vous me demandez, et qui m'inspire tant d'estime pour le noyau positiviste de Dublin, auquel vous avez sagement communiqué mes lettres. Heureusement, cette question n'étant pas passagère, j'aurai naturellement lieu d'y revenir dans la suite de notre correspondance. Ma prochaine circulaire doit même contenir, à cet égard, quelques indications spéciales quoique indirectes.

Au milieu des entraves suscitées par le système d'hypocrisie, les penseurs britanniques peuvent difficilement pratiquer aujourd'hui la religion qui condense la morale publique dans la prescription de Vivre au grand jour. Cependant le noble exemple laissé par Hume prouve déjà que, même en Angleterre, les concessions cessent de devenir indispensables, chez ceux qui sont vraiment irréprochables. Rien n'excuse, à mes yeux, ni le lâche silence de John Mill, ni surtout l'active hypocrisie de M. Lewes,

à Henry Dix Htctto7i.

auquel j'adressai récemment les remontrances qu'il mérite.

Quant on n'écrit point, on peut mieux éviter à la fois de se compromettre et de mentir. Mais l'indépendance et la dignité doivent surtout s'acquérir d'après la supériorité de la conduite, tant privée que publique. Loin que les positivistes dédaignent jamais leurs professions spéciales, je leur recommande toujours de s'efforcer de les mieux remplir que leurs adversaires. Chez les advocats, par exemple, ils doivent s'imposer la règle de ne soutenir que des causes qui leur semblent bonnes après un mûr et consciencieux examen ; de manière à prévenir la seule dégradation, mentale et morale, dont leur profession soit habituellement souillée. Parmi les professeurs officiels, ils doivent, comme je le fis toujours à l'Ecole Polytechnique, se borner à perfectionner, d'après leurs principes encyclopédiques, l'enseignement qu'on leur confie, sans y mêler aucune propagande déplacée. C'est donc à notre conduite, personnelle, domestique, et civique, qu'il faut réserver la principale apologie de nos convictions.

Transportée de l'action à la spéculation, une telle règle lie votre question à la digne transformation que l'aristocratie anglaise saura, j'espère, accomplir bientôt dans son système à' hypocrisie ^ en le réduisant aux justes ménagements que le positivisme comporte ou plutôt prescrit, envers les anciennes croyances. Le public actuel nous accorde, en général, que toutes les opinions doivent être respectées d'après leur efficacité morale et sociale. Dès lors, nous pouvons soutenir avantageusement, dans nos discours, et d'après nos actes, la concurrence envers les théologistes quelconques. Mais il faut aussi que les vrais positivistes

Lettres d^ Auguste Comte

sentent, malgré leurs préjugés révolutionnaires, combien nous devons préférer, chez nos adversaires, des croyances sincères quoique arriérées, au scepticisme voltairien, même comme préparation à notre doctrine. En combinant dignement ces deux tendances, je crois que nos frères britanniques pourront se faire ménager, ou plutôt respecter, sans jamais désavouer leurs principes. Il leur suffira d'être toujours justes envers les religions antérieures, dont la nôtre doit accepter la succession générale, en réservant leur active réprobation contre les dispositions purement révolutionnaires. Car celles-ci ne conservent plus leur destination passagère, tandis que les autres, outre leur longue nécessité, offrent encore une certaine aptitude à discipliner ceux qui ne peuvent s'élever suffisamment à de meilleures doctrines.

Quant à vos réclamations contre ma qualification à'esclaves de Dieu, vous avez oublié que, d'après ma précédente explication, je borne ce titre à la présente lutte. Or, ainsi restreint, vous le trouverez incontestable en reconnaissant que les monothéistes actuels sont plus absolus et moins conciliants que leurs prédécesseurs. Car, ils traitent d'impie toute tentative d'assujétir les phénomènes sociaux à des lois naturelles.

Ma réponse ne doit pas finir sans remercier votre zèle à perfectionner accessoirement l'institution du Calendrier Positiviste, D'après les réflexions suscitées par votre demande envers Spenser, j'ai donné place à ce gracieux poëte, dans la semaine de Tasse, comme adjoint de Camoens.

Tout à vous,

Auguste Comte.

10, Rue Monsieur-le-Prince.

à Henry Dix Hutton.

Page 1