‹ Lettres à Henry Dix Hutton [microform]Chapitre 6 sur 39 · VI. À MONSIEUR H. D. HUTTON, À DUBLIN · texte numérisé non relu

VI. À MONSIEUR H. D. HUTTON, À DUBLIN

Paris, le jeudi, 12 Homère, 66.

Monsieur,

Ayant, depuis la fin de Janvier, commencé mon quatrième volume, qui paraîtra, j'espère, en Juillet, je suis, pour toute cette session, à mon régime de travail, ne sortant que le mercredi, et ne pouvant librement répondre que le jeudi ; car, quoique je ne travaille jamais le soir, je me couche de si bonne heure, quand je n'ai pas de visites, que je ne puis guère trouver alors le temps d'écrire une lettre importante. C'est pourquoi j'ai retardé jusqu'à ce jour ma réponse à votre lettre du 1" Homère. Mais déjà je vous avais, jeudi dernier, envoyé ma cinquième circulaire, ainsi qu'à nos co-religionnaires de Dublin, en regrettant que l'imperfection spéciale du transport des imprimés entre la France et l'Angleterre m'obligeât d'employer un mode dispendieux.

Cette circulaire a dû vous indiquer une noble résolution de Miss Martineau, que cette digne collègue m'a fait connaître dans la précieuse lettre que j'ai reçue d'elle le 18 Moïse. Elle avait résolu de me réserver le tiers des bénéfices de son livre, en consacrant un autre tiers à M. Chapman, et le reste pour elle. Mais j'espère que ma réponse aura suffisamment expliqué les motifs de mon refus, quoiqu'elle ne sache pas encore ma renonciation antérieure aux profits quelconques de mes ouvrages. Elle doit d'ailleurs avoir maintenant reçu mon envoi des trois volumes publiés de ma Politique Positive, dont les préfaces la renseigneront à cet égard, ainsi que mon Catéchisme. Je conjecture que ce dernier opuscule sera bientôt traduit par

Lettres d^Atiguste Comte

elle, en utilisant la noble indépendance qu'elle a su conquérir.

Vos explications sur l'impossibilité probable de vous destiner jamais au sacerdoce positif me font attacher moins d'importance à votre initiation mathématique. En même temps, le peu de loisir qui vous reste pour ces études les rendra trop lentes pour comporter une suffisante efficacité. Deux indications décisives à la fin de votre lettre me font d'ailleurs craindre que cette tentative ne vous devînt plus funeste que salutaire, en altérant la disposition synthétique quoique vague qui vous est maintenant familière, sans y substituer une connaissance assez approfondie du véritable esprit théorique. Votre naïve demande sur un charlatan académique, dont la sottise est maintenant aussi constatée ici que sa servilité, vous montre trop enclin à la confiance envers les savants et même les sciences, malgré leur état actuel d'anarchie rétrograde, que mon jugement philosophique n'a nullement exagéré. Mais je regrette surtout que vous sentiez assez peu la supériorité du seul penseur que possède la chimie et du plus éminent des penseurs biologiques pour en écarter la lecture, sous le prétexte de n'être point au courant de la science présente. La Théorie des fonctions de Lagrange, la Statique chimique de BerthoUet, et VAnatomie générale de Bichat forment un résumé décisif de la philosophie naturelle, que doit aujourd'hui s'assimiler quiconque aspire dignement à la philosophie sociale. Or, en revenant à votre cas, je craindrais que des demi-connaissances scientifiques ne développassent votre tendance à trop apprécier les détails théoriques et pas assez les conceptions générales ; ce qui, comparativement à votre présente situa-

à Henry Dix Htifto7i,

tion, serait reculer au lieu d'avancer. Mais je conserve une assez bonne opinion de votre valeur cérébrale pour penser, au contraire, que des études vraiment sérieuses, si vous aviez décidément le temps suffisant, fortifieraient vos dispositions noblement synthétiques, en vous permettant de iufjer réellement les sciences et les savants d'aujourd'hui, sans vous laisser éblouir par aucun prestige ou préjugé.

Quant à votre projet de traduire séparément mon troisième volume, sous son titre spécial de Philosophie de Vhistoire, je vous en félicite comme comportant une utilité véritable. Mais, en l'accomplissant, je vous inviterais à moins insister dans votre Préface sur l'appréciation de mes divers prédécesseurs, devenue désormais presque superflue ; tandis que vous devriez, ce me semble, y tendre surtout à réparer, autant que possible, l'inconvénient d'isoler un volume qui dépend essentiellement des deux précédents, dont il fera problablement répandre la lecture.

Le roman italien que vous m'indiquez m'est entièrement incomiu. Si je le rencontre, après avoir achevé mon volume final, j'attache assez de prix à votre opinion pour lui consacrer une exception spéciale à mon régime d'abstinence de lectures, quoique j'aie beaucoup de peine à croire qu'il puisse rivahser avec le chef-d'œuvre de Manzoni.

Je ne dois pas finir sans vous remercier de vos soins graphiques, grâces auxquels votre longue lettre ne m'a suscité cette fois aucun embarras de lecture.

Salut et fraternité,

Auguste Comte.

10, Rue Monsieur-le-Prince.

Jft^

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