‹ Lettres à Henry Dix Hutton [microform]Chapitre 7 sur 39 · VII. A M. H. D. HUTTON, A DUBLIN · texte numérisé non relu

VII. A M. H. D. HUTTON, A DUBLIN

Paris, le jeudi, 26 Homère, 66.

Monsieur,

Je vous remercie de vos diverses réflexions envers ma dernière circulaire. Dès l'an prochain, j'aurai probablement égard à votre représentation sur le titre, en y remplaçant peut-être les mots exceptionellement institué ^702(r lui par institué pour le sacerdoce de V Humanité. Quant à l'extension du subside au delà de mes besoins personnels, elle se trouve déjà proclamée. Lorsque elle se réalisera, mon résumé numérique devra contenir, outre le compte des recettes, celui des dépenses, où figureront toutes les destinations effectives. Dès lors, j'accepterai sans scrupule les donations, de source quelconque, qui seraient envoyées pour les divers services positivistes ; pourvu que mon budget personnel reste pur de tout profit, indirect ou direct, de mes différents travaux, suivant le principe sacerdotal que je me félicite d'avoir établi.

Vos explications du 15 Homère envers Berthollet et Bichat me rassurent un peu sur votre tendance à trop apprécier le courant scientifique et pas assez l'impulsion philosophique. Mais j'espère que vous sentirez mieux l'état, à la fois anarchique et rétrograde, où se trouve aujourd'hui la science, même en mathématique, où le prétendu calcul des chances forme, entre autres, une souillure décisive, dont aucun théoricien, hors du positivisme, n'est maintenant exempt. Aucune unité partielle n'étant possible, les constructions purement scientifiques

à Henry Dix Hutto7t.

KM

ne sauraient durer au milieu du désordre général. Elles ne surgirent et persistèrent auparavant que sous la protection indirectement résultée de la discipline théologique, même pendant sa décadence. On espérerait vamement maintenir la foi positive en biologie, en chimie &c., quand le doute universel et l'insubordination complète prévalent dans le domaine moral et social. Berthollet et Bichat tentèrent d'instituer igie synthèse propre à leur science, sans attendre l'avènement de l'unité générale. Quoiqu'elles dussent avorter, leurs immortelles tentatives* n'en restent pas moins nécessaires, surtout aujourd'hui pour développer l'instinct philosophique, au miheu de' contemplations indigestes, qui s'annullent mutuellement. Envers l'illusion astronomique qui vous a séduit, j'avais ci^u suffisant de vous signaler l'infériorité, non moins mentale que morale, de l'auteur d'une prétendue découverte, où vous deviez dès lors présumer que manquait surtout le mérite philosophique auquel vous accordez une juste préférence. Mais puisque vous désirez une indication plus directe, je dois vous déclarer que tout le mérite philosophique que comportait une telle recherche consistait précisément à l'exclure comme autant irrationelle qu'oiseuse. Car la mécanique céleste ne comportera jamais l'inversion où l'on devinerait un astre d'après ses mfluences perturbatrices envers d'autres. Aussi la première idée d'une telle tentative remonte-t'elle à l'un des astronomes les plus stupides (un nommé Bouvard, qui proposa cette exphcation vers 1830). L'accord des deux calculateurs de Pans et Cambridge prouve seulement l'identité de leur hypothèse et de leur marche, où n'intervint d'ailleurs aucun perfectionnement spécial ; leur prétendue confirma-

Lettres d'Auguste Comte

tion par l'observateur de Berlin résulte d'une coïncidence purement fortuite, et d'ailleurs plus apparente que réelle, ou du moins fort grossière.

Quant à vos remarques finales sur le principe de la réprobation positiviste, elles semblent indiquer un reste de fatalisme métaphysique, aujourd'hui fréquent chez les meilleurs esprits qui n'ont pas encore contracté suffisamment l'habitude des lois naturelles, surtout envers les phénomènes supérieurs. On est alors enclin à négliger la part notable de l'influence propre à chaque homme pour modifier sa conduite, que l'on croit assez expliquée par sa situation et son organisation, en y joignant son éducation. Mais vous ne tarderez pas à sentir que le positivisme exclut le fatalisme absolu, quoiqu'il consacre le fatalisme modifiable. Chacun reste certainement responsable de sa conduite ordinaire, après qu'on a défalqué toutes les influences supérieures à la sienne. Ainsi la réprobation est aussi motivée que l'approbation, quoiqu'elle doive être moins cultivée,, comme tendant à gâter nos sentiments. J'en ai fait un usage extrêmement sobre dans le Calendrier Positivwte, où je l'ai réduite à deux cas décisifs, qui ne seront même développés solennellement que pendant une faible partie de la transition à laquelle j'ai destiné cette institution.^ Envers Bonaparte, la plus stricte justice motive une telle flétrissure, d'après l'abominable abus qu'il fit de sa puissance exceptionelle ; quoique ma philosophie de l'histoire ait dû finalement imputer au public français,

1 Comte subsequently abandoned this recommendation of the public réprobation hère referred to, as regards the Emperor Julian and Napoléon Bonaparte, for the reasons stated in his "Système de Politique Positive," tome iv., p. 404 ; English translation, vol. iv., p. 351.

à Henry Dix Hutton,

plutôt qu'à ce personnage, la principale responsibilité de ses premières aberrations.

Tout à. vous,

10, Rue Monsieur-le-Prince.

vin. À M. HENRY HUTTON, À DUBLIN.

Paris, le jeudi, 19 Archimède, 66.

{13 Avril, 1851^.)

Mon cher Monsieur,

Votre zèle scrupuleux pour le digne ascendant du positivisme se manifeste spécialement dans les renseignements sur Miss Martineau que contient votre lettre du 25 Mars, à laquelle je regrette de n'avoir pu répondre plus tôt. Mais, sans avoir aucun motif particulier d'espérer que cette éminente collègue traduira spontanément le Catéchisme Positiviste, je persiste à présumer, en général, qu'elle ne mérite pas d'être réléguée parmi les positivistes intellectuels ; ce qui ne convient guère à son sexe, quoique je ne la crois pas fort tendre, ni surtout à sa noble énergie. Elle insiste trop, dans sa traduction, sur tout ce qui concerne la moralité, publique et privée, pour rester à cette phase équivoque, où cristallisent seulement les écrivains de profession, journalistes ou reviewers, dont elle fait très peu de cas. Une seconde lettre, que j'ai reçue d'elle après la vôtre, confirme spécialement l'espoir que

Lettres d^ Auguste Comte

à Henry Dix Hutton.

son âme sera touchée par les volumes qu'elle a reçus enfin et qui lui demeuraient inconnus, quoiqu'elle ait d'ailleurs peu de temps pour leur étude. Sa digne persistance m'a finalement inspiré la résolution d'accepter sa scrupuleuse proposition sur le partage des bénéfices de sa version. Comme elle a modifié son premier projet en destinant ce tiers, non à mon service personnel, mais au budget général du positivisme, j'ai pu la satisfaire sans altérer aucunement ma renonciation systématique, et je réserverai les seize livres sterling qu'elle m'annonce à Mid-summer pour accélérer le payement des frais typographiques de la Politique Positive, Voilà naturellement le digne début du fonds distinct dont je vous remercie de m'avoir spécialement suggéré l'institution, destinée à beaucoup s'étendre.

Je suis peu surpris que vous n'ayez pas trouvé d'éditeur pour votre projet de traduction isolée de mon 3"^ volume, sous titre propre de Philosophie de Vhistoire, Comme vous ne pouvez, évidemment, l'entreprendre à vos frais, il faut l'ajourner à de meilleurs temps, que doit peut-être hâter mon volume final, dont l'impression vient de commencer avant-hier afin qu'il paraisse en Juillet ou dans les premiers jours d'Août.

Quoique votre théorie de la culpabihté me semble suscitée par un reste inaperçu d'influence métaphysique, j'ai reconnu pourtant, après l'avoir écartée, la valeur réelle du conseil qu'elle enveloppait sur la fête des réprouvés. Afin d'éviter toute stimulation, même la plus légitime, des mauvais sentiments, j'écarterai cette institution en exphquant finalement le calendrier positiviste dans le dernier chapitre du volume qui m'absorbe. Les quatre éditions spéciales et les trois expositions orales dans mon

cours publique peuvent être regardées comme un équivalent sufîisant des quatre célébrations exceptionnelles auxquelles j'avais toujours borné cette réprobation.

Une telle décision se trouve fortifiée par l'explication spéciale de ma prochaine préface sur la perturbation où le Tzar se montre indigne de la lettre dont je l'honorai. Car la réprobation du premier Bonaparte était surtout destinée à flétrir une anomalie guerrière que le second répudie spontanément en combattant dignement sa vaine imitation. Dans cette noble guerre destinée à tuer la guerre (et par occasion enterrer le christianisme), toutes les prévisions générales du positivisme se trouvent vérifiées. L'héritier de celui qui voulut détruire, par le fer et la faim, l'élément britannique, dirige dignement l'alliance décisive de la France avec l'Angleterre pour maintenir la paix universelle. Désormais, la guerre et le théologisme deviennent le double signe de la dégradation propre aux peuples arriérés. Ma république occidentale acquiert une existence officielle, par ce libre concours de tous les éléments occidentaux contre les perturbateurs orientaux. Une telle situation, où la transformation des armées en gendarmerie, européenne ou nationale, se trouve consacrée, me dispense d'insister sur la réprobation spéciale du rrtrogradateur militaire.

Clairaut n'ayant pas composé à' Arithmétique, et Condor cet ayant, dans la sienne, négligé la théorie des décimales, je ne puis rien vous indiquer à cet égard, sauf Bezout ou Lacroix, dont vos classiques doivent offrir l'équivalent.

Avec les ménagements convenables, veuillez, je vous prie, prendre quelques informations sur Sir Erskine Perry

Lettres d^ Auguste Comte

(9 Lower Belgrave-street, London), qui, depuis notre admirable entrevue du 24 Février, 1853, garde un silence complet envers moi. Je crains d'autant plus qu'il ait éprouvé quelque accident, ou qu'il se soit refroidi pour le positivisme, que je n'ai pas reçu, pour 1854, sa participation annuelle de dix livres sterling au subside sacerdotal, quoiqu'il me l'eût indiquée au 1" Janvier de chaque année quand il versa celle de l'an dernier. Veuillez aussi, je vous prie, si vous le pouvez sans indiscrétion, vous informer de M. Eichard Congreve (professeur d'histoire, je crois), à Wadham Collège, Oxford ; positiviste distingué, dont j'eus plusieurs fois l'intéressante visite, et qui ne m'a donné non plus aucun signe de vie depuis plus

d'un an.

Tout à vous,

Auguste Comte.

10, Eue Monsieur-le- Prince.

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