IX. A M. H. HUTTON, A DUBLIN
Paris, le jeudis 12 Césary 66.
(j^ Mai, 185If.) Monsieur,
Je suis malheureusement obligé de vous renouveler mes remarques sur votre écriture. En lisant avant-hier votre intéressante lettre du 24 Avril, trois quarts d'heure d'effort m'ont été nécessaire pour la déchiffrer, et j'ai même dû renoncer à plusieurs phrases dans la principale partie. Le soin que vous prenez d'écarter vos lignes ne suffit aucunement, et se trouve plutôt contraire à mon excessive myopie, à laquelle convient la condensation, pourvu qu'elle
à Henry Dix Hutton.
soit nette. Sans que je puisse savoir comment vous rendriez votre écriture assez distincte pour moi, je présume que vous y parviendriez en écrivant avec moins de rapidité. Quoiqu'il en soit je vous invite a prendre ces remarques en considération, afin que cet obstacle matériel n'altère pas une correspondance à laquelle j'attache un véritable prix. Vous avez sagement fait de ne tenter aucune démarche personnelle et directe envers les deux Anglais dont le silence m'étonne. En regrettant que vos relations ne vous fournissent à leur égard aucune voie convenable, j'attendrai les informations venues d'une source quelconque. Je suis convaincu, comme vous, qu'on doit aujourd'hui s'attendre quelquefois à les fluctuations ou refroidissements de la part de ceux dont la conversion au positivisme n'est pas poussée jusqu'à la conclusion religieuse. Ces adhésions incomplètes peuvent toujours être compromises d'après la moindre divergence, qui suffit pour neutrahser de grandes convergences, quand la vénération ne vient pas instituer une véritable discipline. Le nombre de ceux qui doivent aujourd'hui devenir sérieusement positivistes est tellement petit, quoique leur ascendant suffise pour conduire une société décomposée, que l'on peut toujours craindre d'avoir mal rencontré, tant que la plénitude et la stabilité des convictions ne sont pas éprouvées.
Les précautions personnelles que vous regardez comme nécessaires maintenant envers vous et vos amis me paraissent très convenables. Je suis accoutumé, depuis longtemps, à de tels ménagements, pour le noble noyau qui surgit le premier en faveur du positivisme. Les disciples de La Haye sont presque tous attachés au gouvernement hollandais, comme officiers de terre ou de mer, et le besoin
Lettres d"* Auguste Comte
de taire leurs noms m'est devenu justement habituel afin que leur digne persévérance ne puisse jamais troubler leur situation.
Ce que vous m'indiquez sur la non-émancipation du public britannique ne m'étonne point, et ne m'inquiète nullement comme obstacle à l'ascendant du positivisme, puisque les classes dirigeantes sont suffisamment affranchies. L'état sceptique chez les masses est loin de constituer une condition favorable à leur régénération. Un tel préambule ne convenait qu'envers la nation centrale, chargée de l'initiative occidentale, que les libres penseurs ne pouvaient développer sans cela. Partout ailleurs, la rupture de l'ancienne discipline est contraire à la reconstruction, en laissant prévaloir des tendances anarchiques, non moins hostiles au nouvel ordre qu'à l'ancien ; comme le montre, même en France, l'aversion croissante que le positivisme inspire aux révolutionnaires, quoique il n'eût pu surgir sans l'ébranlement. Mais, par cela même, je crois les masses catholiques de l'Espagne et de l'Italie encore mieux disposées à subir l'ascendant positiviste que votre population protestante, où le principe anarchique, quoique contenu par le système de transition, se trouve partout infiltré, d'après l'examen individuel des croyances bibliques.
Quant à la question qui remplit la majeure partie de votre lettre, je dois d'abord vous témoigner ma satisfaction d'une objection propre à manifester votre sérieuse et constante sollicitude envers la religion de l'Humanité. Vous trouverez, à cet égard, des éclaircissements décisifs dans mon nouveau volume, que j'achèverai vers la mi- Juillet, et dont l'impression vient de commencer, de manière à me faire présumer que vous l'aurez au commencement d'Août.
à Henry Dix Hutton,
En attendant, je dois vous avertir que vos difficultés résultent d'une double confusion, très naturelle d'ailleurs envers un domaine aussi neuf.
D'abord, vous tenez trop peu de compte de la principale transformation qui caractérise le positivisme, où le relatif remplace toujours l'absolu. Le théologisme, surtout monothéique, a fait contracter des habitudes qu'il faut changer pour instituer le culte final ; parce qu'il a développée le goût d'une perfection absolue, qui dispose à dédaigner les affections réelles, comme indignes d'un tel contraste. Mais à l'état positif, il suffit que l'être adoré, sans que nous le jugions parfait, nous soit vraiment supérieur, même quand cette prééminence serait purement partielle, surtout si le cœur la motive, suivant le cas ordinaire envers les types féminins, principaux objets du culte intime.
En second lieu, vous n'avez pas assez senti qu'il ne s'agit ici d'aucune adoration publique, mais seulement d'hommages privés. Ceux-ci concernent des types parfaitement connus de celui qui les vénère, quoique mal appréciés au dehors. Dès lors, la mort n'est point indispensable pour permettre une suffisante idéahsation envers laquelle les types objectifs, quoique moins purs et moins fixes, offrent l'avantage d'impressions plus vives et mieux variées.
Puisque l'adoration est surtout destinée à développer nos instincts sympathiques, il importe de lui procurer toute l'extension dont elle susceptible, au heu de la restreindre aux cas les plus prononcés. En nous améhorant, elle perfectionne les êtres qu'elle concerne, ce qui fournit un nouveau motif de l'étendre aux vivants, quand les conditions s'y trouvent assez remplies. Dans la vie
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publique, on est rarement jugeable avant la mort, parceque le reste de l'existence pourrait devenir plus blâmable que la précédente partie ne fut méritante ; les théoriciens sont presque les seuls qui comportent la glorification objective, vu l'étendue de leurs services. Mais la vie privée permet une autre appréciation après une suffisante durée des relations intimes, plutôt relatives aux sentiments qu'aux actes ; tandis que ceux-ci sont les seuls que le public puisse ordinairement juger. On n'empêchera jamais un fils d'adorer sa mère, un amant sa dame, parce qu'ils y reconnaissent des qualités méconnues par les indifférents, et qui d'ailleurs ne se développent que dans l'intimité.
Le positivisme consacre et cultive ces dispositions naturelles, repoussées dans le théologisme. Mon prochain volume vous montrera systématiquement réalisée la disposition, annoncée dans le précédent, envers l'incorporation finale du fétichisme. Notre maturité, sanctionnant les tendances de notre enfance, doit sympathiser même envers le monde inorganique, en vénérant les matériaux pendant l'adoration des produits. À plus forte raison devons-nous pousser jusqu'à l'adoration notre respect et notre reconnaissance à l'égard des êtres vivants, pour peu qu'ils nous offrent une vraie supériorité, sans attendre que la mort les ait idéalisés. En un mot, l'adoration, qui, chez les théologistes, était une obligation, devient, dans le culte positif, un moyen de perfectionnement moral, au devant duquel nous devons aller autant que possible.
Tout à vous,
Auguste Comte.
10, Bue Monsieur-le Prince.
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à Henry Dix Hutton,