‹ Lettres à Jacques Souffrant, ouvrierChapitre 10 sur 29 · L'INSTRUCTION PRIIAIRB DANS LES CAMPAGNES · texte numérisé non relu

L'INSTRUCTION PRIIAIRB DANS LES CAMPAGNES

FRmtal PART». — IjA liOI.

Troyes, 14 Février I85i.

Mon cher Jacques, cette lettre n'est pas uniquement pour toi ; tu la feras lire à ton ami Simplet le fermier, car je sais de bonne source qu'il est fort tourmenté du sujet dont je vais ^entretenir.

Depuis un mois, nos campagnes sont en grand mouvement. On avait bien appris, autrefois, par les jour^

naux qu^nne certaine loi sur l'enseignement avait été YOtée en janvier, en février, puis enfin, promulguée en mars 1850; mais on ne s'en inquiétait pas autrement; et, quand l'instituteur primaire venait s^asseoir triste et secouant la tête devant la cheminée de ton ami Simplet, ce dernier lui disait : « Pourquoi vous troubler? il n'y a pas de parti assez fort en France pour nous empêcher de mettre nos enfants à Técole^ et pour vous empêcher, vous, de les instruire. Ayez donc bon espoir, voisin. On nous fait peur des jésuites, comme on nous fait peur des socialistes. Ni les uns ni les autres ne nous mangeront. »

L'instituteur n'avait pas peur d'être mangé ; mais il pleurait tout bas sa liberté perdue, sa conscience profanée; il sentait, lui, le premier ami du pauvre, le père nourricier des enfants du travailleur, que cette loi le liait désormais au lutrin et faisait de lui une sorte de bedeau, porte-férule et porte-goupillon.

Aujourd'hui, ton cousin Simplet se gratte l'oreille et serre la main de Tinstituteur quand il le rencontre, comme pour lui dire :

c< Je eomprends. Vous aviez raison : on nous t mis dedans , mais soyez tranquille, tant qu'il y aura des

pttito papiers pour fitire des bulletins de Tote, nous flCNrtiroQS de li. m

Ils en sortîroQty tu en sortiras, toi aossi, Jaeques ; nous en sortirons tons de cette loi fatale et de tant d autres qui Tentent enrayer la République { mais en attendant, il faut toucher la plaie, sonder le mal et préparer la guérison en y pensant.

Depuis le 10 décembre, la réaction a été rite et loin; mais, jamais peut«étre, elle n'a serré autour de la gorge de la France un nœud si étroit, si étouffant. Ce n'est rien sur la bouche du pays que le poing ▼!• goureux d'un soldat, comparé aux cinq doigts amaigris d'un jésuite.

L'état de siège, les lois sur la presse, les mutilations du suffrage universel sont des maux cuisants , mais dont il ne reste que le souvenir le lendemain de la guérison , tandis que les compressions du cerveau exercées sur les générations en enfance ne se raché^ tant qu'après des siècles de luttes et de travail. D'une époque corrompue, par excès de science, une époque purifiée peut sortir. Mais, que demandera-t^on à Ti» gnorance, à Thébêtement, à rabàtardissement?

Ne crois pas que j'exagère. Cette loi quia été le baiser de Judas donné par les fils des Croisés aux fils de Voltaire est un attentat direct à l'intelligence, une mesure de suspicion contre la lumière et l'enseignement.

La virilité de la France a épouvanté les eunuques j et ils se sont dit : Unissons-nous pour tuer cette énergie qui nous dépasse, pour amortir cette expansion que nous ne comprenons plus. Les ennemis de la République ont murmuré à Toreille des ennemis de TUniversité: — Àidez-nous à tuer les républicains sous le nom de socialistes, et nous vous abandonnerons les philosophes et les universitaires. — Le pacte impie a été conclu, l'échange s'est fait, et, à l'heure qu'il est, la St.-Barthélemi des instituteurs républicains et des conquêtes universitaires a commencé.

En un mot, on s^essaie en ce moment à pratiquer sur l'esprit des enfants cette opération que ton ami Simplet pratique sur ses béliers et sur ses taureaux quand il veut en faire des moutons inofFensifs et des bœufs pacifiques. On veut stériliser l'intelligence , on sème du sel au pied des moissons; mais, par malheur , on a découvert que le sel pouvait être un engrais.

Quand j'ai pris la plume pour t'écrire cette lettre» Jacques, mon sujet débordait de moi, et je me sentais embarrassé d^aligner les mots, tant ceux-ci ayaient bâte de sortir, tant il montait de mon cœur à ma tète de ces vagues qui donneraient du talent à un autre; mais qui, à moi» ne peuvent me donner qu'une ardente volonté et qu'un ferme amour !

Tu ne sais pas toutes les plaintes, toutes les confidences que je reçois depuis quelque temps ! Tu ne sais pas qu'au village de braves mères de famille, fort occupées jusqu'ici du soin de leur ménage, se sont senties tout-à-coup atteintes de véritables angoisses intellectuelles, et qu'il y a dans bien des communes presque des émeutes, à cause de la disette de science que ces accapareurs d'un nouveau genre peuvent amener, comme il y avait autrefois des émeutes dans les villes pour les disettes de blé.

Tant que la loi est restée sur le chantier, tant que ses effets n'étaient que pressentis et discutés dans les journaux, les amis de la chaumière ne se sont pas émus. Mais voilà que peu à peu la machine se met en mouvement et fonctionne ; voilà que le curé, auquel on livre l'instituteur, met la main dessus ; voilà que le maire, qui a droit au partage, dispute sa proie au

curé} voilà que les tiraillements si bien prévus se déclarent* Ces petits igotffillementi des instituteufft républicains eommencent i lombre des Conseils académiques, et voici que ces petites assemblées inquisitoriales délibèrent, condamnent, promulguent, remplissent enfin le mandat qui leur a été eonfié pour la plus grande gloire de l'ignorance et de M. de Montalembert.

Alors, tout naturellement, avec la persécution , commencent les plaintes, les clameurs, les protestations. 11 m'est avis que si on consultait, à l'heure où je t'écris, les inspecteurs de renseignement primaire sur les douceurs qu'ils trouvent à faire appliquer la loi, ils seraient les premiers à en demander la révision ou plutôt l'abandon. De tous les points du département, les lettres m'arrivent pressantes; on m'invite àparler, à élever la voix au nom de tous, et j'ai le mandat de bien des pères de famille irrités, humiliés, confondus, pour en appeler à l'opinion publique et au jugement du pays.

C'est qu'il est arrivé ici, ce qui, sans doute, arrivera dans la plupart des départements. Le Conseil académique, cette charmante collection de royalistes de toute» les nuances, s'est jeté avec frénésie sur l'arme

qu'on lui confiait; dans ses ardeurSi iU'eat exagéré la tache pour autoriser ses excès ^ et commentant à aa manière un texte qui ne demandait qu'à être adoudi il a su faire d'une loi odieuse une loi parCadtement stupide; à ce points que je mets le Conseil académique de l'Aube au défi d'appliquer strictement le règlement qu*il yirat d'approuveri de promulguer, de distribuer, et qu'il sera forcé de changer en règles tout ce qui ne devait être que des exceptions.

Nous reviendrons tout-à-rheure sur ce règlement d'instruction primaire que certains curés» par un zèle fort logique, ont lu en chaire ni plus ni moins que s'il se fût agi d'un mandement épiscopal. Auparavant, rappelons^nous bien le caractère essentiel et l'esprit de la loi dont MM. de Montalembert et Thiers ont été les deux principaux auteurs et les parrains*

La révolution de 1848 ayant promis Tinstraction gratuite, obligatoire, professionnelle, et songeant à faire de l'exécution de cette promesse un de ses premiers bienfaits et une des conditions de son existonœ, il était tout naturel que les gens qui ne veulent pas pardonner la révolution de 1 848 se liguassent pour l'étouffer dans ses germes les plus féconds.

On savait bien qu'en empoisonnant T éducation populaire, on faisait circuler dans toutes les veines de la Républicpie une influence mortelle. On disputait au père son droit de citoyen; il fallait tarir chez les enfants, pour plus tard, toute pensée de revendication. C'était raisonner juste , et les prétextes n'ont pas manqué. Si le socialisme n'existait pas^ les réactionnaires Tinventeraienti tant il leur sert à tout propos.

Donc un beau jour, on s'est dit que le socialisme faisait des ravages effrayants dans les campagnes; que les instituteurs étaient des agents de la décomposition sociale; et l'on a bâclé une loi contre les instituteurs.Cen^étaitpas tout: après avoir fait dépendre Texistence de ces pauvres gens d'un caprice préfectoral ou de la dénonciation d'un curé, il fallait leur ébrécher dans les mains l'instrument avec lequel ces ensemenceurs des âmes pouvaient instruire ; il fallait les contraindre à ne donner aux enfants que tout juste assez d^nstruction pour lire le catéchisme, et ne leur laisser à eux que tout juste assez de liberté pour qu'ils pussent tourner autour du presbytère et balayer l'église.

LHntérèt de la morale, de la religion, a couvert pour la millième fois cet empiétement Isacrilége, et

80Q8 le prétaKte qae les réyelidîoDs n'étaient que lee firoHs de Tiii^Niété, on a voulu mettre les bance de Técole plusprèsde lasamstie : oommeti les enfants de ce siècle, fils de TUniTenité, étaient plus sceptiques que les Voltaîriens du siècle dernier^ élevés par les Jésuites et lesQratoriens!

Tu terappellesy Jacques^ la discussion solenndle à laquelle a donné lieulaiurésenlation de cette loi jésuitâque, qu'on a parfaitement définie^ en disant qu'elle consacrait le droit â$ mjmu tmÊifpm. La voix de Victor Hugo, revendiquant à la tribune les privilèges augustes de rintelligence contre les prétentions de nos inqmsiteurs modernes, est venue jusqu'à toi. L'édition populaire du discours du grand poète est tombée entre tes mains; tu sais donc parfaitement à quoi t'en tenir.

Tu sais que l'Assemblée législativci après tant d'an* nées remises par les protestations élevées contre ralUancede l'Eglise et de l'Etat, a commis une sorte d'endMvètrement, par lequel le pouvoir dérioal est mêlé au pouvoir laïque, de manière à le gea«r«tè ea être gêné, sans que de oes sacrifices mutuels il puisse résulter l'harmonie, le bon accord.

Tu sais que leB évAquëSi les pasteurs protestants et les raUMDs^ sont ebargés de s'entendre sur lé pro-> gêktûtM reli^eux a donner aux instituteurs ^ di bien qo'auoane défihémkm m peut aboutir san? tplttne rsUgiota abdiqué et ne sliunnlie devant celle de son confrère!

f û sàië qtté les IhstHlutëllhs se tl^ouVënt eiiti'e le maire qiil leur dit : — Soyez tolérant^ c'est uhé tertu civique ! làiëâe^ tos elèyeë dans Tel^prit de lèui' pèi^ë ! el îé curé qui réplîqtie f Pî^nèi ^aMe! la tdléHttttté est &ûs|^è(ité, la foi èetilë est iittolérànf^ l

Quel gàohis ! quelle source de conflits ! Sans compter les commentaires^ les entremises des Conseils académiques qui^ sous le prétexte fallacieux d'expliquer, dénaturent, embrouillent!

Oa*a itrtMduit, mm boù Jaocpes^ dans ue qui devàtl lester le plus paisible^ lé plus à Tabri des dispntèi^ des qteeMHes, deé tinèUements^ sous e^ tsM dci TMftiieA M de VétadOi l'anarchie qui eaiale depuis si Idfagtëitltl^diW tMS nos gouv^nements I II •était bien facile do httsser i'iéatitutettr bot son banc, élevant de petits citoyens qu'il envoyait à Téglise, aux

Ijueurea d'offices et 46 catéc^isiM, pour deveair de petite chrétiens I .

Mais roccasioD était bopne pour le part} clérioaA^ il en a prpfité* Il nous a remis sur le collet la main qm la génération de 1830 avait secouée, et il nous tient si fort, qu'il f^mt qn^h yoix de s^f, prélats les plus ^9sés iai^rvieiw^pour b)i djure ; — ^ 4^1kizplw dott? cwwati ou vous êtes perdu I

Tu sais, mon bon Jacques, qu'il y a entre \é parti clérical et la religion, la différence qu'il y a entre Dieu et ses créatures* Loin de moi la pensée de rérer pour le peuple un enseignement matérialiste et athée ; mais, à côté de l'esprit pur et chrétien qui se mani-^ |^8te par la charité, par la passion, par Théroïsme^ il y a le calcul, le trafic ; à côté des saint Vincent de Paul, des Belzuncé, des Affre, il y a les Montalembert, les Tartufe, et Dieu ne reconnaît pas plus ces derniers ) que ceux-ci ne sont de taille à imiter ceux-là!

Le parti cljérical, c'est le parti politique qui fait son chemin tortueusement à" Toipbre de TEglise ; c'est le participa n'a pas le droit de maudire la terreur, puifirr que eelle-ci n'est, qu'une imitation de ria(pi4tioajS

c'est le parti qui blasphème Dieu tous les jours en mettant à l'index les chefs-d'œuvre de Tintelligence ; c'est leparti qui a excomunié Milton^ Dante, Molière, Voltaire^ Rousseau , Béranger, Lamartine, Victor HugOi eUiif etc., et, le croirais--tu? la Bible même !

' C'est le parti des gens qui veulent dominer par ri-> ffkOtBXÉ^i et qui suBpéûdent aux bras du Christ ces petites marchandises, ces amulettes à l'aidé desquelles ils entretiennent les populations dans la routine, dans le préjugé, dans la superstition.

Ce parti'^là, mîon bon Jacques, on peut le niaudire sans se fôcber avec le bon Dieu, car il a été maudit de tous les grands chrétiens, et ainsi que Ta dit M. Victor Hugo, il est à PËglise véritable ce que le gui est au chine.

' C^est ce parti^li que M. Tarchevèque de Paris veut ôhassér du témplé, et c'est ce parti-là qui a fait à son profit la loi de renseignement.

C'est lui qui a voulu décentraliser l'intelligence. Dans tous les pays du monde, il y avait une capitale pour la science, pour les lettres ; cette capitale était le résumé de toutes les forces vives de la nation. Aussi

le parti clérical s^eat-il dît qu'il morcellerait, qn'il firactionnerait crt ennemi trop puissant pour être atta^ que de firont De là cee divisions en une multitude de petites académies dans le sein desquelles, par les évéques, par les curés, par toutes les influences cléricales, le parti dispose de renseignement.

LesGonseils académiques, composés de la fine fleur des conseils généraux» c'est-à-dire du pins pur roya* lisme, des délégués de révèque et des agents du pouv<»r, ont un droit absolu sur les instituteurs qu'ils peuvent, non seulement destituer de leurs fonctions publiques, mais encore priver de la faculté d'instruire pour leur propre compte comme instituteurs libres.

Tu juges, mon ami Souffrant, si par le temps qui court, ces sénats provinciaux pèsent d'pn poids redoutable sur ces pauvres instituteurs !

Je te raconterai comment, dans la préoccupation constante de ces intelligents dispensateurs des lumières, tout ce qui de près ou de loin rappelle la République, est repoussé avec horreur. Jeté dirai comment une menace perpétuelle est suspendue sur la t6te des malheureux qui, vivant au milieu des besoins et afin

En attendaoty jusqu^à ce que j'aie posé ma eondusion, ne permets pas qu'on te dise, mon ami Jacques, qu'en attaquant les ennemis de la liberté, je me fais le eory{éiée du matérialisme ei de l'impiété. C'est l'étemelle calomnie des hypocrite»; repousse-la I

- Au revoir donc, embrasse tendrement pour moi tes enfants, surtout ceux qui vont à l'école. J'ai p&ûfié beaucoup plus à eux qu'à toi en écrivant ceci. C'est leur aifranchissemrat que nous discutons I Que leur serviraient les quelques sous que tu mouilles de tes sueursi que tu entasses lentement pour eux^ si, après avoir été émancipés par ton travail, ils ne pouvaient pas devenir des hommes, des citoyens par leur instruction? Souffrir et travailler, c'est ta vie; apprendre et 6spér^, c'est celle de tes enfants.

i , Adifttt, je.ne veux pas t'attrister davantage ! Garde moitié de ton émotion et de ta colère pour samedi.

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