LETTRE SIXIÈME
L'ANNIVERSAIRE DE LA RÉPDBLiaCE.
28 Février.
Comment as-tu passé ta journée du 24 février» mon ami Jacques? Après le Te Deum et le Libéra, qu^as-tu fait?
Jeté connais assez pour savoir déjà que tu n'as pas voulu travailler ce jour-là comme les autres jours. C'était ta fête à toi ; tu t'es paré et tu as été sans doute te promener le long du canal, au-devant du printemps qui semblait nous envoyer ses estafettes dans de chaudes bouffées et dans de gais rayons !
Je ne répondrais pas que le soir tu n'as pas été appeler un ami pour partager ta soupe et boire un verre de vin de Villery à la santé de la République, de la vraie, de celle (pi doit déBàTïHër tous les bras, toutes les colères, et mettre en activité toutes les intelligences! Peut-être bien aussi qu'après avoir placé tes enfants en vedettes^ de peur des mouchards, tu n'as pas voulu te coucher, sans te donner la satisfaction de chanter quelques-uns de ces airs républicains qui donnent de si affreuses crispations aux nerfs délicats de nos autorités républicaines; pauvres chants qui ne conduisent plus ceux qui les chantent à la frontière, màn^ bièb sortent à Ul prison!
En somme^ dans ce pays comme partout, la journée a été belle ; belle pour toi, mon ami Jacques, qui t'M0Rmtré pacifi<|«[e dans ta j^ et qui •comprends que Ite tuiAulte est to^ijoArs tiû prëteSLte éonné à tet réaction ; belle pour la République, qui entre éMê sa quatrième année et qui a passé Tâge critique pour iMi^nfents précoce; belle pour k paix publique, qui se tfô^ôUdê de jour en jour pat la discipline des réptiïâSteeà^H la eonfusiôti, ledâiaitoi des partis.
ViVô doûc urne î^tûiutioft qui %'est faite sans désordres et dontl'anâiliMair^^ltprès froisitmdehtttes,
de tûraiUementa et d'efforts, s'accomplit au milieu d'un ealme si parfait, si rassurant !
Je sais bien que les aboyeurs qui ont perdu Tos à la moelle des monarchies, jappent dans Tombre et cherchent à mordiller les talons de cette République qui les dédaigne! Je sais bien qu'on te reproche cette année ton calme, ta modération, comme on te reprochait l'effervescence de ton enthousiasme en 1848 1 Mais que veux-tu faire à cela?
Pour ceux qui étaient tes maîtres et dont tu es devenu régal, ton émancipation sera toujours on erime, et, quoi que tu fasses, tu auras toujours tort. Quand, après le 24 février, tu errais par les rues, sans travail et sans pain, te bornant à chanter le refrain inofféiisif des Lampùmi, on disait que tu étais trop bruyant et que ttt insultais aux vaincus.
Aujourd'hui que ton ivresse s'est réglée, et que te sentant plus que jamais en possession de l'avenir, tu assistes calme et recueilli à l'anniversaire de ta rédemption, on te dénonce bien davantage encore. Tu es suspect, si tu cries, et suspect encore si tu ne dis fien*
— Voyez! s'écrie-t-on dans le premier cas, quels mœurs ! quelles allures démagogiques et débraillées ! — Prenez garde ! s'écrie-t-on dans le second cas, si la démagogie ne chante plus, ne se remue plus, c^est qu^elle s'organise clandestinement; c^est qu^il y a des sociétés secrètes, c'est qu^on prépare un combat, c^est qu^on mine la société !
Tu ne peux ni chanter ni te taire ; mais il ne t^est pas défendu de rire, ni de te moquer. Rions donc, et moquons-nous de ces lièvres peureux qui ont pris, en 1848, pour l'ombre du bonnet rouge le reflet de leurs longues oreilles sur les murs, et qui voient des volcans dans des taupinières !
A propos de cet anniversaire et des grands airs dégoûtés qu'affectent à l'endroit de la République les beaux messieurs qui l'ont si doucereusement, si dévotement accueillie en 1 848, j'ai eu la fantaisie de fouiller un peu dans les journaux de ce département, et j'ai recueilli de curieuses notions sur le courage et l'inflexibilité de principes de ces colonnes de la réaction.
Sache bien, en thèse générale et absolue, mon ami Jacques, qu'il n'est pas, à l'heure où je t'écris, dans
ce pays, un seul nom royaliste, un seul homme politique dont on ne trouve la trace au bas d'une procla-mation ou dans un acte républicain accompli en 4 848. S'il y a des exceptionsi je les demande ; mais je ne les ai pas trouyées de moi-même, et après avoir cherché.
On lit aujourd'hui dans toutes les feuilles de la réaction : -^ La République pèse sur la France comme une honte ! Elle a été imposée. Nous n'en voulons pas ! Nous avons toujours protesté!
Les feuilles monarchiques du département deFAube se font un devoir rigoureux de répéter ce langage, et il y aurait eu, sous la monarchie, de quoi faire condamner vingt journaux républicains, si ceux-ci avaient dit de la royauté ce que les royalistes impriment sur le compte de la République. Mais la République est tolérante, et. Dieu merci, elle n^a pas à retenir, à cet égard, le zèle de ses magistrats.
Le journal la Pr$s$e a publié les professions de foi, les proclamations écrites en 1848 par une multitude de réactionnaires du lendemain, et il traite les signataires oublieux de ces documents, de renégats, d'apostats. Si j'essayais de faire pour notre département ce
que la Pftm a fait pour toate la Franee, je ma gaiw derai» bien de me servir d^ tilaioa mots doaije ^ïem de parler. Non^ il xk'j a pas daoa qotre paya d^apoatata^ de rwégata. Depuis uoa repréeeDtaata jusqu'au dernier garde et^mpètre, il u'y a que dea hommes fidèles à leurs principes, et si nous trouvons des inégalité&ji des contradictions, des conversions, des rétractations, •oyctas eertaiiisque oe ue soutrlà que deauppirenoes, •t qu'au fond las cM)Bvietion» de tous ces gens u'wt pas changé; ils sont aujourd'hui ee qu'ils étateuteu 1848, et ils étaient en 1848 ee qu'ils devaient àtra. Il n'y a pas eu plus de félonie depuis cette époque quHl n'y a eu alors de mensonge et de lâcheté*
C'est ce que je veux prouyer, mon bon Jacques, à ceux mêmes qui seraient tentés de se croire traua* fuges ; je veux rassurer leur eonsoience et édifier la nôtre.
Que se passa-t-il à Troyes et dans ce département^ quand la nouvelle terrible, effroyable, inattendue, de la proclamation de la République arriva? Eslxe qu^on eut peur? Est-ce que nos magistrats municipaux s^a«larmèreut? Ëstn^e qu'on songea à protester? Ëst*oe que des bandes incendiaires ou violentes mirent le poignard sous la gorge des royalistes et les foroèreat i
acclamer le gouYeroement nouveau 7 fsirw que VinteatioQi la velléité d'une rési^tanee quelconque if iMwfeeta?
Non; on prit bien la chose. Des deux journaux monarcbiquea, l'un» qui a« seattût m peu «bMqgfdi, ne trouva pa& un wot k dire ; et quand Tus^gQ de W parole lui reviQt» ce fut pour déclarer q«e aï le g^v* verncsment républicain faisait le bonheur de la Fr»no% il n'avait rien à j voir, rien à redemander, Pn reit% nulle ombre de oonteetation contre cette forme répqr blicaine qu'on avait toujoura repouwéeetquid^tr^ nait le culte ancien. Rien pour les prineipei qu'os semblait fort disposé à sacrifier ; voili Tattitude du journal VAube.
Quant au journal la Pnix, ce fut une eabriole, une pirouette^ une danse à donner le vertige i la wnW feuille brûla w^ idolea^ et du tombew de fm dieuY enterrés fit un tremplin RUT lequel «He ^'élanei^ l^toi pimpante, décidée à tout.
Le ^7 févrieri ce JQumal aPQOQgail en ees tarmei la victoire dy p^upl^ ; « U rémim 4'Hne mMéMt Mh a itt cp q\i'ih DgyAiT ^T^E N£PE^sAtaB«iaN<9 s h triom>' ph^ (ÏM parti p^ukire^
Ne dirait-on pas que la Paix avait conspiré pour la RépubliquQy et les feuilles les plus démocratiques eussent-elles annoncé autrement la victoire de leurs drapeaux?
La même feuille rendait compte, quelques lignes plus bas, de l'enthousiasme qui n^avait cessé d'animer la population, et disait : « Des groupes tris-nombreux, a réunis depuis cinq heures du soir jusquà onze heures j € n'ont pas cessé de fraterniser avec la garde nationale et « la ligne. Le peuple j drapeau déployé^ musique en tête, € a parcouru toute la ville en chantant la Marseillaise ce et la Parisienne. Cette manifestation s'* est faite sans « menace, sans trouble^ sans violence, » et après avoir constatées illuminations, la feuille des sacristies ajoutait que la preuve de Texcellent esprit de la population et de la légitimité de la révolution, résultait de ce cri qu'elle avait entendu pousser dans les rues de Troyes : Vivent nos curés ! VAube déclarait que la procession du jouf avait été un beau spectacle.
Une révolution qui débutait ainsi, au dire de témoins, peu * suspects de démagogie, n^avait rien de bien farouche, et il fallait le comble de la faiblesse et de la lâcheté pour prétexter la violence, la contrainte, la peur. Aussi, nul n'y songeait. Chacun s'épanouis-
sait librement; F autorité municipale, qui ne passait pas pour être fort démocratique, affichait une proclamation que Hubert et Blanqui eussent parfaitement
En Yoici quelques passages :
t< Gbers Citoyens,
« Uéyénement glorieux qui vient de s^accomplir, « après une lutte héroïque de deux jours, a replacé « notre belle patrie dans le cours de ses destinées im- « mortelles.
(( Yous vous êtes associés dignement aux sympa- (( thies de la France entière pour le généreux peuple (( parisien.
(c Votre enthousiasme n'a pas un instant cessé de (( conservftr le plus pur caractère de la confiance et (( de la joie que doit nous inspirer le gouvernement c républicain, appuyé comme il Test sur la force poi< pulaire!
« ... Honneur aux ouvriers troyens qui, dans ces moments d^enthousiasme populaire, n^ontpas cessé
••♦ 106 Co.
« de se montrer comme de boM citoyen» et aiiiiaé&^ du c meilleur esprit !
w Ayons confiance , chers citoyens , ouvrons nos (c cœuijjs à l'espérance; une ère nouvelle commence, (( et bientôt la France jouira du bienfait des institu*^ « tions que va lui donner PAssemblée nationale.
(C Vive la République française 1
« Les Maire et Adjoints. »
Hein! qu'en dis-tu, mon ami Souffrant? e«t-*ce clair? est-ce catégorique? est-ce enthousiaste? dîral-on que cet hommage rendu par nos magistrats municipaux à la République et aux ouvriers a été arra^ chépar la peur? peur de qui? de quoi?
Je te ferai remarquer en passant qu'un des adjoints, signataire de la proclf^mation ét^it membre influent du comité du journal Y Aube , et c^était, sans doute, dans m foyw de patriotisme quHl puisait de si ré-publicaine^ inspirations.
Comme tu sais, le préfet avait été remplacé par des commissaires du gouvernement. Rien n'empêchait VAube en ^.nnonçant le départ de M, Barthélémy, de mettre m mot de regret, de condoléance, ha, Hépu-
blique n'eût pa» &it un crime de la reconnaissance, et personne n'eût songé à blâmer cette politesse. Hais YAvbe qui insérait à la même époque, conjointement avec la* Paix^ une note laudative énumérant au dé-« partement les titres du citoyen commissaire Crevât à l'affection et à la confiance, Tinôe, qui imprimait sur ce dernier qw m iMU$ poliUqu$$ Uaimi çnuB d'un par trtote éhnt U dtç<memmu pouvait être offert m exmifik à tous les citoyens, Y Aube laissait tout tranquillement M. Barthélémy faire ses paquets, et se contentait de dire seulement que Von ne daneerait pa$ U mardi lut * vont à la préfecture^ puisque M* le préfet partait.
Est-ce que c'était la peur qui fermait ainsi la bouche au journal de la préfecture? Etait-oe la peur qui lui imposait l'éloge du citoyen Crevât? Qui donc se permettait de le menacer? Non, Y Aube et la Pat» o£Eraient librement^ spontanément » sans coercition leur encens et leurs vœux.
Te parlerai&>je de l'ovation du citoyen I^abosse, qu'on portait sur les bras, sur les épaules, sur les têtes, et qui faillit être écartelé par Tenthousiasme frénétique de gens qui le transportaient de l'Hôtel-de- Ville à la Préfecture? était-ce la peur qui conduisait ce cortège triomphal ? qui donc eût osé dire alors qu'il
avait peur, etqu^on forçait ses convictions? Quand, plus tardy lors d^un imbroglio qui ne sera jamais éclairci, on mit certains commissaires du gouvernement à la porte, est-ce que l'on a trouvé que les démagogues étaient les plus forts et opprimaient la bourgeoisie? Et, si celle-ci a continué à se montrer, à se proclamer hardiment, intrépidement républicaine, est-ce qu'elle a pu dire, apr^s sa victoire, qu^elle avait peur ?
Je ne te raconterai pas en détail, mon bon Jacques, ce que tu sais aussi bien que moi, les plantations des arbres de la liberté, les revues des gardes nationales, les cérémonies qui se succédaient fréquemment. A chaque fois, l'enthousiasme grandissait. Le 8 mars, la Paix qui devait faire un article sur Fabolition des gants et sur la nécessité de ne plus manger de brioches, la Paix s'écriait avec une ferveur évangélique : « Un des plus grands bienfaits de la révolution de « 1848, nous le disons sans crainte d'être démenti (c par une seule voix, est d'avoir uni dans un lien dé- « sormais indissoluble, la souveraineté populaire à « la morale souveraine.
Est-ce que c^était encore la peur qui faisait dire cela à Thonnète journal ?
Le 1 5 mars, dans un article signé par le propriétaire, rédacteur et marchand de la Paix, sur la nécessité d'abolir les distinctions de républicains de la veille, et de républicains du lendemain, on lit que sous la monarchie légitime il y avait aussi des royalistes de la veille qui prétendaient au monopole du dévouement. « Places, emplois, travaux, direction d'enté treprise, honneurs, dignités, tout aux fervents lé- « gitimistés de la veille, tout aux très-fidèles sujets « de Louis U désiré^ de Charles le bien aimi ! »
Ne trouves-tu pas l'ironie charmante de la part d'un journal qui se proclame aujourd'hui sujet de h veille de son altesse le comte de Ghambord ? Mais alors il s'agissait bien de la légitimité ! La Paix n'en voulait plus : elle refusait d'incarner un peuple dans une famille, dans une dynastie; elle embrassait la République, et après avoir flétri les exclusifs, les intolérants de la veille, elle s'écriait : « 11 n'y a plus au- « jourd'hui que des Républicains. Qu'importe qu ils c< soient de la veille ou du lendemain? Ne nous suf- « fit-il pas d'être convaincus que leur adhésion aux (c principes proclamés sur les barricades du 24 fé- « vrier est loyale, sincèrej sans arriére pensée ! »
Je n'en finirais pas, si je voulais tout te citer. 11
faudrait réimprimer tous les journatiî: du temps. Pas un seul jour qui ne donnât des preuves de leur détouemeut à la République!
Cependant la France se couvrait d^arbres de liberté. On en plantait partout, et partout les gros bonnets^ les hommes importants choisissaient leur plus bel arbre, leur peuplier le plus droit et le mieux venn, pour l'offrir à la République, les journaux ne cessaient de raconter ces plantations avec les discours qui les avaient précédées ou suivies. C'était à verser des larmes d'attendrissement. Est-ce que c'était la peur qui poussait à cette plantation univewelle?
Des comités électoraux s'organisaient partout. C'était bien le cas où jamais^ n'est-ce pas, mon ami Soufi&anty si l'on ne voulait pas de la République, si on la subissait, de choisir des représentants en conséquence, et d'établir des comités royalistes? Mais non. La République était la première condition de toute candidature, et pas un seul comité n'eut voulu s'organiser, sans réciter d'abord le Credo républicain.
Après le Comité départemental, voici venir le Comité de l'agriculture et du commerce. Celui-là aussi dans une proclamation signée de certains membres
éminents de la conférence de SainWVincent-de-PauI, et de quelques sociétaires ftiturs de la solidanlé royaliste, se placent sousPégide républicaine. Est-ce donc que la peur dictait cette proclamation ?
Les jeunes gens, qu'on ne saurait accuser de pusillanimité ni de calcul, s'assemblent et organisent également un club qu'ils appellent club de VVninn. Les clers de notaire, d'avoué, les employés du commerce, Tont à cette jeune tribune protester de leur foi. Certes, on ne dira pas qu'il y avait là de la peur, et rënergique résolution qui respire dans les premières paroles de cette assemblée atteste son dévouement entier, absolu. Ecoute plutôt :
« Adhésion franche, loyale, sans arrière pensée, à « la République ! Plus de royauté; elle ne reviendrait « parmi nous qu^au milieu des horreurs de la guerre <x civile. Plus de royauté ; elle est démontrée impuis- « santé pour le bonheur du pays : c'est le régne égoïste c< du privilège, le triomphe de la corruption et du « favoritisme, l'oubli injurieux des besoins du pauvre M et du travailleur.
t Le gouvernement de la nation par elle-même et « pour elle-même, sans distinction déclasses; la Ré-
« publique avec la liberté , Tégalité , la fraternité
« pour principes. C'est là que sont l'avenir et la pros-
« périté de la France; c'est là l'utopie sublime qu'il
« faut réaliser et féconder
« A l'œuvre donc et résolument! ... »
Quel républicanisme dans ces volontaires de 1848! Peut-on trouver quelque chose de plus pur^ de plus spontané que cette explosion ? On m'a dit que certains signataures de cette jeune et héroïque proclamation se sont confessés depuis, et, après s'être établis, ont été chercher des clients dans la fameuse réunion de la Hootée-St-Pierre. On le dit; mais je ne le crois pas. Des républicains de cette trempe et de cette résolution ne sauraient transiger* Tenons-nous-en donc à la proclamation de 1848!
Je ne ferai pas défiler devant toi, mon ami Jacques, tous les candidats (et Dieu sait s'ils étaient nombreux !) qui vinrent à cette époque solliciter les suffrages; mais tu te rappelles si jamais aucun d'entre eux émit quelques restrictions, quelques doutes à l'endroit de la République; tous voulaient la défendre; tous juraient de lui consacrer leur sang, leur énergie.
M. Blavoyer était désigné par la garde nationale de Bourguignons et par le journal la Paix^ comme représentant spécialement ragricolture. Il avait, en 1847, lors delà disette, vendu à qui voulait en prendre, du blé assez mauvais* un peu moins cher que du bon; il n'en fallait pas davantage pour signaler M. Blavoyer au choix de ses concitoyens. Tu te rappelles sa profession de foi : il commençait par saluer lanobU et belle devise de Février; puis il résumait ainsi ses intentions :
i< Une loi électorale qui en appelant tout le peuple (' à nonuner ses représentants, assure le triomphe de c< la majorité;
« L'indépendance des municipalités, et à leur tète c des magistrats choisis seulement par ceux quUls « doivent administrer;
« LHnstruction libre, universelle et gratuite ;
« Un système équitable d'impôt direct qui ne face vorise plus les capitaux aux dépens de la propriété w foncière;
« L'abolition de tout impôt indirect frappant sur
c sur des objets de première nécessité^ véritable ser- « vitude dont le fardeau pèse plus sur le pauvre que c sur le riche ;
H L'économie dans les dépeniM publique par la di- « ttùntttion des gros tniteineiitty des cumuls et dm « ttnéeures; etc., etc. »
Que dis-tu de cela? Est-ce que M. Blavoyer était forcé de se poser candidat? Et^ l'ambition lui venant, qui donc le contraignait à tant promettre de réformes, pour en accorder si peu? Tu dais que non content de s'fttre exprimé ainsi, le châtelain de Foolz, après son élection, quand il n'avait plus peur de n^ëtre pas nomjné^ m'adressa une lettre fort aimable, dans laquelle il me répétait à satiété qu'il était républicain et qu^il Voulait changer U$ bases de la sociiU. Etait-ce moi qui lui faisais peur, qui le forçais aux épanchements démocratiques? Celui-là ne peut donc pas non plus alléguer la pression^ la violence.
Je sais bien quMl ne s'est servi ensuite de son programme que pour voter précisément le contraire de ce qu'il avait promis ; mais ces votes lui ont-ils été plus imposés que ses promesses ?
M. Gabriel de VeudeuTre ne ee sentant pas assez dunoorate, déclarait refaser tonte candidature, mais votait pour tons les candidats républicains et no* tamment pour le candidat des ouvriers ! Etait-ce la peur qui dictait oe vote ?
M* Casimir Périer» loi, ne jugeait pas son heure venue et restait à Técart, se contentant de distribuer des tubercules aux travailleurs de Romilly^ tubercnlet qu'on lui rendit plus tard en bulletins électomux« Quant à la République, il s'y soumettaitt et n'osait pas encore en proposer la révision au conseil gé* néral.
Cette fièvre républicaine était contagieuse. Tout le monde en était atteint Nommaiton à Troyes un colonel de la garde nationale? Le général Husson déclarait « quil était un ancien tiève du Prytanie françaiSf i( et que U$ principes ripubUcaim qui lui aoaient iU u inculqués dans son jeune âge^ aioaient toujours été a plus forts que sa volonté. »
n paraît que, depuis, la volonté a fini par triompher des prineq>es» et Is vioe*présîdent de la société du Dijt-Déoemtee ne ferait plus cette mq^rudentd pro-» fiMion de ùÂf mabalors^ dans TeiitntdeiiMpit na^
yerseli n^élait-on pas fort excusable, et estr-il besoin d'attribuer cette déiaration à la peur de qui que ce soit?
Tu sais le résultat des premières élections. Les républicains furent nommés. VAube vota pour eux, et bien que la crise fut passée et qu'il n'y eut plus de pression à redouter, la loyale feuille déclarait spontanémenty quelques jours après| que nos nouveaux représentants répondaient à son attente et étaient parfaitement dignes des suffrages qu'elle leur avait donnés.
Je ne te raconterai pas les premiers travaux de la Constituante; comment, dans sa première séance, elle proclama dix-sept fois la République; comment, depuis le 4 mai jusqu'au 28 juin, ainsi que le constate la Presse, on renouvela cinquante-huit fois cette manifestation. Tu connais tous ces faits; tu sais que la dénomination de République démocratique fût votée par 777 voix contre 0.
Je ne pousserai pas plus loin ma revue rétrospective; je ne relirai pas un article de VAube du 22 juin dans lecpielCaussidière est proclamé comme l'homme
le ploB honnête^ le plus Tnû, le plus patriotique de rAttembléel
Mon papier ne suffirait pas à accumuler les dtationsy les commentaires.
Ce que j'ai Toulo^ mon Ixm Jacques, te rappeler à propos de FanniTersaire de Férrier^ c'est que cette pauyre République, si répudiée, si calomniée, a été accueillie, acceptée, adoptée et baptisée par tous; c'est que ceux qui prétendent qu'ils ont cédé eu 1848 à la peur ne calomnient pas seulement leurs contempo-» rains, mais se calomnient eux-mêmes.
Qui donc leur a fait peur? Quand les existences, les libertés, les propriétés ont elles été menacées? Quels clubs ont été plus forts que layolonté nationale? Dans ce département, un seul homme, un seul, a-t-il le droit de dire qu'à cette époque sa conscience ait été violentée?
Je ne comprends rien à ce besoin qu'éprouvent les royaliste de se vanter d'avoir été lâches. Que gagneront-ils à cette humiliante fanfaronade ? Mon bon Jacques, cet anniversaire ne devrait éveiller dans tous que des idées riantes, sereines. Non, il n'est pas vrai que
^ tl8 ^
la France^ libre, «ouveraÎQe^ maîtresse d'elle-même, ait menti en l848 par la crainte d offenser une poi-* gnée de démocrates !
Le mouvement a été unanime, papes que la révidii^ tion a été d'une évidence fulgurante. Tout le monde a salué la Ittim^rei parce que U lumière a été vimble poar tottSt Notii serioBt un penple bien miséraUf si nous avions tremblé devant quelques eli|inson8,et qoelquiB pavés surmontés de lampions! Non. Ce son* venir ne doit peser en rien enr la oonsetenee du pays« Si quelques hommes ont menti alors^ ils Vont fait graF* tuitement, par goûtf e'est quHls ont m petir d aeeir petir , voilà tout, et je comprends que l'on ne pardonne pas aux témoins de cette insigne faiblesse ; mais qui osera soutenir ^ qui osera dire que tout le pays a joué la comédie et a mis un masque?
Cette ealomniei qui vient tard, n'a done rien qui puisse nous émouvoir. Laissons dire! Ces coupa de canif dans Tarbre effleurent Técorce, n'arrêtent pas la s^ve^et toutes les fois que ranniversaire du 24 février reviendrai {ètes4e sans crainte, sans remords I
Quant à moi, mon ami Jacques, je crois à la Ré* publique^ précisément parce que personne ne l'atten*
dait, ne la préparaît, ne la voulait; parce qu'elle n'est pas le fait d'une conspiration ; parce qu'elle a été imprévue^ et que chacun s'y est rallié, comme à la vérité, n n*y a que les événements providentiels pour s'accomplir ainsi. Une révolution, qui se fait en deux jours, qui bouleverse si profondément le sol, et qui ne &it jaillir de son cratère, ni lois de proscription, ni échafaud est une révolution bénie. Laissons-la donc blasphémer ! Dieu et le peuple sont pour elle.
Au revoir Jacques. Cette lettre est longue; mais j'ai pensé que nous entrions en carnaval, et que tu me pardonnerais d'avoir fait défiler devant toi toutes ces mascarades politiques. C'est une revue d'occasion. Seulement, j'ai dérogé à la coutume traditionnelle de ce pays, et, dans mon cortège tu ne trouveras pas d'âne : bien au contraire!