IM
tom denx de cette étude, emportant une foi nette» précise, «achaot bien ce que nous voulons et ne nous laissant pltts prendre au leurre des grands mots.
Le premier point à examiner, pour être méthodiques, c'est celui-ci : Qu^est-cc que la politique? Si c*est une science, est-elle incompatible avec le socialisme? doit-elle le repousser ou s'y soumettre ?
La politique ! j'en ai cherché partout la définition, et partout j'ai rencontré des opinions contradictoires. Chez les nations jeunes, elle représente la force; chez les nations vieillies Vintérét ; mais partout elle cache l'ambition. 11 nous reste à savoir quelle est cette ambition, si elle est noble, légitime, et si Theure n^estpas venue d'en faire justice.
Tous les dictionnaires, à la vérité, te diront que la politique c'est l'art de gouverner une nation! En sais-tu beaucoup plus qu'avant? et ne sommes-nous pas tous d'accord, royalistes, impérialistes, républicains, socialistes, sur cette pensée que les nations ont besoin d'être gouvernées !
Si donc, on prétend que les révolutions doivent se borner à être politiques, il faudrait dire qu'elles doivent
se borner à changer une forme de gouvernement pour en substituer une autrç. Mais alors , à quoi bon ce changement, s^il n^y a pas amélioration ? Quand un malade souffre d'un côté, lui suffit-il, pour être radicalement guéri, de se tourner et de dormir sur l'autre côté ? Quand un peuple est mal gouverné, lui suffît-il d* entasser des pavés, de brûler de la poudre et de tuer quelques honnêtes gens, pour qu'à Tavenir il soit mieux gouverné ?
— Non, diras-tu; il faut qu'il y ait progrès moral. — Mais, ce progrès, comment se constatera-t-il ? est-ce par l'état de la société en général ou seulement par l'état de quelques personnes? Assurément^ il faut que la société, dans son ensemble, subisse des améliorations, pour qu'elle se satisfasse des changements apportés par l'émeute; sans cela la partie serait à recommencer.
Or, si nous admettons que la société doit s'émouvoir, nous sommes bien près d'admettre que toutes les révolutions sont des révolutions sociales, et nous risquons fort de tomber dans le socialisme.
Je pourrais, en prolongeant un peu ce raisonnement, arriver promptement à une conclusion ; mais
je veux que tu décides toi-même , mon ami Jacques, et je craindrais de paraître t'enlacer dans des sophismes^ si j'argumentais toujours, sans te citer de preuyes. Attachons nous donc encore à cette définition de la politique, et voyons comment il faut comprendre cet idéal devant lequel se sont inclinés tant d'hommes d'Etat, tant de générations de penseurs.
Si je ne consulte que les impressions reçues, que les souvenirs, une première chose me frappe. Toutes les fois qu'un homme a été habile, cauteleux, toutes les fois qu'il a eu assez de résolution pour sacrifier à un je ne sais quoi de convention, ses affections les plus légitimes, ses devoirs les plus chers, et que ce sacrifice a profité au gouvernement quHl servait, on a dit de cet homme que c'était un grand politique.
Tous les rois de France, à peu d'exceptions près, ont commis, fait commettre ou laissé commettre des assassinats ; on les a cependant fort dévotieusement enterrés, et nul n'a songé à réclamer leurs augustes cadavres pour le gibet; c'est que ces gens -là avaient été auteurs ou complices d'assassinats par intérêt politique, et que la fin justifie les moyens. Je ne veux pas évoquer toutes les tragédies lugubres qu{ se sont jouées au Louvre; mais au bout de tous
las pojgaards, dans Fombre de toutes lee ruelles^ de tous les corridorsi de tous les souterrains qui ea« chaient les meurtriers, au foad de tous les alaïqbies où se sout distillés les poisous royaux, partout, rayou* uait ce grand mot : la politique ! Tintérét de la poli«tique I
Henri III attire le duc de Guise dans le château de Blois, et Ty fait égorger par des sieaires & gages; puis, quand ce cadavre a roulé, le roi sort de sa cachette, vient tâter du pied le corps chaud encore de son ennemi, et croit avoir agi pour la plus grande gloire de sa politique !
Henri IV abjure la religion de ses pères, et écrit à Gabrielle d^Estrées, 911*11 a fait le saut périlleux ! c'està-dire, qu'il a pactisé avec sa conscience qu'il l'a fait mentir. C'est là de la politique I
Richelieu, un grand homme, un prètire, teint ose seconde fois sa robe de cardinal dan* le sang de k noblesse de France. Est-ce que tu crois que Richdîea dormait moins tranquillement que toi? Noa ; il disait à chaque échafand qui se dressait : c'est llntérM du roi qui rexige, c'est la politique I
Le cardinal Dubois^ qui était le plus inferual gredin que les tripots de Paris eussent vomi, qui était marié et qui s'était fait faire évèque, cardinal^ et qui asiioédé à Fénélon, Dubois, le débauché, a sa statue en marbre blanc^ parmi les gloires de Versailles^ parce que Dubois a fait le traité de la quadruple allimioêp que c'est là un acte politique important^ et qu'il n^est pas besoin d'être un homme pur, honnête, pour être un habile ministre, un grand politique.
Je n'en finirais pas, si, fouillant l'histoire, je mon trais tout ce qui a été immolé à ce Dieu muet, insensible, véritable Dieu Teutatès des Gaulois, ce Dieu, qui a exigé de Napoléon la mort du duc d'Enghien, de Louis XYIII, la mort du maréchal Ney, ce Dieu qu'on veut nous faire adorer encore, et qui est tout pourri par l'humidité du sang humain, ce Dieu : la politique.
G^était la politique qui faisait descendre M. Guizot, un d^s esprits les plus élevés, les plus sérieux de ce tempBHsi, à ces indignes tripotages de conscience, à ces marchés électoraux, qui ont fini par soulever l'indignation et le mépris ; c'était la politique qui poussait Louis-Philippe à faire déshonorer par M. Thiers la duchesse de Berry dans la citadelle de Blaye; c'était
la poKtique qui traînait sur la claie de la curiosité et de la risée des badauds, cette pauvre femme que son double titre de parente et de prisonnière ne défendait pas contre l'ignoble yengeance du roi ; c^ était la politiqui qui racontait tout haut les souffrances, les angoisses, la grossesse et l'accouchement de cettte nièce de la reine Marie-Amélie.
En somme, il n^y a pas une trahison^ une félonie, un trafic honteux, une infamie commise dans les régions du pouvoir^ sans que cet acte déshonorant ne soit couvert tout aussitôt de ce grand mot : la politique ! On croit avoir tout amnistié, tout réhabilité , quand on a arboré ce pavillon-là.
Est-ce donc que la politique, c^est-à-dire l'art de gouverner les nations, ne doive reposer que sur des moyens équivoques ? Est-ce donc qu'il suffise de gouverner, c'est-à-dire, de conduire i m peuple, pour que le programme soit rempli? Est-ce qu'il y aurait par hasard, deux morales dans le monde, l'une faite pour le peuple, pour la vile multitude, Vautre plus douce, plus accommodante, faite pour les gouvernants?
Ne croîs pas, mon bon Jacques, que j'exagère; et.
qu'interprétant à ma manière certains faits historiques, j'en tire des conséquences forcées. La politique est bien au fond ce que l'histoire nous la montre, rart de mener les peuples par tous les moyens possibles. Mais les mènera quoi? à quel but? à quel idéal? Hélas ! à des révolutions sans doute.
Montaigne, dans lequel on trouve si souvent une si docte, une si fortifiante morale, dit positivement : « Qu'il y a certains vices qui concourent à maintenir « Tordre social, tout au contraire de certaines vertus a qui ne tendraient qu'à le compromettre, et que « ce qui est juste et légitime suivant notre conscience, « peut se trouver injuste et illégitime suivant les lois. « Il en résulte que, nous montrer par trop exigeants « sur la délicatesse des hommes chargés du maniei< ment des affaires publiques, ce serait vouloir, à « moins de mal entendre le monde, leur imposer une « tâche souvent impraticable.
« Il faut, ajoute encore le même philosophe, que a l'honmie public sache commander à savertu^ que, la « proportionnant aux aberrations de l'esprit humain, « il prenne à tâche de la faire plier aux exigences de i< son siècle, du que, s'il n'est maître de Vamouplir en
fi justice et haïriniquité^ voilà pourquoi je meurs en (c exil ! D Ainsi, le vicaire de Jesus-Christ lui-mèmei^ avait reconnu que pour se maintenir sur la chaire de saint Pierre, pour être un homme politique, il lui eût fallu être injuste, méchant; et à son heure dernière, ce grand prélat déplorait la perversité des voies humaines.
Que devons-nous conclure de ce qui précède ? C'est que le grand but, la grande fin que se proposaient tous les hommes d'£tat jusqu^ici, c'était de se maintenir av^nt tout et surtout au pouvoir : le reste n'était qu'un intérêt secondaire. La science de la politique a donc quelque chose de l'art de Tacrobate. Il s'agit de marcher sur une corde raide, sans faire de faux pas; car il suffit d'un mouvement pour tomber , et il y a tout autour des spectateurs prêts à siffler et à rire.
L'habileté! voilà le grand moyen.L' ambition personnelle ! voilà l'idéal. En dehors de cela, rien, nul but, nulle idée fixe. S'il est bon qu'un homme politique flatte les besoins, les passions du peuple, il les flattera, maïs sans songer sérieusement à calmer ses besoins, à adoucir ses passions. La graode aCTairedes gouver^ nements, jusqu'ici, c'était de conduire les peuples en laisse, et d'agir avec assez de dextérité, de leur jeter
à propos assez d'os k la mo^e, pour n'en être point mordus. Les maladroits, et non pas les plus indignes (bien au contraire) se laissaient déyorer.
« Toute Toccupation des rois, dit J.-J. Roossean
« dans son jugement sur la paix perpétuelle, ou de
« ceux qu^ils chargent de leurs fonctions, se rapporte
n à deux seuls obj^ : étendre leur domination au
« dehors, et la rendre plus absolue an dedans ; toute
(( autre vue, ou se rapporte à l'une de ces deux, ou
t( ne leur sert que de prétexte ; telles sont celles du
« bien publie^ du bonheur de$ sujeUj de la gloire de la
« nation; mots à jamais proscrits du cabinet, et si
« lourdmient employés dans les édits publics, qu'ils
« n'annoncent jamais que des ordres funestes, et que
H le peuple gémit d'avance quand ses maîtres lui
i< parlent de leurs soins paternels.
. u Chacun voit, ajoute plus loin le citoyen de Ge«* « nève , que les premiers conquérants font pour le « moins autant la guerre à leurs sujets qu'à leurs « ennemis, et que la condition des vainqueurs n^est a pas meilleure que celle des vaincus. J'ai battu le$ « romaine j écrivait Ânnibal aux Carthaginois , ence voyezHfnoi des troupes : Tai mis TItalie à contribua i( tion, envoyez-^oi de l'argent. Voilà ce que signifient
« les Tr Dofm, les tmx de joie et Tâllégresse âil <* peuple au triomphe de ses madrés 1 »
Si j'ai ajouté, à ma citation» ce dernier paragraphe ooDC^naat les coonquèies, c^est qu'on t'a dit bieu sou- Tènt^ mon pau^nra Jaoqueà, que la grande , la belle polkiquev i^'était itellede la gUii^ ! J'ai toulu te mon-* trer.que Vidéal des héros ne vaut pas mieux que celui des politiques de cabinets
« n y a oette différence entre les conquérants et « les voleurs de grand chemin, a dit le pè^e de Ous- (c tave- Adolphe^ que le conquérant est un iroleur « illustre^ et l'autre un voleur obscur; l'un reçoit « des lauriers et de F encens pour le prix de ses vio- « lenoes, et l'autre, la corde ! »
Est-ce à dire qu'il n'y ait pas de conquêtes légitimeà, ni de conquérant qui mérite bien de Thumanité ? Non Jacques; mais le plus ordinairement, voilà ce que c'est que cette politique d'action qui, pour maintenir un homme à la tète d*un peuple remuant, précipite ce peuple dans des guerres sans fin, mais aussi sant but avous^le.
J'aurais pu, au lieu de cette lettre, mon àmi Jac-
qnes, Vécrire uti Toltimé ; nlaid t'dstasieis, pAtiû DiMl, dés quelques citâtioud que j*ai ttn devoir te fkire. h n^ài déjà que trop peur d'être acfeUsé de pédâùtiâmii, et pourtant Je tô jure que Je tl'ai été préoccttpS ûhÈà cette étude, dans ced rechercher que d'tme setde 6hdM^ te rendre la vérité vikible, palpable, 1è faire juger dé* finitivement cet être my&térieux qu'on f oppoM tOiI^ jours, à tout propos, et qui n'a ni cœur, ni entrailles, ni conscience, la politique !
On veut que tu repousses le sôdâllâme, on tfl 16 dépeint avec des airs farouches, des intentions atroces} il te menace, il veut t'égorger. Nous Vert^ite ce qu^il y a de vrai dans ce reproche, et nous ferons M* bir àu socialisme le même eicamen sévère. Mais, qui osera dire que la politique par elle-même soit plttft rassurante, plus eonsolaùte? elle n'égôTge pas tottjours; non, c'est vrai; mtàÉ elle asservit, maii» elle corrdniji^t, mais eUe fait dû p«tople rittftfinimém «é quelques ambitieux.
Sais-tu ce que tu gagnes, Jacques, à des révolutions simplement politiques? tu y gagnes, pardonnemoi cette expression triviale, de changer seulement les s&uees auxquelles tu dois être mangé; mais atl fond, tu restes toujours le mets destiné à l'appétit
-^ t86 Socles gouYeroants. Si après 1848 les abus de la monarchie soDt maintenus^ où sera ton bénéfice, sinon que ta seras accommodé avec des condiments républicains, au lieu de Tètre aTcc les épices de la royauté* Mais, dir^-tu : « Je ne yeux pas être mangé ! » Âh! alors^ mon cher ami, tu changes la question et tu fais du socialisme.
Un sujet comme celui que j^ai soulevé aujourd'hui ne peut pas être élucidé ni complété dans une lettre. CJ[pui^.7 reviendrons.
., (Je qui reste de cette lettre-ci, c'est ce point essentielf que la politique est une viande creuse qui use les dents sans profit» et qu'il te faut quelque chose de plus substantiel. La politique, c'est un moulin qui broie du veqti quand il ne broie pas des hommes; c'est Tact^vité stéril^e du frelon qui pille le miel et est impuissant i produire, en un mot, c^est l'intrigue, et il n^est pas encore démontré que les intrigants soient une nécessité providentielle !
. Je t'ai dit que Machiavel était un grand poète comique en même temps qu'un profond politique. Nous avons eu, nous aussi en France, un homme qui a fait jaillir du masque de la comédie les éclairs étincelants
d'ane obserration in^lacable, et Toici ce qae Beanmarchais fait dire à Figaro, au sujet de la politique. C'est là mon résumé et je u'y ajouterai rien :
FiGAmo. — a Feindre d'ignorer ce qu'on sait, de « savoir ce qu'on ignore; d'entendre ce qu'on ne ce comprend pas, de ne point ouïr ce qu'on entend ; c surtout de pouvoir aurdelà de ses forces; avoir « souvent pour grand secret de cacher qu'il n'y en « a point; s'enfermer pour tailler des plumes, et pa- « raitre profond, quand on n'est, comme on dit, que (t vide et creux; jouer bien ou mal un personnage; (c répandre des espions et pensionner des traîtres; ce amollir des cachets, intercepter des lettres, et tact cher d'ennoblir la pauvreté des moyens par Timc< portance des objets : voilà toute la politique, ou je ce meure! »
Lb comte. — c Eh ! c'est l'intrigue que tu définis I »
Figaro. — « La politique, l'intrigue, volontiers; ce mais comme je les crois un peu germaines, en fasse ce qui voudra! J'aime mietêx ma mie, au gui! ))
Tu es de l'avis de Figaro, n'est-ce pas, mon ami Jaccpies? D'accord sur un point essentiel, nous n'a-
Tel que tu me connais, mon bon Souffrant^ je suis un communiste, ni plus ni moins ; je rêve la destruction de la propriété, de la famille. On ne dit pas encore que je mange les petits enfants, et sur ce point on a tort d'être réservé, car lorsque je les embrasse, le mien surtout, je les dévore, à vrai dire, de caresses.
Blanqui, le farouche, Timpitoyable Blanqui, n'est qu^un innocent mouton, et Marat n^était qu^un réactionnaire près de moi; si je continue, je réaliserai le type gracieux et original d'Han-d'Islande : Je boirai dans des crânes et je me nourrirai de chaire humaine.
Voilà, mon ami, ce que je suis devenu depuis huit jours, selon certaines personnes fort honnêtes, fort modérées surtout, et fort chrétiennes, parce que je n'ai pas trouvé que la politique fut un Dieu si sublime auquel on dût immoler sans examen la philosophie de Tavenir; parce que je n^ai pas professé un suffisant respect pour le gâteau à l'aide duquel les nations ont été jusqu'ici plus ou moins endormies, et parce que j^ai laissé entrevoir l'intention de souhaiter pour les gouvernements futurs une autre reci^tte que le pro—
cédé iafaillible cpii a abouti depuis plus de cinquante ans à de si agréables et si fréquentes catastrophes.
J'ai confondu y dit-on, la politique ligitimej permiHf avec celle que Vhiitoire condamne^ que la eoniciMicf r4pnmve. Répondre à cette objection, c*est rentrer dans le sujet dont je devais continuer aujourd'hui le développement.
Qu'est-ce donc qu'on entend par lapolitiquef Hgilime, permise? Peut-on me citer dans l'histoire un idéal moral, un principe, autre que l'intérêt, auquel les gouvernants ont dû se soumettre , et dont ToubU constitue la politique mauvaise et condamnée?
Louis XI était un meurtrier, mais il a commencé le premier à saper la féodalité, il a créé un code municipal, il a favorisé le commerce, les lettres, il a encpuragé rimprimerie qui naissait. On peut donc être un politique très-habile et un profond scélérat. Cette politique, heureuse par les résultats, infâme par les moyens, est-elle légitime, permise ? Si on dit oui,> tous les crimes alors sont justiciables ; si l'on dit non, si l'on pose la justice pour base essentielle et immuable de la politique, il n'y à plus alors dans l'histobre que bien peu d'hommes politiques qui puissent trouver
Ah ! tu n'es pas assez fou, assez niais, mon bon Souffrant, et tu ne crois pas que le bon Dieu puisse avoir permis Tefïusion du sang humain, simplement pour substituer M. Baroche à M. Guizot.
La politique avait une bien belle occasion de se ré* habiliter et de prouver au pays qu'elle portait réellement dans son bissac autre chose que du vent ou que de la poudre à jeter dans les yeux. La Révolution de 4848 venait de livrer passage à toutes les rêveries, à tous les projets de rénovation sociale. Le peuple, mécontent du passé, demandait quelque chose à Tavenir ; mais Thorizon de ce côté-là était obstrué d^une innombrable quantité d'oiseaux rouges, jaunes, bleus, qui chantaient, chacun son ramage; toutes les intelligences en travail depuis longtemps accouchaient à la même heure d'une infinité d'utopies pour chacune desquelles on sollicitait le baptême de la République. Vingt écoles socialistes surgissaient et prêchaient, et en présence de ce mouvement formidable, discordant quant aux doctrine^, mais unanime quant à Tinspiration première, il était impossible de méconnaître une crise légitime, providentielle.
L'histoire n'offre pas une seule trace d'une pareille fermentation, sans qu'une cause réelle, sérieuse, l'ait
produite. Le caprice, lengouement, la mode ne créent pas de si profondes révoltes, de si chaleureuses protestations. Tant de voix criaient à la fois ; qu'il était conforme au bon sens de constater un mal sérieux, une plaie violemment aigrie.
On n'osa pas recourir aux médecins nouveaux^ on consulta un vieux praticien, très-expert, très- fin; on dit, en un mot, à M. Thiers : — « Vous qui êtes un « homme si habile, un si profond poUtique, ditesce nous donc un peu cequ^U faut croire de ces récla- « mations dont on nous brise les oreilles I Est-ce que u vraiment la société, telle qu^elle est, a besoin de ff subir une réforme? Voyons! cherchez! creusez! « fouillez ! interrogez ! On s'est battu hier au nom du « travail et du pain; la question est opportune, elle c< peut se représenter demain plus formidable encore « qu'hier; dites-nous votre avis. Faut-il bourrer nos i< fusik, ou relever nos manches et nous mettre à c raccommoder, à rajuster Fédifice social. Parlez ! « Yoiis serez notre oracle. »
L'oracle a répondu, mon ami Jacques, comme les oracles anciens, par des réponses ambiguës, ou plutôt je me trompe, il fut très-explicite et très-logique dans sa réserve. L'homme d'Etal s'enferma quelle
^>^ 146 Coques jours dans son somptueux bôtel; il ne s'inquiéta pas de savoir s^il y a dans les villes manufacturières des ouvriers vivant dans des caves, des enfeints couchés sur du ftimier; il n^alla pas demander à l'artisan des campagnes s'il est vrai que Pusure soit le chancre de Tagriculture ; il ne se mêla pas au peuple» à la vile multitude.
Mais il appuya son front sur le velours de son fauteuil; mais il rêva à ce terrible problème dans son cabinet spl^ndide^ et quand il eut mis la dernière main à son rappojrt, il^ fit atteler ses chevaux à sa voiture^ s'élaqça preste et pijnpant, son réquisitoire contre le socialisme roulé sous le bras, et vint de sa voix la plus douce, de ses inflexions les plps caressantes, déclarer qu'il n'y avait ripn à faire, que tout était pour le mieux, et qu'en agrandissant légèrement les hôpitaux, qu'en aérant un peu le^ salles çl'^6, qu'en puvrant quelque^ prisons de plus pour l'ouvrier mendiant et invalide, qu'an rétablissait les tours pour les enfants trouvés, on aurait fait tout l'essentiel, et qu'il ne resterait plus à l'homme de bonnf; yplcj^nté qu'à se croiser les bras et à pe faire canoniser par ]\|. de Montalembert, sous l'invocation de ^aint Vincept de PauL
Ainsi l'aveu est complet, formel; ainsi la politique mise en présence d'une {daie béante, n'a pu que sourire de dédain, railler, se moquer et déclarer que c'était là une fiction, um frime, comme tu dis, mon bon Jacques ! Ainsi un des deux ou tiois hommes qui se sont disputés le pouvoir pendant diz<4iuit années, un de ceux qui prétendent au gouvernement des peuples, déclare qu'il n'est pas choqué du spectacle de la misère; que si de braves gens meurent de faim, c^est qu'il est rationnellement impossible que tout le monde vive ; et tout déshérité qui réclame humblement une petite part dans Théritage humain est un criminel bon pour la prison. L'hôpital, Clairvaux et la Mor«gue, voilà les trois étapes nécessaires du peuple. Il n'y a rien à voir, rien à changer à cela. Cela existe depuis longtemps; donc cela doit exister toujours.
Voilà la réponse de la politique à la révolution de 1848, et tu juges de quels applaudissements elle fut couverte : — « A la bonne heure au moins, « s'écria-t-on! en voilà un qui entend raison, qû «t nous rassure, qui retire de nos doux oreillers les (( épingles que le doute y mettait parfois. M. Thiers, c qui s'y connaît. Ta dit : le peuple n'est que de fat «t vile multitude. Nous sommes, nous, la véritable, « la seule nation. A nous seuls le gâteau et les miet-
« tes ! Tout est pour le mieux ! La République n'est
« qu^une insignifiante transformation politique qui,
« malgré son air, ne doit rien changer à la vieille so-
c( ciété monarchique. La devise : Egalité, PratemiU^
« n^est qu*un joujou dont nous n'avons que faille,
« une sentimentalité qui ne vaut pas l'ancienne de-
c< vise : Ordre publie ! A bas les études sociales ! à bas
c( les socialistes ! faisons de celles-là des bourres de
« fusil que nous enverrons au besoin à la tête de
« ceux-ci. »
Voilà ce que le chœur répondit à son grand prêtre, et de tous côtés on applaudit, et le char de la République, légèrement embourbé, continua à s'enfoncer de plus en plus ; mais il suffirait d^un rayon de soleil pour sécher toute cette boue, et d^un coup d'épaule pour tirer la roue de l'ornière!
Tu as eu sous les yeux, à côté de toi, mon ami Souffrant, un édifiant exemple de Timpuissance de la politique. Ne te souvient-il plus du fracas dont nos représentants empUssaient naguères la ville pour le triomphe de Tassociation anii-soeialiêU? Jamais grosse caisse ne retentit sous des coups plus énergiques; jamais cimballes de charlatan ne furent plus -violemment secouées : - Demandez, faites-vous ser-
*• Uf m^
Tir I Voici des liTrets de caisse d^épargne ! Void on antidote contre le socialisme ! voilà an présenratif contre la corraption des temps !
Cette merveillense drogue, étiquetée par nos honorables et débitée sons leur patronage, resta pour le compte des fabricants. On n'en Tendit pas. Les li- Trets de caisse d'épargne ne se placèrent pas, et nos représentants furent réduits à se les offirir et à s'en gratifier mutuellement. Les badauds applaudirent à la parade, louèrent les beaux messieurs qui voulaienl bien quitter leurs châteaux pour leur parler un tantinet des affaires publiques, mais ce fut tout. L'en* treprise fit le fiasco le plus complet, et à Theure où je t'écris, il n'est pas plus question de roifoeiaîian oiiltêoeialiite qu'il ne sera question, dans un mois, des baladins établis aujourd'hui sur le champ de foire !
La politiqne stérilise tout ce qu'elle touche, et tu sais ce qu^elle engouffre de millions par an, sans que tu puisses apprécier ce qu'on te donne en retour de ces énormes budgets. Le budget! c'est le vampire des peuples. A chaque révolution, on le regarde, on le mesure de l'œil, on espère le voir diminuer de férocité et d'embonpoint. Mais plus le peuple marche pour l'éviter, plus il augmente son pas et son appétit
Cette ànbéei la question toi]^6un lamente, tôttjoïtft poignante, se représente encore, et sel^a résolue^ h'en doute pas, comme elle Yi toujours été^ L'Assemblée va faire passer à un tamis, un peu gros, les millions indispensables à ceux qui te gotivernâtit, et cette année comme toujours; on feri semblant d'économiser par ci| par lâ> sur les a|)poiiitmiènt8 de quelques pauvres employés» On rognera les liards, niais on laissera les gfos éfeus dans toute leur rondeur^ Les mitiistrèsj les préfetë^ les fodctibnuairès n'auront leur digestion troublée par atfôuné p^ébccupatioil d'éco^ nomie forcée. Pas tin fil ne sera retiré auk habits bro^ dés; quelques habits de gros drap seront pedt-ètrè inrités à s'habiller de bure, voilà touti
C'est que tu ne sài ^ pas que toUtè la fôtcë dé là po*" litique^ ptéciâëtlient^ réside dans te budget ) t'est que tu ne sais pas qu'aux impuissants qui n'ont ni l'ascendant du mérite^ ni le prestige de la vérité, il f&ut des moyens de gouvernement factices. Les gros budgets sont le contrepoids des politiques creuses et vides; qui seraient enlihdnées, si elles ne se retenaimt Ml sol parées sactf d'écus hbbilement distribués*
Il sët^ait facile aVèc tout cet argent d'ohdoûuer des étiidiôÀ tsobiàleii véHtiabléttient prUfbndeH, il torait ftkciie
de réparer hiett ém brèohes dam les oftsarei do pauTre» d'aidw à la création dé bien des étabUase-^ mmia de crédit, de sonlager l'agrionltore anx abois t maÎB ce serait là concéder (jnelqae chose aux besoinë du temps ; maïs ce serait reconnaître la légitimité dei plaintes et renoncer à de doux pritiléges ; et au lied de cela^ comme il fslut que ces hommes sAns eil^ trailles) sans initiative fiteonde» sans études^ sé malË^ tiehnbnt afa pouvoir^ ils soudbieM atec ce budget monstrueux des légions de fodctioniiairesi race para^ site qui entrate les affaires^ loin de les acCélélrer^ mais qui a lavantage d'envelopper le pays d'un rélieatl, dé former une sorte de société en commandite^ pour le maintien des ankbitieux qui font plenvoîr d'en haut la manne précieuse.
Les fonctionnaires, ce sbht lë^ hibitleB tbiili^es (iàr lesquelles Tautorité se maintient longtemps encore contre la "Volonté nationale. G'éët ube armée prétorienne dont chaque toldat e^t numéroté etlfoi t%pbûé silr sa vie4 sur Tavenh- de èA famille, de ébta détdiiè^ ment an ponvoir«
Parlez donc d'économies à des gens qui ont besoin dam cesse de prépartdr Heti ëlefetionâ detehtiëé impÂ>babi^y de savtHr ce qtd se p&i9Be à tbtlte hehrb, et qdl
pemioDoent les vices sociaux au profit de leur ambition. Tu es, mon pauvre Jacques, au milieu de cette nuée de moucherons qui sucent le miel du budget, comme Gulliver à LiUiput Quand ce dernier se réveilla après son naufrage» il se trouva attaché au sol par une multitude de fils, qui, depuis la tête jusqu'aux pieds, paralysairattous ses mouvements, tu es garrotté de même par ces mille Uens ; les fonctionnaires sont ta lèpre, mais plus tu essaies de t'en guérir, plus le mal s'étend et se propage ; plus tu aspires à l'indépendance, plus on t'enveloppe de témoins, de gardiens, de confidentSy de délateurs.
Les gouvernements à bon marché seratrat ceux qui s'appuieraient uniquement sur la justice et la vertu. La vérité n'a pas besoin de payer sa propagande par des fonds secrets.
Je t'ai dit que les fonctionnaires étaient les racines du pouvoir, et jamais mot ne fut plus juste, car ils poinpent en \érité la vie au sein du peuple, pour la faire remonter, par une infinité de canaux, au cceur du pouvoir qui la garde et ne rend rien.
La première question que Ton pose à un aspirant préfet, ce n'est pas celle-ci : — Que savez- vous ? Qu'a-
vez-voQs étadié ? Mais bien cette autre : — Qae pensezvous? De combien de voix vous engages- vous à disposer au besoin ? — Tu t^imagines peut-6tre qu'on envoie aux départements manufacturiers des hommes rompus aux affaires» familiarisés avec les grandes questions industrielles; tu<»t>is que le premier magistrat d^un département agricole sera un agriculteur? Erreur ! mon ami.
L'aptitude, rintelligence, Téducation ne sont rien; on change indifféremment et au hasard les préfets selon que Ton a besoin de leur concours électoral, mais il n'arrive jamais que Ton consulte leur spécialité. Pourvu qu'ils aient bon air, bonne maison, qu'ib mettent leurs limiers en campagne au moment critique, qu'ils sachent ouvrir leurs salons à propos, faire dan$er à Tépoque où le pouvoir a besoin de connaître exactemmt ropinion, pourvu qu'ils soient familiers avec le langage banal, solennel qui se colporte partout et se débite toujours avec un égal succès, pourvu qu'ils soient dévoués au ministre qui les nomme, peu importe le reste I
Quel examen, quelles conditions, quels travaux préliminaires exige-t-on ? J'ai eu la satisfaction de voir un certain nombre de mes camarades du col-
lége et des écoles^ se faufiler dans leë salons ministériels et dans les préfectures. Ces beaux amis me font un effet superbe dans leurs habits brodés. Je me rappelle qu'ils se distinguaient en générai au collège par leur persistance à garder la queue de la classe. L'un excellait à adapter aux eltrémités des mouches d'insolentes miniatures de cornets bn papier^ que les insectes promenaient ensuite, au grand ébahis^ sèment des élèves.
L'autre se présenta trois fois au baccalauréat^ et trois fois fut repoussé : c'est un de dos préfets leA plus
Un troisième était très^fort sur le cornet à pistdn f un autres un sous*-pi^éfetj^ fabriquait foH joHmeni la roimme^j et j'ai q)pris qu'il faisait encore lés délieeb de ses administrés pa? ses petites soirées de mumpie. Celui dont le chemin fut le plus rdpide> était uh lenori. Il n'y avaiipas moyen de lui résister quand il chantait l'air de Lucù. Aussi, edt^il préfet de première classe. Troupe aimable, gracieuse, folâtre, f)arfaitemetit en** regimentée et décidée à faire circuler des listes en faveur de la prorogation des (louvoirs présidentiels, mais ttoupe dévouée avabt tout au budget^ ignorante dès beioias du temps» et ne connaissant de la poli-^
t^u0 ifâe les dépêches mioîstérieUeSi ki itppwtt qoetidieM «t omifidntîeb et Ut trljpota|^ éleota^^
Adtiiitiiitrei^ ttn dépàHemettt^ tti eroi« pettt^^e Jacc}tt68 l}âe t'kêî «Toocupei* d'étudiei' lériétiMiileilt sa ù&tii]^? Mais éh etÉte&t^ite l'itotelUgetice et Ift bonne f o- Idnté; qti'itij ne le pbtltTaibnt pas, fees malheûrfeoi piifeià, i|a'tlA«âpriMchaû^} déplace, pièces mobiles de rébhiqttiër poUtiqdè. A leni>âlrflYééî ils JuHintiiitfr^ riablement de i6 consacrer à leurs adtninistrés ! Ils fe* ront ceci, cela; ils n'ont pas de plus beau rêve que de rester toujours au milieu des chers administrés! Trois mois après ils décampent, n'ayant eu ni le temps ni le loisir de rien apprendre, et ils vont porter ailleurs le même bagage de sentiment banal, la même bonne Yoloaté^ le même étalage de déTouement stérile.
Ibm les ans» à l'époque dii eonsml général^ M. }e préfet signe un rapfiort tout fait que lui remettent lei bureaux^ donne deux Du trois grands dioer% tin bal^ et passe ainsi l'époque la plus critique pour Ini^ celle ou son intelligeûee est mise surtout i réprwiYe: Qnel^ quëfois un préfet novateur, ou plutôt noTÎéei suggère quelque idëe hardie. Voulant flatter un peu lefc théo^ ries en faveur, il pro^iosërà pat* exeiliple réxtinction de la mendicité. Grande et noble question! diras-tu,
problème difficile! Ta D'y es pas. H s'agit bien de réformes sociales; il s'agit bieo de créations inconnues. On affiche aux quatre coins du département que la mendicité est interdite» on traque les mendiants, on les emprisonne» on les chasse» on CBÛtquece qui est parfaitement innocent dans le département voisin» soit coupable et criminel dans le département philantrope, et le problème est résolu : et on acquiert ainsi des droits aux congratulations du conseil général et à la reconnaissance éternelle des administrés !
Voilà» mon cher ami, la politique dans ses détails» dans ses rouages, dans son application. Tu peux la juger par ce que tu vois tous les jours» et dis-moi maintenant si une science aussi parfaitement illusoire vaut bien qu'on la défende et qu'on l'oppose sans cesse à Tinconnu. Dis-moi si la société n'est pas plus menacée de périr quand elle se soutient par ces étais fragiles» vermoulus, que quand elle cherche une solution dans des études» dans des théories» dans des systèmes qui contiennent sans doute beaucoup d'erreurs» beaucoup de folies» beaucoup d'utopies irréalisables et dangereuses» mais qui renferment aussi les étincelles éparses dont on peut faire la lumière de l'avenir» l'auréole de la vérité?
Dao8 ma prochaÎDe lettre» nous verrons ensemble comment la Répoblique, celle que la Constitotion de 1848 définit et consacre, doit entendre la politique.