LETTRE NEUVIÈME
U PeLlTlQDC ET LE SOfilALlSIlB.
2SMar8«
J^aborde» mon bon Jacques» le point .véritablement épineux de la question. J'ai prouvé que la politique, telle qu'elle a été conçue et praf^quée jusqu ici, n'a été que l'intrigue, que Tégoïsme; il me faut maintenant substituer à cette science vaiqe et illusoire Iqs principes d'une science nouvelle, qui symbolise le dévoue-
ment et satis&sse dans le présent aux conditions d ordre et de stabilité, en même temps qu'elle garantisse, pour Tayenir, les progrès nécessaires à la vie de Thumanité.
Le socialisme, puisqu'il faut l'appeler par son nom, a t-il des droits incontestables à Théritage de la politique, et est-il dès maintenant assez sûr de lui, assez ferme, pour continuer l'œuvre si malencontreusement entreprise par la politique ?
Je ne veux ni te tromper, ni inventer des arguments pour le besoin de ma thèse ; je vais donc te parler, mon ami, avec la plus grande franchise, comme sMl n'y avait pas à côté de nous des réactionnaires prêts à s^emparerde nos moindres paroles pour les défigurer et les envenimer, et des socialistes impatients et jaloux de nous voir dans leurs rangs*
L'habileté ne suffit plus pour gouverner les peuples; il faut la justice. Le sociaUsme se présente à nous précisément comme Tavocat du droit, pour exercer la revendication du faible, de l'opprimé, contre l'oppresseur et l'injuste. Mais le socialisme, pour être une protestation légitime, n^en est pas moins encore une protestation confuse, désordonnée, n)ultiple. Tout le
monde crie à l'abus, tout le monde demande la réforme, mais on uesait s*entendre8ur lespioyens à appliquer pour opérer cette réforme.
En faut-il conclure que le mal est inguérissable, et qu'on a tort de s'en préoccuper? Non, assurément. Tu sais bien, mon ami Jacques, quand la fièvre fait claquer tes dents^ quand ta femme souffre, quand tes petits enfants se tordent dans les convulsions, tu sais bien qu'il faut appeler le médecin ; et si les docteurs de la politique du corps humain ne sont pas d'accord sur les remèdes à employer, tu n^en tires pas cette conséquence qu'il n'y a rien à faire, et tu ne pousses pas l'absurdité jusqu'à t'écrier qu^une plaie qu^on n'a pas sa guérir est absolument comme si elle n^existait pas. Les mauvais juges, les jésuites et les charlatans n'empêchent jamais de croire à la justice, à la religion, à la science.
Eh bien, il en est un peu du socialisme comme de ces trois choses respectables. De ce que la discorde est au camp des réformateurs, de ce que Proudhon met Louis Blanc en pièces, avec des débris de Considérant; de ce que tous les chercheurs de vérité s'accusent mutuellement de sacrifier à Terreur, il ne faut
pas en conclure qu'ils ont eu tort de se mettre en route et qu'ils sont tous des fous !
Le socialisme n^existe pas à Tétat de science rigoureufle, algébrique; mais il est comme uae inspiration, comme un sentiment. Je ne te dirai pas : c Enrégimente-toi avec celui-ci pu avec celui-là ! » Mais^ en te montrant Tunanimité, la parfaite concordance des plaintes^ je te dirai : — « Sache qu'iPest .^un mal sérieux et incontestable à guérir. La politique doit dé-* sormais tendre tous ses efforts à opérer cette guérison^ et dans ce but elle aura besoin de £aire appel à toutes les intelligences, à toutes les études^ à tous les systèmes^ à toutes les bonnes volontés ! >
Considère donc le socialisme, non pas comme une formule, non pas comme un plan parfaitement déterminé d^avance, non pas comme le dernier mot d'une révolution achevée, mais comme lesprit vivifiant de tous les travaux, de toutes les révolutions modernes. Dis-toi bien que c'est Tardent désir de gouverner les hommes par la justice et de garantir, par des améliorations successives, le dégagement pacifique des destinées de Thumanité.
Sous cef /*éserves et en déterminant bien le point de
Tue philosophique où nous nous tenons, il nous sera permis de dire que nous sommes tous, les républicains de 1 848, des socialistes ; tous, nous voulons que la politique ne soit plus seulement Tart de conduire les peuples, c'est-à-dire de les enjôler, de les berner, de les tricher au jeu, mais Fart de les perfectionner par les Institutions, fart de canduire Us hommes au bonheur par la justice ^.
Oui, le bonheur de l'humanité et le règne de la justice, voilà le double idéal qui doit rayonner audessus de la politique moderne, la vivifier, la féconder, la transformer. Si ce principe sert désormais à diriger les actions de ceux qui nous gouvernent, les révolutions violentes sont à jamais condamnées et supprimées. Le suffrage universel sera le flux et le reflux qui porteront ou déposeront les hommes du pouvoir, et la justice sera le phare dont devront s'éclairer les navigateurs avant de tenter cet océan.
Ne commets pas l'ixxipiété do croire, mon ami Jacques, que je substitua de^ rêveries «eutimentales à une science positive etpratique^ ^% q^% eet idéal soit sim*^
« Locds Blanc f I^tmiteau Uotkde.
plement le spécieux prétexte des ambitions mécontentes, inassouvies.
De tout temps, à toutes les époques, il s'est trouvé des esprits sérieux, précurseurs» pour annoncer ces vérités; mais l'ignorance et la brutalité des masses ajournaient ce règne du droit et de l'équité. La seule question est donc de savoir si Theure est venue de l'inaugurer. SoDunes-nous mûrs pour cette régénération sociale? Voilà tout le problème, et, à vrai dire, il me semble résolu depuis le 24 février.
J'ai lu autrefois, dans un livre traduit du Chinois, et qui traite de la morale de Confucius, ce singulier récit que le grand philosophe, le père de la sagesse, fait des ministres de son temps :
« Il y eut autrefois, dans le royaume de Li^ un
a préfet qui tua son roi. Un autre préfet du même
« royaume, regardant avec horreur le crime de ce
« parricide, quitta sa dignité, abandonna ses biens et
a se retira dans un autre royaume. Ce sage ministre
« ne fut pas assez heureux pour trouver ce qu'il
(X cherchait ; il ne trouva dans ce nouveau royaume
« que des ministres iniques et peu attachés aux inté-
« rets de leur maître. Ce ne sera pas le Ueu de mon
ce séjour^ se prit-il à dire, je chercherai ailleurs une
u retraite. Mais, ayant rencontré toujours des bom-
(i mes semblables à ce perfide ministre, qui Tavait
€ toKé par son crime à abandonner sa patrie, sa di-
c< gnité et tous ses biens, il courut par toute la
« terre. »
Tu remarqueras, mon ami Jacques, que ceci était écrit environ 550 ans avant Jésus-Cbrist; et ce ministre, honnête homme, qui dans ce temps-là parcourait toute la terre sans rencontrer un gouvernement juste, ne serait pas plus heureux aujourd'hui.
Puisque nous parlons des Chinois, empruntons-leur encore des citations. Il y a moins loin qu'il ne ^semble d'abord du royaume de Li au beau pays de France, et la politique que les sages flétrissaient il y a cinq cents ans ne vaut pas moins que celle d'hier.
Tbing-Tseu, disciple de Confocius, dans ses commentaires sur le Ta-Hio ou la grande èîude^ dit à propos de la politique : « — Celui que l'on dit paci- € fier la terre, c'est celui qui administre bien son a royaume •••
< Il n'est jamais arrivé que lorsque le prince (ou
a le supérieur) est vertueux et bienveillant, le peuple « n'aimât pas la justice. Il n'e^t jamais Arrivé quVn c peuple plein d'amour pour la justice ait négligé « ses devoirs; et l'on n'a jamais vu, dans de telles « circonstances» que les revenus publics n'aient pas a été exactement payés. »
Voilà des Chinois qui parlent comme des Français ; et quand nous répétons tous les jours que les révolutions n'ont été que les protestations de rhumanité méconnue contre l'exploitation de l'ambition personnelle, nous n'inventons rien de nouveau, nous répétons les dires des journalistes qui écrivaient 550 ans avant Jésus-Christ, nous sommes les plagiaires des sages de tous les temps. Ouï, quand la justice est en hauty Tordre et la soumission volontaire sont en bas.
Si les Chinois paraissent, en pareille matière, des autorités un peu contestables, et si nos mandarins modernes n^accidptent pas ces doctrines, sous le pré^ texte qu'elles ont été débitées par des gens dont la oi^ vilisation a précédé la nôtre, et que^ par conséquent, elles sont trop avancées, j^en appellerai au témoignage d^Henri IV, ce roi de joyeuse mémoire, qui, non-sèulement^ souhaitait la poule au pot pour chacun de ses
sujets, mais qui était encore d'humeur à aller la manger chez eux.
Or^ Yoici ce que disait le fin Béarnais : u Tous tuer multes^ désordres et mutinations proviennent quel*^ c^ quefois de légitimes causes et plus souvent d'avoir « du mal que du désir d'en faire. » Voilà les insur^ restions singulièrement justifiées, et il n'y a pas loin de cet aveu du vainqueur d'ivry à la déclaration de^ Droits de l'homme qui proclame, dans bien des cas» la révolte comme le plus saint des devoirs.
Je me suis souvent demandé ce qui serait advenu, si Henri IV se fût trouvé à la place de Louis XVI. Le compère, qui faisait si à propos le saut périlleux, eût-îl été de taille à ruser la révolution, ou bien son bon sens Feût-il préservé de l'abîme dans lequel s'est jeté la déplorable victime du Temple?
Peut"- être bien que toute la finesse du gaçeoû eut échoué contre la formidable sommation signifiée au nom de la liberté et de Tesprit moderne à la vieille société monarchique ! H y a des gouffres qu'on ne renferme qu'en s'y précipitant, comme Décius. Louis XVI a reculé; Henri IV eut cherché un détour; la vieille
politique ne pouvait rien comprendre à cette soudaine explosion.. «
Quoi qu'il eh soit, ne trouves-tu pas étrange, mon bon Jacques, cet aveu d^un roi qui fut obligé de conquérir ses sujets? Si h$ muiinations proviennent plutôt du mal que Von souffre que du disir d'en faire^ chaque fois que le sang humain aura coulé, ne faudra-t-il pas qu'une plaie ait été guérie, qu'un mal ait été corrigé ; et les révolutions simplement politiques suffisent-elles à ces améliorations que pressentait, que reconnaissait, que justifiait Henri lY ?
Bossuet, qui valait bien à coup sûr monseigneur l'évêque de Chartres, a fait pour l'éducation du dauphin un traita de politique à Taide de l'Evangile, dans lequel il prouve, ou plutôt il essaie de prouver que les rois ne sont ni plus ni moins que des représentants de Dieu sur la terre. Je n'engage pas les parodistes de l'aigle de Meaux, à s'empêtrer dans une pareille question, car ils éprouveraient un grand embarras à démontrer que le dernier Dieu chassé de France , ait été autre chose que le Dieu des banquiers et de l'agio. \
Mais tout en s'appuyant des saintes écritures pour
établir son système de monarchie absolue^ Bossuet rencontre en chemin des objections soudaines que sa bonne foi, sa conscience, son âme de prêtre, son génie lui empêche de nier ou d'esquiver. C'est ainsi» qn'en cherchant l'origine du droit divin, il nous montre les sources de la souveraineté populaire, et trouve dans la Genèse une première application du suffrage universel. « Abraham, dit-il, demande le droit de sé- « pulcre à tout le peuple asiemblèj et e'e$t Vassemblie qui a Vaccorde. (Genèse, xxiii, 3, 5.)
Monseigneur le dauphin a dû bien rire d'Abraham, qui s'avisait de consulter la populace, ce que M. Thiers appelle la vile multitude. Mais, ce n'est pas tout. Bossuet est un peu de l'avis d'Henri IV ; quand le peuple se révolte, c'est souvent qu'il a des plaintes légitimes : «:, Qui presse trop la mamelle pour en tirer du lait, en a réchauffant et en la tourmentant, tire du beurre ; « qui se mouche trop fortement, fait venir le sang ; « qui presse trop les hommes, excite des révoltes et « des séditions. C'est la règle que donne Salomon. >
A la page suivante, le grand prélat, le grand chrétien se permet d'être d'un avis différent de celui de monseigneur l'évêque de Chartres. Il ne croit pas, lui, que la justice éternelle ait parqué l'humanité dans des
classes, et que la misère soit une nécessité prondentielle« S'il parle à l'héritier de Louis XIV de la quas^ divinité de sa charge, il ne dédaigne pas de lui montrer tout en basy loin de lui^ le peuple souffrant^ tra* vaillant et ayant droite aussi bien que loint du Seigneur, à une part dans les biens et dans les joies de la terre.
Ecoute, mon ami Jacques, ces nobles et fortifiantes paroles, et si tu connais des jésuites, des ultramontains, des prêtres implacables et égoïstes, fais-leur lire et méditer ces lignes du plus grand prélat, du plus grand homme que l'Eglise de France ait produit :
w Parmi le dénombrement des richesses imménsefe « deSalomon , il n'y a rien de plus beau que ces pa- « rôles : Judas et Israël étaient innombrables comme « le sable de la mer.
«r Mais voici le comblé de la félicité et de la « richesse. C'est que tout ce peuple innombrable man- « geait et buvait du fruit de ses mains, et chacun sous « sa vigne et son figuier, et était en joie. »
Qu'en dis-tu, mon pauvre ami Souffrant? Qu'en dites-vous, M- Tabbé Clausel de Montais? Sommes-
noua des impies, des anarchisteB» des déodagogaes, d'entier ayec votre nu^tre à tous, ces fruiUf oette vigruj ce figuierp plantés, caltivéa, récoltés par le peuple et sous lesquels il a droit de dormir et de se tenir en joie? Direz-vous queBossuet méconnaissait les lois éternelles de la justice, en souhaitant ce partage des biens du Seigneur, et l'accuserez-vous de prêter une arme aux projets les plus détestables, en traçant ce tableau divin?
Ecoutez, écoutez encore ! Voici bien autre chose et nous tombons ici dans le plus complet socialisme I
Bossuet, quelques lignes plus bas, dit (et à qui le dit-il ? à rhéritier de Louis XIV ! ) qu'un moyen cêf'tain d'augmenter le peuple, c'est qu il soit un peu à son aise. Les deux mots un peu sontlà pour politesse. C'est la dernière concession du courtisan. Cette réticence une fois émise, l'homme évangélique dit rudement et ca« tégoriquementla vérité :
« Sous un prince sage, Toisivété doit être odieuse; .. a elle produit les mendiants, race qu'il faut bannir « d'un royaume bien policé, et se souvenir de cette loi: a qu'il n'y ait point dHndigent^ ni de mendiimt parmi « vaiis.(Deut. XV, 4.) On ne doit pas les compter par-
« mi les citoyens, parce quHls sont à charge à TEtat, i< eux et leurs enfants. Mais pour oter là MENDiciTs^*