LETTRE TREIZIÈME
IBS PAYSANS,
iSâfril.
Commem fl»*ta trôuté te grand marché dtt Jmdi'- Saint, mon ami Jacques? Ta femme a-t-^elle fait t>i*6Ti8ion de larà? On dit que le Jand)on n'était pa» iihet, et que is'était vraiment à n'atoir qu'à le feiife pester. Taât tnlenx! dirai^tu. Eh oui ! tant mienti «i la société était organisée comme le veut la République. Tant mieux, si cette diminution dur le prit ded ali^ ments ne Coïncidait pas avèd tin Symptôme alarmant
pour les campagnes. Tu dis tant mieux, parce que le jour de Pâques tu verras arriver pour ton déjeûner le bienheureux jambon, escorté d'une bouteille de Villery .Toi, qui jeûnes plus souvent que l'Eglise ne Texige, et qui fais ton Jubilé toute Tannée, tu te dédonunages deux ou trois fois en douze mois, et le jour de Pâques est un de ces jours de compensation. Bon appétit! Mais, pendant que tu boiras joyeusement à la belle récolte qui s'annonce, au pain à bon marché, ton ami Simplet, le laboureur, viendra s'asseoir tristement à sa table, et se dira que si le beau temps continue, que si les moissons restent belles, que si la récolte est abondante , c'est fini : il est ruiné !
Quoi! diras-tu, il est possible que rabondance des biens lie la terre soit un mal! Quoi! les sourires du bon Dieu peuvent faire couler des larmes, et on le maudira dans les campagnes pour ses largesses et ses bienfaits! Hélas oui! mon pauvre Souffrant. Notre organisation sociale est telle, Tagriculture a si peu de sources de crédit, elle paie si cher l'argent dont elle a besoin, il y a une si grande disproportion entre la valeur convenue du sol et les produits, que le laboureur est ruiné par plusieurs années d'abondance, et que j'ai entendu dire à des marchands de blé ve-
nus au grand marché de Jeudi, qu'une bonne famine pouvait seule les sauver.
Ëntends-tUy Jacques ? La famine est leur salut ! Est-ce donc dans les desseins de la Providence ? Une société que Fabondance embarrasse, tandis qu'il y a tant d'affreuses misères, est-elle une société bien organisée? Dira-t-on qu'il n'y a rien à faire en faveur des agriculteurs que le moindre encombrement peut rainer?
Diras-tu qu'il est juste» quHl est humain, qu^il est religieux, qu'il est d'une bonne morale de blasphémer contre les richesses de la nature? Faut-il laisser le laboureur dans cet état précaire, spéculant sur la détresse, et souhaitant la faim du pauvre pour lui vendre plus cher son morceau de pain ?
Toutes les fois qu'une industrie souffre, on va répétant que c'est la faute de la RépubUque. Il faudrait s'entendre, et je ne c^ois pas que la République soit pour quelque chose dans ces faveurs du soleil, dans ces richesses de la nature. Si le laboureur vend son blé moins cher, ce n'est pas la faute de la République. Elle n'a pas supprimé les estomacs ni l'appétit. Pourtant tu entendras tous les jours dans les campagnes,
la réaction exploiter ooiitpe la révolution des eouf* frances et des misères^ que la pévolotion bien oonh* prise et mieux appliquée aurait pour but au contraire d'apaiser.
La révolntion, la grande, la première, cette de t789» celle que nons eontinnons^ a été ht grande bienfaitrioe des laboureors ; c'est elle qui les a affranchis ée U dhne, du senrage ; e'estelle qui es a fait pour la première fois des hommes^ des citoyens, et on ne saurait admettre qu'un principe bienfaisant à son début, puisse devenir funeste et fatal dans ses eonséquenoes.
Veux-tu savoir quelle était la situation des travail* leurs des campagnes sous le bon temps de la monarchie? le consulte des documents authentiques. C^est dans un travail soumis à F Académie des sdenees mo* raies et politiques par M. Moreau de Jonnès que je prends mes renseignements. Tu ne lis pas ces ohoseslà, toiy mon ami Jacques ; et les gens qui les lisent se garderaient bien de les propager. La vérité n'est pas bonne à dire pour certaines personnes , et eettes, par exempte, qui te chantent les délices de la monarchie, seraient mal avisées d^en révtier les atroces misères*
Sous Lotus XIV, le paysan gagnait sept eous pour
sa journée de travail et sa femme, trms. Ces dix sous équivalaient à 83 c. qui faisaient 166 fr, pour deux cents jours de labeur et pour le revenu annuel d^une CuBille de cultirateurs ; et encore, le philosophe anglais, Jdlin Locke, qui faisait ces observations en 1677, avait^il le soin de remarquer, que ces salaires étaiei^ ceux des ctfmpagnes les plus florissantes, et qu'il était bien loin d*en être de même en Saintonge.
Madame de Maintenon, la femme secrète du grand roi, écrivait au mois de mai 1716, dans la plus belle saison de rannée, que dans le Bourbonnais, sur une étendue de quatre cents lieues carrées, au centre de la France, on comptait dix-sept cents domaines ou mé tsdries abandonnés. Les pauvres gens n^avaient pu payer les effroyables impôts qui pesaient sur eux, et on avait saisi, de par le roi, les bestiaux qui faisaient la ressource du pays. Si bien que les champs n'étant ni labourés, ni fumés, ni ensemencés, la viande augmentait etqu'on mourait de faim.
En 1799, un ministre d*Etai, le marquis d^Argen* son, peignait la détresse des campagnes de France dans les termes suivants :
(r La misère est parvenue à un degré inouï; aumo-*-
« ment où j'écris, au mois de février, en pleine paix, « avec les apparences d'une récolte, sinon abondante, ce du moins passable, les bonunes meurent autour de « nous comme des mouches, et sont réduits par la li pauvreté à brouter Therbe. Les provinces du Maine, a Ângoumois, Touraine, Haut-Poitou, Périgord, Orc( léanais» Berry, sont les plus maltraitées; cela gagne « les environs de Versailles. Aucune voix ne se lève « plus entre le trône et le peuple ; le royaume est (i traité en pays ennemi, frappé de contributions de « guerre. On ne songe qu'à faire acquitter Timpôt de « Tannée courante, sans penser, si T habitant powra « payer encore l'année suivante. Le duc d^Orléans « porta dernièrement au conseil un morceau de pain • de fougère. Â l'ouverture de la séance, il le porta ir sur la table du roi, en disant : Sire, voilà de quoi i vos sujets se nourrissent ! »
Sous Louis XIV, mon bon Jacques, à cette époque tant vantée, où les arts, le luxe florissaient partout, où le génie s'épanouissait glorieusement, à cette époque où toute la vie sociale se résumait dans un homme, le Toi, sais-tu, mon ami Souffrant, combien le peuple des campagnes mangeait de pain dans Tannée?
Ecoute : Voici des chiffres incontestables ; je t'ai dit plus haut à quelle source sérieuse je les empruntais.
Sous howB XIV| pendant soixante-douze ans, le prix moyen du blé fut de 18 fr. 83 c. soit 254 fr. pour treize hectolitres et demi, nécessaires à chaque famille pour vivre. Or, les salaires s'élevaient pour Tannée à 135 fr., d'où il fout conclure par un déficit de lt9fr. Les paysans manquaient donc, sous ce glorieux règne, de pain la moitié du temps.
Sous Louis XY, le peuple ne manquait plus de pain que pendant un jour sur trois, et sous Louis XVI, la vieille société ayant donné tout ce qu'elle pouvait donner d'améliorations et de progrès, les paysans ne mouraient plus de faim que pendant un quart de Tannée.'
(( De 1645 à 1715, le blé, dit M. Moreau de Jon- « nés» pour être accessible aux paysans, aurait dû •< n'être payé que 10 fr. Thectolitreet il en valait « 18 fr. 85 centimes.
H De 1715 à 1774, son prix moyen fut de 13 fr, et u les cultivateurs en y mettant tout leur salaire ne « pouvoient l'acheter que 9 fr. 35 c.
H Enfin, de 1774 à 1790, il valut, terme moyen, c( 16 fr. et il aurait fallu qu'il ne montât qu'à 12 fr.
« pour servir à la consominatioQ de la population des <c champe.
« Il était donc constamment hors de prix et trop a cher dn double, du tiers ou du quart. »
Mais, diras-tu, SoufiFirant, vous parlez du blé, comme si le paysan tenait à manger du pain bien blanc. Non, je reconnais avec toi qu'il se repaît d^oi^e et de seigle ; mais alors, il lui en faut davantage, et d'ail* leurs, nous n'avons mentionné absolument que le pain pour toute nourriture. Or, quelque misérable que soit Texistence, elle exige encore quelque autre chose, et la différence du blé au seigle, ne suffisait pas à payer la chaumière, les haillons, les impôts et en fin de eompte le lit de planches où Ton allait mourir.
Voilà, d'après des statistiques officielles, Tétat des campagnes sous la monarchie. Grâce aux corvées gratuites, aux redevances, aux dîmes, aux impôts, le paysan agonisait, quand l'heure de la réparation sonna, quand la révolution de 1789 vint raSiranehir. En t8>l3, sous l'empire, quand les heureux effets produits par la révolution dans la condition des laboureurs ae &isaient sentir, le salaire annuel pour chaque famille était de 400 fr., la videur des treixe
heetolitres, de 283 fir., il restait donc en bénéfice 117 fr.
At^oord'hni, le salaire est de 500 fr., le prix moyen de treize hectolitres, 256 fr.; il reste 244 fr.
Ne trouTes-tn pas ce changement immense, merveilleux? Il est dû tout entier à la révolution qu'on voudrait faire renier par les campagnes. Aujourd'hui, le paysan gagne deux fois et demi de plus que sous Louis XlY, trois fois de plus que sous Louis XV, deux fois de plus que sous Louis XYI et 25 pour 0/0 de plus que sous Tempire. Les laboureurs, les jardiniersyles vignerons, recevant en dédommagement de leurs travaux, deux milliards 300 millions de plus qu^l y a soixante ans, chacune de leurs pièces de 20 sols d'autrefois vaut aujourd'hui plus de 4 fr.
Est-il pMsible, après ce que je viens de te dire, Jacques, qu'an paysan doué de bon sens, puisse attaquer, calomnier la République, quand on lui prouve que la révolution dont la République n'est que la conséquence a amélioré si merveilleusement sa situation.
Sans doute, mon bon Jacques, il y a encore des
douleurs terribles pour rhommo des campagoes; il a toujours des plaies qui le rongent, Tusure, par exemple : Sans doute, il faudrait que Targent lui fut moins cher et ne fût pas en disproportion choquante avec. les produits du sol; sans doute, un cultivateur qui emprunte de l'argent à 5 pour 0(0 et qui ne produit que 1 et demi, sera toujours ruiné par le taux soi-disant légal de Temprunt; mais en vérité, la République est-elle cause de toutes ces douleurs , de ces malaises ? Ne demande-t-elle pas au contraire, tous les jours, à toutes les heures, qu'on étudie ce pro« blème^ qu'on remédie à ce mal ?
Réponds donc à ton ami Simplet, mon bon Jacques, quand tu Tentendras pleurer sur les récoltes qui encombrent ses greniers, et soupirer tout bas après une disette, réponds à ce mauvais chrétien qui calomnie Dieu : — « Il ne faut pas maudire les prospérités de « la terre. Dieu fait bien tous ses présents; les inetitu- (c lions humaines seules sont vicieuses, seules elles H doivent être réformées. Adressez-vous donc à ceux M qui demandent, qui sollicitent, qui proposent ces (c réformes, et ne vous en prenez qu'à vous, si en rc maintenant aux affaires les égoïstes, vous prolon- (( gezce malaise, cette crise» La révolution de 1789 c< vous a affranchis, la révolution de 1848 doit conli-
ce mier et achever l'œuvre. Maintenez ses conquêtes, « défendez son esprit et ne souffrez pas que cette es- « pérancevous soit escamotée. »
Voilà ce qu il te faudrait répondre, Jacques, à ceux qui seraient tentés de blasphémer conir^ le Ciel et oonfare la Liberté, et qui ouvriraient une oreille trop complaisante aux propos de la réaction. U y a des gens qui osent dire au peuple qu'il n^y a rien à foire. Ecoute le tableau terrible que M. Blanqui, Téconomiste, vient de présenter à l'Académie dont je t'en-» trenais plus haut.
« On ne saurait croire, à moins de Tavoir vu corn* u me nous-mème, de quels chétifs éléments se comte posent le vêtement, Tameublement et la nourriture i( des habitants des campagnes. U y a des cantons « entiers où certains vêtements se transmettent de « père en fils, où les ustensiles du ménage se rédui- « sent à quelques misérables cuillers de bois, et les « meubles à une banquette ou à une table mal assise. « On compte encore par centaines de mille les bom- « mes qui n^ont jamais connu les draps de lit : d'au- « très qui n'ont jamais porté de souliers, et par mili< lions, ceux qui ne boivent que de Teau, qui ne
« mangent jamais ou presque jamais de viaude, ni i< même de pain bUMAc. »
Pense à cet aveu d^un économiste de la monarchie, mon ami Jacques, en mangeant ton jambon de PàquêSy et dis-toi que tout n'est pas encore pour le mieux, et que Texemple du passé prouve qu'on gagne plutôt à aHer en avAUt, qu'à reculer ou i s'arrêter, pour obtenir les améliorations nécessaires, indispeu* sables.
Prie ce bon Dieu, que tu iras visiter à la cathédrale, d'amollir les cœurs indifférents, d'éclairer les esprits rebelles, afin que Ton s'entende enfin sur le bien à faire, et qu'on ne voie plus des créatures maudire les richesses de la création, et souhaiter tout bas ou tout haut, pour se sauver delà ruine, la détresse, la famine, la mort de leurs frères.
Adieu, mon ami. Passe joyeusement ton jour de Pâques : invite ton cousin Simplet, le laboureur, à venir trinquer avec toi, et lis-lui cette lettre pour le consoler un peu, et lui faire prendre patience. 1 852 approche I
L£TTRE (HIATORZIÈBIB.
L'AliTAGOMIE SOCIAL
fttBniU »AKTI1.
€• que je veux te proarer dans ces lettres, moû ami Jacques, c'est que la République est la seule garantie, le seul rempart de la société. Hors de la sou* veraineté populaire il n'y a plus qu'usurpation et, par conséquent, droit à la retendication; dès lors tumulte, conflit, révolution.
On dit de nous que nous sommes des démolisseurs de la société. Le fonctionnaire dont je déYOÎle Fiia^
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péritiet Tambitieux dont je démasque les calculs, le journaliste dont je constate la palinodie, ne pourraient me répondre s'ils ne m'accusaient de conspiration anti-sociali. Cèft meséietars n'osent pas invoquer rinviolabilité de leurs chétives personnes, ils trouvent plus prudent de se couvrir de grands mots et d^étaler sur leur front ce drapeau sacré qui nous appartient plus qu'à d'autres, et sur lequel on lit : ordre, religion, famille, propriété.
Oui, j'en atteste ta conscience, qui te dit que je ne fais appel qu'à la raison, qu'à la justice ; oui, seuls, nous voulons la propriété inviolable, parce que seuls nous la voulons établie sur le droit, sur le travail; seuls nous honorons y4i:i|abl9FO<^04 la religion, parce que seuls en cherchant à tirer Thomme de son ignor^pce,, de 89( misère, de sa dégradation, nous le rendons aux libres épanchements de sa raison, aux sublimes contemplations de la nature, de la vérité, à Dieu enfin I Seuls, nous avons le respect de la famille, car seuls nous la voulons à l'abri des corruptions qu'engendre la vie factice et mensongère du monde ; seuls, nous rétablissons sur lamour et sur réstimé de soi-même, tandis que la vieille société la compose avec Tintérêt et l'orgueil, et hii donne pour
aliment les appétits groBsien de l'argent et les dérèglements de la irie sensuelle.
Où soilt donc les raines que nous avons faites, tandis qu'il est impossible de trouver sur la terre une place qui ne soit encombrée par les débris delà vieille société ? La liberté serait-elle, par hasard, plus morietie aux peuples que le despotisme ? L'égalité choqa&4-elle plus la raison que Tinjustiee? La fraternité eat-eMe plus odieuse que la haine ?
Va ! va ! laisse-les dire, mon bon Jacques, ces dé* fenseurs imbéciles d'un vieux système qui croule sous eux ! Laisse-les nous calomnier! Rien ne prévaut contre la vérité; et quand ces hommes, plus ignorants que méchants, qu'il faut plaindre bien plutôt que haïr, auront vu et acquis la preuve qu'en dehors de la République et des améliorations qu'elle réclame, il n'est rien que confusion et désordre, alors l'intérêt qui les tient éloignés les ramènera à nous ; ils nous demanderont de les sauver d'eux-mêmes et des effets de leur résistance insensée, avec autant d'ardeur qu'ils en mettent à nous accuser aujourd'hui de vouloir les perdre I
J'ai parlé dans une de mes dernières lettres avec la
fiwiehise que je t'ai promise et deat tu me sait gré» des privilèges d'argent, et à ee mot 4pii résume toiite la sensibilité de nos adversaires, les clameurs se sont élevées et on a crié sur tous les tons qu'i^q;iaremment nous demandions la spoliation des riches^ le yoI.
Merveilleuse réponse I Quand les hommes dn Tiefs^ Etat réums au Jeu de Paume jwaient sofennellemMit d'accomplir la révolution malgré Us chicanss d'éti«* quette soulevées par la noblesse et le clergé; quand Siéyès iuvocpiait le droit national ; quand Mirabeau proclamait la volonté du peuple en face de la volonté royale ; est-ce que ces révolutionnaires qui attaquaient ainsi la vieille organisation féodale en voulaient aux châteaux et aux nobles personnellement ? De ce que je crois quun usurier n'est pas plus respectable qu'on ^and seigneur immoral, de ce que je ne pense pas qu'un sac d'écus vaille une conscience honnête, es^-ce que je te conseille d'aller au coin d'une rue deman*der la bourse ou la vie ? Est-ce que je t'excite à une révolution pour te faire espérer deux heures de pillage? Stupide et atroce calomnie qui ne dégrade que ceux qui l'emploient! Tous ces bourgeois enrichis, ces parvenus de la boutique ou de la banque, te reprochant tes réclamations, outragent en ta personne.
mon pauvre Jacques, leur aieul qui a peut^tra tooma la manivelle et filé le cotoa coomietoil
Il y a beaucoup de gens qui ne sont plus avec nous parce q^e noua sommes li^iqtiea, et qui oepenAtnt out erié de tous leurs poumons i^furès la réforme élae<* torale ! Quand MM. Odilon Barrot» Léon Faucher, Léoa de Malleville, etc., organisaient des banquets pour réclamer radjooctioo des capaeitéfl^ que fiiisaiêni-'ils donc, sinon une protestation contre les privilèges de rargent? Est-ce qu'on les accusait de conseiller le vol ? Eh bien ! nous demandons les conséquences des principes posés, par ces révolutionnaires inconséquents; nous demandons que partout et toujours la capacité ne soit pas réglée par les écus ; nous voulons que Pargent soit la condition du bien être matériel, mais ne tienne pas lieu d'intelligence, de dévouement, de probité. Nous voulons que les écus soient des instrumepts, mais ne soient pas le but de Thumanité. Est-ce donc bien immoral? bien subversif?
Dans la société, telle qu'elle est organisée, telle que nous la voyons maintenant, peut-on dire qu'il y ait harmonie, fusion, accord? Les républicains, les démocrates ont-ils le moindre effort à manifester pour achever la décomposition de ce cadavre qui s'en va
de toutes parts. Estnce à eux qu'on doit ces misères effroyables, ces oppressions insolentes^ ces inégalités sacrilèges qui offensent Dieu?
Un homme que je t'ai déjà cité et qu'on n'accusera pas de démagogie, le chevalier de la légitimité, M. de Chateaubriand a dit :
« Une société où des individus ont deux millions « de reveriusi tandis que d'autres sont réduits à remce plir leurs bouges de monceaux de pourriture pour « y ramasser des vers, vers qui, vendus aux pécheurs, rr sont le seul moyen d^existence de ces familles» elles* c mêmes autochthones du fumier; une telle société c peut-elle demeurer stationnaire sur de tels fondeur ments, au milieu du progrès des idées ?
«r La société, telle qu'elle est aujourd'hui, n'exis- « tera pas. A mesure que rinstruction descend dans € les classes inférieures, celles-ci découvrent la plaie a secrète qui ronge Tordre social depuis le commenc cernent du monde; plaie qui est la cause de tous à les malaises, de toutes les agitations populaires, a La trop grande inégalité des conditions et des forer tunes a pu se supporter tant qu'elle a été cachée « d'un côté par l'ignorance, de l'autre par l'organi-
€ sation factice de la cité; mais aussitôt que cette* « inégalité est généralement aperçue, le coup mortel « est porté. »
Sont*ce les républicains, avec leurs prédications, avec leur propagande qui ont ainsi placé sous la société un foyer incandescent de douleurs atroces, de plaintes, de reproches, de réclamations, et par conséquent de révolutions ! Un observateur impartial, un homme du grand siècle de Louis XIY, Labruyère, écrivait à une époque où Ton ne songeait guères à la République, ni luix réformes sociales :
« On voit certains animaux farouches, des mâles et (r des femelles, répandus dans la campagne, noirs, « livides, nus, et tous brûlés du soleil, attachés à « la terre qu'ils fouillent et remuent avec une opiner niâtreté invincible. Ils ont comme une voix artieu- « lée, et quand ils se lèvent sur leurs pieds, ils mon- « trent une face humaine, et en effet ils sont des u hommes ; ils se retirent la nuit dans des tanières (c où ils vivent de pain noir, d'eau et de racines. Ils « épargnent aux autres hommes la peine de semer, « de labourer et de recueillir pour vivre, et méritent « ainsi de ne pas manquer de ce pain qu41s ont « semé. »
Ce tableau, mon bon Jacques, ne serait-il plus ressemblant aujourd'hui? serait-il exagéré? Toi qui entends la nuit, à travers les cloisons de ta mansarde, les lamentations de tes voisins; toi qui vois tous les jours passer la civière qui porte tes camarades à l'hôpital; toi qui sais qu^une partie des gens de ton quartier ooQchent leurs enfants dans des boîtes, sur de la paille, ou plutôt sur du fumier, tu n*oserais pas me démentir.
On a organisé partout dee commissions pour les logements insalubres; ces commissions, avec une ponctualité qui les honore, ont fonctionné à Troyes comme i Paris ; elles ont déposé le résultat de leurs visites. Mais après? Qu'en résultera-t-il? Parce qu'on aura assaini quelques maisons, a\ira*-t«on porté la consolation et l'espérance dans ces régions véritablement infernales oti grouillent la misère et les vices, et cpii sont comme le chancre mortel de la société 7
En 1834, le conseil de salubrité de Paris disait :
. « On voit agglomérés dans des espèces de cages de « malheureux chifEonniers au crochet qui n^ont pour € lit qu'une couche de paille sale, pour eux et pour « leurs enfants; encore est-elle placée au milieu de
€ qneiques chiCfbns triés d'où émane urne odeur re»
« poussante De ces sortes de chenilsi que Ton
« décore du nom d'hAtel garni , impossible de les « faire sortir : ils y vivent le jour, ne le quittent que la « nuit, et la police seule ose y pénétrer pour y exerce cer une surveillance souvent et trop souvent 4n- « fuctueuse. »
Voici ce que M. le docteur Gosselet, médecin des hôpitaux de Lille, écrivait sur la mortalité des enfants dans les mauvais quartiers de cette ville :
«c II meurt, avant la cincpiième année , un en&ot
« sur trois naissances dans la rue Royale (le beau
c quartier); 7 sur 10 dans les rues réunies, et, dans
€ la me des Etaques, considérée seule, c'est, ttir 48
a wui%$$ance$f 36 décès avant 3 ans que naiM trouvons !
« A ce fléau, il faut une bamère; il faut qu^en
« France on ne puisse pas dire un jour, comme à
r Manchester, que sur 21,000 enfants il en est mort
(c 20,700 avant l'âge de 5 ans I En attendant, nous
c ne cesserons de répéter : là, à deux pas de vous^
« dans la demeure de l'ouvrier, sur 25 enfants, un
i( seul pmt atteindre la cinquième année! »
SommesHMWs donc des insensés, é&^ criminels.
d'en appeler au nom de tontes ces victimes à Tégoïsmoi a Tindifférence^ à Taristocratie des écus! M. Louifl*Napoléon Bonaparte dans ses bons jours, c'estàrdire quand il était prisonnier à Ham, écrivait :
41 La classe ouvrière est comme un peuple d'Ilotes
« au milieu d'un peuple de Sybarites I^a pauvreté
c ne sera plus séditieuse lorsque l'opulence ne sera c plus oppressive. » {Extinction du Paupérisme.)
Dira4-on que M. le président de la République en constatant ces misères excitait les pauvres contre les riches? Dira-t-on qu'en le citant nous évoquons les mauvaises passions ?
Non^ toutes les fois que notre regard descend et plonge au fond des entrailles de la société, il en remonte avec plus de larmes que de colère, et s'il s'adresse énergiquementaux riches pour solliciter d-eux de la commisération et de la justice , il les plaint surtout de leur aveuglement^ et en recommandant aux pauvres la patience et le travail, il invoque Dieu le père de tous ces hommes si étrangement, si affreusement divisés !
. , Je vienS| mon bon Jacques, de te montrer encore
une fois la plaie saignante que porte au flanc le vieux inonde. Ce n'est pas pour en tirer le texte de lamentations : c'est pour prouver quUl y a une cause effroyable de haine^ de colère, au fond de la société; c'est pour prouver que ce ne sont pas les républicains qui arment les classes pauvres contre les classes riches y mais que cet armement existe tout naturellement) et que nous venons au contraire nous jeter dans la mêlée et. dire à ceux-ci : soyez patients! à ceuxlà : soyez humains !
La féodalité était le couvercle de plomb qui pesait sur ces iniquités, sur ces tourmentes intestines, sur ces grouillements des bas fonds. Le sceau a été brisé en 1789, et quelques hommes qui représentaient Tancien privilège nobiliaire ont compris alors que ce n'élait pas assez pour la rédemption d^une partie de l'humanité que cette révolution. L'évêque de Nîmes, dans la fameuse séance où les nobles et le clergé ont jeté au vent de l'avenir leurs prérogatives, leurs avan* tages aristocratiques > demandait que noû-seulement on ne fit plus peser sur le pauvre le joug saignant du vieux droit féodal, mais encore qu'on l'exemptât tfimp6ts , et que ceux qui ont fussent seuls appelés à payer.
La motion était trop hardie; on la rejeta. Une partie de la réyolution s'accomplit. Une aristocratie bourgeoise, insoif nte, badigeonnant ses écussons dans Par* rière boutique, se substitua à laristocratie historique. t»'argent remplaça la noblesse : le peuple continua d'être écrasé. On ne le battit plus de verges, mais on l'expropria; on lui fit suer l'impôt et rintérètde Fargent. On ne le livra plus au bourreau, mais à Tusurier.
Aujourd'hui les révolutionnaires de 1848 viennent dire à ces parvenus, à la noblesse aux mains rougeaudes : « vous avez les mêmes grondemrats^ les « mêmes colères, les mêmes nécessités qu^en 1789! « Prononcez un renoncement héroïc[ue et vous wuc vez le pays de cruelles angoisses ! »
Il ne s'agit pas^ mon bon Jacques, de dépooilter ceux qui ont, de proclamer un droit nouveau en attentant aux droits acquis; il ne s'agit pas de substituer le vol à la propriété, la confiscation à Texf^itation. 11 s^agit de donner au peuple des institutions telles que la loi le protège contre les tentatives dea usuriers, des accapareurs du travail. Il s'agit de ne donner à l'aident que sa valeur numéraire, et de lui enlever ce prestige moral qui est une insulte à Tiat^
Ugeoce, une profanation de l'esprit ; il s'agit de substituer à la soif de s'enrichir, la soif de bien faire, de prouver aux hommes qu'ils ont» tout compte réglé avec Dieui plus d'intérêt sérieux à s'aimer et à se protéger, qu'à se haïr et à se tromper.
Honni soit qui verrait dans mes paroles une amertume aussi loin de mon cœur que de mes lèvres I Je voudrais prouver la nécessité d'une réconciliation sociale, et je ne prêche pas une Jacquerie I Quand j'examine l'organisation actuelle, je vois de la haine à la base, de l'orgueil, de Tenivrraient au sommet. Je vois partout, depuis le pauvre accroupi sur son fumier, jusqu'au prolétaire devenu millionnaire et aspirant à la politique, je vois partout la jalousie circulant dans les veines du vieux monde. Jalousie du mendiant contre Touvrier aisé, jalousie de l'ouvrier con-*. tre son patron, jalousie du patron contre le capitaliste, jalousie du capitaliste contre le puissant, ja^ lousie du puissant du jour contre le compétiteur du lendemain !
Partout on se hait, on s'épie, on se triche, on se frappe. Pourquoi? Parce que la société n'a pas d'idéal n^oral; parce qu'au lieu de marcher à la justice, on marche à la richesse; parce que depuis la
gimonie de rEglisejusqu^à la corruption qui s'exerce par les ministres, tout est tarifé au poids de Tor ; parce que tout se vend et s'achète^ même la famille, même la religion ; et que dans cette fièvre qui fait de la Californie la terre promise et' le but des croisadies modernesy l'instinct du bon se déprave, le goût du beau 86 perd, les relations s'aigrissent, Thumanité s'amoindrit et Dieu disparaît des consciences.
Qui osera dire que les contemporains soient sur la terre pour autre chose que poui^ s'enrichir ? Cest à qui arrivera le plus vîte dans cette course au clocher. Dès lors, tout est permis pour empêcher son rival d'atteindre le but.
Le gouvernement a fait exposer sous xm dais, au milieu des bougies, avec une escorte de soldats, un lingot d*or, et les populations ont défilé devant ce Dieu, avec adoration. Singulier spectacle que celui-là et qui peint bien notre époque ! Voilà bien leur idéal ! Un bloc insensible, de Tor, représentant lés jouissances sociales, au milieu de deux soldats représentant Tordre!
Eh bien, c'est précisément cet idéal que nous autres républicains nous voulons faire descendre de son
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piédestal. A Dieu ne plaise que nous songioBe à calomnier la richesse I Par elle-même, elle n'est rien ou est elle tout. Ces piles d^écus qui représentent tant de morceaux de pain, doivent être bénies ou maudites» selon qu'elles servent à soulager ou à écraser. Nous voulons tous être riches, et tous nous avons raison, mon pauvre Jacques. Notre tort ne commence que quand nous voulons Tâtre aux dépens de notre conscience, aux dépens de notre voisin, que quand nous méconnaissons le but de l'humanité en devenant pistes et en faisant de l'argent un instrument de Tanité ou de despotisme.
Les imbéciles disent souvent : — Oh ! les républicains ! ce sont des gens criblés^ perdus de dettes, des gens qui n'ont rien et qui veulent avoir notre bien. — Que devient cet argument quand on prouve que les chefs de la démocratie sont fort riches? Je t'affirme que si l'on voulait, on trouverait parmi les républicains âeTAssemblée d'immenses fortunes nullement hypothéquées, et peut-être bien qu'on n'en trouverait pas tant, de si parfaitement intactes, parmi les royalistes.
11 ne faut pas croire, disait le général Cavaignac, que les républicains de la veille ne se lavent pas lafifigure et ne mettent pas de gants ! Ils aiment comme
d'autres, le luxe et le bien-êU^e; la seule différence, c'est quHls ne veulent pas que ce lute soit une usur^ pation ou une insulte à la misère des autres. Laissons donc là ces sottes calomnies. Les pièces de cinq francs ont pour nous autant de valeur que pour les royalistes $ peut-^tre même en ont*elles davantage, car eHes nous représentent le travail, les sueurs, les souf-frances de rhumanité, et nous ne croyons pas qu'elles viennent comme les fleurs sur une tige, ni qu'elles nous soient exclusivement destinées.
Tu comprends donc bien, mon bon Souffrant, ce que j'entends par privilège de l'argent, et tu ne te méprendras pas sur la portée de mes paroles» quand je te dirai, dans ma prochaine lettre, que la révolution de 1848 avait pour but de faire fléchir cette aristocratie financière, comme la révolution de 1789 a fait fléchir r aristocratie nobiliaire.
Ni pillage, ni spoliation! Des droits! des lois! Voilà ce que nous voulons d'abord, et, pour résultat final, de la concorde, de la paix, de la réconciliation, au lieu de Teffroyable antagonisme qui agite et mine la société!
Samedi je reviendrai causer avec toi sur ce sujet.