‹ Lettres à Jacques Souffrant, ouvrierChapitre 23 sur 29 · LETTRE DIX-SEPTIÈME · texte numérisé non relu

LETTRE DIX-SEPTIÈME

US UCITATIO.^ A LA HilNI KT AU MÉPRIS VliNI CLASU DE CITOYENS.

17 Mai.

Je sois un bien grand criminel, mon bon Souffrant, et j'éprouve le besoin d'épancher mes remords.

Ma seizième lettre a été saisie, sous le prétexte qu'elle renfermait d abominables excitations à la haine et au mépris des citoyens les uns contre les autres.

Tu ne t'en doutais pas, ni le public non plus, ni messieurs les gendarmes, ni messieurs de la justice, ni moi-même; tandis que je causais ingénuement avec toi de tei misères, de tes douleurs, des calomnies dont on t'abreuve ; tandis que je cherchais à relever ton courage, à te donner le juste sentiment de ta valeur morale, tout en t'excitant à la patience, à la douceur, à la conciliation, il paraît que je tricotais tout bonnement des mèches pour un grand incendie social, et une lettre de plus dans le même style suilisait pour mettre le feu aux poudres.

Encore une missive dans le même genre, et c'en était fait de l'ordre, de la religion, de la famille, de la propriété. Les abonnés et les actionnaires du Propagateur f qui sont des gens excessivement gloutons et voraces, n'attendaient que mon signal pour écraser tous les magistrats, pour faire une capilotade de tous les bourgeois, pour manger tous les enfants au berceau, et pour massai^er, sans distiaction d'âgé ni de sexe, tout individu soupçonné de réaction I

Sans la haute prévoyance qui éèt intervenue trois jours après le délit, ce département était livré à toutes les horreurs du bouleversement, et M. Petit de Bantel, si renommé dans ce pays et dans d'autres, pour sos

inviacil^le éo«rgie, était obligé de t«nir la promMBe qo'il a faita un jour à la garda Dationale ; il m trou-- Tait daoa la rade néaeaaité da dégaîoar sa flamberge et de terrasser, à lui tout seul, au mîliett d*un ébahissemeot général, l'hydre de Tanarchiei malieieusemaDt et fallacieusemeot déehaiaé par moi !

Heureusement ! mes horribles projeta oot été dé«* couverts et prévenus. Ma mèche est éventée ; Thémis, rîofleiible déasae, après avoir ténu trois jours ses regarda attachés sur mon grififonnaga, a fini par découvrir tout-à*coup rinfernal complot, et rencena peut fumer déiormais sur les autels de la religion, de la famille et de la propriété. Rendons grâces aux dirax» M« le commissaire a saisi trois numéros du Propagateur. Quelques abonné* qui ne tiennent pas à la collection ont promis de rendre leur exem*plaîre. La société est définitivement sauvée! 11 ne nmnque plu9 à la rédemption du genre humain, aelon le vœu de quelques saints personnages, qu'un petit emprisonnement pour moi, qu'une petite amende pour la caisse du journal, et après ce résultat, la société n'aura plus qu'à dormir sur ses deux oreilles.

Ainsi soit -il! Je m'immole de grand cœur au Balm de rhumaaité i mais encore faut^il que Ton coa^

-^ seo «^

Tienne que j*ai été criminel sans le saToir, et que je saie bien excusable de n'avoir pas tu de mal dans un article que toute la perspicacité de la Justice n'a trouTé coupable qu^après trois grands jours d'examen. Cela ne prouTe pas» je le sais, que je sois innocent, mais cela prouTc que les besicles de Thémis étaient dans le premier moment presque aussi d)scurcies que les miennes.

Qui donc a enchaîné le bras disposé à saisir? Mes articles sont-ils à ce point mortifères, qu'ils aient hérité des horribles prérogatiTes de la tête de Méduse, et est'K>n pétrifié d^abord qu'on les regai*de?

Est-ce donc que des renseignements accablants sont venus réTeler à la justice du pays des raTages inattendus ? Quel messager est venu dire que la grande armée des démolisseurs se mettait en campagne? Quel symptôme a fait dresser, le mardi, les oreilles qui reposaient mollement le samedi, le dimanche, le lundi? Quelle autre toîx, que celle du journal VAube s'est élcTée?

Heureux journal que celui-là ! non content des petits services particuliers qu'il rend à Tordre et à la société dans les circonstances ordinaires, en faisant

passer les répablicaios pour dea voleurs, des chenapans, des pillards, c'est lui qui, dans les grands jours, tire le canon d'alarme. Les cris multipliés des oies ont sauvé le Gapitole. H a suffi de deux cris du journal YAube pour sauver la civilisation moderne. C'est là une glorieuse pensée pour les rédacteurs et pour les actionnaires de cette feuille.

Donc^ je suis prévenu d^avoir écrit un article qui, ian$ son mumnbh (je cite les termes mêmes du man*dat) eontiendfaii le dilii d'avoir cherchi à troubler la paix publique en excitatU 1% haine ou le mépris des citoyens les uns contre les autres. Je ne veux pas contredire aujourd'hui les braves gens qui me prêtent de si charitables pensées. Puisqu'ils ont mis tout le temps nécesssaire pour trouver le délit, il ne faut pas croire qu'ails se soient trompés, et qu'ils aient mis la main a côté.

Je suis coupable, bien coupable, très*coupable! Je reconnais ma faute, mais je demande à la voir à mon tour. Où est mon délit? dans quel mot? dans quelle phrase ? dans quelle ligne ? C'est l'ensemble, dites* vous ! Mais alors, s'il vous plaisait demain d'incrimi-» n^rTensemblede ma rédaction, l'ensemble de tout ce que j ai déjà écrit, est-ce que vous ne fourniriez pas

aÎDsi (bien innoMmineni à coap BÛr) oq prétexte am démagoguet qi|i yous accuseraient de faire des prôoèi de toodaûce.

Je 8UÎ0 eeupable dana reniemble I soit, j'y eensens, je le veQx> wbjb bIgcs, voyons l'ensemble de cet abominable article.

J'ai voulu prouver que le peuple n'était paa si ennemi de la religion qu'on le prétendait, qu'il croyait, qu'il avait besoin de croire en Dieu, et de consacra cette croyance par un culte; que le^ républicains, pour ne pas aimer les Jésuitesi n'en estimaient pas moins les bons prêtres, et, à ce sujet, j'ai cité l'élection de Lacordaire. Voilà un premier ensemble de mon article. Est-ce que c'est là l'intention d'exciter au mépris et à la haine des citoyens? Il y a des gens qui écrivent, qui impriment que les démocrates sont des hommes sans feu, ni loi, ni foi. Est- on criminel par cela seul qu'on rétorque l'argument, et qu'on répond à ces calomniateurs : Impies, vous-mêmes !

Est-ce un crime de protester contre les calomnies convenues ? Si je fais haïr et mépriser les méchants et les hypocrites, est-ce que je commets un cri(ne, un délit?

Jai fait une antithèse entre le pauvre et le riche ! C'est là mon forfait ! Hélas ! j'en demande pardon à ceux qui ont inventé la vile muUUudej mais mon seid but, au contraire, et je me suis formellement expli-* que à cet égard, a toujoure été d'effacer les distinct tions, les catégories.

J'ai peint la bourgeoisie sous des couleurs peu Satteusesi et il est évident qu en la représentant con^mo dissolue, je n'ai eu pour but que d'enflammer le pau-* vre, afin qu'il allât brûler, piller, saccager le riche! En vérité ! j'ai commis cette abomination ! Gomment moi, bourgeois, fils, frère, ami de bourgeois, moi qui ai toujours dit que la bourgeoisie n'était que le peupla émancipé de la misère et de l'ignorance, je me serais avisé de condamner tous les bourgeois sans distinction ! J'aurais dénoncé père, frère, ami! J'aurais dit : Noud «ommes tous de la canaille ; il n'y a que eeux qui n'ont ni aou, ni maille qui soient des gepe purs^ honnêtes, vertueux !

M^s si j'avais dit cela, je devrais aller plutôt à Char renton qu aux assises, car, évidentment, j'aurais dépassé les bornes du bon sens, et messieurs du parquet seraient bien bons de perdre leur éloquence ^n réqui* sitoir^y quaud il ne me faudrait que des dpuches*

Je n ai pas plus eu la préiention d^ englober tous les bourgeois, sans exception, dans le tableau que j'ai tracé, que mes adversaires n'ont, j^imagine, la prétention de les faire passer tous pour des Gâtons, des Josepbs, des Scipions. Il n'est pas plus raisonnable d'être exclusif d'un côté que de l'autre.

Mais si, par hasard, répondant aux journaux qui nous accusent sans trêve, sans relâche, d'être des chenapans, des voleurs, j'avais voulu leur demander s'il n'y a pas, dans leurs rangs, quelques usuriers, quelques tartufes de moralité ; si j'avais voulu demander tout spécialement aux plus acharnés calomniateurs du peuple, s^ils n'ont pas parmi eux des hommes qui font de la dévotion le manteau de leurs vices, est-ce que je serais criminel ?

L'hypocrisie , la débauche , la corruption ont-elles droit à Timpunité? Les ai-je inventées? N'existent-elles pas ? Prétend-on que jamais màrguillier n^a prêté à usure, que jamais Tartufe n'a quitté l'église pour aller chiffonner la collerette d^Elmire? Eh bien! si on m'accorde qu'il y a dans la bourgeoisie, aussi bien qu'on se plaît à le reconnaître dans le peuple, des sycophantes de vertu, m'accordera-t-on que je suis en droit de les démasquer et de leur demuoider à quel

titre ils se permettent de nous af^er voleur^ EQàrehistes?

Est-ce qu'il y a autre chose dans cette abominable leitoe que ce seul arguaient? Efit--ce que j'ai dit qu'A D^y avait pas d'hommes purs, ^aodides, de conuoer" çants intègres y de magistrats probes, de représen* tants honnêtes, dans la bourgeoisie? Est-ce que j'ai confondu, pèlennèle, ceux que j'estime et ceux ^ue je méprise dans k même réprobation ? Quand donc ai- je généralii^?

J'ai dit que labibliothètpie des riches avait des éléments de corruption qu'on ne trouvait pas dans la mansarde du pauvre? Est-ce vrai ? Est-ce peur toi, JacqueSf que Piran, que Pamy, que de Saddes, que Tabbé Dulauren?, que Fabbé de Grécourti et que tant d'autres ont prostitué leur talent et leur cœur? J'ai dit que les arts dans une époque matérialiste comme la nô^e étaient des agents de dénM)ralisation« EstHse que c'est là excher à la haine et au mépris des ci-* toyens?

Dans quel coin de ma lettre, dans quel repaire s^est donc dissimulée cette fameuse excitation à la haine et au mépris ?

r QM|ftd Labrayère peifoalt TinsoleiKm el la tyrannie des riches ; quand Montesquira dÎMiii que l*oîftiyeté, la bassesse, la flatterie, la trahison, Ut crainte ék k Tnkxi lbnntt«iit ie camctère do f\^ grand io9bi%des ewrlMiM^ dawtMitosteHipfy dam toos \m hma^ eît-ree cpe IloolMqttMi eseiiaH i I» kaînt el «B «épriv dea ^îltyflBa?

' Qmaà Manâbn diiaslam ^andaaeigiieura i u Vot (I. «GOWDi ftmMOit wm ffé â mn qui 9HpB les pesfikB et (( les provinces, qui infecte tous les Etats, xfà titmmg^ « les mœurs publiques, qui donne à la licence un »r aÎTide aislilaMe et ée bon f^oét et qcâ wiistîtuii à la # sâvfAioiié de am pètes et à lïnaoeettce des «œw» (c gneiewiea k. taottvieauiè de voe {daisics, de votn « hi](e^ ée ^e$ piefosietiB et de ym i&déeeiiMe pro** Il laaeej o'eat dewis^que ^eentikoale pWj^lei e lnëéaekHDMéertc»v ^ fanlîtédes menuiB, la iksesot « 4m ^eatrëtiene, k liberté des pateîoM etteole k ic. <mtuptioA de ses sièelee I » Quand ManiUo&fpar^ kk eâhsi, ^Ëekaitr-il lea paiiYifea à k beioe et au mApris des riches? Ce que Labruyère, Montesqoktt^ Massillon, disaient à Taristopratie de leurs temps, ne fMiveM-HiMMla 4e dire à eeEtaks royaJietee du nôtre ? t^aroe qixf jfdmmi^ aï «m betnaa de génie, ni un prêtre, n'ai-je pas le droit de revendiquer <

aatre le privilège de la morale? Aura-t-on toujours la droit de dire rudement aux pAvres ses vérités H nul n'auffa-t*il le droit de f épondre au mom dd pim?r^?

Ce philosophe de Figaro e'éeriaii i propcyi de \ê

lijierté de lu pireBse : « Que je Foudrais bien «teniv

« un de ees puissiuQti de quatre jours, si légers euv

(f le mal qu*ils ordonneot, qu^pd une bonne disgrâce

« a cuvé son orgueil, je lui dirais que les sottises

« imprimées n ont dlmportaaae qo^auK lieux où on « en giène le eours ; que, sans la libejrté de blamerf il « n'est point d'éloges flatteurs, et qu il n'y a que les u petits hommes qui redoutent les petits éerits ! ^ Je pourrais m'attribuer l'interjection de Figaro, et me dire ee qu'il se disais, û je n'étais pas conyaincuf eorame je le suis, que j'ai dû nécessairement com^ mettre un délit et que je ne puis pas, sans manquer de respect^ accuser messieurs du parquet d'avoir eu la béthie.

EneoM «me leie, je suis coupable; mais de grâce, noatreE-^moi mon crime? Qu'est-ce que c'est qu'exciter à la haine et au mépris des citoyens ?

ËstH^ traiter toujours une classe dechenapads, âé

sacripaos, d'eanemis de la famille, de la religion, de la propriété? Estr^ aj^ler des cîtoyeiu inofifensifs, baveurs de sang, machinateurs de complots ? Non ; bien qu'au premier abord cela semble vraisemblable, il n^est pas possible que ce soit là le crime en question; car c'est précisément ce que fait VAube tous les jours, ce que font la plupart des journaux de l'ordre, et ils vivent en trop bonne harmonie avec la justice pour être soupçonnés de forfait ?

Est-ce que par hasard, si j'avais traîté de làchês^ de ftmhinaUun ténébreux, des citoyens qui se seraient démis, par scrupule, de fonctions expirées, je n aurais pas commis ce délit? Mais non, c est là le discours tenu par M. le préfet à la garde nationale de Baiv sur-Aube, et M. le préfet n'est pas, que je sache, invité, plus que le journal VAnbej à venir s'asseoir près de moi ?

Qu'est-ce donc que le crime dont on m'accuse? Où le saisir dans ma lettre ? où le trouver dans les actes des autres ? Si ce n'est pas le zèle déployé contre l'hypocrisie, contre la corruption, contre les prétentions des faux dévôls, si ce n'est pas l'amour de la liberté et de Fégalité, comme cela ne peut pas être ce que font impunément nos adversaires, 3e demande encore

une fois ce que c'est? J'ai beau me refire je ne trouYe pas trace de quoi que ce soit qui m'éclaire.

Pettt-6tre bien que quand j'aurai entendu le foudroyant réquisitoire du ministère public, et la péroraison dans laquelle on déclinera mes qualités de conspirateur^ d'anarclûste, de démolisseur de la société, peut-^tre bien qu'alors, quand je me serai tu ainsi traiter^ je saurai ce que c'est que l'excitation à la baine et au mépris des citoyens.

Il pourrait arriver que le jour de l'audience on eut deux coupables au lieu d'un. Car, pour être conséquent, il faudra assigner VAube en même temps que moi. Imagine-toi, mon bon Souffrant, que mon aimable confrère, pour aider à la propagation de mes atroces doctrines, a imaginé de reproduire toute la partie' incriminée de ma lettre. Je sais bien qu'il feint d accompagner cette reproduction de petites malices à mon égard ; mais c'est une feinte pour mieux déguiser son concours.

Or, le journal la Pr$$$ê a été poursuivi et con^ damné pour avoir précisément reproduit de cette façon, même en ne s'y associant pas, un article vénéneux. Si YAuhê se trouve dans d'autres conditions, je de-

manderai *encore pourquoi ! Ksi-ee parm qu'il a snp* planté les oies du Capitola?

*- Tout me fait donc pensfr^ mon ami Jacqtràs, que j'irai seul m'aaseoir sur la seUette^ apràs tout^ j oa suis fier, et j avais peur qu'on ne voulût, à eette oo« casion-là^ continuer à me donner des oollaborateursc Tu te le rappelles ; tant que me» Lettres ont faîfc tratt^ quillemeoty doucement» leur petit ohenûn^ on m'en a contesté la propriété. Elles n'étaient paa de moi i c était M. Tancicn préfet un tel, M. le candidat par-ci, M. le représentant par-là, qui les écrivait. J'avais beau jurer mes grands Dieux ; rien n'y faisait. Je montrais rpes manuscrits» mon encriei* vidé» mes plumes noir«» cies» on me disait : — A d'autres ! Vous en êtes incapable ! Je me résignais. Mais aujourd'hui quelle écla«* tante réparation de la part de mes chers adversaires! Du moment où mes lettres ont pu donner lieu à une saisie» dès que la perspective de la cour d'assises s'est ouverte pour moi» ils ont généreusement renoncé à leurs taquines contestations, et se sont empressés de me déclarer bien et duement le seul auteur de mes Lettres. C'est moi seul qui les ai inventées, imaginées» écrites ; c'est moi seul qui ai le droit d en re* vendiquer la paternité ; mes confrères le confessent^ l'avouent» mais à une condition» c'est qu'en cette

-^ 311 m^ qualité c'est bien moi qui irai aux assises et en pri-

SOD.

Je les remercie de leur hommage tardif, et j'en prends note. Au revoir, à samedi, à moins que d'ici là on n'ait découvert quelque horrible «t nouveau méfait dans cette lettre.

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