‹ Lettres à Jacques Souffrant, ouvrierChapitre 24 sur 29 · LES DÉFENSEURS DE LA FAMILLE · texte numérisé non relu

LES DÉFENSEURS DE LA FAMILLE

24 Mai.

CoDtinuerai-je y mon ami Jacques? — Pourquoi pas ! De ce que certains hypocrites m'ont dénoncé à la pudeur excessive du parquet ; de ce que messieurs de la justice m'ont fait Tinjure de me confondre précisément avec la tourbe des amis de l'ordre, et de m-accuser de pousser à l'excitation, à la haine des citoyens tes uns contre les autres, à l'anarchie, comme font les^royalistes; de ce que ma bonne foi a été mé-

connue, mes intentions calomniées , est-ce une raison pour briser ma plume, pour me taire, pour m'avouer vaincu?

Non ; en attendant la réparation légitime que le jury me doit et me donnera, continuons à nous deux nos études, nos observations, sans plus nous soucier des clameurs de ceux-^j êm commentaires de mauvaise foi faits par ceux-là, de Tinterprétation des sots et de la baine salutaire et glorieuse des méchante.

J'ai démontré, sauf la ratification du jury, que nous tenions k la religion autant et plus que nos adversaires royalistes, qui nous accusent de vouloir la démolir. Aujourd'hui, je veux te prouver que loin de détruire la famille, nous travaillons à la fortifier, à la sanctifier, et qu'elle trouve dans les principes démocratiques un élément de force et de vie qui lui manque au milieu des corruptions, des préjugés noionarchiques.

Qu'est-ce que la famille? Je n'ai pas besoin de la définir; et toi, mon pauvre ami, qui uses tes jours et tes nuits à gagner le pain du corps et de Tàme poor tes enfants; toi, Thonnète ouvrier, qui as chouî une femme que tu respectes, et qui trouves tes joies les

glu» pur«§ à toQ foyer; toit qui ae verses des larmee qs'att& meladies des tiens, et qui apprends à prier Diea en aimant tes enfants» toi, qui te découvres au souvenir de ton père le pauvre artisan , tu n^as pas l^esoin non plus de définition.

La fomille vit par Tamouri par la confiance» par le respect; il faut qu'elle soit organisée de telle sorte que le chef, non- seulement y ait une autorité despotique, mais y eiérce Un pouvoir respectable ; il faut qu'on eitîme oelui-oi autant qu on l'aime» et qu^on Taima beaucoup plus qu'on le craigne ; il faut que les enfants qui doivent y développer leur intelligence et leur cœur ne puisent dans la famille que des notions sainesi ne trouvent que des exemples fortifiants.

Sans doute, mon bon Jacques, sous tous les régimes, dans toutes les conditions sociales, avec des cœure honnêtes, avec des intentions droites, avec dea principes religieux solides, la famille peut être respectable , et je n'ai pas la prétention de prouver que les républicains ont des vertus inconnues aux royalistes; mais je veux te démontrer que souvent les institutions contrarient les bons instincts, les purs sentiments, et qu'on doit les mettre d'accord avec les prescriptions de la morale et les. révélations de la cons-

eience. Je veux te prouver qu'il est d'un intérêt social, d'une prévoyance humanitaire, de laisser moinr de chances aux fâcheuses dispositions, aux mauvais entraînements de rhumanitéy et que les institutions politiques se relèvent, et rentrent dans les destinées de 4a Providence, en concourant, autant qu'il est en elles, à prémunir, à sauvegarder la pureté des liens de la famille.

Qu'était la famille du pauvre autrefois ? Qu'aspiret-elleàètre depuis 1789, et que doit-eHe être enfin sous la République .

Les pauvres, jusqu'à la révolution de 1789, étaient ces animaux farouches dont parlait Labruyère, ces mâles et ces femelles montrant une face humaine; ignorants, brutalisés, accroupis sur leurs tâches, ils suaient, travaillaient, mouraient et léguaient à leurs enfants, avec le souvenir d'une vie de larmes, de colères contenues et aigries, le fardeau accablant sous leqnel ils avaient fléchi. Dans une famille ainsi tenue sous le joug, il n'y avait à espérer ni développements gradués et consolants de rintelligencé, ni révélation de la dignité humaine par la liberté, ni harmonie, ni concorde. Des accouplements sans épanchements moraux, des besoins physiques effroyables,

des tentations terribles, des résignations stupides, ou bien des ironies, des révoltes sauvages, voilà ce qu'où pouvait attendre. Ni bonheur pour les individus, ni aécurité pour la société : voilà c^ qu'offrait la famille * du pauvre.

La RévQlution brisa le joug qui pesait sur ces damnés, et à mesure que les institutions se faisaient plus douces, plus justes, la famille du pauvre gagnait en moralité, en jouissances avouables, en pacification. L'idéal est-il atteint? Nul n'oserait le dire.

A rheure qu'il est, le pauvre, avec plus de besoins moraux, avec une soif plus grande de vérité et de science, avec des ambitions plus généreuses, ne trouve pas encore dans sa famille toute la joie, toute la tranquillité, toute les conditions auxquelles sa sollicitude légitime de père et d*époux a droit.

M..Thiers, cette représentation énergique et curieuse de la vieille société satisfaite et repue, disait, dans son fameux rapport sur l'assistance, et afin de mieux prouver que l'idéal de la prévoyance était atteint par quelques hôpitaux, par quelques établissemeôts de bienfaisance : « L'homme, à 1 âge mûr, M doit se suffire, non^seulement à lui-même, ma»

«r suffire aux besoins de sa femme, de ses enfants, dé ir ses père et mère; aux besoins de sa femme, pour u qu'elle le soigne à son Cour dans les moments M ' « chagrin et de maladie ; à ceux de ses enfants, pour « qu^ils lui rendent ces soins plus tard au Jour de sa « vieillesse; à ceux de ses parents enfin pour acquit- (T ter ia dette quHl contracta emrers euic au temps de «c toneafaiioe. »

Nom 80H)naee bien de l'avis de M. libers, et il a parfaitement décrit les devoirs du père de famille; mais est-ce que la société, telle qu^elle est organisée, pMit féellemeât permettre àVarikaa de suffire à lui, à ses enfants, a sa lemme, à ses papents? Est-ee que et n'est pas là TexcepUon?

Eet^ce que la femme, la plupart du temps, au lieu d^être exclusivement livrée aux soms du ménage, anx soins de ses enfants, comme la nature le veut, n'est pae c^ligée de s'atteler, de son e6té, à un incessant la* beur, afin de contoibuer à grossir la part de mari tnujonrs insuffisante?

Est-ce qu« les enfants, p^idant tfue le père tn^ vaiHe dans un atelier, que la femme travaille dans «B^acitre^ esè^ee que les eiiiants ne sont pas confiés à

la rarveillance équivoque des voisins, ou bien à la aolUcitode vague de la charité ? Est-ce que Ton trou* Tara i|u'uDe famille ainsi diviséci ne se trouvant que rarement réunie et dans laquelle les enfisnts Mnt pri** vée les trois quarte du jour de Taffectioa, deladir rectîon maternelle, est^^e que Ton trouvera qu'une Csrr mille aiosi distribuée est dans des conditions nor^ malee?

Quand le mari revient brisée quand la fwime ac<» court à la hâte pour pr^^r^^r le repas^ quand on n'u que des jécits de Cstigue à se confi^r^ et quand les en» faots ne sont présents que comme la raison de cette vie de privations, est-ce que cette famille d'artiuns peut s'épanouir librement, joyeusement? Si leseo* fants deviennent des vagabonds, des ignorants ; si le mari est brutal; si la femme n'a pas le sentiment de tons ses devoirs; ne peut-on pas accuser» dans une certaine mesure, Torgafiisation sociale qai arraobe la fomaie au foyer, qui Tempéche de veilW, comme c'est son obligation, à la première, à la plus nécessaire éducation de ses enfants, et qui Tenvoie, loin des siens, dans un atelier où elle use ses forces si néces- «aires» et où souvent elle se corrompt et s'abrutit.

La vieille société avait bien senti ce vice, et dana

une intention dont nous devons la louer, elle s'était appliquée à créer des crèches^ des salles d'asile. Loin de moi la pensée de méconnaître Tutilité de ces établissements. Quand nos femmes, qui sont fières de les. protéger, de les secourir, nous sollicitent à cet égard, nous donnons tous de grand cœur Tobole qui fait un toit à Tenfant abandonné, qui met un yètement au pauvre petit grelottant de froid. Les salles d'asile et les crèches sont des remèdes qui adoucissent les effets du mal, mais qui ne les préviennent pas. Encourageons, multiplions ces abris pour tous les nourrissons de la misère; mais n'en restons pas là, ^et ne . eroypns pas que tout soit dit pat*ce que nous aurons rassuré les inquiétudes de la femme de l'artisan pendant qu'elle est obligée de travaiHer.

Nul ne songera, je l'espère, à voir dans mes paroles plus d'hostilité que je ne veux en mettre contre ces monuments de la prévoyance sociale. Je reconnais le bienfait, je bénis les mains qui raccordent, mais je veux qu'à ^avenir il devienne inutile.

Les crèeheà, en permettant à la mère d'aller s^atte- 1er tout le jour à un métier, troublent là vie intérieore ; ainsi que le disait le 29 décembre 1849, M. Lepelletier-Daulnay^ dans un rapport présenté au nom dtt ca-

mité de surveillance de Vadminiiîration générale de Vai» sisuihcepubliquef les crèches matériaUsent le sentiment maternel, dégagent la mère légitime du premier de ses devoirs, nécessitent quinze millions pour élever soixante mille enfants, et ne donnent pas aux enfante tous les soins dont ils ont besoin.

Les mêmes reim^hes s'adressent aux salles d^asile. La société fait là, sans s'en douter, précisément le communisme qu'elle redoute et qu'elle condamne ; mais elle n'en fait que pour le pauvre. Pourquoi cette préférence ? Au lieu de cette vie en commun, à Tàge où les enfants ont besoin de toute la tendresse affectueuse, expansive de lamère, au lieu de ces dépôts^ où la femme va se débarrasser de ses enfants et de ses inquiétudes maternelles, nous voulons, nous, que la position de Touvrier soit telle qu'il suffise seul à sa famille ; nous voulons que sa femme, remplissant ses devoirs, puisse rester chez elle, soigner ceux auxquels elle doit son lait et les premières notions intellectuelles. Nous ne voulons pas que FEtat intervienne dans ces rapports essentiels et primordiaux de Thumanité; nous voulons que Penfant puisse s'éveiller à la vie dans les bras de sa mère, et n'ait pas à lui reprocher un Jour le lait étranger dont elle Ta fait nourrir, la di*-

reetion indifférente à laquelle ses prenniers pas ont été abandonnés.

D^ailleurs, ces salles d^asile, ces crèches, les »»t-oti multipliées à ce point qu*dles sufiBsent à toutes les misères ? En avez-vous mis dans toutes les campagnes?

Tu Tois, Jacques, pai* ce simple aporçu, que je pourrais étendre et développer longuement, comment nous entendons la famille pour le pauvre, et comment nous la démolissons.

Si nous considérons la famille dans la bourgeoisie monarchique, nous la voyons courant chaque jour le hasard de se diviser, et de s'aigrir par des querelles, par Tambition, par la soif d'argent et de places que les tentations du pouvoir lui jettent.

Dans une société qui n'avait qu'une devise : Enrichissons-nous! et qui fondait la paix du pays, non pas sur le droit ni surThonneur^ mais sur les besoins matériels, sur la nécessité de la rente, dans une société matérialiste, comme celle que 1848 a vu chanceler, les unions se contradiaient dans la classe moyenne, la plupart du temps, par intérêt. On ne s'aimait pas toujours, on se supputait; les enfants étaient bien ou

mal accoeillisi selon qu'ib rentraient dans les combinaisons industrielles ou qu'ils les dérangeaient. On poussait, ainsi que je te Tai dit un jour^ ses fils, aux «flaplois; on riTait pour ouJi^ non pai ee qtû devait éftanouir le plus sûremeBt les qualités du cfÉur^ do Tin*^ teUigencei mais leur Tanité« L'amUiîon et Torgueil présidaient atii soins des parents; Tingratitude et Vié^ fatuation des enfants répondaient.

Ce que je dis là admet des exoeptions) de nombreuses peut'-être^ mais il n'en est pas moins vrai qu'avec une organisation sociale qui tenait plus compte de l'argent et âesplaces> que de l'honneur et de la vertu^ la famille était une association où chacun devait produire pour la caisse ou pour Tamour propre. Ce vice radical était une des conditions de l'ordre de choses démoli le 24 Février. Mais avec des institutions démocratiques, avec un Etat qui ouvre toutes les carrières à toutes les activités, sous un régime qui donne le bien pour ambition, la vérité et la liberté pour agents, sous un gouvernement tel que nous le rêvons, la famille ne peut qu'acquérir en moralité, et par suite en effusions. Quand les enfants n'auront que le speetacle d'un patriotisme désintéressé, ils honoreront plus sûrement leurs ailleurs, et en voulant les imi-

ter, les récompenseront^ tout en servant efficacement leur pays.

- Quand la mère de famille saura qu^elle a été choisie pour ses qualités, pour ses mérites, et que sa dot n'était pas sa première beauté, elle sera plus confiante dans l'affection de Tépoux, plus fière de le voir revivre dans ses enfants.

Sans doute, il faut, même avec des institutions plus perfectionnées, faire la part des infirmités humaines; s^ns doute, il y aura toujours des ménages scandaleux, des familles maudites ; mais je dis, et tu le comprends, Jacques, qu'avec un gouvernement qui demande à. chacun sa part de dévouement, de moralité, qu'avec un pouvoir qui exige plus de capacité que de revenus, plus d'importance morale que d'importance financière, la famille a plus de chances de se perfectionner, de se maintenir dans un milieu respectable, qu'avec les entraînements, les excitations, les concessions étranges de principes, les transactions de conscience dont vivait le pouvoir monarchique.

Montesquieu Ta dit : « Il n'est pas rare qu'il y ait (( des princes vertueux ; mais dans une monarchie, il « est très-difficile que le peuple le soit. *»

Et ilans lin autre mdroit, le philoeophe ajoute ;

u Si le peuple a un principe» les parties qui le cook

« posent, c'eil-à-dir« l$$ familkè, l'auront aussi. Les

u lois de l'éducation seront donc différentes dans

« chaque espèce de gouvernement. Dans les moaar*

€ chies, elles auront pour objet Thonneur ; dans les

«r républiques, la vertu; dans le despotisme, la

« crainte. »

Nous ne prétendons pas autre chose que Montesquieu, et nous croyons que si le républicain vaut mieux moralement que Thomme monarchique, la famille républicaine, par conséquent, vaudra mieux. Tout se suit, tout s^enchaîne; les individus font les familles, comme les familles font la société.

M. de Tocqueville, qui n^a jamais été traduit aux assises pour la férocité de ses doctrines, dit dans son livre sur la démocratie en Amérique : « A mesure que € les mœurs et les lois sont plus démocratiques, les « rapports du père et du fils deviennent plus intimes w et plus doux ; la règle et l'autorité s'y rencontrent « moins ; la confiance et l'affection y sont souvent « plus grandes;...

« Une révolution analogue modifie les rapports u mutuels des enfants.

« SoiM les loM (Jémocratiques, les enflstits sent par- 4 iisitMieqt égaoi, par ^fonséquant indépendants; s rien ne les rapproehe (éreémeat, mais aussi rien ne a les écarte ; et comme ils ont une origine commune, « ipi'ils s'élèvent sous le même toit, qu'ils sont Pobjet a des mêmes, soins et qu'auentie prérogative particua Itère ne les distingue ni les sépare, on voit aisé- « ment naître parmi eux la douce et juvénile inti- « mité du premier âge. Le lien ainsi formé au cpm- « mencement de la vie, il ne se présente guère d^oc- « casion de le rompre , car la fraternité les rappro- « che chaque jour sans les gêner.

u Ce n'est donc point par les intérêts, c'est par la

a communauté des souvenirs et la libre sympathie

(< des opinions et des geût3, que h démocratie atta-

« che les frères les uns aux autres. Elle divise leur

« héritage, mais elle perqiet que leurs âmes se con-

« fondent, l^a douceur de ces mœurs démocratiques

(< çst si graQdPy que les partisans de l'aristocratie

« eux-mêmes s'y laissent prendre, et que,. après

i< rq^yoir goûtée quelque temps, ils ne sont point ten-

w tés de retourner aux formes respectueuses et froi-

« des de la famille aristocratique. Ils conserveraient

¥ volontiers les habitudes domestiques de la démo-

» cratie, pourvu qu'ils puissent rejeter son état social

c et ses lois ; mais ces choses se tiennent, et Ton ne « peut jouir des unes sans souffrir les autres. »

Ces dernières lignes, Jacques, seront ma conclusion. Oui, tout se tient; oui, la République, en purifiant le pouvoir, purifie la famille qui en est l'image, la représentation multipliée, et quand on a la liberté, TEgalité, la Fraternité pour devise sur les drapeaux, on a la moralité, l'aménité, la sincérité au seuil de sa maison.

Voilà pourquoi nous ne sommes pas. des démolisseurs de la famille, pas plus que des démolisseurs de la religion, et voilà pourquoi nous rirons de nos adversaires toutes les fois que ne pouvant nous répondre, ceux-ci nous enverront devant la justice du pays, croyant nous faire châtier par le jury de l'impuissance de leurs calomnies et de la vérité de nos réfutations.

Samedi, nous causerons de la propriété.

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