‹ Lettres à Jacques Souffrant, ouvrierChapitre 27 sur 29 · LES GRANDS ET LES PETITS PROCÈS · texte numérisé non relu

LES GRANDS ET LES PETITS PROCÈS

Si Juin.

Je Tais bientôt te quitter, mon ami Jacques. Non pas que ma main se fatigue, que ma plume s^émousse, que mon cœur déraille, que tes sympathies me fassent défaut. Non, Dieu merci ! depuis que le verdict solennel de mes concitoyens m'a confirmé dans ma foi et m'a si cooiplétement vengé des mesquines tracasseries suscitées contre moi, je suis plus allègre que jamais, plus ferme, plus décidé, plus soutenu, plus irrité contre ta sottise, Thypocrisie et l'intrigue.

Mais voici les grands travaux qui commencent pour Thomme des champs ; voici les lourdes chaleurs pour les travailleurs de tous les métiers; voici que les questions, dont la solution s'apprête pour 1852^ s'agitent et s'enflamment. Si l'heure des lectures faciles est passée pour toi, l'heure des méditations me fuit et m'échappe.

Nous entrons dans une année de lutte. J'aurai besoin de monter tous les jours sur la brèche pour défendre le tronçon de Constitution que nous voulons voir reverdir et pousser des rameaux en 1852. Il n'est plus temps de s'enfermer pour fécrtre, longuement, froidement; la réalité nous appelle dehors, à tous les carrefours où tes ennemis se déguisent pour te présenter d09 pétitions révisionnistes, à tous les foyers ou Tartufe vient s'asseoir, tirant de sa longue robe ce polichinelle rouge dont on veut t'eSrayer, toi qui en a3 vu bien d'autres, et qui n'aurais pas plu9 peur des partageux, que tu n'as eu peur autrefois de9 oo»aque3 de la légitimité !

Au revoir donc pi non pas adieu I Je contiauerai de te dévouer toutes» mes études, toute3 me» ardeur» ; seulement, le moment est venu de changer Tarme que je fourbi9»aÎ9 pour toi* La mllée devieut confuse ; il

n'mt plus boa de se servir des longues et solemielles épées, il faut la pointe vive, courte, acérée. Un soutte agite les feuilles blanches que j^entassais pour t'écrire ; bientôt elles seront dispersées pour devenir des bulletins de vote. Ne les refusons pas au tourbillon, et n'essayons pas de refroidir une inquiétude, une agita* tioo patriotique d'où doit sortir le salut commun.

Je n'ai done pins pour le moment que deux lettres à t'écrire. Une dernite^e dans laquelle je me résumerai et t'indiquerai tes devoirs pour 1852, et celle-ci di^ns laquelle je veux te parler de mon petit procès que j'ai gagné, et de l'autre grand procès que l'on veut faire à la Constitution et que les royalistes perdront.

Je te l'avais bien dit, mon bon Jacques, que je se*» rais acquitté ! Pouvait-il en être autrement? Où done eût^on trouvé, à moin^tle les fabriquer exprès, douze jurés capables de déclarer sur leur âme et sur leur conscience, que j'avais cherché à troubler la paix publique en excitant les citoyens les uns contre les autres ? Cette accusation calomnieuse s'était tellement dégonflée sous tous les coups d'épingle dont elle avait été l'objet, qu'à l'audience et au moment du débat, elle restait flasque, vide, inerte, s'épuisant à

s'enfler et retombant toujours, sans souffle et sans élan.

Tu n'étais pas là, mon ami. On avait eu soin de mettre des factionnaires aux portes, de retirer les clés, si bien qu^on ne parvenait qu'à grand peine dans la salle à moitié pleine, et que quiconque ne pouvait pas montrer patte blanche à la porte, était impitoyablement refusé. Toi, dont la parie blanche est le moindre défaut, tu t'es résigné à faire antichambre dans la rue, tu as attendu patiemment ma sortie pour m'envoyer au passage ces hourras républicains qui te consolaient et me vengeaient.

Aussi bien, est-il heureux que tu n'aies pas pu entrer; peut-être, comme cela est arrivé la veille, à la fin d*un autre procès, ton cœur eut-il débordé malgré toi et aurais-tu crié vi^e la République, dans la salle même. C'eût été un scandale et tu aurais entendu le président répéter ce qu'il avait dit la veille : — Que font là ces paresseuXj qui nont rien à voir ici et qui sentaient bien mieux danà leurs ateliers?

Ne dirait-on pas que la vue de la justice contemporaine fonctionnant est un spectacle démoralisant qu'il n'est pas bon de montrer au peuple? Ne dirait-

on pas qu'il s'acoomplU aux assises des œuTres de sortilège capables de corrompre? et n'y a-t*il donc que ceux qui n^ont rien autre chose de mieux à faire, que les oisifs, qui aient besoin d'assister au culte solennel de la loi. Nous croyions, nous autres, gens de rien, démolisseurs de la société, quMl était moral que le peuple fût spectateur, le plus sourent possible, des manifestations de la justice humaine, qui n'est que Timage de la justice divine ; nous croyions qu'il n'ayait qu'à gagner à ce spectacle. Il paraît que nous nous trompions. M. le président, qui s'y connaît mieux que nous, pense le contraire.

Donc, tu n'y étais pas, et tu n'as pas pu voir quel amusant tableau c'était que ce prévenu absous d'avance, que cet auditoire souriant, que ces jurés près de devenir complices, que ce ministère public ne trouvant plus d'argument contre l'article incriminé, et compulsant ses notes pour en faire jaillir la force qui manquait à son réquisitoire, et sa logique habituelle qui lui faisait défaut. Rien de moins alarmant. Je n'avais pas les émotions sur lesquelles je comptais ; mon éloquent défenseur était honteux, et me menaçait de se taire. La certitude d'un dénouement heureux émoussait la curiosité, et il n'a fallu rien moins que la parole harmonieuse et superbe de M. Jules

Fiivra pour retenir dtB auditeursipii voulaient sortir, pour porter d'avance la nouvelle de raeqnittement.

Le rôle du procurew de la République, paralyeé d'avance, s'est borné à de pauvres petites épigrammes. Au lieu du foudroyant réquisitoire que j'atteU'* dais contre les menées des démolisseurs de Tordre social , je n'ai subi qu une petite ondée. L'article en question a été mis hors de cause» et puisque j'allais être renvoyé absous, le ministère publie n'a trouvé rien de mieux, pour la satisfaction, de sa oonseittioe que de parler très-peu de ma seizième lettre, mais que de s étendre en revanche sur moi, dont la personnalité ne paraissait pas devoir eatrer d^ns ce débat.

On a fait le procès à mon imagination moUit ^Ik^ mandf^ moitié frafiççiisé; on m'a dit, sans s'expU* quer plus longuemeut, que je n'étais poi fait pour ttre /cnirwqli«i«.Eiait'-ce une épigramme ou un compliment? Cela voulait-il dire que j'étais plutôt fait pour ôtre avocat ou procureur de la République ? Mélangeant, avec une bienveillance narquoise, les éloges et le blâme, on a bien voulu reconnaître que je n^étais pas un homme de fiel et de venin ] mais que les qua* lités estimables q\i'on m'accordait étaient une raisop

de plw p<Kir m% faire toadamoer. Ne aacbwt «m^ ment s'y prendre pour me reprocher dea attaquée Qo^r tre la bourg^i8ie,oa a imagiaé je ne «aie queUd^daioi aouiferts par moi de la part dea bourgeoie» et dont j'auraia voulu me veoger. VAubê avec aa bonne foi habituelle, invente même un terme plua fort, qu'il anppose émané du miniatère publie.

Sana le vouloir, M. le procureur a décoché une ravissante malice, qui frappe droit les deux ou trois fonctionnaires, peureux , cauteleux, qui aprèa avoir monté mon escalier^ Font descendu quand le baro«mètre réactionnaire a monté, et le remonteront quelque jour encore, quand la réaction sera redescendue à zéro. Oui, c'est vrai, quelques braves gens, et M. le procureur de la République a paru le savoir, quelque-una de ceux qui règlent leur amitié sur les gi^ rouetteade la préfecture, quelques-unes de ces bonnes âmes qui se lient comme la rame se lie à la vague, pour avancer et la rejeter ensuite, quelques personnes qui se mettaient derrière moi en avril 1848, à l'heure des émeutes, ont bien voulu m'bonorer depuis de leur défection. Cela est vrai, je le confesse, je lavoue.

Maie est-ce que j'ai reeaenti la moindre déception^

le moindre dépit de cette manœuvre si ordinaire et si logique selon les lois de Tégoïsme et de Tambition ? Quoi ! j'aurais attaqué tous les bourgeois, à cause de Pimpolitesse de quelques petits esprits ! Mais où donc M. le procureur de la République a-t-il yu que la bourgeoisie républicaine, dont je suis Torgane, le défenseur, qui me soutient, qui m'aide, et qui a fêté avec moi ma victoire, où donc a-t-il vu que cette boura;eoisie m'ait donné le droit de lui en vouloir ?

On a dit aussi que j^étais bien ingrat envers Tautorité qui m^avait défendu et me défendrait encore ? Défendu contre qui? contre quoi ? Je n^ai couru quelques risques qu^au 10 décembre 1848, et tous mes voisins qui ont eu leurs carreaux brisés et qui ont protesté le lendemain avec énergie contre l'incurie de l'autorité, peuvent dire comment j^ai été défendu. Une seule personne, le préfet d'alors, est intervenue avec courage et dévouement. Aussi s'est-on empressé de le dénoncer et de le faire destituer.

Tous les arguments de l'accusation ont été de cette force. La partie était trop belle ; quant à ma lettroi elle n était pas attaquable, on ne l'a pas attaquée. Elle a été tout au plus le prétexte de personnalités, ^u^on eût trouvées inconvenantes si, au lieu d'être

débitées en plein tribunal, elles avaient été imprimées dans un journal. Le jury s'est empressé de venir metter fin à une plaisanterie qui en se prolongeant était de nature à provoquer Tbilarité et à compromettre la majesté de la justice.

Voilà comment s'est, terminé ce facétieux procès.

Mon succès^ qui est surtout le tien, mon ami Jacques, ne m'a inspiré aucun orgueil, mais il a suggéré les plus étourdissantes colères à mes aimables coUè-* gties. Comme ces gens-là sont oiBciellement patentés pour la défense de la société» ils profitent de la permission pour insulter à la justice; absolument comme des douaniers qui font de la contrebande. Le verdict du jury n'a pas plus été sacré pour eux que ne l'avait été d'abord ma position de prévenu. Non seulement ils ont blâmé ce verdict, mais le cpnomentant et Tarrangeant dans un compte-rendu à leur façon, ils ont trouvé moyen de faire suer de la calomnie par tous les pores du réquisitoire, qu'ils ont infidèlement reproduit. VAydbB surtout a été magnifique. Comme il avait été un peu malmené à l'audience, il a trouvé trèsadroit de se faire délivrer une attestation de parfaite loyauté par le ministère public, qui, non-seulement n en a pas parlé, etpouj: cause, n^y a pas songé, mais

a laissé dairemeat deviner le contraire de la pensée qu'on lui prête.

Quant à toi, Souffrant, tu es bien évideoimeiit un symbole de haine, de colère. Ton nom est une injorê à la société! Appeler rhomme du peuple, Souffrant? Ceut qui Tont mourir à l'hôpital et qui ont grand peine à gagner leur yie, les traiter de Souffrants ! Quelle anomatie 1 quelle monstruosité 1 U est dommage que mon volume de lettres touche à sa fin, j'aurais voulu profiter de la leçon du ministère public, et Rappeler désormais : Jacques Content! Jacques Bontemps ! Jacques le repu I Jacques le satisfait I Gela eût été plus vrai sans doute, et piBut«être bien qu'en te faisant passer pour heureux, j'aurais fini par te persuader à toi-même que tu Tétais !

Ce procès, qui rappelle un de ceux que la Restauration intentait à un homme que je n'ai pas l'ambition d'imiter, ni de prendrJ pour comparaison, à Paul- Louis Courrier, ce procès nous prouve une fois de plus la peur qui saisit les partis monarchiques, le dé*sarroi qui se met dans leurs rangs.

Non-seulement le pouvoir a attelé tous ses fone* tionnaires à ces pétitions qu'on brouette de porte en

porte et qui aontieaoent plus de faax et de signatures extorquées que tons les tribunaux ne pourraient en poursuivre; mais on essaie encore de mettre des hÈ^ tons dans les roues de cette machine implacable qd ciense son sillon à travers tout, la presse rèpubli«* caine!

Vains efforts ! lutte désespérée ! Chaque acquittement est salué par le peuple comme une victoire^ et chaque condamnation comme un martyre; mais il n'est pas plus possible dVmpècherridée démocratique de germer et de fleurir, qu'il ne serait possible à noi ennemis de nous cacher le soleil en le gardant pour eux.

Rions donc de nos procès ! et laisse venir dans ta mansarde ces beaux messieurs qui colportent les pétitions ! Il est facile de surprendre la bonne foi d'ouvriers simples et ignorants; il est aisé de dire aux uns : — signez , pour qu'on vous rende le suffrage universel! aux autres: — signez, pour que Napoléon, votre élu 9 soit maintenu! à ceux-ci : - signez pour qu'on diminue l'impôt! à ceux-là : — signez pour que le commerce aille, que t'usine marche, que les blés se vendent !

11 est facile de mentir. Mais après? quand on aura signée quand nos représentants qui n'ont rien dit, rien fait de Tannée, monteront, pour la première fois, à la tribune, afin d y porter les cahiers transmis par leurs agents; quand M. le général Husson^ qui acquiert une célébrité grotesque, aura excité ces rires flatteurs qui font considérer son élection comme une mauvaise plaisanterie; quand toutes ces pétitions révisionnistes auront été entassées, qu'arrivera-t-il ?

L'Assemblée paraît décidée à repousser toute espèce de révision; mais voulut-elle céder à cette pression factice organisée contre elle , à quoi aboutiraient ses efforts I

Vouloir réviser, c'est bien; mais comment s^entendre sur le chapitre des innovations? Est-ce la royauté légitime? Est-ce la royauté d'escamotage? Est-ce l'empire ? Est-ce la République bâtarde avec un président à vie? Est-il possible qu'on s'entende, et s'il est certain qu'on ne s'entendra pas, en quoi la question peut elle être opportune ?

Si nous voulions, Jacques, répondre à ce pétitionnement par quelque chose d'analogue, nous nous mettrions en campagne au nom de la loi du 3 1 mai.

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