‹ Lettres à l'étrangère (volume 2)Chapitre 39 sur 93 · Les Paroles d'un croyant · texte numérisé non relu

Les Paroles d'un croyant

tout fier de ce qu*un Genevois se soit aperçu que j'avais pour vous une amitié vive.

Je vous apporterai la troisième livraison, et peut-être le manuscrit de Sérapkita*

A MADAME HANSKA, A VIENNE

Paris, lundi 25 et mardi 26 août 1834.

Je VOUS avais alarmée peu t-être, madame, mais madame de B... va mieux. Elle n'est pas rétablie, cependant. Non, elle reste dans une faiblesse cruelle.

n y a deux jours, je vous écrivais que je partirais pour l'Allemagne; mais c'était une folie, car il faut dix ou douze jours pour aller jusqu'à Vienne, autant pour en revenir, et je ne puis disposer que de vingt jours. Non, cela n'est pas possible dans la situation où je suis. La Recherche de F Absolu a dévoré tant de temps que je me trouve en arrière avec mes livraisons, et, consêquemment, avec mes obligations.

D'un autre côté, je ne puis plus partir sans laisser à la Revue de Paris la fin de Séraphita^ et comment puis-je déterminer le temps qu'il me faudra pour achever cette œuvre, angélique pour les autres, diabolique pour moi?

Tout cela me chagrine ; je ne puis avoir ma liberté que dans le mois de novembre; et alors serez-vous encore à Vienne? Oui. Mais je n'aurais à moi qu'un mois, au plus; la question serait encore la même. Je le vois, il faut attendre que j'en sois à Philippe IL

J'ai toute la faiblesse et l'espèce de mélancolie physique que donne l'abus du travail. La vie de Paris ne me convient plus guère éL tout en sentant dans mon cœur une véritable enfance, tout ce qui est extérieur a vieilli. Je commence à comprendre le mettemichûmCy en tout ce qui n'est pas le seul et unique senlimeot par lequel je puisse vivre famais.

Cette semaine j'aurai l'excessif plaisir de vous adresser chez le baron Sina, la troisième livraison des Études de Mœurs et deux manuscrits bien .crasseux, entre autres les corrections que j'ai faites à (îenève avec votre encre et votre plume, car, entre le premier chapitre de Ne touchez pas la hache et le troisième, la copie, le manuscrit, a été perdu à l'imprimerie de VÉcho de la Jeune France, en sorte que je n'ai eu que les épreuves corrigées pour le remplacer.

Il a paru un livre, très beau pour certaines âmes, souvent mal écrit, faible, lâche, diffus, que tout le monde a proscrit, mais que j'ai lu courageusement et où il y a de belles choses. C'est Volupté par Sainte-Beuve. Qui n'a pas eu sa madame de Couaën n'est pas digne de vivre. Il y a dans cette amitié dangereuse d'une femme mariée près de laquelle l'âme rampe, s'élève, s'abaisse, indécise, ne se résolvant jamais â de l'audace, désirant la faute, ne la commettant pas, toutes les délices du premier âge. Il y a dans ce livre de belles phrases, de belles pages, mais rien. C'est le rien que j'aime, le rien qui me permet de m'y mêler. Oui, la première femme que l'on rencontre avec les illusions de la jeunesse, est quelque chose de saint et de sacré. Malheureusement, il n'existe pas dans ce livre ces agaçantes joyeusetés, cette Uberté, cette imprudence qui signalent les passions en France. C'est un livre puritain. Madame de Couaen n'est pas assez femme, et le danger n'existe pas. Mais je regarde le livre comme bien perfidement dangereux. D y a tant de précautions prises pour représenter la passion comme faible, qu*on la soupçonne immense, et la rareté des plaisirs les rend infinis dans leurs apparitions courtes et légères.

Ce livre m'a fait faire une grande réflexion. La femme a un duel avec l'homme, et, où elle ne triomphe pas, elle meurt. Si elle n'a pas raison, elle meurt. Si elle n'est pas heureuse, elle meurt. Cela est effrayant.

J'ai bien besoin de voir Vienne. Il faut que j'aie exploré les champs de Wagram et d'Essling avant le mois de juin prochain. J'ai surtout bien besoin des gravures qui représentent les uniformes de l'armée allemande, et j'irai les chercher. Ayez la bonté de me dire seulement si cela existe.

Voici; aujourd'hui 25, près de douze jours que je n'ai reçu de

lettres de vous. Je vis dans un teJ isolement que je compte et j'attends les plaisirs qui viennent dans ce désert. Hélas ! la maladie de madame de B... m'a jeté dans d'horribles pensées. Cette créature angélique qui, depuis 1821, a répandu sur ma vie tous les parfums du ciel, la voilà transformée ; elle se glace. Les pleurs, les chagrins, je n'y peux rien. Une fille devenue folle, une autre fille morte, une troisième mourante, que de coups !... Puis, une blessure plus violente encore, et dont on ne peut rien dire. Enfin, après trente ans de patience et de dévouements, forcée de se séparer de son mari, sous peine de mourir si elle restait quelques jours de plus. Tout cela en peu de temps. Voilà ce que j'ai souffert par le cœur qui m'a créé.

Puis, en Berry, la vie de madame Carraud est mise en question par sa grossesse. Borget est en Italie. J'ai ma mère au désespoir du mariage de mon frère ; elle a vieilli de vingt ans en vingt jours. Je suis cerné par des travaux obligés, énormes, et par des affaires d'argent, et par deux petits procès que j'ai fait entamer pour achever de résoudre les dernières difiicultés de ma vie littéraire.

II faut pour tout cela un crâne de fer, comme disait mon médecin. Malheureusement le cœur peut faire éclater le crâne. J'avais compté sur le voyage de Vienne comme un voyageur -compte sur une oasis dans le désert ; mais l'impossibilité m'effraie. 11 faut que je sois du 20 au 30 septembre à Paris. J'ai à payer cinq cents ducats^ et quand nous fouillons le sol avec une plume, elles sont rares les pièces d'or. Enfin, le travail suffira. Je serai libre dans quelques mois, si l'abus de l'étude ne me tue pas. Je commence à le craindre.

Mardi 26.

Aujourd'hui, j'ai fini la Recherche de F Absolu. Fasse le ciel que ce livre soit bon et beau. Je ne puis pas le juger; je suis trop las de travail, trop épuisé par les fatigues de la conception. Je le vois à l'envers. Tout y est pur. L'amour conjugal y est une passion sublime. L'amour des jeunes filles y est frais. C'est le foyer près de la source.

YoQs lirez cela. Vous lirez Souffrances inconnt^ S qui m'ont coûté quatre mois de travaux. Elles ont quarante pages; je n'ai pas écrit deux phrases par jour. C'est un horrible cri, sans éclat de style, sans prétention au drame. D y a trop de pensées et il y a trop de drame pour qu'on puisse les mettre en dehors. Mais c'est à faire frémir; tout cela est vrai. Jamais je n'ai été tant remué par une ceuvre. C*est plus que la Grenadière^ plus que la Femme abandonnée.

En ce moment, je fais le dernier travail de style sur la Peau de chagrin. Je la réimprime et j'enlève les dernières taches. Ohl mes seize heures par jour sont bien employées. Je ne vais plus à l'Opéra qu'une fois par semaine.

Avant-hier, madame Sand, ou Dudevant, revenue d'Italie, m'a rencontré au foyer de l'Opéra et nous avons fait deux ou trois tours ensemble. Je devais déjeuner avec elle le lendemain ; je n'y suis pas allé. Aujourd'hui, j'ai donné à déjeuner à Sandeau qui me disait que le lendemain de son abandon par cette femme, il avait pris une telle quantité d'acétate de morphine que son estomac ne l'avait pu supporter, et il Ta rendue sans qu'il y ait eu la moindre absorption. J'ai été fâché de ne pas avoir eu les confidences de madame George Sand. Il le regrettait aussi, lui, Jules Sandeau. Le pauvre garçon est bien malheureux en ce moment. Je lui ai- conseillé de venir prendre l'appartement de Borget, et de venir partager avec moi jusqu'à ce qu'il ait su se faire une existence avec des pièces de théâtre. Voilà ce qui m'a le plus frappé ces jours-ci.

Allons, il faut vous dire adieu, et cet adieu, à la place d'au revoir bientôt, que je comptais mettre, m'attriste à un point que je ne saurais exprimer. Rappelez-moi au souvenir de tous ceux qui vous entourent. J'écrirai la première fois à M. de Hanski pour le remercier de sa lettre et lui expliquer comment ce parlement-ci sera, pendant cinq ans, insignifiant. Toutes les questions européennes sont remises à 1839, par rapport à la France.

Mille constants hommages.

1. Un des chapitres ajoutés à Même histoire, Œa Femme de trente ans./

A M. VBNCESLAS DE HANSKI, À VIENNE.

Paris, mardi 16 septembre 1834.

Monsieur,

Je serais au désespoir si vous ne vouliez pas prendre ma défense auprès de madame ^e Hanska, quoique je sente bien que quand même elle daignerait mettre en oubli deux lettres qu'elle a le droit de trouver plus qu'inconvenantes, l'amitié qu'elle aurait la bonté de me porter ne serait jamais semblable à celle dont elle m'honorait avaat ma culpabUité. Rien ne rétablit un nœud brisé, la soudure parait toujours; il survient une indélébile méfiance.

Mais permettez-moi de vous expliquer, à vous la seule personne i qui je puisse en parler, la méprise qui a donné lieu à ce que je r^arde dans ma vie comme un malheur. Mais considérez un peu le caractère enfant et rieur que j'ai, et sur lequel je ne me retrancherais pas si je ne vous l'avais fait connaître, et c'est parce que j'ai été près de vous comme je suis avec moi-même, avec la personne que j'aime le plus, que je me justifie.

A côté de cette cordiale enfance, il y a la fierté. Pour tout autre, je préférerais recevoir un coup d'épée, fût-il mortel, que de m'abaisser à expliquer ce que j'ai fait. Mais pour renouer la chaîne, aujourd'hui brisée, d'une affection qui m'était chère, je ne sais ce que je ne ferais pas!

Madame de Hanska est bien la nature la plus pure, la plus enfant, la plus grave, la plus rieuse, la plus instruite, la plus sainte et la plus philosophe que je connaisse, et j'ai été séduit en elle par tout ce que j'aimais ici. Je lui ai dit le secret de mes affections, en sorte que j'ai pu me trouver près d'elle conmie je le désirais.

Or, un soir, en riant, elle me disait qu'elle voudrait bien savoir ce que c'était qu'une lettre d'amour, et ce fut dit bien sans portée, car alors il s'agissait d'une dame à qui j'avais écrit le matin et dont je

190 iBTTftES A L'ÉTRANOÊ&fi.

TOUS tairai le nom. Mais je dis en riant : « Une lettre de Montauran à Marie de Vemeuilf » et nous plaisantâmes là-dessus.

Étant à Trieste, madame de Hanska m'écrivit : Oublies-vous Marie de Verneuil? (et je vois qull s'agissait des Chouans ^ dont elle était impatiente), et moi d'écrire à Vienne ces deux malheureuses lettres, en croyant qu'elle se souvenait de notre plaisanterie, et alors je lui répondis qu'elle trouverait à Vienne Marie de Verneuil.

Vous ne sauriez croire combien je fus attéré de ma sottise, quand elle me répondit si froidement, à cause de la première, quand je savais qu'il y en avait une seconde; et quand je reçus les trois lignes que madame de Hanska m'a écrites et que vous ignorez peut-être, j'ai été vraiment au désespoir.

De moi, monsieur, je vous ferais bien raison ; il me serait bien indifférent d'être ou de n'être pas (d'homme à homme). Hais je serais pour le reste de mes jours l'honmie le plus malheureux du monde, si cet enfantillage nuisait en rien i madame de Hanska, et c^est ce qui m'a fait vous écrire ainsi.

Donc, il n'y a eu de ma part ni fatuité ni outrecuidance, ni quoi que ce soit qui soit méprisable. J'ai écrit (une fois l'erreur adnûse), des choses iidntelligibles pour madame de Hanska elle-même. Je suis ici dans une situation de dépendance qui exclut toute interprétation mauvaise; puis la négligence de madame de Hanska est une bien noble attestation de ma niaiserie et de sa sainteté. C'est ce qui m'a consolé.

Je tiens beaucoup, monsieur, à ce que ces explications si naturelles vous parviennent, car, quoique madame de Hanska m'ait interdit de lui écrire, et m'ait dit qu'elle partait pour Pétersbourg, j'imagine, ou que vous serez encore à Vienne pour recevoir cette lettre, ou que M. Siria vous la fera passer.

Dites*lui de ma part, monsieur, combien je suis profondément humilié de m'être, non pas grossièrement mépris (puisque je n'ai cru que faire une plaisanterie qui continuait celles que nous faisions le long du lac de Genève, en parlant des incroyables), mais de lui avoir causé le plus léger chagrin. Elle est si bonne, si complètement innocente, qu'elle me pardonnera peut-être ce que je ne me pardonnerai jamais. Me voilà redevenu bien vraiment un mougik*

Quant à vous, monsieur, si j^avais à me justifier, vous oompren-

LËTTAËS Â L'ÉTRANGÊftË* I9l

drez que je ne me justifierais pas. Mon Dieu, j'étais si gravement oœupé, que j'ai perdu des moments précieux quand j'écrivis ces deux lettres que j'aurais voulu anéantir.

Si l'amitié, même perdue, a encore ses droits, vous auriez la hoûté de présenter, de ma part, à madame de Hanska, la troisième livraison des Études de Moeurs que je viens de terminer hier et qui parait jeudi 18 septembre. Vous trouverez les manuscrits et les volumes chez M. Sina, à qui je les adresse.

Si madame de Hanska ou vous, monsieur, ne trouviez plus cela convenable, brûlez, je vouh en prie, et les volumes et les manuscrits. Je ne veux pas que ce que je destinais à madame de Hanska au moment où elle me croyait digne de son amitié, subsiste et aille en d'autres mains.

Séraphita^ qui lui appartient aussi, sera finie le Î8 septembre dans kt Bévue de Paris. Je n'ose plus lui en faire l'envoi sans savoir si elle l'agréerait. J'attendrai donc votre réponse, et le silence en serait une. Gomme Séraphita sera immédiatement publiée (le l*' octobre prochain) en volume, alors, si elle est clémente, je lui ferai l'humble dédicace de cette œuvre en mettant ses armes et son nom à la première page, avec ces simples mots : a Cette page a été dédiée à madame de H... par l'auteur », et elle recevrait, à l'endroit que vous m'indiqueriez, et le manuscrit et son exemplaire.

Ouoi qu'il en soit, et quand même madame de Hanska m'offrirait un pardon généreux et entier, je sens que j'aurais toujours je ne sais quoi dans l'âme qui me gênerait. Ainsi, quoique j'aie fait à cette précieuse amitié le plus grand des sacrifices en écrivant cette présente lettre, car elle contient des choses humiliantes pour moi et qui m'ont coûté, je suis destiné sans doute à ne plus vous revoir, et je puis bien vous en exprimer de vifs regrets. Je n'ai pas tant d'affections autour de moi, que je puisse en perdre une sans larmes. Je n'avais jamais été si jeime, si bien dix-neuf ans, que je Tétais auprès d'elle. Mais il me reste la consolation de grandir encore, de faire mieux, de devenir quelque chose de si puissant, de si noblement illustre, qu'un jour elle puisse dire : « Non, il n'y avait ni intention méchante, ni rien de petit dans son erreur. »

En quelque situation que les distances nous forcent d'être au

moment où vous recevrez cette lettre, permettez-moi de vous remercier des choses aimables que vous m'avez dites à propos de ma fausse élection et de mon Médecin de campagne. Oui, si j'aborde la tribune, et que je saisisse le pouvoir, la chose qui comblerait mes vœux sera, dans ma vie politique, l'objet de mon ambition, et, je puis vous le dire sans flatterie, puisque c'est une détermination arrêtée avant que je n'eusse le plaisir de vous connaître, et que je considère la cause première comme une honte pour la France du xvin* siècle, comme pour celle du xix® *.

J'ai bien des travaux, monsieur; j'en suis accablé. Je ne m'attendais pas à un surcroît de chagrin dont je ne puis que m'accuser moi-même. Témoignez à madame de Hanska tous mes chagrins, et, quoiqu'elle puisse les rejeter, je lui envoie mes hommages trempés de repentir et l'assurance de mes obéissances. Mais peutêtre m'a-t-elle déjà puni par un de ces oublis dont on ne revient pas et ne se souvient-elle même plus de ce qui a occasionné ma faute.

Adieu, monsieur, agréez mes sentiments et mes regrets.

DR BALZAC

Au cas où vous ne seriez déjà plus à Vienne, j'avise M. Sina de l'envoi.

A MADAME HANSKA, A VIENNE

Paris, samedi 18 et dimanche 19 octobre 1834.

Je suis allé passer quinze jours à Sache, en Touraine. Après l'AbsolUf M. Nacquarl m'a trouvé si abattU; que ne voulant pas, suivant sa louangeuse expression, que je meure sur le dernier

1. La Révolution française et la sortie de France de Madame et da comte de Cbambord.

gradin, il in*a ordonné Tair natal en m'enjoignant de ne rien écrire, ne rien lire, ne rien faire et ne penser à rien, si je pouvais, m'a-t-il dit en riant.

Je suis allé en Touraine, mais j'y ai travaillé. Ma mère était venue retenir mes lettres ici. En arrivant ce matin, j'en ai trouvé un monceau, mais je n'en ai cherché qu'une. J'ai reconnu le timbre de Viorne et votre écriture qui m'apportait sans doute un pardon que j'accepte sans faire de l'orgueil hors de propos. Si j'avais le vol et la liberté de Toiseau, vous m'auriez vu à Vienne avant cette lettre, et je vous aurais apporté le visage le plus radieusement gai du monde. Mais, ici, je ne puis que vous envoyer sur les ailes de l'âme une respectueuse effusion. Dans ma joie, j'ai vu trois timbres de Vienne, comme l'ivrogne Pitt qui voyait deux oraUnirs à la tribune, pendant que Sheridan n'en voyait point du tout.

Je reprends ma correspondance suivant les ordres de votre Beauté (B, grande majuscule, comme pour Altesse, Hautesse, Grandeur, Sainteté, Excellence, Majesté, car la Beauté est tout cela) ; mais que puis-je vous dire de bon ? Je suis gai dans ma tristesse, gai parce que mes pensées peuvent s'envoler diaprées vers vous sans crainte; mais, en réalité, je suis fatigué, accablé de travaux et de contrariétés. Tenez-vous beaucoup à connaître cette vie de cratère ensanglanté? Gomment vous envoyer à vous, si fraîche, si pure, le récit de tant de douleurs ? Savez- vous, pouvez-vous savoir ce qu'un éditeur nous cause de souffrances, en lançant mal dans le monde un liwe qui nous coûte cent nuits, comme la Recherche de C Absolu. Deux membres de l'Académie des sciences m'ont appris la chimie pour laisser le livre vrai scientifiquement. Ils m'ont fait remanier mes épreuves jusqu'à dix à douze fois. Il a blhi lire Berzélius, travailler h se tenir dans la science et travailler son style, ne pas ennuyer de chimie les froids lecteurs de France en faisant un livre dont l'intérêt se base sur la chimie, et il n'y en a pas, en effet, huit pages en tout dans les quatre cents pages du livre.

Eh bien, ces travaux gigantesques qui, faits en un temps donné, ont lassé vingt ouvriers imprimeurs, qui m'appelaient un tueur thommes parce que quand je passais dix nuits ils en passaient

cinq ; eh bien, ces travaux de lion sont compronûs. L'Absolu^ dix fois grand, selon moi, a>mme Eugénie Grandet^ va rester sans succès et mes douze volumes ne s'épuiseront pas au gré de mes travaux; ma libération sera retardée! Comprenez-vous ma rage? J'espérais unir Séraphita en Touraine; mais je me suis usé, comme Sisyphe, en efforts superflus. On ne va pas tous les jours dans le ciel.

J'y ai commencé une grande œuvre, le Père Goriot, Vous verrez cela dans les prochaines livraisons de la Revue de Paris. J'y ai placé tyeuUlieues en riant comme un fou; mais, non pas dans la bouche d'une jeune femme, non; d'une horrible vieille. Je ne vous ai pas voulu de rivale.

J'arrive ici; j'ai mes deux derniers procès à atermoyer, ma première livraison des Études philosophiques à lancer; heureusement Werdet est un homme intelligent et tout dévoué, mais il a peu d'argent. Il faut, sous peine de le voir faillir, que je lui fasse César Birotteau pour le ^S décembre; puis, il (aut que madame Béchet ait sa quatrième livraison pour du l^** au 1 S novembre.

Mes obligations pécuniaires arrivent à échéance et mes rentrées se font difficilement. Puis je prends J. Sandeau avec moi; il faut le meubler, puis le piloter dans l'océan littéraire, ce pauvre naufragé plein de cœur. Enfin, il faut être dix hommes, avoir des cerveaux de rechange, ne plus dormir, être toujours heureux dans ses inspirations, se refuser à toute distraction 1

Voici trois mois que je n'ai vu madame de B. . . ; jugez de ma vie par ce trait. Ah I si j'étais aimé, ma maîtresse devrait dormir bien tranquille; il n y a pas place dans ma vie, je ne dirai pas pour une infidélité, mais pour une pensée. Ce ne serait pas un mérite, aussi, me fais-je honte à moinfnême. U faudra faire six cents lieues à pied, aller à Wierzchownia en pèlerinage, pour y arriver sous forme jeune, car je suis si gros que les journaux en plaisantent, les misérables I Voilà la France, la belle France ; on s'y moque du malheur produit par les travaux. Us se moquent de mon abdomen. Soit! ils n'ont que cela. Us ne peuvent me trouver ni infamie, ni lâcheté, ni rien de ce qui les déshonore et, comme me disait Philippon, de la Caricature : a Soyez heureux ; tout ce qui

ne vit pas de 9on écriture admire votre caractère autaut que vos ouvrages. » Je lui ai bien serré la main ce jour-là. Il me redonnait de la force.

Voua savez par Fannonce de la quatrième livraison ce dont je m'occupe pour le deuxième volume des Scènes de la Vie privée ; mais ce A quoi vous ne vous attendez point, c'est le Père Goriot j une mattreaae œuvre ! La peinture d'un sentiment si grand que rien ne Tépuise, ni les froissements, ni les blessures, ni l'injustice; un homme qui est père comme un saint, un martyr est chrétien. Quant à César Birotteau, je vous en ai parlé.

Oui, j*ai humé un peu de l'automne de Touraine; j'ai fait la phi^te^ Vhuitrey et quand le ciel était si beau, je pensais que c'était un présage et que de Vienne viendrait une colombe avec un rameau vert dans le bec.

Me voilà maintenant dans ma station d'hiver, dans mon cabinet, avec la robe de chartreux que vous connaissez, travaillant à perte de vue. Quant à mes joies, elles sont innocentes. C'est le meuble de ma chambre renouvelé, une canne qui fait jaser tout Paris, une lorgnette divine que mes chimistes ont fait faire par l'opticien de l'Observatoire; puis, des boutons d'or sur mon habit bleu, des boutons dselés par la main d'une fée, car l'homme qui porte au ux^ siècle une canne digoe de Louis XTV, ne pouvait pas garder d'ignoUes boutons en cbrysocale. Ce sont des petits dadas innoceols, qui me font passer pour millionnaire. J'ai créé la secte des Cannophiles dans le monde élégant, et l'on me prend pour un h<»nme frivole. Cela m'amuse.

Voici un mois que je n'ai mis le pied à l'Opéra. J'ai, je crois, une loge aux Bouffons. Ne voilà-t^il pas, direz-vous, une bien heureuse misère ? Mais songez que la musique, les cannes d'or ciselé, les boutons, les lorgnettes, sont mes seules distractions. Non, vous ne les biftmerez pas.

Dob-je vons envoyer la Peau de chagrin corrigée? Oui. D'ici à dix jours donc, ce baron Sina, qui m'occupe beaucoup à cause de son nom, aura, à son adresse, un paquet contenant cinq volumes in-douze, dans le goût des quatre du Médecin de campagne, que maître Werdet appelle de jolis petits volumes. Ils sont affreux; mais cette édition est une édition destinée à fixer définitivement

les textes de la grande édition générale de l'œuvre qui, sous le titre d'Études sociales, comprendra tous ces fragments, ces fûts, ces chapiteaux, ces colonnes, bas-reliefs, murs, coupoles, enfin le monument qui sera laid ou beau, qui me vaudra le phudite cives ou les gémonies. Soyez tranquille, en ce temps, quand l'édition illustrée viendra, nous chercherons des ânes pour, sur leur peau, vous imprimer quelque exemplaire unique, enrichi de dessins. Ce sera le vœu du pardonné. Enfin, oubliez ma faute, moi je ne l'oublierai jamais.

N'ayez peur, madame, que Zulma-Dudevant ne me voie jamais attaché à son char... Je ne vous en parle que parce que Ton fait à cette femme plus de célébrité qu'elle n'en mérite, ce qui lui prépare un automne amer.

Madame de B. . . n'aime point Volupté. Elle condamne ce livre plein de rhétorique et vide de sentiment. Elle a été révoltée du passage où l'amant de madame de Gouaën va dans les mauvais lieux, et trouve ce caractère ignoble. Elle m'a fait rabattre de mon jugement ; mais il y a néanmoins de belles pages, des fleurs dans un désert.

Jacques, le dernier romaà de madame Dudevant, est un conseil donné aux maris qui gênent leurs femmes, de se tuer pour les laisser libres. Ce livre-là n'est pas dangereux. Vous écririez dix fois mieux si vous faisiez un roman par lettres. Celui-là est vide et faux d'un bout à l'autre. Une jeune fille naive quitte, après six naois de mariage, un homme supérieur pour un freluquet, un honmtie important, passionné, amoureux, pour un dandy, sans aucune raison physiologique ni morale. Puis, il y a un amour pour les mulets, comme daûs Lélia pour les êtres inféconds, qui est quelque chose de singulier chez une femme qui est mère, et qui aime passablement à l'allemande, instinctivement. Tous ces auteurs courent dans le vide, sont montés à cheval sur le creux; il n'y a rien de vrai. J'aime mieux les ogres, le Petit Poucet et la Belle au Bois dormant.

M. de 6... fait une petite faillite décente. Jamais ceux qui m'ont blessé n'ont prospéré; n'est-ce pas singulier?

Décidément, le sort ne veut pas que je voie madame de G... Chaque fois que je me frôle contre cette robe, il m'arrive malheur. Je

dis adieu au rouge. La dernière fois, je vais à Lormois, chez le duc de Maillé, la voir. Je reviens à pied (pour maigrir). Entre LoDJumeau et Antony, c'est-à-dire au milieu d*une plaine de ITkraine, une pointe intérieur de ma botte se relève et me blesse au pied. Il était onze heures et demie du soir, heure où la route est peu sillonnée de voitures. J'allais me coucher dans un fossé, oonune un voleur, quand le cabriolet d'un de mes amis est venu à passer à vide. Son domestique m'a pris et m'a mis chez moi. Je crois i la fatalité. C'est dans leurs rigueurs que nous jugeons des femmes. Celle-là m'a déployé le cœur le plus sec. Comme en dit E. Sue: ce viscère était de Tamadou; il eût arrêté le sang au lieu de le faire circuler. Pardonnez-moi ; ceci est un reste de clou de botte.

Figurez-vous que je vais me donner le plaisir de me voir jouer. J'ai conçu une bouffonnerie dont je veux jouir : Prudhomme bigame. Pnidhomme est avare; il tient sa femme fort juste, elle fait le méuage; c'est une servante déguisée sous le titre d'épotise. Elle n'a jamais été au bal de l'Opéra. Sa voisine veut l'emmener et, après s'être informée des habitudes conjugales de Joseph Prudhomme, les deux femmes font un mannequin qui ressemble à madame Prudhomme, le laissent dans le lit et vont au bal masqué. Prudhomme rentre, fait ses monologues, interroge sa femme qui dort; enfin, il se couche. A cinq heures sa femme rentre, et il se trouve deux femmes I Vous ne devinez guère les bouffonneries que nos acteurs feront avec ce croquis, mais je vous jure que si cela prend, les Parisiens viendront voir cela cent fois. Dieu le veuille ! Il ne m'en coûtera qu'une matinée, et cela peut valoir quinze mille francs. Voilà la meilleure bouffonnerie! Mais tout dépend de tant de choses ! D me faut un préte-nom ; puis, les théâtres, c'est une sentioe, et mon pied est vierge de souillure. Peut-être la première et dernière représentation sera-t-elle dans cette lettre. Il vaut mieux une belle page non payée, que cent mille francs d'un mauvais vaudeville. Je n'ai jamais séparé la misère de la gloire. La misère avec cannes, boutons et lorgnettes s'entend, et gloire facile à porter. Tel sera mon lot

Vous ai-je bien caché mes chagrins, ai-je assez bavardé gaiement? Croirez-vous que je souffre, que ce matin je portais diiQci-

196 LETTRES A L'ËTRANGËRB.

lement la vie, que je me révoltais contre ma solitude, que je voulais courir le monde, voir ce qu^est le Landstrass, mettre mon doigt dans le Danube, entendre les stupidités viennoises, enfin faire autre chose que des pages ; être vivant, au lieu de pâlir sur des phrases.

J'attends avec impatience que votre blanche main me trace quelques lignes qui me récompensent de mes travaux, car, pour qui compte les suffrages et les prise, le vôtre en vaut des milliers. J'attends, comme dit le Bugeaud, mon picotin; puis, je repartirai joyeux pour une nouvelle course à travers les champs de la pensée. Qui détachera mes liens et mon mors, qui me rendra la liberté, quand pourrais-je commencer Philippe-le-Réservé^ travailler à mon aise, aujourd'hui, une scène; demain, rien, et dater Tœuvre de Wierzchownia.

Savez-vous ce que c'est que ce doubUon ? Cest la clef des champs. Allons, à un autre jour mes tristesses I Aujourd'hui le mougik était tout gai d'avoir baisé la main de sa dame, comme à l'église on baise la paix d'or que tend le prêtre. Je suis bien de l'avis de ceux qui aiment Musset; oui, c'est un poète à mettre audessus de Lamartine et de Y. Hugo ; mais ici ce n'est pas encore article d'évangile.

Je me repose sur vous du soin de remercier M. de Hanski de sa dernière lettre. Mais je suis fâché dans ma joie. J'aurais voulu que ce fftt à une autre cause qu'à une indisposition de la chère petite Anna que vous soyez restée à Vienne. Embrassez-la de ma part au front, si toutefois la fière enfant le veut. Enfin, raj^pelezmoi au souvenir de ceux qui vous entourent.

Vous n'aurez guère Séraphita reliée que pour le jour de l'an. Je voudrais bien savoir si je puis envoyer à Anna un petit souvenir sans avoir à craindre le nez et les mains curieuses des douanes allemandes.

Adieu donc. Je vous ai donné mes heures de sommeil, pour ne voler ni Werdet, ni madame Béchet ; mille respectueuses amitiés, et daignez agréer mes profondes obéissances.

Dimanche 19, trois heures du matin.

Je n'ai point donni; je n'avais pas lu toutes mes lettres. Mes deax dernières difficultés seront arrangeables. Deux épines de moins hors du pied.

Tai relu mes griffonnages; j'ai peur que vous ne puissiez pas me lire; mais que faire? Je n'écris plus à personne. Vous ai-je bien tout dit? Oh! non. Il y a bien des choses qui ne se disent jamais.

Ma mère est toute fière de l'Absolu; ma sœur m'écrit qu'elle pleurait de joie en lisant cela et en se disant que j'étais son frère, ïadame de B... a trouvé quelques taches. Elle ne veut pas que Qaês fasse sauter sa fille; elle trouve cela forcé. Madame de C... m'écrit qu'elle a pleuré. Je suis fâché de la distance qu'il y a entre Vienne et Paris ; j'aurais voulu avoir votre avis le premier.

Ah! je vais aller peut-être en Angleterre pour quelques jours «en tout dix jours, aller et revenir). Mon beau-frère vient d'in- Tenter quelque chose de merveilleux, dit-il, relatif aux chemins de fer, et qu'on pourrait vendre un bon petit million aux Anglais. J'e^ayerai.

Vous ai-je parlé du prince Puckler-Huskau ? de mon dîner avec lui chez l'espèce de monstre allemand qui s'appelle la veuve de Benjamin Constant, mais qui a l'air d'être une bonne femme? Enfin, si je ne vous en ai pas parlé, ce sera le sujet d'une con* versati(Mi quand je serai sur les terres de votre Beauté.

En allant en Angleterre, je dois rester huit jours à Ham. Voilà MI mois que l'illustre Peyronnet m'attend; le voyage a toujours été remis. Le duc de Fitz-James m'écrit une lettre pour que j'aille en Normandie. Refusé.

Mon Dieu, quarante lettres lues, c'est comme une ivresse. 11 y a deux inconnues. L'une me demande modestement de faire ^n portrait et d'écrire sa vie. Elle a les yeux verts et elle est veuve; voilà le physique et le moral. L'autre m'envoie des vers exécrables. Enfin, j'ai compris les cachets de Voltaire. Ce n'est ^ Tanité. C'était pour n'accepter que les lettres de ses amis. Voilà ce que c'est que d'avoir, moi, pauvre diable, qui n'ai ni

Femey, ni deux cent mille francs de rente, cent firancs de ports de lettres.

Sandeau sera logé comme un prince; il ne peut pas croire à son bonheur. Je l'embarque dans la carrière des chefs-d'œuvre par mille écus de dettes que nous hypothéquons sur une bouteille d'encre. Pauvre enfant 1 Une sait pas ce que c'est que de devoir! Il est libre; je l'enchatne. J'en suis triste. Il est en ce moment aimé. Une jolie jeune personne jette sur ses blessures le baume de ses sourires.

Readieu.

A MADAME HANSKA, A VIENNE

PariS) dimanche 26 octobre 1834.

J'ai été pendant quelques jours si occupé de meubler Sandeau et de le fournir de tout, car c'est un enfant, que je n'ai pu vous écrire. Puis, me voilà chargé de mon arriéré de travail. Je vous écrirai à bâtons rompus, selon l'ordre de mes idées, et non selon la logique.

Ah, d'abord, concevez-vous que l'on m'ait fait des reproches sur le nom de MARGUERITE dans la Recherche de V Absolu? C'est un nom flamand, et voilà tout. Il faut être bien irréprochable pour que Ton vienne me chercher une faute là !

Samedi prochain, je donne à dîner à mes Tigres de la loge S et je fais des somptuosités sans raison. J*ai Rossini et Olympe*, sa cara dona^ qui présidera. J'ai Nodier, puis les cinq tigres y Sandeau, et un certain Bohain, homme de grand talent politique, taré injustement, les vins les plus exquis de l'Europe, les fleurs les plus rares, la chère la plus fine ; enfin, je veux me distinguer.

Je ne sais qui m'a dit que votre aigre-douce cousine m'attendait

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