‹ Lettres à l'étrangère (volume 2)Chapitre 40 sur 93 · Olympe Pélissier, depuis madame Rossini · texte numérisé non relu

Olympe Pélissier, depuis madame Rossini

à Genève ! Mon Dieu, quelle bizarrerie ! Si je voulais faire de la galanterie, je vous dirais que je ne traverserai pour personne le Jora en hiver, après avoir eu la Maison Mirabaud pour joie en ce séjour de Genève. Eh bien, croyez-le.

J'ai beaucoup travaillé au Père Goriot, qui sera dans la Retme de Paris dans le mois de novembre. Ma première livraison d'Études philosophiques f dont les morceaux sont corrigés avec une excessive sévérité, paraîtra dans quelques jours. Je vais m'occuper des Mémoires d'une jeune Mariée^ délicieuse composition, et de César Birotteau, qui a pris d'immenses proportions. Enfin, Emmanuel Arago et Sandeau vont faire un grand ouvrage, en cinq actes, dont j'ai le tiers ; un beau sujet, qui va faire payer les dettes de Sandeau et les miennes, un drame, intitulé les Courtisans. Cela ira d'abord à la Porte-Saint-Martin ; mais il est impossible que cela n'aille pas à la scène française. C'est magnifique 1 (Je fais un peu Perrette et le pot au lait). Si nous gagnons la scène, et que notre société anonyme, sous le titre de E. J. San-Drago (Sand-Ârago), ait des succès, je serai plus tôt libre, et Sandeau, par moi habitué à gouverner le logis, me permettra de voyager. Il est impossible qu'un honmie qui se destine à la politique ne voie pas l'Europe, n'en juge pas à fond les mœurs, les intérêts ; et la lutte entre la France et les autres pays se décidera toujours par le Nord. Il but que je connaisse le Nord à tout prix, et, comme dit M. Margonne, il fout être jeune pour voyager. Ainsi, ma liberté, oh! je la souhaite bien !

J'irai à Ham vers le 5 novembre, et de là peut-être en Angle* terre; mais je serai revenu pour le 15 à Paris. Ma vie n'est variée que par les idées ; physiquement elle est monotone. Je ne cause confidentiellement qu'avec madame de B... ou avec vous. Je trouve qu'il faut peu se communiquer avec les petits esprits ; on y laisse de sa laine, comme aux buissons. Je suis voué à de grands sentiments, uniques, fiers, inaltérables, exclusifs, et c'est un bizarre contraste avec mes apparences de légèreté. Je vous assure qu'il faut au moins cinq ou six ans pour connaître à quel point la solitude m'a rendu susceptible, de combien de sacrifices je suis capable sans ostentation. Ce que j'ai fait entrevoir de sentiments dans mes écrits sont des ombres de la lumière qui est en moi. Jusqu'à

présent une seule femme, madame de B... a bien su ce que je suis, parce qu'elle a vu mon sourire, toujours autrement expressif, ne jamais cesser. En douze ans, je n'ai jamais eu ni colère ni impatience. Le cie] de mon cœur a toujours été bleu. Toute autre attitude est, à mon gré, de l'impuissance. La force doit être une, et, après m'étre pendant sept ans mesuré avec le malheur et l'avoir vaincu, quand, pour avoir la royauté littéraire je me lève toutes les nuits avec une volonté plus aiguë que celle de la veille, je crois pouvoir me dire fort. Aussi, l'inconstance, l'infidélité, sont des incompréhensibilités pour moi. Rien ne me lasse, ni l'attente ni le bonheur. Mon amitié est de la race des granits ; tout s'usera avant le sentiment que j'ai conçu. Madame de B... a soixante ans ; ses chagrins l'ont changée, flétrie. Mon affection a redoublé. Je le dis sans orgueil, parce que je ne trouve nul mérite à ceci. C'est ma nature, que Dieu a faite oublieuse du mal, sans cesse en présence du bienfait. Un être qui m'aime me fait toujours tressaillir. Les nobles sentiments sont si féconds; pourquoi aller chercher les mauvais? Dieu m'a fait pour sentir le parfum des fleurs et non la puanteur des boues. Puis, pourquoi m'entortillerais-je dans les petitesses? Tout me porte à ce qui est grand. J'étouffe dans les plaines, je vis sur les montagnes I Puis, j'ai tant entrepris! Nous avons atteint à Vère de Vintelltgence. Les rois matériels, la force brutale s'en vont. Il y a des mondes intellectuels et il peut s'y rencontrer des Pizarre, des Certes, des Colomb. Il y aura des souverains dans le royaume universel de la pensée. Avec cette ambition, il n'y a ni lâchetés, ni petitesses possibles. Rien n use le temps comme les niaiseries, aussi faudrait-il quelque chose de bien grand pour m'occuper en dehors de ce cercle où je trouve l'infini. Il n'est qu une chose à lui opposer, — à l'infini, l'infini — : un immense amour. Si je l'ai, irais-je chercher une Parisienne, une madame de C... ! (Quelqu'un me disait hier qu'elle avait voulu à toute force un éclat, que son mari la laissait parfaitement libre, mais qu'elle était si vaniteuse (je le crois), qu'elle voulait qu'on parlât d'elle à toute force). J'ai si horreur des femmes de Paris que me voilà campé sur mon travail depuis six heures du matin jusqu'à six heures du soir. A six heures et demie, mon coupé de louage vient me prendre, me mène un jour à l'Opéra, un autre aux

Italiens, et je me couche à minuit. Ainsi, trouvez une minute à donner à qui que ce soit. Je reçois pendant mon dîner ; je causerai de nos plans de pièces pendant le dtner. Je ne corresponds qu'avec TOUS ou avec madame de B... , ma sœur ou ma mère. Toute lettre étrangère attend le dimanche et alors je les décacheté, et tout œ qui ne sera pas affaire sera livré à Sandeau, qui m*a oSért la main d'un secrétaire.

Ainsi faisant, j'arriverai à éteindre ce foyer de dettes, et à accomplir mes œuvres promises. Sans cela, point de salut, point de liberté. Diantre! vous aurez bien la preuve de ce que j'ai le plaisir de vous écrire, et de ma fermeté en voyant paraître mes livres f car, ne croyez pas que l'on puisse coqueter, s'amuser, et faire de telles publications. Le travail et la Muse, c'est-à-dire la Muse travailleuse, est sage ; elle est vierge. Il est déplorable, au \i\* siècle, d'aller chercher les images de la Mythologie grecque ; mais je n'ai jamais été si frappé que je le suis de la puissante vérité de ces mythes.

Ne croyez pas que ce que je viens d'écrire soit une manière détournée de vous dire que quels que soient votre âge et votre figure, mon aflTection pour vous serait la même. Je ne prendrais pas de détours pour vous dire une chose qui me plairait à exprimer, si je ne vous supposais pas assez de perspicacité pour l'avoir senti, deviné. Non ; je m'examine avec bonne foi, sans même avoir l'intention de me faire valoir. Je veux être si grand par l'intelligence et Ia^oire« que vous puissiez vous enorgueillir de mon amitié vraie. Chacun de mes ouvrages, que je veux faire de plus en plus étendus, mieux pensés, mieux écrits, sera une flatterie pour vous, une fleur, un bouquet que je vous enverrai ! La distance ne permet que des fleurs de rhétorique !

Mon beau-frère vient de trouver un procédé qui, selon lui, résout, dans les chemins de fer, le problème des plans inclinés, et qui épargnerait de grands frais de construction et de traction. Alors, il serait possible de vendre ce procédé aux Anglais, car il a pris ici un brevet d'invention, et l'Anglais acquéreur prendrait un brevet d'exportation. Mon beau-frère ne veut pas aller à Londres, et Dttoi j'y vais pour aller tenter cette fortune, par intérêt pour ma pauvre sœur. Voilà l'histoire de mon voyage à Londres.

Nous ne sommes pas cootents de mon frère, en Normandie. Sa femme est grosse. Il a compliqué encore les difficultés de sa vie, le pauvre être I Ma mère n'est pas bien portante ; je voudrais la voir en bonne santé pour jouir de ce que je lui prépare. Mais, grand Dieu, elle a eu bien des chagrins. Aujourd'hui, elle est revenue à moi si bien, si largement; elle semble reconnaître, sans les avouer, les torts énormes de son peu d'affection pour moi et ma sœur ; elle est punie dans l'enfant de son choix d'une affreuse manière I Henri n'est rien, ne sera rien, et il a gâté l'avenir que mon beau-frère ou moi pouvions lui faire par son mariage. Tout cela est horriblement triste.

Avant-hier, je relisais vos letires. En les serrant, les pressant pour les mieux ranger, il s'en exhale je ne sais quel parfum de grandeur et de distinction qui ne saurait être méconnu. Ceux qui parlent de votre front ne se trompent pas. Mais ce qui est surprenant, c'est une phrase qui est à vous, qui sort de votre cœur, comme votre regard de vos yeux ; c'est notre langue écrite comme l'écrivait Fénelou. Il faut que vous ayez lu beaucoup Fénelon ou que vous ayez dans l'âme son harmonieuse pensée. Quand ces lettres viennent, je les lis en homme pressé de causer avec vous ; je ne les déguste qu'à une seconde lecture qui ne vient que capricieusement. Quand quelque idée m'attriste, alors j'ai recours â vous ; je tire la jolie boîte où est mon élixir et je revis dans votre voyage d'Italie. Je revois Diodati, je m'étale sur le bon canapé de la Maison Mirabaud, je feuillette le Gotha, ce joli Gotha ; puis, après une heure ou deux, tout est serein. Je retrouve quelque chose de frais en moi. Mon âme s'est reposée sur une âme amie. Personne n'est dans mon secret. C'est un peu la prière du mystique d'où il se relève radieux. N'allez-vous pas me trouver bien poétique ? Mais, c'est vrai.

Nous avons ici des cas de duels et de suicide comme jadis des cas de choléra. Le suicide et le duel sont dans l'air.

Mon Sandeau a fait paraître un livre qui est déjà tout vendu. C'est Madame de Sommerville, Lisez-le, ce premier livre du jeune homme ! Tendez-lui la main ; ne soyez pas sévère. Gardez-moi vos sévérités; c'est mon privilège. Madame de B... ne me fait plus de compliments ! A elle les critiques. Les critiques sont si douces

LETTRES A L*ÉTRANGÈRB. 205

faites par une main amie ; on y croit ; elles attristent parce qu'elles sont vraies sans doute ; mais elles ne déchirent pas.

AlloDs, adieu. Vous devez lire ma dernière lettre au moment où j'écris celle-ci. Si vous m'écriviez de manière que je reçusse vos lettres le dimanche, je répondrais le lundi. Nous gagnerions de ne pas nous croiser.

Je mettrai, sans lettre d'avis, à Tadresse Sina, la première livraison d'Études philosophiques» Vous connaissez tout cela, mais laissez-moi croire que vous vous intéressez à ces énormes corrections à la BuRbn (il en faisait prodigieusement) qui doivent faire de mon œuvre entière (les Études sociales, dont je vous ai parlé), un monument dans notre beau langage. Je crois qu'en 1838 les trois parties de cette œuvre gigantesque seront, sinon parachevées, du moins superposées, et qu'on pourra juger de la masse.

Les Études de Mceurs représenteront tous les eflcts sociaux sans que ni une situation de la vie, ni une physionomie, ni un caractère d'homme ou de femme, ni une manière de vivre, ni une profession, ni une zone sociale, ni un pays français, ni quoi que ce soit de l'enfance, de la vieillesse, de l'âge miir, de la politique, de la justice, de la guerre, ait été oublié.

C^la posé, l'histoire du cœur humain tracée fil à fil, l'histoire sociale faite dans toutes ses parties, voilà la base. Ce ne seront pas des faits imaginaires ; ce sera ce qui se passe partout.

Alors, la seconde assise est les Études philosophiques, car après les effets, viendront les causes. Je vous aurai peint dans les Études i^^ Mceurs les sentiments et leur jeu, la vie et son allure. Dans les Etudes philosophiques, je dirai pourquoi les sentiments, sur quoi la vie; quelle est la partie, quelles sont les conditions au delà desquelles ni la société, ni l'homme n'existent; et, apr^s l'avoir parcourue (la société), pour la décrire, je la parcourerai pour la juger. Aussi, dans les Études de Mceurs sont les individualités typisées; dans les Études philosophiques sont les types individualisés. Ainsi, partout j'aurai donné la vie : du type, en l'individualisant, à l'individu en le typisant. J'aurai donné de la pensée au fragment ; j'aurai donné à la pensée la vie de l'individu.

Puis, après les effets et les causes^ viendront les Études analytiques, dont fait partie la Physiologie du mariage, car après les

effets et les causes doivent se rechercher les principes. Les mœwrs sont le spectaxïle, les causes sont les coulisses et les machines. Les principes j c'est Yauteur; mais, à mesure que l'œuvre gagne en spirale les hauteurs de la pensée, elle se resserre et se condense. S'il faut vingt-quatre volumes pour les Études de Mosurs, il n'en faudra que quinze pour les Études philosophiques ; il n'en faut que neuf pour les Études analytiques. Ainsi, l'homme, la société, l'humanité seront décrites, jugées, analysées sans répétitions, et dans une œuvre qui sera comme les Mille et une Nuits de l'Occident.

Quand tout sera fini, ma Madeleine grattée, mon fronton sculpté, mes planches débarrassées, mes derniers coups de peigne donnés, j'aurai eu raison ou j'aurai eu tort. Mais après avoir fait la poésie; la démonstration de tout un système, j'en ferai la science dans VEssai sur les forces humaines. Et, sur les bases de ce palais, moi enfant et rieur, j'aurai tracé l'immense arabesque des Cent Contes drolatiques !

Croyez-vous, madame, que j'aie beaucoup de temps à perdre aux pieds d'une Parisienne? Non; il fallait choisir. Eh bien, je vous ai aujourd'hui découvert ma seule maîtresse; je lui ai ôté ses voiles. Voilà l'œuvre, voilà le gouffre, voilà le cratère, voilà la matière, voilà la femme, voilà celle qui prend mes nuits, mes jours, qui donne du prix à cette lettre prise sur les heures de l'étude, mais prise avec délices. Ah! je vous en supplie, ne me prêtez jamais rien de petit, de bas, de mesquin. Vous pouvez mesurer l'envergure de mes ailes I

Allons, readieu. Rappelez le ciseleur, le fondeur, le sculpteur, l'orfèvre, le forçat, l'artiste, le penseur, le poète, le ce que vous voudrez^ au souvenir de ceux qui l'aiment, et pensez à toute la puissance d'une affection solitaire, celle d'un palmier dans le désert (un palmier qui va aux cieux pour se rafiraîchir), afin de savoir ce que vaut la part que vous y avez. Quelque jour, quand j'aurai fini, nous rirons bien. Aujourd'hui, il faut travailler 1

A MADAME HANSKA, A VIENNE

Paris, samedi 22 novembre — lundi i«' décembre 1834.

Mon Dieu, je vais porler la peine de mon étourderie. Je n'ai pas été à Londres, mon beau-frère a changé d'avis. Vous me croyez en Angleterre et vous ne m'écrivez pas. Je suis ici sans savoir ce que vous devenez ni ce que vous faites. Mille inquiétudes m'ont pris depuis quelques jours. Ëtiez-vous malade? M. de Hanski l'était-U? Anna? Enfin, je me faisais des dragons à votre sujet. J'attendais une lettre et la lettre ne venant pas, je me suis mis à chercher; pourquoi? Le pourquoi est votre croyance en mon départ.

Je n'ai pas de bonnes choses à vous dire. Je suis mortellement triste. Malgré les consolations du travail et les remuements obligés de la misère, il y a dans ma vie un vide qui me pèse. Dans les moments d'accablements, je suis seul. Madame de B... souffre toujours cruellement et elle reste à la campagne. J'ai été la voir durant quelques jours. Ces quelques jours ont été tout ce que j'ai pu lui donner en cinq mois. Vous pouvez juger par là de ce qu'est ma vie: un désert à traverser. Arriverais-je aux pays heureux où sont les fleuves, la verdure, les gazelles ?

Ma pauvre mère est extrêmement malade. Je l'attends demain ; il s'agit de Caire des consultations pour sa santé. Le ménage de mon frère est de plus en plus désespérant et vers les fins d'années les affaires sont généralement difficiles. Vous voyez que tout conspire à m'attiister.

Nous avons, Sandeau et moi, une grande comédie de commencée : b Grande Mademoiselle^ l'histoire de Lauzun, son mariage, et pour dénouement : Marie^ tire-moi mes bottes. Mais avec un sujet de ce genre nous pouvons tomber devant un public blasé par tant d'horreurs. Ce qui sera spirituel paraîtra pâle. Enfin !

J'en étais là ; votre dernière lettre m*arriye et je vais vous répondre alors de point en point. Vous connaîtriez bien peu mou caractère, si vous pensez que j'abandonne jamais ou un sentiment, ou une idée, ou un ami. Non, non, madame; il faut bien des blessures et bien des coups de hache pour déplanter ce qui est dans mon cœur. Borget est en Italie ; Borget court, peint, ne m'écrit pas. Je n'ai eu de ses nouvelles qu'indirectement, et il est néanmoins toujours fraîchement dans mon souvenir, quoique nous nous connaissions depuis quelques années.

Je ne suis pas engoué de Sandeau ; mais j'ai tendu une perche à un pauvre nageur qui allait succomber. Où vous avez raison, c'est en croyant bien fermement que je ne laisse pénétrer personne dans le fond de mon cœur. Il faut pour cela le: Sésame^ ouvre toi^ que vous avez prononcé. Peu de personnes savent ces mots sacramentels. Sous ce rapport, je serais l'homme du monde le plus malheureux si l'on savait les secrets de mon âme. Ce n'est pas, d'ailleurs, les conjectures qui manquent. Mais j'ai une trop grande puissance de moquerie pour que jamais ce que je veux cacher soit connu. En France, nous sommes obligés de voiler la profondeur sous la légèreté ; sans cela nous y serions perdus.

Votre lettre m'a ranimé un peu, beaucoup, extrêmement. Vous avez mis quelque baume sur mon cœur de Fo^^eu^e. Je vousenverrai donc directement les cinq volumes d!Études philosophiques y ma Lettre à la littérature et le Père Goriot en manuscrit, et les deux numéros de la^Revue de Paris où sera cette histoire.

Vous ne m'avez rien dit de Souffrances inconnues^ dans le quatrième volume des Études de Mœurs.

César Birotteau avance et les Mémoires (Tune jeune Mariée sont sur le chantier. Je (ravaiile maintenant vingt heures. Le luxe ne m*empèchera jamais de réaliser mes projets de solitude à Wierzchownia, car je reconnais d'une part l'impossibilité d'être ici toujours en présence des discussions littéraires qui commencent à se soulever violemment à mon sujet, et j'ai besoin de préparer, loin des coups d'épingle, deux grands coups d'assommoir, la tragédie de Philippe II et V Histoire de la succession du Marquis de Carabas^ où la question politique sera nettement décidée en faveur du pouvoir monarchique absolu. Ceci ne serait pas, que j'ai le plus vif désir de

LETTkËS À L'ÉtRÀNGËRË. âOd

Voyager ; puis il n'y aurait pas la cause du voyage, qu'il y aurait une raison plus grande que toutes les autres et qui me ferait passer par-dessus tous les obstacles. La savez-vous? La voulez-vous? Y tenez-vous ? Eh bien, je ne connais rien de plus doux, de plus chat, de plus grand, de plus délicieux que votre amitié. Pour l'aller chercher, pour en jouir pendant huit jours, l'on peut bien faire huit cents lieues sans regretter les travaux du voyage.

Non, non, les tigres ne me pervertiront pas I Hélas I ils sont trop bètes ! Je suis compromis. Il faut renoncer à ma loge à cause du voisinage. C'est une écurie de tigres !

J*ai vu aux Italiens à deux loges de distance de la mienne, Delphine P..., la pauvre, flétrie, changée, passée, amante de M. de F... Mon Dieu I Quel squelette I Quel air ennuyé, ennuyeux, quel teint de feuille morte I Non, cette femme n*est pas une femme I Elle a l'air d'un corps qui va tomber en putréfaction. En revanche, derrière notre loge est la loge de la comtesse Comar, ou Komar, ou Komarck, car c'est Zatuski qui m'a dit le nom et je n'en sais pas l'orthographe et jamais je n*ai vu de vieille femme plus aimable, plus séduisante. C'est madame Jeroslas"^*"^, plus le cœur, la franchise. Elle a deux jolies créatures avec elle. Zatuski doit m'y présenter. Vous ne savez pas combien j'aime à me trouver avec des personnes de votre pays. Un nom en ka ou en H me va au cœur...

Ohl si vous êtes bonne, si vous m'aimez (je voudrais pouvoir dire cela gracieusement et irrésistiblement, comme vous le disiez), TOUS ne me laisserez jamais quinze jours sans lettres. Que vous soyez à Vienne, que vous soyez à Wierzchownia, vous ne savez pas combien une amitié vraie est douce au cœur d'un pauvre travailleur qui est au milieu de Paris comme un ouvrier sous les mines de Suède. J'ai tout coupé autour de moi. Je n*ai pas un devoir à remplir dans la société. J'ai en horreur les faux amis et les grimaces. Je suis seul, comme un rocher au milieu de la mer. Mes perpétuels travaux ne sont du goût de personne. Ma pauvre sœur Laure se fâche de ne pas me voir. Je veux triompher du reste de misère qui m'enveloppe et je n'ai pas été fort, constant et courageux pendant cinq ans, pour faillir la sixième année.

Si j'ai on mois à moi dans le commencement de l'année, vous

ne vous fâcherez pas de me voir apporter à la gentille Anna ses étrennes moi-même, puisque les douanes sont si méchantes. J'aurais bien du plaisir à faire cinq cents lieues pour venir dtner avec vous. Mais il faut tant de travail pour atteindre à ce résultat que je ne vous en parle que comme d'une de ces impossibilités qui me piquent au travail et me font redoubler de courage ; il en reste quelque chose. U Absolu n'a été fait qu'avec un espoir de ce genre. La transaction avec Gosselin m'a emporté le fruit de cet opiniâtre travail. Oh! vous ne me connaissez pas I D y a dans vos lettres de ces plaintes, de ces doutes, de ces accusations polies qui me désespèrent.

Le Père Goriot est une belle œuvre, mais monstrueusement triste. Il fallait bien, pour être complet, montrer un égout moral de Paris, et cela fait l'eiTet d'une plaie dégoûtante.

Mercredi 26.

Il faut vous dire qu'hier (ma lettre a été interrompue), j'ai copié votre portrait de mademoiselle Céleste et j'ai dit à deux juges assez désespérants :

— Tenez, voici un croquis que j'ai jeté sur le papier. Je voudrais peindre une femme dans cette donnée et la lancer sur le cours de la vie à travers tel et tel événement.

Savez-vous ce qu'on m'a dit? « Relisez donc ce portrait!... » Alors ils m'ont dit :

— Voilà votre chef-d'œuvre. Vous n'avez jamais eu ce laisser-aller d'écrivain qui indique la force cachée.

— Ah ! ah I ai-je répondu en frappant mon front, cela sort (Tun front (Tanalyste I

Je me mets à vos genoux pour cette violation ; mais j'avais ôté ce qu'il y avait de personnel. Battez-moi, grondez-moi, mais je n'ai pu me refuser à savourer cette louange et j'ai goûté le plus grand des plaisirs, celui d'entendre louer secrètement une personne, qui reste inconnue, à laquelle on porte une vive afifection. C'est jouir deux fois.

Je suis convaincu de l'immense supériorité de votre esprit et suis confondu de vous avoir trouvé tant de grâces féminines, en vous

trouTant ce caractère de forc6 qu a madame Dudevant et qu'avait madame de Staël, et je dis cela bien haut pour que vous ne vous mettiez pas petite près de cette grande flèche que vous m'avez tant Tantée. L'opinion que je manifeste sur vous est une opinion mûrie. Je sois ici loin du prestige de la présence. Je repasse impartialemeot vos discours, vos opinions, vos études, et je vous écris ces lignes avec une sorte de joie, parce que madame Carraud et madame de B... m'ont rendu les femmes bien petites, qu'en fait de grâce, d'aménité, de science cachée sous la frivolité des rires, je suis grand connaisseur, pour avoir dégusté ces fleurs de la femme avec amour, et que ce que je vous dis est consciencieux et vrai. D'ailleurs, vous êtes trop grande dame pour en être orgueilleuse. Ce dont vous devez être fière, c'est de votre bonté, de ces qualités qu'on n'acquiert que par la pratique des vertus chrétiennes dont je ne me moque plus.

Pardonnez-moi le décousu de mes lettres, l'incomplet de ma phraséologie. Je vous écris la nuit avant de me mettre à l'ouvrage. Mes lettres sont comme une prière faite à un bon génie.

Allez donc au Prater avec M. de Hanski I Mon Dieu, vous foulez au pied le monde et vous ne mettriez pas en lumière ce qui est bien T

Ah I mais il faut que je vous dise que la littérature voyant ma canne, mes boutons travaillés, a décidé que j'étais le Benjamin d'une vieille anglaise, Lady Anelsy Q'écris mal le nom), que j'ai rencontrée chez madame d'A... et qui est aux Italiens à deux loges de la mienne (eUe me sépare de madame Delphine P...)* et à laquelle j'adresse un salut. J'ai répondu à des amis (de ces amis qui sont des tigres sous une enveloppe de tourterelle), qu'en eOet ne pouvant porter les traits de la vieille Lady dans mon cœur je les avais fait graver sous la pomme de ma canne I Vous ne sau-' riez croire les ravages que font mes meublas meublants. J'ai bien plus de succès ainsi que par mes œuvres. Voilà Paris I

Mon dîner? Mais il a fait fureur. Bossini a déclaré qu'il n'avait rien vu, mangé ni bu de mieux chez les souverains. Ce dîner a été étincelant d'esprit. La belle Olympe a été gracieuse, sage et parfaite. Laulour-Mézeray a été l'homme le plus spirituel ; il a éteint le feu croisé de Bossini, Nodier et Maliloume par Tartillerie

212 LÉff HÉS A L^TRANQËflË.

d'une verve incroyable. Le maître a été l'humble allumeur qui, dans un feu d'artifice, va. mettre le feu à chaque soleil. Ecco.

Je vous avais bien dit que F Absolu vous étonnerait; eh bien, vous concevrez encore moins le Père Goriot. Puis, après, viendra la fin glorieuse de Séraphita. Jamais imagination n'aura été dans de plus difiërentes sphères. Je ne parle pas de BiroUeau le parfumeur ni des Mémoires (fune jeune Mariée, ce sera pour soutenir le combat par des troupes fraîches.

Savez-vous pour qui ces succès? Eh bien, je veux que vous en^ tendiez mon nom glorieusement, respectueusement prononcé. Je veux vous donner les jouissances de Tamitié les plus douces; je veux que vous vous disiez : « Il riait comme un enfant à Genève et il faisait des campagnes en Chine! » Car vous croyez que c'est un moraliste, un travailleur, un sournois, un que sais-je! Eh bien, c'est un enfant qui aime les cailloux, qui dit des bêtises, qui en fait, qui lit Gotha, qui fait des patiences et qui faisait rire M. de Hanski.

Genève est pour moi comme un souvenir d'enfance ; là j'ai quitté ma chaîne; là j'ai ri sans me dire : demain I Je me souviendrai toujours d'avoir essayé de danser un galop dans le long salon de Diodati, dans le salon où se grisait Byron. Et la campagne de la Bellotte I II ne faut pas que je pense trop à cela; j'irais à Vienne 1 J'ai tant de superstition, tant de vénération pour les gens avec lesquels je peux être moil Comment cela est-il venu entre nous? Je n'en sais rien, mais cela est. Je parlerais de mes chagrins, de mes joies devant vous et M. de Hanski, et je ne suis moi-même ici qu'avec madame de B... et ma sœur. Probablement que vous êtes beaucoup ma sœur et que vous ressemblez beaucoup plus à la première aussi. Enfin, dans ce moment, je voudrais pouvoir vous dire honnêtement les plus gracieuses douceurs, vous envoyer, cueillies une à une dans les champs de l'amitié, les plus jolies fleurs, celles qui peuvent vous plaire ; car je ne veux plus jamais un moment être dans votre disgrâce. Dunque, je ferai prochainement partir un paquet à votre adresse, sans passer par la Chine de Sina; vous baiserez la sublime Anna au front de ma part.

Si vous l'ordonnez, Lucullus rentrera dans la peau de Diogèneafin

de ne pas lire ces mois : Vos allures de Lucullus retarderont votre Uberté.

Je dine aujourd'hui avec l'un de ceux qui ont pris Alger, Tintendant général Denniée, qui depuis trois ansest éprisd'unc admirable créature (un peu bestiole) j mademoiselle Amigo, du Théâtre Italien. Là, vient Rossini, en déshabillé, point moqueur. Hier à la première représentation d'Erani^ opéra italien ^ Olympe me disait en me montrant Rossini :

— Vous ne sauriez imaginer combien l'âme de cet être-là est belle et sublime, combien il est bon, et jusqu'à quel point il l'est. Pour pouvoir réserver son cœur et ses trésors à celle qu'il aime, il s'enveloppe de moquerie aux yeux des autres ; il se fait des piquants.

J'ai pris la main de Rossini et la lui ai serrée avec bonheur.

— Mon maestro, lui ai-je dit, nous pouvons alors nous comprendre.

— Et vous aussi donc, a-t-il dit en souriant.

J'ai baissé la tête, pui» je lui ai montré tout ce brillant Paris qui était là en lui disant :

— Jeter ses diamants et ses perles à cette boue I

Et mes regards ont précisément tombé sur la loge de Delmar I

Lundi, l«r décembre.

Ma lettre est restée huit jours sur, dans, dessous, le Père Goriot. J'ai eu mille tracas d'ai^ent, mais je m'en tire. Je n'ai jamais été si puissant par ma ferme volonté de me tirer d'affaire. Encore quelque mois et je serai sauvé.

Depuis quelques jours il m'est arrivé un petit bonheur. Après mille instances et après avoir essuyé un non pendant trois ans, l'on consent à me vendre la Grenadiëre *. Ainsi j'aurai une studieuse retraite, et les meubles, les livres, l'arrangement que je ferai me

1. Par Gabussi ; représenté pour la première fois le mardi 15 novembre 1834| cet opéra, bien qu'exécuté par Rubini, Tamburini et Julia Grisi, tomba complètement et n'eut que trois repr^ntations.

1 Lliabitation que Balzac a célébrée et qui se trouTait près de Saint-Cyr, ca Toaraine, prés les bords de la Loire.

resteront. Je pourrai demeurer là six mois incognito, sans voir personne. Me voilà très heureux, autant qu'une chose matérielle peut rendre heureux.

Vous serez bien fière du Père Goriot. Mes amis prétendent que ce n'est comparable à rien, que c'est au-dessus de toutes mes précédentes compositions.

Que puis-je vous envoyer que vous ne connaissiez bien T Toutes les fleurs les plus fraîches, les plus coquettes d'une amitié vraie, profonde. Savez-vous que je suis inquiet sur ce que votre dernière lettre me dit relativement à cette profondeur de cœur où nul homme ne doit arriver? Ce peu de mots me fait croire que vous ne me connaissez pas bien, et cela me chagrinerait, parce que vous ne m'aimeriez pas autant que je puis l'être, si j'étais mieux connu. Mon Dieu I je suis l'objet de mille calomnies plus ignobles les unes que les autres et je n'y fais pas plus d'attention que celui qui est audessus du Jura n'écoute Pictet. — Mon mérite? Mais un mot de vous, il met l'alarme dans toute ma cervelle, dans mon cœur 1

Allons, adieu. Voici huit jours que je cause avec vous. Je vais vous écrire un peu plus régulièrement. Les médecins ont obtenu que je changeasse ma vie. Je vais maintenant me coucher à minuit, me lever à six heures du matin, travailler depuis six heures du matin jusqu'à trois heures après midi. J'aurai de trois heures à cinq heures pour mes plaisirs et je vous écrirai un petit mot. Puis il m'est ordonné d'aller et venir et me distraire de six heures à minuit. Ecco.

Mon Dieu, j'éprouve à quitter la plume, quand elle cause avec vous, la même difficulté que j'éprouvais à m'en aller de la maison Mirabaud, quand le maitre me contraignait à partir en allant se coucher.

Allons, readieu, vous que l'on ne peut pas quitter. Mille gentillesses à Anna. Mes amitiés à M. de Hanski, si vous ne gardez pas tout pour vous. Ne m'oubliez pas auprès de vos compagnes de voyage.

Je vous écrirai un mot dans trois ou quatre jours pour vous aviser du paquet. N'oubliez plus de m'écrire ; écrivez-moi souvent, à moi qui n'écris qu'à vous. Je me mets à vos pieds.

A MADAME HANSKA, A VIENNE

Paris, lundi 15 décembre 1834.

Ohl voici bien longtemps que je n'ai vu votre écriture I Suis-je donc retombé dans votre disgrâce? Ne m'en voulez pas de mes longues lettres écrites par intervalles. Je puis vous donner, vous offrir un jour çà et là; c'est le jour de répit que je trouve au milieu de mes longs combats. C'est le moment où, pauvre colombe sans rameau, je me pose les pieds auprès d'une source vive, la source où Ion trempe son bec altéré dans l'eau pure des affections.

Oui, tout s'est agrandi, le cirque et l'athlète. Pour faire face à tout, il Cuit que j'imite le soldat français des premières campagnes dltalie : ne jamais reculer devant les impossibilités, et trouver dans une victoire le courage de rebattre le lendemain l'ennemi I

Je vous enverrai à la fois les deux premières livraisons des Èiudeii philosophiques 9 le Père Goriot et Séraphita. Tout cela sera fini en même temps. J'ai encore une vingtaine de jours de travaux constants. La semaine dernière, je n'ai pas pris en tout dix heures de sommeil. Aussi, hier et aujourd'hui ai-je été comme un pauvre cheval fourbu, sur le flanc, dans mon lit, ne pouvant rien faire, rien enteadre. En effet, le premier article du Père Goriot a fait qoatre-vingt-trois pages de la Revue de PariSy ce qui équivaut à un demi-volume in-octavo. Il a fallu corriger à trois reprises différentes ces quatre-vingt-trois pages en six jours. Si c'est une gloire, moi seul puis faire ce tour de force. Mais je n'en dois pas moins condoire mes autres travaux, les Études de Mceurs et les Études philosophiqueg.

Pardonnez*moi donc l'irrégularité de ma correspondance. Aujourd'hui, un flot, demain, un autre m'emportent. Je me brise contre uu rocher, je me relève et vais à un autre écueil. Ce sont de ces

luttes que vous ne pouvez jamais apprécier. Personne ne sait ce que c'est que de changer de Tencre en or 1

J'ai commencé à trembler. J'ai peur que la fatigue, la lassitude, l'impuissance ne me prennent avant que j'aie édifié mon œuvre, n me faudrait, de loin en loin, de bons petits mois passés hors de France, de grandes distractions, et les plus grandes viennent du cœur, n'est-ce pas?

D'ailleurs, le Père Goriot est un de ces succès inouïs ; il n'y a qu'une voix : Eugénie Grandet^ rAbsolu^ tout est surpassé. Je n'en suis cependant qu'au premier article, et le second surpasse bien le premier. Tieuilles a fait rire. Je vous renvoie ce succès.

Mais vous, que devenez-vous? Gomment, pas de lettres? Com« ment, rien? Oh! cela est mal, très mal, bien mal. Encore quelques jours et j'espère que mes travaux auront pour récompense de vous faire jeter mon nom à l'oreille comme un reproche. J'ai cru que vous me jetteriez périodiquement un sourire, une lettre, une gracieuse rosée de paroles écrites pour rafraîchir le front, le cœur, l'âme, la volonté de votre mougik. Eh bien, entre vous et moi, qui dispose de son temps? Vous. Qui écrit le plus souvent? Moi. J'ai plus d'affection, mais c'est naturel ; vous êtes plus aimable, et j'ai bien plus de raisons pour vous porter de l'amitié que vous n'en avez pour m'en accorder. Il n'y a qu'une chose qui plaide pour moi : c'est le malheur, la misère, le travail, et, comme vous devez avoir toutes les compatissanoes de la femme et de l'ange, vous devriez un peu plus penser à moi que vous ne le faites. Aussi, là, ai-je raison. Vous devriez, en conscience, m'écrire tous les huit jours et ne pas vous fâcher si, parfois, je ne vous écris que deux fois par mois. Cette vie torrentueuse est mon excuse. Quand je serai libre, vous me jugerez. Oui, pardonnez beaucoup à qui aime et travaille beaucoup. Comptez-moi pour quelque chose les nuits passées, les jours consumés sans plaisirs, sans distractions. J'ai été invité par madame Mitgislas***, mais je n'ai pas accepté; je n'ai pas le temps ni le vouloir. Le monde donne si peu de chose et veut tant de choses ! J'y suis si mal à l'aise ! Je suis si gêné en recevant de sots compliments, et les vrais sons du cœur sont si rares I

Depuis que je ne vous ai écrit, il n'y a eu que du travail dans

ma vie; quelques bonnes petites débauches de musique Font entrecoupée. Nous avons ici Mosé, la Sémiramide, montés et exécutés comine ces opéras ne le seront jamais, et, chaque fois que Ton donne ou Tun ou l'autre, j'y vais. Ce sont mes seuls plaisirs. Je ne me mêle en rien de la politique. Je dis, comme je ne sais quel gram* mairien : quoi qu'il arrive, j'ai six mille verbes conjugués. J'apporte, comme une fourmi, chaque jour un brin à mon tas. Il y a des jours où le souvenir de l'île Saint-Pierre^ me donne des frénéâes; j'ai soif d'un voyage; je me débats dans mes chaînes. Puis, le lendemain, je pense que j'ai cinquante ducats à payer à la fin du mois, et je me remets au travail !

M'aimerez-vous en longs cheveux? Tout le monde ici me dit que je suis ridicule ainsi. Je persiste; ils ne sont pas coupés depuis mon doux Genève . Pour que vous sachiez ce que veut dire mon doux Genève^ il faudrait que vous connussiez la caricature de Charlet sur mon doux Falaise : un conscrit sur le Mont-Blanc, ne voyant pas un pommier, et ^'appelant : Terre de malheur l

En ce moment, je travaille à deux choses : la Pleur des Pois et Melmoth réconcilié ; puis j'ai aussi la contre-partie de Louis Lambert : Ecee HomOy et la fin de V Enfant maudit^ outre celle de Séraphita, qui vous appartient, et celle du Père Gorioty qui finira l'année 1834, comme la fin de Séraphita la commencera.

Vous comprenez que tout est bien employé, nuits et jours, d'autant que j'ai les épreuves de mes réimpressions qui vont toujours. Sandeao est épouvanté. Il dit que la gloire ne peut pas payer ces travaux-là, qu'il aimerait mieux mourir que de s'y livrer. D ne me porte pas d'autre sentiment que celui de la pitié qu'on accorde aux malades.

Je vous verrai sans doute à Vienne. J'ai bien solidement arrêté avec moi-même d'y aller en mars, afin de pouvoir faire une reconnaissance des champs de batailles d'Essling et de Wagram. Je partirai après le carnaval.

Vous ai-je dit que j'aurai la Grenadière ? Mon Dieul je reviens sur votre silence; vous ne savez pas combien je suis inquiet de vous, de votre petite, de M. de Hanski.

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