Dans la Peau de chagrin
comme vous-même prétendez que notre pauvre temps ne se donne pas la peine de comprendre, il s'ensuit que nos égaux sont rares. Ce à quoi je pouvais prétendre était, à mon égard ou pour ma personne, à l'usage d'une faculté donnée à l'homme : la raison. Votre tante fait de moi un joueur et un débauché ; elle a des preuves, me ditesvous. Voici sept ou huit ans que je travaille, comme je vous le dis, seize heures par jour. Si je suis joueur et débauché, il faut que l'homme qui a fait trente volumes en sept ans disparaisse. L'un et l'autre ne vivent pas sous la même peau, ou, si cela était, il faudrait que Dieu se fût plu à faire une créature extraordinaire que je ne suis pas.
Je commençais à reprendre vie et courage ici, où j'étais depuis cinq jours. De toutes les lettres qui pouvaient me venir, j'avais dit en partant : « Ne m'envoyez que celles de Russie d , et votre lettre m'a plus accablé que tout ce que l'envie et les calomnies, mon procès et les affaires, ont jeté de lourdes niaiseries sur moi. Ma sensibihté est ici une preuve d'amitié ; il n'y a que les personnes que nous aimons qui peuvent nous faire souffrir. Je n'en veux pas à votre tante, mais je suis fâché qu'une personne aussi distinguée que vous me la faites, soit accessible à de lâches et à d'absurdes calomnies. Mais vous-même, à Genève, quand je vous avais dit être libre comme l'air, m'avez cru marié, sur le dire d'un de ces niais qui font métier de vendre de l'argent. Je me suis mis à rire. Ici, je ne ris plus, parce que j'ai l'horrible privilège d'être horriblement calomnié. Encore quelques débats comme le dernier, je me retire au fond de la Touraine, en m'isolant de tout, en renonçant à tout, en m'efforçant de devenir égoïste, ne voulant ni d'un sentiment ni d'un bonheur, en vivant par la pensée et pour la pensée.
Votre tante me fait l'effet d'un pauvre chrétien qui, survenant au moment où Michel-Ange vient de dessiner une nudité dans la Chapelle Sixline, demande pourquoi les papes laissent représenter de semblables horreurs dans Saint-Pierre. Elle juge une œuvre d'une portée au moins égale à celle-là, en littérature, sans se mettre à distance et sans en attendre la fin. Elle juge l'artiste sans le connaître, et sur les discours des niais. Tout cela me fait peu de peine pour moi, beaucoup pour elle, si vous l'aimez. Mais, que vous vous laissiez influencer par de telles erreurs, voilà qui est fait pour
me chagriner et m'inquiêter beaucoup, car je ne vis que par mes amitiés.
En voilà assez là-dessus, car vous croiriez aussi Vauteur fâché, personnage qui n'existe pss chez moi. Je lui ai défendu de paraître. Venons à ce que vous me dites sur Séraphita. Il est étrange que l'on n'ait pas vu que Séraphita est tout foi. La foi affirme, et tout est dit pour elle. L'ange est descendu de sa sphère pour venir au milieu des arguties du raisonnement ; il oppose raisonnement à raisonnement. Il n'est pas digne de lui de ne pas formuler le doute. Quant à sa réplique, aucun auteur sacré n'a plus énergiquement prouvé Dieu . La preuve tirée de l'infini des nombres a surpris les savants. Ils ont baissé la tête. C'était les battre sur leur terrain, avec leurs armes.
Quant à l'orthodoxie du livre, Swedenborg est diamétralement opposé à la cour de Rome ; mais qui osera prononcer entre Saint- Jean et Saint-Pierre? La religion mystique de Saint-Jean est logique; elle sera celle des êtres supérieurs. Celle de Rome sera celle de la foule.
Comme vous le dites, il faut tâcher de pénétrer le sens de Séraphita, pour critiquer l'œuvre ; mais je n'ai jamais compté sur un succès, quand Louis Lambert était dédaigné. Ce sont des livres que je fais pour moi et pour quelques-uns. Quand il faut faire un livre pour tout le monde, je sais bien à quelles idées il faut le demander et celles qu'il faut exprimer. Séraphita n'a plus rien de la terre ; si elle aimait, si elle doutait, si elle souffrait, si elle était influençable par quelque chose de terrestre, elle ne serait pas l'ange. Personne, à Paris, n'a compris la vision de David, quand il dit les efforts de toutes les substances élémentaires pour ravoir leur création, avec l'esprit qu'elle a conquise, tandis qu'elles n'en auront que la dépouille. Séraphita est comme une fleur du globe ; tout ce qui l'a nourrie la regrette. Le Chemin pour aller à Dieu est une religion bien plus élevée que celle de Bossuet; c'est la religion de Sainte- Thérèse et de Fénelon, de Swedenborg, de Jacob Bœhm et de M. Saint-Martin.
Mais, je me répèle. Votre croyance y mène aussi bien que la mienne. J'ai cru faire une belle et grande œuvre, mais j'ai pu me tromper. Elle est comme elle est, et la voilà livrée aux disputes de ce monde.
Au moment où j'écris vous avez sans doute le Lys dans la Vallée, autre Séraphita, qui, celle-là, est orthodoxe. Mais je ne vous en parlerai pas. La littérature et ses accompagnements m'ennuient. Quand une œuvre est achevée, j'aime à l'oublier, je l'oublie, et je n'y reviens que pour la purger de ses fautes, un an ou deux ans après . Vous lirez ce livre dans sa chair et non dans son squelette ; je souhaite qu'il vous fasse plaisir.
J'ai entrepris de faire ici les deux volumes de madame Béchet, comme j'ai dû vous l'écrire avant de quitter Paris. La Touraine m'a rendu quelque santé, mais au moment où je travaillais le plus, avec votre lettre était une lettre d'un de mes amis, qui m'a envoyé une bouffée de tracasseries. Ces choses-là me découragent de vivre. Heureusement que le livre que j'ai à faire {Illusions perdues) est assez dans ce ton. Tout ce que j'y pourrai mettre d'amère tristesse y fera merveille. C'est une de ces Nouvelles qui sera bien comprise. Elle est à hauteur d'appui.
Je suis en ce moment dans cette petite chambre de Sache où j'ai tant travaillé ! Je revois les beaux arbres que j'ai tant vus en cherchant mes idées. Je ne suis pas plus avancé en 1836 qu'en 1829 ; je dois et je travaille toujours ! J'ai toujours en moi la même vie jeune, le cœur toujours aussi enfant, quoique vous me demandiez combien de sentiments peut dévorer une existence d'homme. Il paraîtrait que, comme les joueurs, j'ai une « angélique » qui se multiplie. Mes succès prétendus sont encore une de ces agréables sottises que l'on me prête. Je ne sais quel critique a imprimé que j'avais connu très intimement tous mes modèles. Mais je ne voulais jamais répondre à toutes ces exagérations. Berryer est de cet avis, et je ne me pardonnerai point d'avoir quitté ma silencieuse attitude pour descendre dans cette arène de boue, comme je l'ai fait dans l'introduction au Lys dans la Vallée.
J'ai ici, depuis quelques jours, contemplé l'étendue de mon œuvre et ce qui me reste à faire. C'est énorme. Aussi, en voyant cette immense fresque, ai-je une grande envie de liquider la Chronique, de renoncer à toute espèce d'ambition politique et à prendre quelques arrangements qui me permettent de me retirer dans un cottage en Touraine, et d'y accomplir paisiblement, sans souci, cette œuvre qui m'aidera à passer la vie, sinon heureusement, du moins tran-
quillement. Pour que ma vie soit heureuse, il faudrait bien des circonstances.
Comment, Anna a été malade ? Ne la soignez pas trop ; l'excès de soins, me disait un grand médecin, est un des fléaux qui menacent les enfants des riches . On s'arrange ainsi pour que tout influe sur eux. Mais vous en savez beaucoup sur ce chapitre. Ce que je vous dit n'est pas une de ces banalités qu'on jette aux mères ; c'est le cri d'une conviction profonde. Ma sœur adorait une petite fille, qu'elle a perdue parce qu'elle écoutait tout pour elle. Sa petite Valentine, aujourd'hui, est, au rebours, hvrée à elle-même. Elle est magnifique.
Mon frère nous donne toujours beaucoup de chagrin. Ma mère se consume de douleur. Mais mon beau-frère est un peu plus avancé ; le canal latéral à la Loire a été voté par les deux Chambres. Ainsi, la loi leur est acquise. Il ne leur faut plus que trouver des capitaux pour exécuter. Il vient aussi, ces jours-ci, d'avoir l'entreprise d'un pont à Paris, ce qui est une excellente affaire. Ainsi le ciel s'éclaircit aussi un peu pour lui. Mais il lui a fallu, comme à moi, beaucoup de persévérance et de courage .
En relisant votre lettre, je trouve que vous me faites un peu plus grand que je ne suis, et que vous me demandez plus que je ne peux donner. Le désir de bien faire m'a fait arriver à des combinaisons qui paraissent nouvelles, mais l'exercice des faculté intellectuelles n'entraîne pas de grandeur réelle ; on reste, humainement parlant, ce qu'on est : un pauvre être très impressible, que Dieu avait fait pour le bonheur, et que les circonstances ont condamné au travail le plus fatigant du monde.
Il faut, en ce moment, que je vous quitte pour achever mon ouvrage ; dans cinq à six jours quand je me serai délivré de ces deux volumes, (|ui achèveront la plus dure des obligations que j'aie contractées, je vous écrirai plus au long et le cœur plus joyeux, car en ce moment tout me cause plutôt de la tristesse que du plaisir. J'ai l'âme et l'esprit trop tendus par le travail. Je suis nerveux comme une petite maîtresse ; mais je retrouverai peut-être un peu de gaieté en me sentant plus léger de deux volumes. La Touraine est cependant bien belle en ce moment. Il fait une chaleur excessive, qui fait fleurir les vignes. Ahl mon Dieu, quand aurais-je une
petite terre, un petit château, un petit parc, une belle bibliothèque, et pourrai-je habiter cela sans ennuis, en y logeant l'araour de ma vie ?
Plus je vais, plus ces souhaits dorés prennent la teinte des rêves ; et cependant y renoncer, ce serait pour moi la mort. Depuis dix ans je ne vis que par l'espérance.
Allons, adieu ; mille gracieuses choses à M. de Hanski. Je mets sur le front d'Anna un baiser plein de souhaits pour elle ; je me recommande à vous pour exprimer mes souvenirs à tous, et vous prie de trouver ici ces jolies fleurs d'âme, ces caressantes pensées, que vous excitez et qui vous appartiennent, triste ou non, car il est de ces amitiés inaltérables qui ressemblent au ciel : il peut passer dessous quelques nuages, l'atmosphère peut être plus ou moins ardente, mais au-dessus le ciel est toujours bleu. Quand vous êtes triste, il s'agit seulement d'aller un peu plus haut.
J'ai bien pensé à vous tous ces jours-ci, ne recevant point de lettres, et c'est cette excessive attente qui aura communiqué à la vôtre cette prodigieuse action ; voilà que je me repens d'avoir commencé par des duretés pour une personne que vous aimez et qui vous aime, quoique sur son portrait je l'aie jugée bien froide.
Allons, encore adieu. Portez- vous bien; soignez-vous, que je ne vous trouve pas malade quand vous me verrez arriver àWierzchownia, car si mes affaires voulaient s'arranger, vous me verriez peut-être en septembre ou octobre.
Allons, mille et mille gracieusetés encore. Je confie tout ce que j'ai pensé à ce petit papier, qui sera malheureusement très discret* Vous me parlerez du Lys, et un peu plus de vous que vous ne l'avez fait cette fois-ci.
GXIII
A MADAME HANSKA, A WIERZCHOWNIA (UKRAINE)
Du 13 juillet au 22 août 1836.
Cette date, cara, n'est pas indifférente. Tout vous sera expliqué par trois événements qui marqueront dans mon âme et dans mes malheurSi
340 Î.ETTRES A L'ÉTRANGÈRE.
Madame de B... est mortel Je ne vous en dirai pas davantage sur ce point. Ma douleur n'est pas d'un jour, elle réagira sur toutes ma vie. Depuis un an je ne l'avais pas vue, et je ne l'ai pas vue non plus à ses derniers moments. Voici pourquoi. A l'instant où j'aurais dû être à Nemours, j'étais obligé de liquider à Paris la Chronique, au moment de son plus éclatant succès, car nous ne pouvions pas supporter le choc des journaux à quarante francs par an et quotidiens, nous qui coûtions soixante-quatre francs et qui ne paraissions que deux fois par semaine. Pour continuer, il nous fallait cinquante mille francs, et personne ne pouvait et ne voulait donner un liard dans les circonstances où se trouve la presse. J'ai été trouver tous les actionnaires et je leur ai garanti le payement intégral de ce qu'ils y ont mis, en sorte qu'au moment où je recevais le coup le plus rude que mon cœur ait eu à subir, — car jamais, depuis la mort de ma grand'mère, je n'avais eu à sonder aussi profondément l'abîme égoïste d'une éternelle séparation, — en ce moment donc, j'éprouvais une perte d'environ quarante mille francs ; c'en était trop. A l'instant encore, maflame Béchet, qui s'est mariée comme je vous l'ai dit avec un certain Jacquillarl, était contrainte par cet homme à me poursuivre pour mes deux volumes, et j'étais sous le poids d'un nouveau procès où tout était perte pour moi, car j'étais, par l'acte même, condamné à cinquante francs de dommages par jour de retard, et j'étais déjà de deux mois en retard par suite d'une sommation qui m'était faite de fournir cette dernière livraison.
Voilà les trois malheurs qui m'attendaient après les fatigues de mon procès et les horribles travaux du Lys !
La dernière lettre de l'ange qui maintenant a échappé aux misères de la vie, et qui, dans ses derniers jours, n'a pas été ménagée, car en deux ans ses deux enfants les plus glorieux — son fils le plus aimé, celui qui était tout elle et qui avait vingt-trois ans, sa plus belle fille de dix-neuf ans — morts; sa dernière fille, de dixsept ans, folle, et son dernier fils lui donnant les plus grands chagrins. Eh bien, sa dernière lettre est venue au milieu de ces tourmentes; elle, qui m'était si amoureusement sévère, avouait que