PRÉFACE
L'auteur de ce travail doit avouer que son seul mérite consiste dans la patience avec laquelle il a, pendant quelques années, dépouillé les livres publiés sur Napoléon, la collection du Afoniiet/r et les moindres écritsoù la parole de ce grand souverain a été constatée. Un autre mérite est d'avoir senti l'importance de l'cBuvre qui allait; en résulter, et qui est à Napoléon ce que l'Evangile est à Jésus-Christ, lin effet, ce livre, qui sera pour beaucoup de gens un trésor, eût perdu de sa valeur §i l'on eût indistinctement publié toutes les pensées de Napoléon. La RochefoucauU n'a certes pas donné la totalité des maximes que lui ont suggérées les événements et ses méditations ; il a choisi, étudié, pesé, comparé celles qu'il nous a livrées ; tandis que Napoléon n'a jamais songé à formuler un corps de doctrine. Le soHslieutcnant a parlé sans connaître le Premier Consul, l'Empereur a souvent pensé sans prévoir Sainte-Hélène. Aussi n'était-ce pas une tâche ordinaire que de dégager l'hompie de chaque circonstance, et de saisir sa vraie pensée 4 travers Jqs contradictions dans lesquelles l'ont entraîné les hasards de sa vie.
Il n'y avait pas à hésiter dans ce choix ; Napoléon est une des plus violentes volontés connues dans les annales des dominations humaines : il ne pouvait donc y avoir de curieux en lui, que les lois par lesquelles il a construit et f^alnlt^nu son pouvoir.
Cependant, comme de son point de départ au point d'arrivée, et de son trône à son tombeau, il a deux fois, et en deux sens différents parcouru tout l'état social, qu'il a su tout voir et a tout observé, chaque fois qu'nn mot de lui, quelque étranger qu'il fût à la politique, nous a paru éclairer à fond certains passages de la vie humaine, nous ne l'avons pas omis ; ainsi chacun y trouvera quelque chose à son usage, le grand comme le petit, car cette pensée, aiguë autant qu'une épée, a sondé toutes les profondeurs. Le terroriste de 93, et le général en chef ont été absorbés par l'Empereur, le gouvernant a souvent démenti le gouverné ; mais ses paroles que les diverses crises lui ont arrachées et qui se heurtent, accusent admirablement la grande lutte à laquelle il fut condamné. Aussi souvent une seule
omni-sçavante, et gracieuse, et spirituelle comtesse Hanska. Je me mets à vos genoux, belle et chère sœur-Massillon, pour vous dire ici que le malheur de ma vie est une longue prière, que j'ai l'âme bien blanche, non parce que je ne pèche pas, mais parce que je n'ai pas le temps de pécher, ce qui la rend sans doute bien noire à vos yeux. Mais vous savez que j'ai dans la niche de mon cœur une madone qui sanctifie tout. Que vous ai-je dit ou fait qui me vaille tant de recommandations chrétiennes ? je travaille tant, que je n'ai pas toujours le temps de dormir, et, symptôme plus effrayant, de vous écrire. Un homme aussi malheureux est le plus grand coupable ou le plus grand innocent de la terre, et, dans ces deux cas, il n'y arien
phrase de ce recueil peint-elle certaines phases de sa vie et plusieurs portions de l'histoire contemporaine beaucoup mieux que ne l'ont fait jusqu'ici les historiens.
Le livre de l'homme qui pense après coup peut-il jamais valoir le cri de l'homme atteint au cœur? Quelle poésie que la douleur de Napoléon !
Il a fallu néanmoins élaguer plusieurs pensées qui lui étaient communes avec des grands hommes ses prédécesseurs en politique, et d'autres auxquelles son nom n'enlevait pas leur vulgarité. Néanmoins, nous avons donné celles que l'Empereur a répétées assez souvent pour leur imprimer le cachet des circonstances ; n'expliquent-elles pas dès lors son génie, ses opinions, ou sa domination?
Aux yeux des masses ce livre sera comme une apparition, l'âme de l'Empereur passera devant elles ; mais, pour quelques esprits choisis, il sera son histoire sous une forme algébrique ; on y verra l'homme abstrait, l'Idée au lieu du Fait. Ne sera-ce pas une des choses les plus singulières dans la destinée de cet homme, qu'après avoir si vigoureusement lutté contre les manifestations de la pensée, il en arrive à n'être plus qu'un livre? Ce recueil d'axiomes sera surtout le code des pouvoirs menacés ; nul mieux que Napoléon n'a eu l'instinct du péril en fait de gouvernement. On lui rendra cette justice qu'il a été franc, et n'a reculé devant aucune conséquence ; il a glorifié l'Action et condamné la Pensée. Tel est, en deux mots, l'esprit de ce testament politique. Aussi beaucoup de ces maximes paraîtrontelles machiavéliques, cruelles, fausses, et seront-elles blâmées par beaucoup de ceux qui les tiendront en eux-mêmes pour justes et de bonne application. Il n'est pas inutile de faire observer que Napoléon ne s'est jamais contredit dans sa haine contre les avocats, les idéalistes et les républicains. Son opinion à leur égard équivaut à proscrire la discussion publique en fait de gouvernement.
Nous n'avons pas à prendre ici parti pour ou contre l'expérience que ce grand homme a léguée à la France ; il n'appartient à personne de défendre ou d'accuser Napoléon ; il suffit de le faire comparaître devant tous ; sa pensée est toute une législation qui sera réprouvée ou adoptée, mais qui devait être mise au jour sous sa formule la plus succincte ; personne n'oubliera qu'elle contient les secrets du plus grand organisateur des temps modernes ; si elle est en opposition directe avec l'esprit de la France actuelle, cette vigoureuse contradiction était un motif de plus pour la publier. Napoléon a regardé le gouvernement responsable comme impossible et la liberté de la presse comme incompatible avec l'existence du pouvoir :
à faire. Voulez-vous savoir jusqu'où cela va ? Je suis las de la vie ainsi faite, et, sans mes devoirs, j'en prendrais une autre. Il faut avoir reçu bien des coups, être bien lassé par le sort, pour s'abandonner au hasard, comme je le fais aujourd'hui, avec un caractère aussi fortement trempé que l'est le mien.
Vous avez des réticences à propos de mes affections qui me chagrinent d'autant plus que je ne puis y répondre (aux réticences), et vous me demandez sur ma santé des explications superflues. Comment n'avez- vous pas deviné, avec votre front si grand de perspica-
quelle flatterie pour les rois et les ministres qui résoudront un problème qu'il proclame insoluble ?
Il reste un mot à dire sur les divisions que nous avons faites dans cette masse de pensées, et dont la convenance sera, nous l'espérons, bien jugée.
Il nous a paru possible de déterminer les maximes et les idées que Napoléon a conçues avant le 18 Brumaire, c'est-à-dire tant qu'il a été républicain ou citoyen, sujet ou soumis à un pouvoir reconnu.
Après cette première portion, nous avons mis ensemble toutes les pensées concernant l'art militaire qui a été le secret de son élévation et le ressort de son empire.
La troisième partie contient toutes les idées du souverain et celles qu'ont dû lui suggérer l'exercice du pouvoir ou son organisation.
Enfin la quatrième est tout ce que lui ont dicté l'expérience et le malheur, c'est le cri du Prométhée moderne.
Si Napoléon est remarquable en politique, c'est par ses prévisions sur l'état de l'Europe. Aujourd'hui, ses plus grands ennemis ou ceux qui ont cherché à le rapetisser ne sauraient disconvenir que le coup d'oeil d'aigle par lequel il embrassait les champs de bataille, n'atteignît les champs les plus étendus de la politique; aujourd'hui, la plupart des arrêts qu'il a prononcés sur les événements futurs de l'Europe et du monde sont accomplis ; quant au reste, il n'est pas douteux pour les esprits supérieurs qu'il ne s'accomplisse. Si nous avons donné le portrait de Castlereagh qui se trouve à la fin de ce livre, c'est pour ne rien omettre des pensées que Napoléon a laissé échapper sur l'avenir de l'Angleterre. Il est à remarquer qu'en parlant de cet homme. Napoléon est sorti du ton de modération avec lequel il a jugé froidement, avec tous les caractères de la justice et de la vérité, ses plus grands ennemis ; mais il y a quelque chose de national dans son emportement contre Castlereagh. Napoléon était éminemment français. Wellington est un accident ; Bathurst est un homme inepte et vil qu'il méprise. Mais Castlereagh est toute l'Angleterre, c'est l'ennemi de la France ; toutes les fois que Napoléon le trouve en faute dans sa victoire, il exprime une triste joie : il voit l'avenir chargé de sa vengeance; il indique où et comment l'Angleterre périra. Les Anglais eux-mêmes doivent avoir reconnu la perspicacité de ce grand génie ; leur gouvernement a tourné jusqu'à présent dans le cercle fatal où l'a inscrit Napoléon. Aussi, la France peut-elle dire avec orgueil, que du fond de son tombeau, Napoléon combat toujours l'Angleterre.