‹ Lettres a l'étrangere (volume 3)Chapitre 94 sur 111 · J.-L. G... Y JEUNE · texte numérisé non relu

J.-L. G... Y JEUNE

cité et de mille autres attributs, que les malheureux ont toujours des santés robustes ; ils peuvent traverser les mers, les incendies, les batailles, coucher au bivouac, dans les plâtres neufs ; ils sont toujours ëâins et entiers ! Oui, je suis à merveille, sans douleurs, sans aucuns maux, dans ma. jeune maison. N'ayez aucune inquiétude. Hormis ma grande et générale fatigue, après mes excès de travail de la quinzaine dernière, je vais bien, et n'étaient mes cheveux blancs qui abondent, je tne croirais rajeuni de dix ans.

Mon Dieu, cortinie je souffre quand, en vous lisant, je m'aperçois que vous avez souffert de mon silence et que vous avez épousé mes inquiétudes et les angoisses de ma pàuVre vie ! Le savez- vous ? Le sentez-vous? Non, ne me voyez jamais, comme vous me le dites, joyeux et tranquille ! Quand je vous écris joyeusement, c'est que tout est au plus mal et que je Veux vous cacher combien tout va mal. Tout va si mal que, si je ne vous écris pas, c'est quCi.. Non, je ne puis vous l'écrire ; je vous le dirai quelque joui" et voUs aurez regret de m'avoir écrit quelques paroles cruelles et douces tout à la fois, à propos d'un retard. C'est de ces choses que vous ne devineriez jamais. Ne craignez pas que jamais rien n'altère ni ne diminue un attachement comme le mien. Vous me supposez léger, étourdi; cela me fait rire. Croyez donc une bonne fois pour toutes que celui à qui vous voulez bien reconnaître quelque profondeur dans la pensée, en a au cœur, et que, quand on déploie autant de courage dans la lutte où je suis engagé, on peut avoir une grande constance dans les affections. Seulement voUs ignorez les exigences de chaque journée, les épouvantables difficultés où je me dépense. Si vous saviez qu'il a fallu des intrigues comme celles du Mariage deFûjarOy pour faire arriver un bonnetier à payer quatre mille francs les Pensées et Maximes de Napoléon, que mes éditeurs ne veulent pas me donner d'argent ; que je suis en train de rompre ce marché, que pour le rompre il faut cinquante mille francs, que cinquante mille francs ne se trouvent pas dans toute la librairie; qu'après avoir cru ma vie arrangée et tranquille, elle est plus en péril que jamais, vous ne traiteriez pas de folie (vous !) mon entreprise de Sardaigne ! Oh ! je vous en prie, ne vous mêlez jamais de conseiller ni de blâmer les gens qui se sentent au fond de l'eau et qui veulent revenir à la surface ! Jamais les gens riches ne comprendront les malheureux. Il faut

avoir été soi-même sans amis, sans ressources, sans pain,sâhs argent, pour savoir à fond ce qu'est le malheur ! Aussi ai-je, moi, i'ititelligence de toutes ces choses, et je ne me plains plus d'être la victime d'Uh malheureux qui, pour vivre, vend le bon mot que j'âl pu dire hier sur le boulevard et qui, publié, est une attaque horrible fcontre moi. Je ne me plains plus iii de la calomnie ni des injures ; les jpàuVres malhelireux eh vivent et, quoique je préférerais moUrir à vivre ainsi, je ne me sens pas 1c courage de les blâmer, car je sais ce que c'est que de souffrir.

Vous iie savez pas tout ce que ceux qui m'aiment, comme nia sœur et ma mère, me disent quand ils savent que j'écris des lettres. Vous croyez que c'est peu de chose de tout quitter pour iracohter sa vie !... Je ne veux pas vous dire eiicoré tout ici, car vous m'écririeî Ôèfemetit dé tte plus vous écrire, comme madame Carraud l'exige de moi, et je ne pourrais pas me passer de la seule consolation que j'aie. Quelques rares que soient mes lettres, elles sont les seules que j'écrive aujourd'hui (celles d'affaires exceptées, et encore qUe de querelles et de mauvaises affaires me suis-je faites pour n*a\T)ir pas répondu !) Vous ne pouvez savoir ce qu*est une vie littéraire aussi occupée que l'est la mienne. Quoi qu'on VoUs dise oU qu'il Vous paraisse de mon silence, sachez bien que je travaille jour et nuit; que le phénomène de ma production est doublé, triplé ; que je suis arrivé à corriger des volumes en une nuit, à les écrire en deUx jours et demi ! Le monde est fou. 11 croit qu'un livfe se parlé. Cela ne me fait dû chagrin que de vous ; les autres me font rire de pitié. Depuis le mois de novembre dernier j'ai écrit : i" CésaP Birotteau ; 2" la Maison Nucingen; 3° la Torpille (ou le commeiicemcnt) ; 4" j'ai sous presse le commencement du Curé de Village; 5° le Constitutionnel a donné les Rivalités en Province (la fin du Cabinet des Antiques) ; 6" j'achève Massimilla Boni; 7° j'ai deux volumes in-octavo intitulés Qui a Terre a Guerre ; 8° j'achève les Illusions Perdues; 9" j'ai cinq drames sur mon bureau. (Ceci est inconnu.)

Cara, chacun de ces huit ouvrages aurait efflanqué et fourbu pour Un an lé plus fort des autres écrivains français qui ne font pas un demi-volume par an. Quand je vous dis que c'est à faire pitié.

Je ne vous parle pas du livre d'amour dont je vous ai dit quelque chose et qui est là sur ma table, sous votre lettre ; j'en ai Vingt-cinq

feuillets d'écrits, environ. Je ne parle pas de cinq Contes drolatiques écrits depuis deux mois.

Mon Dieu, je n'ai pas une âme qui me connaisse ; il n'y en a eu qu'une. La pauvre et chère madame de B... me venait voir tous les jours, et, dans ce temps-là, elle croyait que je périrais sous le fardeau. Que dirait-elle en le voyant décuplé I Oui, je travaille dix fois plus en 1838 qu'en 1828, en 1830 et 1831, 1832 et 1833. Dans ce temps-là, je croyais à la fortune, et aujourd'hui je crois à la misère. Il y a beaucoup de gens qui m'en veulent de ne pas me vendre au bel ordre de choses actuel. J'aimerais mieux périr! Je veux avoir mon franc -parler.

Quand vous me parlez de funeste mort, comme de celle de votre cousin, moi je dis : heureuse mort, car je ne crois pas que nous soyons ici-bas pour le bonheur, Withold a eu raison ; je plains beaucoup sa mère ^ ; mais lui, il est heureux, croyez-le.

Vous me demandez quand se calmera cette furie française qui m'emporte en Italie, en Sardaigne, etc. N'est-ce pas me demander quand je serai imbécile. Vous voulez donc qu'un homme qui peut écrire en cinq nuits Qui a Terre a Guerre ou César Birotteau, aille à pas comptés, comme un rentier qui promène son chien sur le boulevard, lit le Constitutionnel, revient dîner chez lui et va, le soir, voir jouer au billard ? Je vous accorde cinq secondes ici pour rire de la plus charmante personne du monde, qui est, à mon avis, madame Eveline. Il ne vous resterait plus qu'à blâmer la furia qui me fera venir voir les gens du Nord dans leur steppe. Sachez, belle grande dame, que si je m'abandonnais, comme vous me le proposez, à la providence, la providence m'aurait déjà mis en prison pour dettes, et je ne vois pas ce qu'il y aurail de providentiel dans un séjour à Clichy. Que diraient les plantes, qui sortent des caves pour aller au soleil, si elles entendaient une jolie colombe leur demander pourquoi elles se traînent le long d'un soupirail ? vous donnez des malédictions à notre civilisation ; je vous y attends à Paris! Je voudrais bien aussi savoir quelles sontlesimpertinentcs qui vous écrivent à mon sujet, et qui croient qu'il y a pour moi un soleil ailleurs que dans le Nord.

1. Le comte Withold Rzewuski, fils de la comtesse Rosalie Rzewuska, tante de madame Hanska .11 venait de mourir au Caucase.

Théophile Gautier est un garçon dont je croyais vous avoir parlé. C'est un des talents que je reconnais ; mais il est sans force de conception. Fortunio est au-dessous de Mademoiselle de Maupin, et ses poésies^ qui vous ont plu, m'ont épouvanté comme décadence de poésie et de langage. Il a un style ravissant, beaucoup d'esprit, et je crois qu'il ne fera jamais rien, parce qu'il est dans le journalisme. C'est le fils d'un receveur d'une barrière d'octroi de Paris, la barrière de Versailles précisément. Il est très original, il sait beaucoup, il parle bien des arts, il en a le sentiment. C'est un homme hors ligne, et qui se perdra sans doute. Vous avez deviné l'homme ; il aime la couleur et la chair; mais il comprend aussi l'Italie sans l'avoir vue.

Je suis frappé de la manière dont vous revenez, à trois reprises, à la légèreté de mon caractère et à la multiplicité de m£s entraînements. Il doit y avoir là-dessous quelque calomnie qui a serpenté jusqu'à Wierzchownia, Dieu sait comment !

Allons, il faut vous dire adieu, sans vous avoir dit la dixième partie des choses que j'avais à vous dire et qui se retrouveront. D'ailleurs, c'était de vous dépeindre les ennuis de ma vie actuelle, qui sont innombrables. Il faut corriger pour demain le Curé de Village, car il m'ennuie d'avoir encore affaire avec la Presse.

Allons adieu, chère fleur bleue, et gardez bien tout à qui thésaurise en votre endroit ses affections et ses sentiments. Je ne sais pas pourquoi vous dites que les vieilles amitiés sont timides, car je suis, moi, très hardi avec le temps.

Mille gracieusetés pour tous ceux qui vous entourent, et mes amitiés à M. de Hanski.

16 octobre.

Je suis en marché avec les Débats pour y loger toute ma prose, à un franc la ligne. Voici pour faire hurler M. Sedlitz, le poète allemand, qui est baron, qui a des terres, et qui s'est scandalisé, chez votre hôtesse de la Landstrasse, de m'entendre causer des produits de la littérature. Si l'affaire se fait, vous me verrez alors bientôt à Wierzchownia. J'y veux venir en hiver.

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