‹ Lettres à l'étrangère (volume 4)Chapitre 30 sur 105 · LUI · texte numérisé non relu

LUI

A MADAME HANSKA, POSTE RESTANTE, A GENÈVE

Paris, lundi 17 février — dimanche 23 février 1834.

Point de lettre aujourd'hui, mon Ève chérie. Mon Dieu, souffrestu ? Combien nVt-on pas de tourments à de telles distances ! Si tu étais malade et que Ton prît tes lettres ! Mille pensées m'entrent à la fois dans la cervelle et me désespèrent.

Aujourd'hui, j'ai travaillé beaucoup, mais j'avance peu. Demain, je suis forcé d'aller dîner chez M. de Margonne, le suzerain de Sache. Néanmoins, je me lève à une^heure et demie du matin et me couche à six heures et demie. Voilà mes habitudes de travail reprises et aussi les fatigues du travail ; mais je les supporte bien. J'éprouve des diflicultés inouïes pour bien faire ce que j'ai à faire en ce moment. A chaque instant du jour, ma pensée vole auprès de toi. J'ai des frayeurs mortelles d'être moins aimé. Je t'adore avec un abandon si complet ! J'ai tant besoin de me savoir aimé ! Je ne serais bien heureux que si je recevais une lettre de toi, non pas tous

130 LETTRES A rÉTRANGËRE.

les jours, mais tous les deux jours. Tes lettres me rafraîchissent l'âme, elles m'y jettent un baume céleste.

Tu ne peux pas douter de moi ; je travaille nuit et jour, et chaque ligne me rapproche de toi. Mais toi, mon ange aimé, que fais-tu ? Tu es oisive ; tu vois toujours un peu de monde. Mon Dieu, que de liens sont entre nous ! Ils ne se brisent pas, dis ! Tu ne sais pas combien je me suis attaché à toi par toutes les choses que tu croyais devoir me détacher. Il n'y a pas que de l'amour effréné, de la passion, du bonheur, des plaisirs ; il y a aussi, de moi à toi, je ne sais quelle profonde estime des qualités morales. Ton esprit me plaira toujours; ton âme est forte; tu es bien la femme que j'ai souhaitée pour mienne. Je repasse en moi délicieusement tous mes bons souvenirs de ces quarante-cinq jours, et tous me prouvent que j'ai raison dans mon amour. Oui, je puis t'aimer toujours, te tou* jours tendre une main pleine d'affection vraie, te recevoit dans un cœur toujours plein de toi. J'aime à te parler de ta supériorité parce qu'elle est réelle. Tout son que rend ton âme est grand, et fort, et juste. Je suis bien heureux par toi en pensant que tu as toutes les qualités qui perpétuent l'attachement dans la vie.

Ma chère fleur d'amour, je t*ai écrit dans ma dernière lettre, que je voulais que tu marchasses ; mais je veux plus, je veux également que tu renonces à prendre du café au lait et du thé. Je souhaite que tu m'obéisses, et je désire que tu ne manges que des viandes noires. Par-dessus tout, il faut que tu arrives graduellement à te servir d'eau froide pour ta toilette. Ne feras-tu pas tout cela, quand tout cela est demandé au nom de l'amour ? Ne te départis en rien de ce régime. Pour la marche, commence par des promenades de peu de durée et augmente tous les jours jusqu'à ce que tu arrives à faire deux lieues à pied. Fais ta promenade à jeun, en te levant et reviens pour déjeuner avec un peu de viande, mais noire et toujours rôtie. Si tu m'aimes, tu te conduiras ainsi, avec une constance que rien n'arrêtera. Alors, ta beauté restera la même ; tu maigriras légèrement, tu te porteras à merveille, et tu empêcheras bien des maladies. Oh l je t'en supplie, prends ce régime et quand tu seras près de la mer, prends des bains de mer. Tu ne sais pas combien je t'aime !

LBTTRBS A L'ÉTRANGÈRE. 131

Mardi 18.

Toujours point de lettres! quelle angoisse! Je reviens de chez madame de ,C... que je ne veux point pour ennemie à l'occasion de mon livre, et le meilleur moyen de m'en faire un défenseur contre le Faubourg Saint-Germain est de lui faire approuver l'œuvre par avance, et elle l'a fort approuvée. J'ai été remettre chez madame Appony la lettre de madame Potoçka. L'ambassadrice était à sa toilette ; je ne l'ai point vue et, somme toute, j'en suis content ; je ne veux point de dérangements, je ne veux aller nulle part, et il m'est venu la singulière idée de me faire raser la tête comme un moine, afin de ne pas sortir de chez moi. J'ai un bal samedi de cette semaine, chez Dablin; il m'a obligé, je suis forcé d'avoir quelque reconnaissance.

Sais-tu qu'il s'agit pour moi de prendre ici ma mère et ma sœur, et mon beau-frère? J'attends un conseil là-dessus. J'y vois bien des inconvénients, l'amoindrissement de ma liberté, quoique rien ne m'empêcherait d'aller en Ukraine et à Vienne, de m'absenter deux ans. Hais, depuis deux jours, ma raison me dit de me refuser à cette réunion, et, cependant, c'est le seul moyen d'empêcher ma mère de faire des sottises. Que d'ennuis et de contrariétés, outre mes chagrins personnels ! J'ai peu travaillé aujourd'hui et beaucoup couru.

Mercredi 19.

Travûl enragé. La Duchesse de Langeais me coûte plus que je ne saurais te dire. A mon avis, c'est colossal de travail, mais ce sera peu api^récié de la foule. Mon libraire me refuse de l'argent pour la fin de ce mois ; me voilà contraint à mille démarches ennuyeuses et réussirai je? Il a raison; il représente madame Bêchât et me . dit qu'il ne peut pas lui demander de se mettre en avance ; il faut que la livraison paraisse à toute force. Ainsi, je te dis mille tendresses. Ici, en lisant cette ligne, tu penseras que le cœur de ton amant était plein d'amour, qu'il avait besoin de t'écrire mille gracieuses choses, et qu'il fallait se taire, travailler ! A demain.

Jeudi 20. Cinq heures.

JMa mère, ma sœur et mon beau-frère viennent dîner ici pour parler afîaires. J'ai travaillé depuis une heure après minuit ce matin, jusqu'à trois heures après midi, sans désemparer. Allons, ange à moi, décidément tu tressailleras, tu palpiteras en lisant Ne touchez pas la hache, car c'est, en fait de femmes, ce que j'aurai fait jusqu'à présent de plus grand. Aucune femme de ce Fauboui^ ne peut ressembler à cela.

Tu as mille pensées d'amour, mille caresses, mille gentillesses, J'ai pensé à toi, à ton plaisir, à te faire entendre partout mon nom glorieusement prononcé. Je veux devenir plus grand pour un sentiment plus grand.

A demain. Un baiser à l'épouse, une petite pigeonnerie à l'Eve. Mille âmes pour toi dans mon âme.

Vendredi M.

J'ai ta lettre, la seconde lettre écrite à ton chéri. Mon Dieu, que je t'aime! Les mille désirs, les espérances de bonheur qui m'allumaient le cœur à chaque tour de roue quand je venais à Neuchâtel, les certaines délices que je venais chercher à Genève, et qui te faisaient sublime, ravissante, épouse enfin, à jamais mienne, eh bien, j'ai senti toutes ces émotions si diverses à nouveau, mais augmentées des chères joies, de l'adorable sécurité d'un ange dans son ciel.

Oh ! mon amour, quelles ailes rapides m'ont porté près de toi! Oui, ma pensée a baisé ton front magniflque, mon cœur était dans ton cœur, ma pensée dans tes beaux cheveux, et ma bouche... je n'ose dire, mais certes elle sentait l'amour, elle te baisait avec une ardeur inouïe. Oh ! chère Eve, cher trésor de bonheur, chère noble âme, chère lumière, cher monde, mon unique bonheur, comment te bien dire que j'ai senti là que je t'aimais in œternum. J'aurais dû lire cette lettre devant ton portrait, à genoux ! que de courage tu me communiques î

Eh bien, je suis content de ce que tu m'apprends. Pour que cela soit, il faut que ce soit le fruit d'une pensée consciencieuse. Oh ! chère chérie, je veux que cet autre toi, cet autre nous, eh bien, je

veux qu*il ait tout ce qui peut flatter les vanités d'une mère et qu'il soit grand, qu'il ait ton front, mon énergie, qu'il soit beau et noble, un grand cœur et une belle âme. Pour tout cela, sagesse ! A Vienne, mon amour, à Vienne, nous y tâcherons. Quelles délices dans une chasteté, dans une gloire, dans des travaux qui ont un but. Fidélité, renommée, travaux, tout cela pour une femme, une seule, celle dont l'amour rayonne déjà pour moi sur toute ma vie. Oui, Ëva, Éva d'amour, ma belle et noble maîtresse, ma gentille naïve servante, ma grande souveraine, ma fée, ma fleur, oui, tu éclaires tout ! Persiste dans tes projets ; sois une femme aussi supérieure dans ta conduite, dans tes plans. Sois aussi forte dans ta maison que tu es tout cela dans ton amour.

Oh l tes lettres, elles me ravissent, elles m'émeuvent ; oh, tu m'affoles ! Quelle âme, quel cœur; quel cher esprit ! Tu combles toutes mes ambitions et je disais hier à madame de B... que tu étais, toi, l'inconnue de Genève et de Neuchâtel, la réalisation du programme ambitieux que j'avais fait d'une femme.

Va, mon amour, c'est quelque chose, après le triomphe que toutes les femmes veulent remporter sur les sens et le cœur de leur amant, d'obtenir l'entière et complète assurance qu'on les admire de loin, qu'on sait pouvoir toujours les estimer, les chérir, se plaire près d'elles. Tel que tu m'as vu près de toi, tel je serai toujours. A toi tous mes sourires, à toi des fleurs de cœur, et d'amour, inépuisables dans leurs floraisons. A toi la candeur, la fraîcheur de mes sentiments, à toi tout. A toi, qui comprends Tesprit, la gaieté, la mélancolie, la grandeur, les élans de l'amour toujours divers d'un poète. Oh ! je m'arrête en te baisant sur les yeux.

Demain, je cours; j'ai des affaires d'argent ennuyeuses; mais c'est la dernière fois. Je vais finir dun seul coup la difliculté de la Physiologie du mariage, et, fin mars, je ne devrai pas un sou à madame Delannoy. Après? Eh bien, je recommencerai des travaux pour achever le reste. Je ne te dis rien de ces courses, mais elles me prennent bien du temps, m'excèdent, m'ennuient, et mon amour, autant que la nécessité, me crient tous les matins : Marche !

Mon amour, mon Eve, soir et matin je m'endors et me réveille dans ton cœur, dans ta pensée. Soufirir, travailler pour loi, ce sont des plaisirs. A demain.

Samedi 11.

Je viens de recevoir ta lettre ostensible et d'y répondre. Je t y parle bêtement de ta chaîne, mais je n'ai pas eu le cœur de jeter la lettre au feu, de la recommencer. Je suis fatigué. Ce soir il faut aller au bal ; moi, au bal I Mais, mon amour, il le faut. C'est chez le seul ami qui m'ait bien galamment obligé. Je t'enverrai un modèle de chaîne, celle de Yaucanson ; tu me la feras faire massive, et lodet^ me la fera parvenir en tirant sur moi pour le prix.

Dis-moi donc si les bronzes dorés entrent en Russie. J'ai fait faire un si admirable flambeau à trois branches que je voudrais t'envoyer le pareil, de même que je te voudrais un encrier, un réveil (chose bien utile à une femme), enfin tout ce dont je me sers semblable chez toi. Si j'avais été plus riche, crois-tu que je ne t'aurais pas substitué une chaîne semblable à la tienne, et pris la tienne, afin que tu te dises en jouant avec : « Il joue avec cette chaîne. » Mais je ne pourrai nous faire ces joies que plus tard. Réponds-moi sur le bronze, parce que je te voudrais ce chefd'œuvre sous les yeux. Songe donc, quel bonheur de voir en m'écrivant : Exsultat vitam angelorum^ que je verrai en t'écrivant l Oh ! je suis gourmet, afiamé de ces choses qui mettent sans cesse deux amants au cœur l'un de l'autre. A Wierzchownia, je ferai faire ta chambre semblable à la mienne ici. Je te veux le même tapis.

Oh ! je t'adore ! Tout à l'heure, je pleurais en songeant au plancher de la maison Mirabaud. Quel bonheur que d'avoir la force de ne pas tousser ! Ces larmes m'ont dit que je serais à Vienne le 10 septembre, que je te serrerais, heureuse, sur ce cœur tout à toi!

Bébéte, dans dix ans, tu auras trente-sept ans et moi quarantecinq, et, à cet âge, on peut s'aimer, s'épouser, s'adorer toute une vie. Allons, mon noble compagnon, ma chère Eve, jamais de doutes, vous me l'avez promis. Aimez avec confiance. Séraphita^ c'est nous deux. Déployons donc nos ailes par un seul mouvement ; aimons de la même manière. Je t'adore, sans voir ni en avant,

1. Liodet, le bijoutier de Genève ; madame Hanska prononçait ainsi son nom.

ni en arrière. Toi, c'est le présent, c'est tout mon bonheur de toutes les minutes.

Ne sois pas jalouse de la lettre de madame P... ; il faut que cette femme soit pour nous. Je l'ai flattée et je souhaite qu'elle te croie dédaignée.

Tout ce que je t'ai lu de Ne touche% pas la hache a été changé. Tu liras une œuvre nouvelle.

Cher ange, non, nous ne quitterons jamais la sphère de bonheur où tu me fais un bonheur si complet. Aime-moi toujours, tu me verras toujours heureux, ô ma vie, ô ma belle vie. Ici, je ne sais plus ce qu'est une contrariété, en voyant toute ma vie ardente d'un même et unique amour. Dis-moi bien tout ce que tu fais. Ta visite à Genthod m'a ravi *. Ne te laisse jamais mordre par une femme sans la mordre plus avant Elles te craindront et t'estimeront.

Merci de la violette ; mais un bout de ruban blanc me vaudrait mieux; elle ne sentait plus rien. Je t'envoie une violette de mon jardin.

Dimanche 23.

Adieu, âme de mon âme ; cette lettre te dira-t-elle que tu es aimée? Te le dira-t-elle bien? Non; jamais bien. 11 faut mes coups de bec là où est l'amour.

J'espère finir cette semaine mon volume. Alors tu l'aurais à temps à Genève. Tu recevras encore une lettre de moi qui partira dimanche prochain. Sache-le bien. Après j'attendrai tes ordres. Je ferai aveuglément ce que tu me diras. Mais écris lisiblement les noms^ en toute affaire.

Croirais-tu qu'hier, deux jeunes gens sont venus dîner avec moi et m'ont dit que plusieurs hommes, dont deux de leurs amis, s'étaient dit être moi au bal de l'Opéra et avaient obtenu les faveurs de femmes comme il faut, pendant que j'étais à Genève, et que je suis ainsi calomnié? Il y a des femmes qui se vantent d'être à moi, de venir chez moi, moi qui ne vois que la dilecta, qui ne veux recevoir personne, qui voudrais vivre dans ton cœur ! J'ai appris cela hier soir.

Page 1