Relieur
A MADAME UANSKA, A FLORENCE.
Frapesle, par Issoudun, jeudi 10 avril 1834.
Madame,
Depuis que je n'ai eu le plaisir de vous écrire, j'ai été bien malade. Mes travaux de nuit, mes excès, tout cela s'est payé. Je suis tombé dans un anéantissement qui ne m^a permis ni de lire, ni d'écrire, ni d'écouter môme un raisonnement suivi. Ma faiblesse corporelle équivalait à la faiblesse intellectuelle. Je ne pouvais me remuer. Ce qui m'a le plus effrayé, c'est que depuis environ deux ans, ces atonies ont été croissantes. D'abord, après un mois de travail, je me suis senti une ou deux heures de faiblesse ; puis, cinq heures, puis un jour. Puis, la faiblesse a été plus intense ; puis elle a duré deux jours, trois jours. Cette fois, elle a été voisine de la mort et voici dix jours que je suis en convalescence. Le docteur a ordonné le changement d'air, le repos absolu, nulle occupation et une nourriture abondante. Me voici donc, pour une dizaine de jours, en Berry, à Issoudun, chez madame Carraud.
Aujourd'hui, 10 avril, me voilà mieux; je puis vous écrire, vous mander ma petite agonie, mon désespoir, car, en ne me sentant plus ni force, ni pensée, je pleurais comme un enfant. Mais aujourd'hui je reprends courage; passato pericolOy gabbatoilsanto. Je vais me moquer du docteur, qui me disait :
— Vous mourrez comme Bichat, comme Béclard, comme tous ceux qui ont abusé, par le cerveau, des forces humaines, et ce qu'il y aura d'extraordinaire en vous, c'est que vous, vous le plus énergique interdicteur du mouvement, vous l'apôtre qui prêchez l'absence de pensée, vous qui prétendez que la vie s'en va par les passions, et par les mouvements du cerveau plus encore que par les mouvements corporels, vous serez mort pour avoir oublié les formules que vous formuliez I
De tout ceci il est résulté, madame, le beau et bon dessein d'op~ poser à chaque mois de travail un bon mois de distraction ; que du 10 au 12 mai, je prendrai vingt jours pour aller vous voir deux ou trois jours, là où vous serez, en Italie ; que si vous voulez aller voir la Saint Pierre en juin à Rome, nous verrons Rome ensemble. Puis, après avoir admiré Rome pendant cinq jours, je reviendrai reprendre mon coUier de misère. Puis, après avoir consumé juillet et août en nouveaux pensumSy j'irai voir l'Allemagne et je vous saluerai de nouveau à Vienne, car je ne sais hen de plus doux que de donner à un voyage de pure distraction un but d'amitié, d'aller chercher deux ou trois douces soirées, vous faire rire, chasser vos blue devils.
Vous ne m'avez pas écrit; savez-vous qu'il y a chez vous ingratitude et que c'est vous qui avez un cœur français. Quoi ! pas un pauvre petit mot! Rien de Gênes, rien de Florence! Vous recevrez, j'espère, à Florence, ma troisième livraison, et là le troisième dixain déridera M. de Hanski.
En ce moment j'achève ma troisième livraison et je fais une œuvre capitale, César Birotteau, le frère de celui que vous connaissez, victime comme son frère, mais victime de la civilisation parisienne, tandis que son frère n'est victime que d'un seul homme. C'est le Médecin de campagne; mais à Paris, c'est Socrate hétey buvant dans l'ombre et goutte à goutte sa ciguë, l'ange foulé aux pieds, l'honnête homme méconnu. Ah! c'est un grand tableau; ce sera plus grand, plus vaste que ce que j'ai fait jusqu'alors. Je veux, si vous m'oubliez, que mon nom vous soit jeté par la renommée comme un reproche.
Savez-vous, madame, que vous êtes bien sérieusement dans mes vœux du soir et du matin, vous et tous ceux qui vous intéressent? Vous ne savez vraiment pas quel cœur le hasard vous a fait rencontrer, n me prend envie de me vanter; mais non; le temps sera près de vous un trop constant et un trop bel éloge pour moi. Je ne veux rien y ajouter.
Aussitôt le Birotleau imprimé, la troisième livraison parue, le dixain en lumière, j'accourrai joyeux en Italie, chercher votre approbation comme une douce récompense. Maître Borget ne peut pas venir avec moi; vous le verrez sans doute à Venise. Mais l'ar-
150 LETTRES A rËTRANGËRE.
liste va lentement, il déguste tout, et moi je suis forcé d'aller comme le vent, de revenir comme la nuée. Borget est ici et va revenir avec moi, à Paris, pour le 20 avril,
La pauvre madame Carraud est bien souffrante et donne de vives craintes à ses amis. Elle m'a confié le secret de ses angoisses. Elle est peut-être enceinte, et un nouvel enfant serait pour elle la mort. Elle a à peine la force de vivre.
Je vous en prie, écrivez-moi bien en détail votre vie voyageuse ; que je sache toutes vos joies, et même vos désappointements. J'ai bien admiré la sublime figure de Mickiewicz; quelle belle tétel Mandez-moi ce que vous pensez de Ne touchez pas la hache. Em* brassez bien Anna au front, pour moi, son pauvre cheval. Présentez mes amitiés à M. de Hanski ; comment lui va l'Italie ? Mes hommages à mademoiselle Séverine. Â vous, madame, mes plus affectueuses pensées.
Il faut vous dire adieu pour aujourd'hui, car le travail m'appelle. Dans dix jours, quand Birotteau sera fini, je vous écrirai une longue lettre où je solderai l'arriéré. Je vous raconterai mes peines passées, mes souffrances endormies et mes sensations, puisque vous daignez vous intéresser à votre pauvre mougik littéraire. Votre belle Séraphita est bien endolorie; elle a replié ses ailes et attend l'heure d'être à vous. Je ne veux pas qu'une pensée rivale trouble cette pensée que vous avez adoptée. Peut-être l'emporterais-je à Rome pour qu'elle se fasse toujours, peu à peu, sous vos yeux. Chaque jour d'ailleurs agrandit ce tableau et le magnifie.
Je n'ai pas eu le temps de répondre à madame. Jéroslaz *♦* ; elle ne doit pas être contente de moi, mais vraiment il ne m'est plus possible d'écrire qu'à vous et aux personnes qui sont près de mon cœur. On n'a pas trois amis dans le monde, et si Ton n^était pas exclusif pour eux, à quoi bon aimer? Quand j'ai un instant à moi, que je suis trop fatigué pour écrire, mais que je pense encore, je me reporte à Genève, je prononce machinalement iyeuille, et je m'illusionne. Puis une épreuve arrive et je reprends ma triste condition d'ouvrier, de manœuvre.
Allons, adieu. Soyez bien heureuse; voyez ces beaux sites, ces beaux tableaux, ces chefs-d'œuvre, ces galeries, en vous disant que si quelque moucheron bourdonne, et, quelquefois, le feu pétille
OU si quelque flammëcbe s'élance sur vous, c'est quelque pensée amie, partie de mon cœur, de mon âme, vers vous et que, moi aussi, je voudrais ma part de ces belles jouissances d'art, mais que je suis dans mon bagne n'ayant à vous offrir qu'une pensée, mais une pensée constante.
Je vous ai écrit le jour où je me suis trouvé rétabli ; ainsi n'ayez nulle crainte si vous vous intéressez à ma santé. Je n'ai plus de fatigue que dans les yeux.
A MADAME HANSKA, A FLORENCE
Paris, lundi S8 avril 1834.
Madame,
Je viens de recevoir votre bonne lettre du 30, écrite à Florence, OÙ vous devez savoir maintenant qu'il m'est impossible d'aller. Vous avez dû recevoir mon petit mot d'Issoudun, où je vous demande à grands cris la Saint Pierre, à Rome. De ce voyage, j'en puis répondre. Alors, mes affaires seront arrangées^ Mais la maison Béchet a besoin de moi, de mes livraisons, sans quoi elle serait compromise.
J'espère que vous n'avez rien mêlé d'individuel à vos réflexions sur : ce n'a été qu'un poème ^ Vous sentez bien qu'un Treize doit être un homme de bronze. Accuseriez-vous l'auteur de penser ce qu'il écrit? Si les peintres, les poètes, les artistes étaient complices de ce qu'ils peignent, ils mourraient tous à vingt-cinq ans. Non, ma dttoAeise n'est pas ma Fomarina. Quand j'aurai, ^ mais j'ai une Fomarina, — je ne la peindrai jamais. Son adorable esprit pourra animer mon âme, son cœur pourra être dans mon cœur, sa vie dans ma vie, mais la peindre, mais la faire voir au public, j'aimerais mieux mourir de faim, car je mourrais de honte.
Je suis bien heureux de ce que vous ne me connaissiez pas encore