‹ Lettres à l'étrangère (volume 4)Chapitre 79 sur 105 · NORÉ · texte numérisé non relu

NORÉ

L'autographe ci-joint est précieux *.

A MADAME HANSKA, A WIERZCHOWNIA (UKRAI?(E)^

Chaillot, 20-2) janvier 1838.

Me voilà sorti d'inquiétude. J'ai vos numéros trente-six et trentesept. Quant au trente-cinq, il ne m'est point parvenu, sachez-le bien. Le trente-quatre est daté du 6 octobre; le trente-six du 10 décembre. Ainsi vous ne m'avez pas laissé du 6 octobre au 10 décembre sans lettre. Or, comme je n'ai reçu qu'en janvier le trente-six et le trentesept, jugez si j'ai été inquiet, puisque je suis resté deiuc mois sans lettres I

Il y a eu, quant au numéro trente- six, un retard de quinze jours, ici, par la faute de la poste et un peu par la mienne. Quand je suis revenu de Sèvres ici, j'ai donné l'adresse de mon beau-frère pour que Ton m y renvoyât les lettres, et la poste de Sèvres a mis un faux numéro, en sorte qu'avant que je susse qu'il fût arrivé une lettre

1. Rien n'est plus précietix, en feit d*autographes, que ceci, quoiqu'il n'y ait pax de signature.

Ces trois feuillets viennent du livre avec lequel Joan-Jacques Rousseau allait herboriser autour de PErmitagc, et en se rendant à Eaubonne chez madame d'Houdetot. Le feuillet écrit est de lui.

Cela vient de la bibliothèque de Junot, et me fut donné par madame d'Abrantès.. J'en avais tout un volume; tout le monde m'en a pris. Il ne m'esl resté que cela.

DB BALZAC

S. Cette lettre a déjà paru dans la Correspondance de H. de Balzac, mais a ver des variantes. Voir ^it in-18, t. l^r^ page 379.

et que j*aie réclamé, ne ]a recevant pas, il s'est écoulé quinze jours, en sorte que j'ai reçu coup sur coup le trente-six et le trente-sept. Ces deux lettres sont piquées de mille piqûres, stigmates de la défiance inspirée par la peste, et peut-être est-ce aux premières fumigations que je dois Tétrange malheur d'avoir perdu votre numéro trente-cinq. En tout cas, je vous dois avertir, car ceci justifie la lettre douloureuse que je vous ai écrite en dernier. C'était, pour moi, un chagrin qui consummait tous les autres, que votre silence. Je suis l'objet de si atroces calomnies, que j'avais fini par croire que Ton vous avait dit et que vous aviez cru des choses exorbitantes, comme que je vivais de chair humaine, que j'épousais une Elssler ou une marchande de poisson, que j'étais en prison, que, etc., car, j'ai, je crois, des ennemis jusqu'en Ukraine. Défiez-vous de tout ce que vous saurez par d'autres que par mol, car vous avez à peu près le journal de ma vie...

Maintenant, quant à l'afFaire qui va me faire aller dans la Méditer rannée, ce n'est ni un mariage, ni quoi que ce soit d'aventureux, ni de sot. C'est une affaire sérieuse et scientifique dont il m'est impossible de vous dire un mot, parce que je suis obligé au secret, que je ne puis que vous la dire au coin du feu, comme l'affaire Korefî et L... quand elle sera finie, heureuse ou malheureuse, et que je n'y risque qu'un voyage qui sera toujours un agrément ou une distraction.

Vous m'avez demandé comment sachant tout, connaissant tout, observant et pénétrant tout, je sois dupe et trompé ? Hélas, m'aimeriez-vous si je n'étais dupe de rien, si j'étais si prudent, si observateur que rien de malheureux ne m'arrivât ? Mais, en laissant la question de cœur de côté, je vous dirai le secret de cette apparente contradiction. Quand un homme arrive à être de première force au whist^ qu'il sait à la cinquième carte jouée où sont toutes les autres, croyezvous qu'il n'aime pas à laisser sa science de côté pour savoir comment ira le jeu par les lois du hasard? Enfin, chère et pieuse catholique. Dieu savait d'avance que Eve succomberait, et il Ta laissée faire 1 Mais, en laissant encore de côté cette manière de vous expliquer la chose, il en est une que vous sentirez mieux. Quand, nuit et jour, mes forces et mes facultés sont tendues à composer, à écrire, à rendre, à peindre, à me souvenir; quand je suis à parcourir d'une aile

lente et pénible, souvent blessée, les campagnes morales de la création littéraire, comment puis-je être sur le terrain des matérialités? Quand Napoléon était à Essling, il n'était pas en Espagne. Pour ne pas être trompé dans la vie, dans les amitiés, dans les aflaires, dans les relations de toute espèce, chère comtesse, recluse et solitaire, il faut ne faire que cela ; il faut être purement et simplement financier, homme du monde, homme d'affaires. Certes, je vois bien que l'on me trompe et que l'on va me tromper, que tel homme me trahit ou me trahira, ou s'en ira après m'avoir emporté quelque chose de ma laine, Mais au moment où je le pressens, le prévois, ou le sais, il faut aller se battre ailleurs. Je le vois quand je suis emporté par la nécessité d'une œuvre ou du moment, par un travail qui serait perdu si je ne l'achevais. J'achève souvent une chaumière à la lueur d'une de mes maisons qui brûle. Je n'ai ni amis ni serviteurs; tout me fuit, je ne sais pourquoi, ou plutôt je le sais trop, parce que l'on n'aime ni l'on ne sert un homme qui travaille nuit et jour, qui ne se dissipe pas à votre profit, qui reste là, qu'il faut venir voir, et dont la puissance, si puissance il y a, n'aura d'avènement que dans vingt ans ; parce que cet homme a la personnalité de ses travaux, et que toute personnalité est odieuse quand elle n'est pas accompagnée du pouvoir. En voilà bien assez pour vous convaincre qu'il faut être une huître (vous sou venez- vous de ceci?) * ou un ange pour se mettre sur ces grands rochers humains. Les huîtres et les anges sont aussi rares les uns que les autres dans l'humanité. Aussi, vous aimerais-je conmie une étonnante curiosité si je n'avais pour vous les affections fraternelles les plus étendues et les plus profondes. Croyez bien que je vois les choses et les honmies comme ils sont, jamais un homme ne supporta de fardeau plus cruel que ne l'est le mien. Ne vous étonne? pas de me voir m'attacher aux êtres et aux choses qui peuvent me donner le courage de vivre et d'aller en avant I Ne me reprochez jamais le cordial qui m'a permis de gagner une étape !

Voilà douze ans que je dis de Walter Scott ce que vous m'en écrivez. Auprès de lui lord Byron n'est rien, ou presque rien. Vous

1. Balzac a^ait écrit à Genève sur un album à lui cette pensée : « Les grands hommes sont comme les rochers ; il ne peut s'y attacher que des huîtres. » Madame Hanska écrivit au-dessous : a Je suis donc une huttre ».

VOUS trompez sur le plan de Kenilworth; au gré de tous les faiseurs et au mien, le plan de cette œuvre est le plus grand, le plus complet, le plus extraordinaire de tous. Il est le chef-d'œuvre sous ce point de vue, comme les Eaux de Saint-Ronan sont le chef-d'œuvre comme détail et patience du fini, comme les Chroniques de la Canongate sont le chef-d'œuvre comme sentimenl, Jvanhoe (le premier volmne s'entend) comme cheî^d'œuwe historique, T Antiquaire œmme poésie^ la Prison d*Ediinbourg comme intérêt. Tous ont un mérite particulier, mais le génie est partout. Vous avez raison ; Scott grandira et Byron tombera. L'un a toujours été lui, l'autre a créé !

Quant à ce qu'on appelle le Balzac illustré, rassurez- vous; c'est toute mon œuvre, les Contes drolatiques excepté. C'est l'œuvre, intitulée : Études sociales.

Vous aurez à demander à Bellizard : \^ César Birotteau; 2*» la Femme supérieure suivie de la Maison Nueingen; 3° le troisième dixain [des Contes drolatiques]; 4® la quatrième livraison des Études philosophiques, où sont Gambara et Massimilla Boni *. Procurez-vous surtout îles éditions de Paris. Ceux qui se plaignent de ma paresse peuvent avant, se procurer les neuf volumes in-octavo que j'aurai faits cette année. Vous savez que les Ruggieri, la Peinte brisée^ les Martyrs ignorés, sont dans la troisième livraison des lÈtudes philosophiques.

M. de Hanski est bien bon d'imaginer que les femmes s'enflamment pour les auteurs; je n'ai et n'aurai jamais rien à craindre à ce sujet. Je suis non seulement invulnérable, mais invulnéré. Rassurezle. Les Anglaises du temps de Crébillon fils ne sont pas les Anglaises de notre temps.

Je vais me mettre à mes pièces de théâtre, et aux Mémmres^cTune jeune Mariée ou à Sœur Marie-des-Anges; voilà, pour le moment, les deux sujets de prédilection. Mais, d'un moment à l'autre, tout cela peut varier. Il y a la suite d'Illusions perdues {un Grand homme de Province à Paris), qui me tente beaucoup ; avec la Torpille^ tout cela sera fait cette année. Que de pierres j'apporte et j'entassel

Le texte de Védilion illustrée est revu avec tant de soin, qu'il faut le regarder comme le seui existant, tant il diffère des éditions précé-

1. Cette livraison des Etude* philosophiques ne fut mise en vente qu'en 1840, sous le titre : le Livre des Douleurs.

dentés. Cette solennité typographique a réagi sur la phrase, et j'ai découvert bien des fautes et des sottises, en sorte que je désire bien vivement que le nombre des souscripteurs permette de continuer cette publication, qui me donnera l'occasion d'arriver à ce que je puis faire de mieux pour mon ouvrage, comme pureté de langage.

L'arrivée de la cassolette m'a fait autant de joie qu'à vous ; c'est comme si je vous avais envoyé deux choses différentes. J'espère toujours qu'au moment où je vous écris, le portrait de Boulanger est aussi arrivé. Brullon, l'expéditeur ici, le marchand de couleurs et de toiles de tous les grands artistes, est au désespoir 5 nous nous sonmies demandé l'un à l'autre s'il fallait intenter un procès; mais comme ce procès ferait retentir le nom de M. de Hanski, et que les journaux s'empareraient de cela et feraient leurs mille commentaires calomnieux, etc., etc., avec mon nom qui leur donne appétit, nous en sommes à la voie de la correspondance. Brullon a envoyé mille tableaux dans toutes les parties du monde, et jamais rien de pareil n'est arrivé. Il est vrai que la toile voyage par le roulage, attendu que la toile n'est pas roulée, et que ses dimensions n'ont pas permis de la donner aux diligences. Vous ne sauriez croire combien de courses, de pas et de démarches cette malheureuse toile a nécessités ; je ne vous en parle pas, pour ne pas vous la rendre désagréable. J'écris aujourd'hui à MM. Halperine, à Brody, pour qu'ils me disent si, à la réception de ma lettre, ils ont le tableau, car il faudra peut-être en venir à un arbitrage, ici, pour cette affaire.

Le grand Tronchin guérissait les migraines des jeunes personnes, dont vous me parlez, en leur faisant manger un petit pain au lait à leur réveil ; la chose est assez innocente pour que vous l'essayiez.

Mon ami n'est pas mon ami.

Soyez bien sûre que vous saurez tout ce que je fais, au moment môme, ou dès que je le pourrai, car je vous avais écrit mon départ, l'an dernier, à cette époque, ou à peu près, de Sion. Je n'ai pas quitté Paris après avoir, il y a un mois, fini César Birotteau. Comme . j'avais été vingt-cinq jours sans dormir, je suis, depuis un mois occupé à dormir quinze à seize heures par jour, et à ne rien faire pendant les huit heures de veille. Je me refais de la cervelle pour la dépenser bientôt. Les crises financières sont horribles et m'empéchent de m'arouser, car le monde est cher, et je ne sais si je pour-

rai, dans huit à dix jours, aller en Sardaigne. Je ne partirai pas sans vous le dire.

Je ne lis jamais les journaux, en sorte que j'ignorais ce que vous me dites de J. Janin. Quelques personnes m'avaient dit, en passant, que les journaux et Janin surtout, m'avaient beaucoup loué, à propos d'une petite pièce, prise dans la Recherche de VAhsolUy et tombée. Mais je suis, vous le savez, aussi indifférent au blâme qu'à l'éloge des gens qui ne sont pas les élus de mon cœur, et surtout aux opinions du journalisme et de la foule, en sorte que je ne saurais rien vous dire de cette conversion d'un homme que je n'aime ni n'estime, et qui n'obtiendra jamais rien de moi. Comme je ne connais ni ses amis ni ses ennemis, j'ignore les motifs de cette louange qui, d'après ce que vous m'en faites savoir, me paraît perfide.

Toutes les fois qu'on vous dira que j'ai cédé sur les choses honnêtes et d'estime personnelle, n'en croyez rien.

J'aime beaucoup qu'une femme écrive et étudie ; mais il faut que, comme vous l'avez fait, elle ait le courage de brûler ses œuvres.

Sophie est la fille du prince Koslefski ^ dont le mariage n'est pas reconnu; vous avez dû entendre parler de c« diplomate très spirituel, qui est avec le prince Paskevitch à Varsovie. La comtesse est la comtesse Guidoboni-Visconti chez qui j'ai rencontré le porteur de la cassolette. Mrs. Sommerville est l'illustre mathématicienne, fille d'un amiral russe, dont je vous envoie un autographe, car elle est sérieusement une des sommités de la science actuelle, et le parlement lui a donné une pension nationale. Elle est fille de l'amiral Oraig *.

Vous saurez, d'ailleurs, que les Italiens ont brûlé en môme temps que la Bourse de Londres et le Palais Impérial à iSaint-Péterbourg. Je ne vous dirai rien de tout cela. L'hiver est rude à Paris et nous savons peu nous garantir du froid, nous autres, insouciants Français.

Lundi, 2% janvier.

Il y a quatre livraisons de parues de la Peau de Chagrin, malgré le froid. Malgré le froid, je rencontre encore dans les Champs-

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