‹ Lettres à l'étrangère (volume 4)Chapitre 80 sur 105 · Ou Koslofski · texte numérisé non relu

Ou Koslofski

2. Erreur. Mrs. Sommerville était Anglaise et fille de Ta mirai Pairfax, qui servait dans la marine russe.

Elysées des fiacres qui vont au pas, les stores baissés, ce qui annonce que l'on s*aime à Paris malgré tout, furieusement, et ces fiacres-là me semblent encore plus magnifiques de passion que les deux amants que Diderot a surpris, à minuit, par une pluie battante, se disant bonsoir, dans la rue, sous une gouttière I

Ne me finissez pas vos lettres par des tristesses, comme de croire que je ne visiterai pas Wierzchownia. Ce sera bientôt, croyez-le ; mais je ne suis pas maître des circonstances, et elles sont particulièrement dures. Il y aurait trop long à vous en dire pour vous expliquer comment mes nouveaux éditeurs entendent le traité qui me lie à eux, et cette lettre est déjà bien longue.

Après avoir un peu flâné pendant ce mois, avoir été deux ou trois fois aux Italiens, deux fois chez la Belgiojoso, et souvent chez la Visconti, pour parler italiennement, je vais me remettre à travailler mes douze ou quinze heures par jour. Quand ma maison sera bâtie, quand je m'y serai bien installé, que j'y aurai gagné quelques milliers d'écus, alors je me suis promis, pour récompense, d aller vous voir, non pas pour une ou deux semaines, mais pour deux ou trois mois. Vous travaillerez à mes comédies, et nous irons, M. de Hanski et moi, aux grandes Indes, à cheval sur les fauteuils dont vous me parlez.

Je ne sais pas ce qu'est César Biroiteau . Vous me le direz avant que je sois en état de me faire public pour le lire. J'en ai le plus profond dégoût et ne suis propre qu'à le maudire pour les fatigues qu'il m'a causées. Si mon encre vous arrive pâle, sachez qu'elle gèle toutes les nuits dans mon cabinet.

Vous avez entendu parler de la Belgiojoso et de Mignet. La princesse est une femme fort en dehors des autres femmes, peu attrayante, vingt-neuf ans, pâle, cheveux noirs, blanc d'Italie, maigre et jouant le vampire. Elle a le bonheur de me déplaire, quoiqu'elle ait de l'esprit; mais elle veut trop faire d'effet. Je l'avais vue, il y a cinq ans, chez Gérard; elle arrivait de Suisse, où elle s'était réfugiée. Mais, depuis, elle a retrouvé par l'influence des Affaires étrangères, sa fortune, et tient maison; on y fait de l'esprit. J'y suis allé un samedi, et ce sera tout.

Demain mardi, 23, je vais me mettre à achever Massimilla Donù qui m'oblige à de grandes études sur la musique, et à aller me faire

jouer et rejouer le Mosè de Rossini par un bon vieux musicien allemand.

Je viens de lire Aymar par Latouche ; c'est décidément un pauvre esprit tombé en enfance. Lautréamont, de Sue, est un ouvrage lâché, comme on dit en peinture ; ce n'est ni fait, ni à faire. Pour les esprits instruits, Louis XIV est un petit esprit, un homme nul ; il a commis de grandes infamies. L'affaire du banquier protestant est mille fois plus ignoble que celle de M. de Rohan, que Sue raconte; mais, malgré tout, c'est un grand roi et un grand règne, et Sue n'est pas en état de voir l'ensemble. Il vit des miettes du mal, au lieu de s'élever.

Vous ne sauriez croire avec quelle résignation j'envisage les mauvaises et méchantes sottises que cette œuvre de MammiUa Dont m'attirera. Vu d'un côté, le sujet donne prise à la critique; on dira que je suis un homme obscène. Mais voyez le sujet psychique ; c'est une merveille, selon moi. Mais il y a longtemps que je suis fait à ces détractions. Il y a encore des gens qui s'obstinent à voir un roman dans la Peau de Chagrin, Mais chaque jour aussi les gens sérieux et les appréciateurs de cetle composition gagnent du terrain. Dans cinq ans, Massimilla Dont sera comprise comme une belle exphcation des plus intimes procédés de l'art. Aux yeux des lecteurs du premier jour, ce sera ce que ça est en apparence, un amoureux qui ne peut posséder la femme qu'il adore parce qu'il la désire trop, et qui possède une misérable fille. Faites-les donc conclure de là à l'enfantement des œuvres d'art!...

Adieu, cara. Mille tendres effusions d'amitié, mais ne m'oubliez auprès de personne des vôtres. Voici bien des bavardages ; je vous écris depuis trois jours sans faire autre chose. Mais c'est si bon de penser à vous 1 Pensez toujours à moi comme à quelqu'un d'entièrement dévoué, chagrin quand il est sans lettres, heureux quand il assiste à votre vie solitaire, car il est aussi bien solitaire au milieu des tumultes parisiens I

Encore une fois, mille bonnes et affectueuses choses. Aussitôt que vous aurez le portrait, dites-le moi.

À MADAME HANSKA, A WIERZGHOWMA (uKRAIME).

Frapesle, par Issoudun, 10 février 1838.

Je reçois ici votre petit mot numéro trente-huit, et, au moment où je le lis, vous devez avoir nécessairement la lettre assez étendue où s'expliquent mes craintes et le mot auquel vous me répondez.

Je suis bien heureux de me savoir en peinture à Berditchef, car, dans mon inquiétude sur cette misérable toile, j'allais actionner définitivement Texpéditeur. Je suis assez curieux de savoir ce que vous penserez de cette œuvre. Il est aujourd'hui constant que Boulanger n'a pas rendu la finesse cachée sous la rondeur des formes, qu'il a outré le caractère de ma force assez tranquille, et qu'il m'a donné l'air soudard et matamore. Voilà ce que des sculpteurs et des peintres m'ont dit, quelques jours avant mon départ, à un dîner que j'ai fait chez M. de Castellane, qui fait jouer chez lui des pièces de théâtre. Le mérite de Boulanger est dans le feu de l'œil et dans la vérité matérielle des contours, dans une riche couleur. Malgré les critiques, qui ne concernent que la ressemblance morale, si unie à la ressemblance physique, tous ont dit que c'était un des grands morceaux de l'école, depuis dix ans, et j'ai pensé qu'au moins vous n'auriez pas une croûte dans votre galerie. Nous verrons ce que vous m'en direz.

Je suis arrivé ici épuisé de fatigue; le corps s'y est détendu. Je viens y faire, si je puis, la pièce préliminaire de celle dont je vous ai parlé, et la seconde partie des Illusions perdues, dont la première vous a tant plu. Je resterai, jusqu'à la mi-mars en Berry.

On m'écrit de Paris que César Birotteau, après deux mois A'inœgnitOj obtient un succès d'enthousiasme, et que malgré le silence des journaux et les mauvaises bontés de quelques autres, on le porte aux nues, au-dessus à'Eugénie Grandet^ avec laquelle on a assassiné tant de choses de moi. Je vous dis cette niaiserie des Parisiens, parce que vous regardez cela bénignement comme des événements.

Maiatenant que je vois que ce que j'invente pour vous donner quelques petites jouissances vous arrive, écrivez-moi donc ce qui ferait plaisir à Anna pour le jour de sa fête; j'ai une occasion pour Riga. Riga n'est pas loin de chez vous, et je vous dirais chez quel négociant le bijou de votre idole serait déposé. Si vous vouliez des aiguilles milanaises en filigrane d'argent, etc.; si vous vouliez quelque chose du goût parisien, etc. ; enfin, si à notre exposition de tableaux M. de Hanski voulait un ou deux bons morceaux, bien choisis, pour augmenter sa collection, une de ces choses qui deviennent de grande valeur, qu'il sache bien que je suis à ses ordres, et aux vôtres également.

Vous ne sauriez croire combien j'ai songé à vous en traversant la Reauce et le Rerry, car c'est votre Ukraine, sur une plus petite échelle, et toutes les fois que je les parcours, ma pensée se fixe sur Wierzchownia. Ce sont deux plateaux très élevés, car, à Issoudun, nous sommes à six cents pieds au-dessus de la mer, et il n'y a que du grain, de la vigne, des bois. Mais, en Reauce, le terrain est si précieux qu'on ne plante pas un arbre. Vous verrez ces tristes campagnes quelque jour, quand vous viendrez en France, et peutêtre, de même que moi, ne partagerez-vous pas les sentiments qu'elles inspirent aux voyageurs vulgaires.

Je ne sais si l'on m'a dit vrai ou si l'on a dit vrai à qui me Ta redit, mais mes éditeurs se vantent de cinq mille de vente du Balzac illustré, ce qui ferait croire que, le temps et les amis aidant, nous aurions bientôt dix mille. Alors toutes mes infortunes financières cesseraient en 1839. Dieu le veuille!

Ne faites pas la coquette avec votre trente-troisième anniversaire; vous savez bien tout ce que je pense sur l'âge des femmes, et si vous voulez me faire faire de nouvelles éditions [de ces pensées], je vous croirai ti'ès friande de compliments. Il y a des femmes qui seront toujours jeunes, et vous êtes de ce nombre; la jeunesse vient de l'âme. Ne perdez jamais cette innocente gaieté qui est un de vos plus grands charmes, et qui fait que vous pouvez penser tout haut avec tout le monde, et vous serez longtemps jeune. Malgré vous, je crois qu'il y a peu de nuages au-dessus du lac de vos pensées, mais l'infini d'un ciel bleu I

Si vous faites un cadre à ma toile, et il en faudra un, faites-en

faire un en velours noir. C'est économique, c'est beau, et ce sera particulièrement favorable à la couleur et aux tons de Boulanger.

Sachez que rien ne mène à la maladie de lady L... comme les élans mystiques dont vous me parlez chez la sœur de Séverine, et croyez-moi, car c'est ainsi qu'est devenue folle de ce côté la sublime et pure jeune enfant de la pauvre madame de B..., qui en est morte de douleur, ainsi que de la mort de son fils. Que ne m'a-t-elle pas dit sur l'absurdité de nos mœurs, au paroxysme de sa douleur! Et quelles épouvantables clameurs de mèrel

Je vous en prie aussi, ne me dites jamais dans une lettre : a Si je mourais ». J'ai assez de causes de mélancolie et d'ennuis, et de sombres dragons noirs, sans y ajouter les vagues d'amertume que le sang apporte au cœur sous l'éblouissement que me cause cette phrase!

Mille gracieuses choses à tutti quanti, et, à vous, mille tendresses.

Je relis à l'instant la sotte pièce de vers avec laquelle j'enveloppe ma lettre, et je vous envoie en souriant l'hommage d'un pauvre lycéen, sans doute, car le papier réglé annonce dix-sept ans et des illusions!

A MADAME HANSKA, A WIERZGHOWNIA (uKRAINE).

Frapesle, S mare 1838.

Cara cont&tsina; je suis ici sans avoir rien fait qui vaille; je suis un peu remis, voilà tout. J'ai été malade d'une maladie dont l'amour a horreur, et qui était causée par la qualité des eaux qui contiennent du calcaire en dissolution; de là, dissolution complète de mes forces cérébrales, mises en pleine déroute par la licence excessive de mes tubes. Pauvres nous! A quoi tient la gloire, les créations de la pensée! Madame Carraud a prétendu que j'évitais une maladie, mais, à coup sûr, j'ai évité de faire une comédie ou un mauvais roman.

J'ai appris que George Sand était à sa terre de Nûhant, à quelques pas de Frapesle, et je suis allé lui faire une visite; aussi, aurez- Yous vos deux autographes souhaités, et, aujourd'hui, je vous envoie du George Sand; à ma première lettre vous en aurez un autre, signé Aurore Dudevant. Ainsi, vous aurez l'animal curieux sous ses deux faces. Mais il en est une troisième; c'est son surnom d'amitié, le docteur PifFoël. Quand il m'adviendra, je vous l'enverrai. Comme vous êtes une éminentissime curieuse ou une curieuse éminentissime, je vais vous raconter ma visite.

J'ai abordé le château de Nohant ^ le samedi gras, vers sept heures et demie du soir, et j'ai trouvé le camarade George Sand dans sa robe de chambre, fumant un cigare après le dîner, au coin de son feu, dans une immense chambre solitaire. Elle avait de jolies pantoufles jaunes ornées d'effilés, des bas coquets et un pantalon rouge. Y<Hlà pour le moral. Au physique, elle avait doublé son menton comme un chanoine. Elle n'a pas un seul cheveu blanc, malgré ses effroyables malheurs; son teint bistré n'a pas varié; ses beaux yeux sont tout aussi éclatants; elle a Tair tout aussi bète quand elle pense, car, comme je le lui ai dit, après l'avoir étudiée, toute sa physionomie est dans rœlK Elle est à Nohant depuis un an, fort triste, et travaillant énormémeni* Elle mène à peu près ma vie. Elle se couche à six heures du matin ei se lève à midi; moi, je me couche à six heures du soir et me lève à minuit. Mais, naturellement, je me suis conformé à ses habitudes, et noua avons, pendant trois jours, bavardé depuis cinq heures du soir, après le dinér, jusqu'à cinq heures du matin, en sorte que je l'ai plus connue, et réciproquement, dans ces trois causeries, que pendant les quatre années précédentes où elle venait chez moi, quand elle aimait Jules Sandeau, et que quaqd elle a été liée avec Musset. Elle me rencontrait, vu que j'allais chez elle de loin en loin.

Il était assez utile que je la visse, car nous nous sommes fait nos mutuelles confidences sur Jules Sandeau, Moi, le dernier de ceux qui la blâmaient sur cet abandon, aujourd'hui je n'ai que la plus profonde compassion pour elle, comme vous en aurez une profonde pour moi quand vous saurez à qui nous avons eu affaire, elle, en amour, moi en amitié.

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