‹ Lettres à l'étrangère (volume 4)Chapitre 99 sur 105 · E. MEISSONIER · texte numérisé non relu

E. MEISSONIER

B M, ^uai liourbon. »

j'ai souffert outre mesure» ou j'ai eu des travaux inouïs, ou j'ai eu de ces déplorables affaires que vous ne connaissez pas.

Voici vingt jours que je souffre beaucoup d'une espèce de cholérine ou inflammation d'entrailles causée par un surcroit de chagrins et de travaux, car les uns ne vont pas sans les autres. J'ai fait la comédie en cinq actes de Mercadei, mais Frederick y a voulu des changemenls. Les intérêts qui se battent sur le cadavre de la Porte- Saint-Martin en empêchent l'ouverture provisoire que le ministre m'avait accordée; ainsi, les trois ou quatre espoirs qui se sont allumés successivement se sont successivement éteints. Dans ces dernières espérances, dans ces derniers efforts, mon énei^e s'est abattue et, en ce moment, je ne vaux pas un insecte fiché sur du carton dans la boite de quelque naturaliste amateur. Je suis surchargé de travaux, d'obligations, d'affaires, si bien que je ne m'y reconnais plus. et qu'une vie aussi embarrassée que la mienne ne m'intéresse plus. Ceci est à la lettre; je voudrais offrir la moitié de mon fardeau à quelque passant bénévole. Si vous savez une femme qui ait besoin d'exercer de grandes facultés, qui s'ennuie d'une vie monotone, qui veuille d'une position où il y a à conquérir et à combattre, qui soit affriandée d'une première campagne d'Italie, qui ait trente-six à quarante ans et de quoi guerroyer, envoyez-la-moi ; je l'occuperai très bien.

Plaisanterie à part, je suis très seul quand la cervelle me manque ou se couche pour se reposer. Il y a quelque chose d'humiliant à penser qu'une petite inflammation de quelque viscère de bas étage empêche l'exercice de nos facultés les plus élevées.

J'ai le Curé de Village à achever et une foule de choses. Pierrette est retenue par la préface, et par le libraire, je ne sais pour quelle cause. Notre commerce de livres va si mal que je ne crois pas qu'il s'écrive dix volumes d'ici à deux ans. La Belgique a ruiné la littérature française. Quelle ingénérosité chez ceux qui nous lisent I Si chacun avait refusé l'édition belge et voulu, comme vous le faites, l'édition française, s'il s'était rencontré deux mille personnes ainsi sur le continent, nous étions sauvés. Et la Belgique nous vend à vingt ou trente mille I Le mal cessera par la force du mal. En attendant, nos poètes meurent ou deviennent fous.

21 LJuin].

Aller vous voir, parcourir le Rhin, voir la Prusse et la Saxe, est chez moi un désir d'amoureux, de nonne, d'enfant, de jeune fille, tout ce qu'il y a de plus violent. Mais mes intérêts sont si violemment menacés et je suis si pauvre, qu'il m'est interdit de bouger. Oh ! vous ne savez pas tout ce qu'il y a d'envie, de désirs réprimés, de souhaits, dans ce que je vous écris ici, combien de fois mon imagination et mon cœur ont fait le chemin I

Votre dernière lettre est venue au milieu de mes plus cruels ennuis, et je n'ai pu vous répondre immédiatement. Nos deux existences, l'une tranquille et profonde, et l'autre bouillonnante et rapide, coulent toujours parallèlement; mais il y a quelque chose qui m'afflige profondément: c'est ce défaut de cohésion. Quand la pensée a constamment traversé l'espace, quand elle a mille fois comblé le vide, on sent que ce n'est pas tout. 11 manque je ne sais quoi, ou je sais trop bien quoi. Ces ailes sans cesse déployées et reployées causent une souffrance ; ce n'est pas lassitude, c'est pire. Il me prend parfois des désirs violents de quitter tout, de recommencer autre chose que cette vie, comme aux enfants de quitter le jeu. Je voudrais savoir si vous avez ces mouvements d'âme, et je vous le demande parce que je sais que vous êtes vraie et au-dessus de bien des petitesses de vanité, qui fait que l'on se drape pour soimême. Mais vous me répondrez par quelque retour religieux vers les choses célestes et par quelque phrase foudroyante contre notre nature humaine. Je ne voudrais cependant pas vous ôter de votre religion ce que le regard ôte d'une glace en s'en servant, car elle est un des plus grands charmes de votre esprit et de votre cœur. Je ne quitte jamais une lettre de vous sans croire à quelque chose de divin, et je ne vous parle pas des regrets que me cause alors cette insupportable idée de l'éloignement. Il me semble que tout irait bien pour moi, si la divinité était près de moi.

Je vous en prie, écrivez-moi donc tous les quinze jours ; vous êtes dans une solitude profonde et sans beaucoup de travaux; cela vous est facile, et quand on sait qu'on fait ainsi du bien à un pauvre être qui n'a personne et qu'on réchauffe, n'est-ce pas une œuvre de charité ?

J'ai passé toute une soirée à nie demander, en récapitulant le nombre de jours que je suis sans lettre de vous,. les causes de ce retard. Est-ce indiflerenc^? Est-ce que vous n'auriez plus d'amitié pour moi ? Quelque calomnie a-t-elle été de Paris en Ukraine ? Seriezvous souffrante? Avez-vous quelque nouveau chagrin? Mais, dans tout ce que je me suis dit, je voyais toujours le sujet d'une petite lettre. Ah I certes, vous ne savez pas dans quel inextricable lacis de difficultés je suis, autrement vous me consoleriez de votre voix douce et de vos chèfes espérances. Quand je suis longtemps sans avoir quelque chose de vous, ne fut-ce qu'une page, je crois que je deviens exécrable.

30 juin.

Je vais faire partir cette lettre et n'ai rien de plus à vous dire sur les affaires, mais beaucoup à vous ajouter sur mon chagrin d'être abandonné par vous.

3 juillet.

J'ai votre lettre, le numéro cinquante-cinq, et je réponds aux questions. Primo : Je n'ai pas reçu le portrait de Wierzchownia ; non, je n'ai rien reçu, absolument rien. Seœndo: Borget est en Chine. Tertio: Je vous ai oublié M. de Custine, mais il a été superbe à la représentation de Vautrin. 11 avait une loge d'avantscène, et il a applaudi à tout rompre ; il s'est conduit supérieurement bien. Si je vous ai dit de ne pas écrire rue de La Rochefoucauld, c'est qu'il s'écrit dans cette rue un livre, et que ce livre sera terrible, et que je ne veux pas que vous fassiez la moindre imprudence. 11 y aura des colères d'autant plus justes qu'on a été très bien reçu. Mon amitié voit un danger et le signale par avance, croycz-le bien.

Je vous remercie du f©nd de l'âme de votre lettre et suis au désespoir de vous savoir souffrante pendant que je vous accusais de ne pas m'écrire. L'injustice à distance est quelquefois de la sollicitude. Oui, je le veux bien, les Paysans seront pour M. de Hanski, si je les fais. Je suis au bout de ma résignation. Je crois que je quitterai la France et que j'irai porter mes os au Brésil, dans une entreprise folle et que je choisis à cause de sa folie. Je ne veux plus supporter

Texistencc que je mène; assez de travaux inutiles. Je vais brûler toutes mes lettres, tous mes papiers, ne laisser que mes meubles, les Jardies, et je partirai après avoir confié les petites choses auxquelles je tiens à Tamitié de ma sœur. Elle sera le dragon le plus fidèle de ces trésors. Je donnerai ma procuration à quelqu'un, je laisserai mes œuvres à exploiter, et j'irai chercher la fortune qui me manque; ou je reviendrai riche, ou personne ne pourra savoir ce que je serai devenu. C'est un projet excessivement arrêté qui sera mis à exécution cet hiver, avec ténacité, sans rémission. Mon travail ne paiera pas ma dette. Il faut aviser à autre chose. Je n ai plus que dix années de véritable énergie, et si je n'en profite pas, je suis un homme perdu. Il n'y a que vous au monde qui serez instruite de ceci. Certaines circonstances peuvent précipiter mon départ. Cependant, quelque rapide que puisse être ce terrible projet, vous recevrez toujours mes adieux. Une lettre, timbrée du Havre ou de Bordeaux, vous dira tout. Ce projet n'a pas été formé sans des heures, des jours et des nuits bien tristes. Ne croyez pas que je renonce à la vie littéraire et à la France sans les plus affreux déchirements. Mais la misère est implacable et si j'allais plus loin elle deviendrait honteuse, intolérable.

Je sais que ce que je vous écris là doit vous faire une peine infinie, mais ne vaut-il pas mieux vous le dire en vous expliquant mes raisons, que de vous le laisser brutalement apprendre par les journaux ? Cependant, je vais tenter un dernier coup de dés, ma plume aidant. Si cela peut réussir, je m'en tirerai pour un instant. D'ailleurs, peut-être irais-je vous dire adieu, peut-être y a-t-il bien des chances pour que j'aille me reposer trois mois chez vous, au lieu d'aller me reposer trois mois chez madame Carraud.

Ahl chère, vous ne savez pas ce que c'est, après avoir fait quinze volumes en quinze mois, de faire seize actes de pièces de théâtre, comme Paméla Giraud, Vautrin, Mercadet, inutilement, car il n'y a plus d'espoir de faire rouvrir la Porte-Saintr-Martin. Les procès, qui se bataillent sur ce cercueil, empêchent tout. Les Français ferment pour trois mois pour se rafraîchir. La Renaissance est morte. Il n'y a pas un théâtre ou Frederick puisse jouer. J'ai tenté le Vaudeville, dans sa nouvelle salle; mais le directeur n'a pas le sou.

Vous me demandez des détails sur Vicix)r Hugo. Victor Hugo est un homme excessivement spirituel ; il a autant d'esprit que de poésie. Il a la plus ravissante conversation, un peu à la Humboidt, mais supérieure et admettant un peu plus le dialogue. Il est plein d'idées bourgeoises. Il exècre Racine ; il le traite d'homme secondaire. Il est fou à cet endroit. U a quitté sa femme pour J..., et il en donne des raisons d'une insigne fourberie (il faisait trop d'enfants à sa femme. Remarquez qu'il n'en fait pas à J...). En somme, il y a plus de b«n que de mauvais chez lui. antique les bonnes choses soient une continuation de l'orgueil, quoique tout soit profondément calculé chez lui, c'est en somme un homme aimable, outre le grand poète qu'il est. U a beaucoup perdu de ses qualités, de sa force, de sa valeur, par la vie qu'il a menée. U a considérablement aimé.

Août.

J'ai tenté un dernier effort ; j'ai fait à moi seul la Revue pa^ risienne, c«mme Karr fait les Guêpes, Le volume a paru. J'ajourne encore l'exécution de mon projet sur le Brésil. #n aime tant la France 1 Je vais résister. Je vais entreprendre les Scènes de la Vie militaire. Je commencerai par Montenotte, et j'irai, sans doute, en septembre ou octobre, vers Nice, Albenga et Savone pour examiner les lieux où se sont faites ces belles manœuvres.

Cette lettre est restée deux mois dans ma table. J'ai été empêché par tant d'affaires ! Mais, enfin, elle va partir, vous portant les témoignages d'une affection toujours au lendemain de notre rencontre sur le Crét, et vieille de huit années.

Allons, mille tendresses et mille encore. Me voilà faisant de la politique et me posant comme ami des Russes. Que Dieu vous bénisse I L'Alliance russe est dans mes idées. Je hais les Anglais.

Pierrette va paraître. Vous pouvez la faire lire à Anna, quoique vous en disiez. Il n'y a rien d'improper.

A MADAME HANSKA, A WIEBZGHOWNIA (uKRAINB).

Sèvres, l"" octobre, — 16 novembre 1840.

Chère comtesse ,

Je reçois à l'instant votre dernière lettre. Mon Dieu I que vous dire. Tout ce qu'elle contient de bon, d'expansif, et de consolant ferait accepter des misères supérieures à la mienne, s'il en existait. Je n'ai que de tristes choses à répondre à des choses tristes.

D'abord, j'avais complètement arrêté le projet de vous aller tenir compagnie pendant tout l'hiver ; mon avoué s'y est opposé par des raisons bien sages, mais qui ne me satisfont pas. Oui, j'avais rêvé sept à huit mois de paix, de tranquillité, de travaux constants, mais sans fatigues, d'oubli complet de tous mes tourments de tous les genres ; toutes mes dispositions étaient faites ; j'allais voir Berlin, Dresde et je venais. Il faut remettre. Votre pressentiment était juste ; tout allait avoir lieu et j'étais d'une joie infinie et que rien ne peut exprimer. Ce serait, hélas, fou et imprudent. Mes affaires sont en trop mauvais état. J'encloue mes canons, je fais retraite, et reviendrai en force. Je vous expliquerai tout cela fort en détail. Mais, avant tout, je veux répondre à ce que vous me demandez et qui m'a fait sourire ; je croyais que vous ne deviez pas avoir besoin de le demander; vous deviez en être sûre. #ui, je ne prendrai jamais de résolution extrême en quelque sens que ce s«it, sans vous avoir été voir, ftuand je m'aband«nnerai, c«mme «n dit, à la grâce de Dieu, je commencerai par m'abandtnner à la grâce de v«tre Hautesse, en bon mougik. Vous avez le pas sur Dieu, car je vous confesse, à mon grand détriment, que je vous aime beaucoup plus que lui. Vous m'en gronderez, mais pourquoi menti rais-je? Je sautais dans vos terres de Paulowska avec vous, en vous lisant. Pour un rien je me ferais Russe, si.... I 35

Mais le si est trop long à débrouiller. Tout n'est pas dit sur mon voyage ; on me Ta fait abandonner, mais je ne Tai pas abandonné. Cela tient beaucoup à la finance, et à l'arrangement des affaires politiques, car nous sommes furieusement à la guerre. Je ne comprends pas qu'on ne s'entende pas.

Si vous saviez ce qu'est, au milieu de ma vie agitée, une lettre de vous et surtout une lettre comme celle que je reçèis. fhl vous m'écririez plus souvent que vous ne le faites, vous me diriez bien tout ce que vous faites et tout ce que v«us pensez.

Vous devez avoir maintenant Vautrin et Pierrette. Pierrette est un diamant. Dans une vingtaine de j«urs paraîtra le Curé de Viilage^ mais tronqué. Je n'ai pas le temps d'achever ce livre. Il manquera précisément tout ce qui concerne le curé, la valeur d'un volume, que je fend pour la seconde édition. Le libraire et moi nous ne pouvons pas nous entendre sur cette augmentation de volumes ^

16 novembre 1840.

Précisément un mois et demi d'intervalle! Et tant de choses à vous dire que je ne le puis. D faudrait des volumes. Peutrêtre ceci vous éclairera- t-il : à compter du moment où vous recevrez cette lettre, écrivez-moi à Tadresse suivante : Monsieur de Breugnol, rue Basse, n® 19, à Passy, près Paris. Je suis là, caché pour quelque temps. Cependant si vous m'adressiez dans l'intervalle des lettres à Sèvres je les recevrais.

Chère comtesse, il m'a fallu déménager très lestement et me fourrer là où je suis. Mais, comme dit Marie Dorval, les affaires d'argent ce ne sont que des ennuis ; il n'y a de misère et de chagrin que dans les choses du cœur, et si tout va mal pour moi financièrement parlant, tout va bien, car je vais en Russie, et j'irai vous voir, dès que j'aurais gagné l'argent de mon voyage. J*espt>re partir pour Berlin du 1" février au !•' mars ; je resterai un mois à Berlin et quinze jours à Dresde, et je serai chez vous à la mi-avril.

J'ai pris ma mère avec moi et je ne puis quitter de chez moi sans avoir approvisionné la maison pour une année. Il est vraisemblable

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