L'oncle Tamerlan, déjà cité, p
d'achats, mais de pièces de théâtre et de copie, d'argent gagné, de dettes payées. Ne pensez plus à écrire à Saint-Pétersbourg pour les malachites, si cela n'est pas fait, car je ne veux rien pour moi. Tout ce qui n'est pas vous ou de votre goût m'est indifférent. A demain. Je relirai votre lettre; en ce moment je suis trop agité.
Vendredi soir.
II est neuf heures. Je suis allé voir M"^« de Girardin, pour échapper à moi-même, et j'y ai trouvé la vieille M"^® Gay ^, fêtant son jour de naissance. On m'a fait rester à dîner et je reviens me coucher. Je n'ai pas voulu me coucher dans l'état où j'étais; j'ai relu votre lettre, et j'ai vu là, dans ce qui m'a chagriné, l'un de ces mouvements sauvages auxquels vous vous abandonnez, et qui est sans doute doublé d'une affection bien vive. Quand on s'écrit à huit cents lieues l'un de l'autre, on ignore les dispositions dans lesquelles peut se trouver celui qui lit la lettre, et alors, au lieu de le consoler, on peut le désespérer. Vous ne savez pas ce que je souffre; vous êtes à huit cents, lieues de ma situation; vous avez été heureuse avec vos chers enfants, et vous ne voyez plus tout ce qu'a fait un pauvre malheureux, abandonné, sans personne autour de lui, qui n'a dans le cœur qu'une foi, dans l'âme qu'une pensée, et devant les yeux qu'une image, qui s'absorbe dans la contemplation des plus petites choses, qui met un mois à dire son pater^ et de là ce mot, qui lui atteint tout ce bonheur contemplé avec une dévorante mélancolie.
En relisant tout ce que vous avez écrit sur vos jeunes années et sur l'année 1833, malgré tous les incroyables malheurs qui ont fondu sur nous et auxquels je vais mettre fin, je me suis senti bien digne de tant de sentiments si nobles, si purs, si naïfs. Croyez bien que la passion du beau, que j'ai pour les petites choses, n'est qu'un reflet ou, si vous voulez, une conséquence d'un culte passionné pour un beau bien plus élevé que celui créé par le travail humain. Mais vousmême, qui vivez cœur à cœur avec moi depuis treize ans, vous ne me connaissez pas! Croyez-moi bien, vous ignorez tout ce que la nécessité de sans cesse travailler dans le but de combattre la misère, ou de faire fortune, ce qui est la même chose, vicie dans l'exercice des sentiments. J'ai vécu depuis treize ans en mettant mon bien le plus précieux, le trésor de mon âme, sous clé, dans une cassette, cachée à tous les regards, en me disant : « Elle est làl » Je n'ai pas la satisfaction de m' entendre dire que tout ce que j'ai fait est bien fait. Dans ce cœur plein d'amour, de bien des amours, car il y a, je le sens, la maternité, il y a aussi un juge, et un juge peu éclairé, car il ignore les lois de la misère, comme il ignorait les distances de Paris, par