La vieille madame Sophie Gay, mère de M™» de Girardin
exemple, les difficultés de la vie, et les immenses témoignages contenus dans une chose qui, à certaine distance, paraît petite.
Ne croyez pas à un reproche, à quoi que ce soit qui ressemble à <ie la fâcherie, à du chagrin même. Hélas! j'ai entendu, dans un moment de rage bien juste, de quasi-folie, des paroles que sur mon lit de mort j'entendrai encore en me demandant si c'est bien elle qui les a dites, et la preuve que je ne méritais pas cet infernal anathème, oublié, j'en suis sûr, c'est que je vous ai caché, que je vous cache encore, la profonde blessure que j'en ai reçue. Je n'ai pas le droit de parler de moi, de mon cœur, de ce que j'y contiens de respects, d'adoration, de religieuse espérance, de tendresse infinie, tant que cette odieuse affaire ne sera pas finie, et, si elle dure encore seulement un mois, j'en mourrai. Depuis deux mois, ne croyez pas que je vive; oh I non, cela ne peut pas s'appeler la vie, et c'est en pliant sous le poids d'un double chagrin, dont un seul suffirait à écraser plus fort que moi, que j'ai écrit mon testament. De loin comme de près, vous m'arrachez du fond du cœur les secrets que je veux vous cacher, par des injustices. Mais non; je mérite tout; j'ai des torts involontaires. J'ai tort d'être né, je crois!
Allons, il ne faut pas se laisser aller à de pareilles élégies. J'ai trois choses capitales qu'il faut accomplir. Primo^ terminer le procès épistolaire ^. Secundo^ finir les Paysans. Tertio^ payer tout ce que je dois. C'est assez pour le moment. Mais, avec l'obligation de payer tant, je crois que je ne vous arriverai qu'en décembre.
Samedi 3 [juillet].
Hier, j'ai vu votre sœur, et ne me suis pas endormi, car j'ai parlé de vous tout le temps. Puis elle a voulu aller voir des bourdaloues et des pots de chambre superbes, chez un marchand, et je l'ai menée, elle et Pauline, chez des marchands. Pauline est si belle que tous les passants la regardent. Votre sœur voit, malheureusement pour elle, beaucoup de Fanandels. Décidément, elle met Ernestine chez Lirette 2. Elle va aller à Granville, en Normandie, prendre des bains de mer. C'est la seule personne avec qui je puisse causer de vous, et je crois que je vais y aller tous les jours ! Mon Dieu, qu'il y a de différence entre vos fronts ! Le sien est plat, et le vôtre est bombé.
H m'a été impossible d'écrire deux lignes hier. M. Santi est venu vérifier les travaux de peinture, et on a posé les trois marquises qui manquaient, et après les pluies, bien entendu. Je vois qu'il faut encore
1. C'est-à-dire la discussion avec la Brugnol, relative aux lettres volées.
2. C'est-à-dire dans le couvent où Lirette, Henriette Borel, ancienne institutrice d'Anna, était religieuse : le couvent de la Visitation : 72 his, rue d'Enfer (actuellement, 68, rue Denfert-Rochereau). Cf. Lettres à VÉtrangère, t. III, p. 52, 362. Voir plus haut, p. 77, et plus loin, p. 346.
une semaine pour que tout soit terminé. Ainsi, sans compter l'ennui de l'escalier à faire, de la pièce à ajouter, des vases ou paniers à mettre sur les pilastres de la porte, et la balustrade, j'aurai été dix mois à arranger cette maison. Ah! je la trouve bien grande pour un homme seul, et, comme j'y vois toujours quelqu'un qui se trouve à huit cents lieues, je commence à la prendre en horreur. Je voudrais être, avec François Munch, sur la route de Breslau à Cracovie.
Allons, adieu pour aujourd'hui. Il faut travailler et c'est bien urgent. Voilà cinq heures qui sonnent. Par suite de la révolution de la pendule de Saxe qui a remplacé la pendule Alibert, dans la coupole grisaille, les deux flambeaux à fleurs en porcelaine sont montés dans la première pièce au premier étage, sur l'appui de la croisée, où ils étaient bien nécessaires, et où ils font merveille. La pendule circulaire ira dans la bibliothèque, à la place de la coupe, qui va sur la commode de la Reine, dans mon cabinet.
Figurez-vous qu'hier j'ai vu enfin un bon et beau réveil, qui ne coûte que cent francs. Le mien qui est affreux, qui ne marche pas, m'en a coûté cent vingt en 1827!... Eh! bien, je n'ai pas acheté cette chose dont j'ai besoin, à cause de mon sermon. Je n'achèterais pas pour dix sous ce qui vaudrait mille francs. Tout est dit. Du moment où vous croyez que c'est la satisfaction d'une passion chez moi, je vous jure qu'il n'y aura que vous qui achèterez quelque chose, jusqu'à ce que j'aie gagné vingt-quatre mille francs de rentes par mes travaux et mes économies.
Dimanche [4 juillet].
Lefébure n'apporte rien et ne vient pas; je ne sais vraiment pas ce que cela veut dire. Mais je ne m'inquiète plus de rien; à cause de mes travaux. Hier, je n'ai rien fait, car j'ai été dérangé toute la journée. Il a fallu aller chez ma mère et chez Perrée, pour les affaires du Siècle et de Pétion. A mon retour, j'ai trouvé une bonne petite gentille lettre de vos enfants, à qui j'avais écrit une lettre que je joins à ce paquet. Vous leur direz que mes plaintes de ne rien recevoir d'eux leur prouveront mon affection, et quel plaisir m'a fait leur lettre.
Je travaille beaucoup à Orgon. Si vous saviez quelles difficultés la nature oppose à ce travail ! Je ne puis pas encore me lever à une heure et demie du matin, ni travailler immédiatement, ni retrouver mes idées. Il faut, pour que ces phénomènes aient lieu, qu'on soit dans la fièvre, dans l'ardeur du travail. Ce matin, je me suis levé à trois heures et demie; c'est un grand pas de fait, car je tomberai de sommeil, comme vous savez, ce soir, à sept heures, et alors, je me lèverai à deux heures, demain. Une fois le train de vie repris, tout ira bien. En un mois, je ferai le travail d'un trimestre.
J'ai changé ma vie; aussi, je ne prends plus de chocolat. Je déjeune à neuf heures et dîne à cinq heures. C'est la meilleure manière. Je souffre moins de l'estomac.
Adieu pour aujourd'hui, car je dois travailler à corriger la Cousine Bette sur l'édition Chlendowski, pour la réimpression du Siècle.
Lundi 5 [juillet].
Il est deux heures et demie du matin; je me suis levé une heure plus tard que je ne le voulais. Hier, je suis resté toute la journée dans mon cabinet, sans en sortir, et tout est dit. L'inspiration est venue, et avec elle l'énergie et la volonté de travailler. Mais à quel prix ce détachement horrible de tous les intérêts de cœur est-il obtenu! Voilà une livre de café moka de bue en huit jours! Je vais mener à la fois deux pièces de théâtre : Orgon, pour le Théâtre-Français, et la Marâtre ^, gros mélodrame, pour le Théâtre Historique, et les Paysans. Je n'arriverai à rien sans cela. J'éprouve d'ailleurs d'affreux maux d'estomac. J'ai souffert de six heures et demie à dix heures. J'ai dormi, même en souffrant. C'est tout au plus si deux succès au théâtre, et deux romans peuvent me sauver. H faut emprunter à Rostchild tout le paiement de juillet. Nous sommes au 5 et il faut payer le 30. Jamais je n'aurai fait quelque chose assez à temps. Avec ce réveil d'imagination un mois plus tôt, j'eusse accompli ma volonté.
Hier, je me suis bien débattu encore sous la poignante étreinte des souvenirs. Pour habiter mon cabinet, j'ai lu, et j'ai lu les Lettres d'un Voyageur ^. La première m'a si fort ému que j'ai pleuré à diverses reprises. Croyez-moi, ne me plaignez pas. Ce travail peut me sauver. Je vous dirai dans quel état je suis; je ne puis pas vous V écrire. J'ai fait mon testament, ne croyant pas pouvoir vivre. Je n'avais qu'une distraction, mortelle pour la bourse; votre chère lettre l'a supprimée. Et, heureusement, l'ange du travail est revenu, flamboyant, son épée et sa lampe à la main, chassant tout et voulant être le maître.
Adieu pour aujourd'hui, car il faut accomplir trois tâches : Orgon, la Marâtre et les Paysans. Puis, plus tard, le Député (TArcis.
Je vous envoie un joli mot. A propos des Girondins, on disait que Roberspierre ^ n'était pas jugé. « Heureusement qu'il est exécuté », a-t-on répondu. On a dit aussi que M. de Lamartine avait peur de Roberspierre, à la manière dont il en parlait.
Adieu. Travaillez bien de votre côté. Je vais, d'ici à deux mois,
1. La Marâtre, drame intime en cinq actes, et huit tableaux, représenté pour la première fois au Théâtre Historique, le 25 mai 1848. Cf. D. Milatchitch, le Théâtre de H. de Balzac, p. 183-223.