La Brugnol
deux mille francs pour compléter, car il faut verser le 15, et nous sommes au 9. Il m'a fallu voir le juge d'instruction pour l'affaire de la gouvernante : cela prend des journées. Il a fallu aller deux fois à la douane, pour le cadre de Schwab, qui fera l'affaire de mon cabinet avec des modifications consistant en un large encadrement doré, avec des dessins, que je voudrais agrémenter de vert. J'ai aussi beaucoup diminué le café, pour faire cesser les douleurs que vous savez et qui ont cessé.
La chambre au deuxième étage n'est pas reconnaissable. Elle a changé du tout au tout. Elle est gaie, elle est habitable, aérée, bien éclairée, et même mieux que celle du premier étage. J'aime à penser que ce mieux est tout pour les chers anges qui vivront là, pour la chère fumeuse^ et tout y sera bien en harmonie avec les meubles de garçon, sa pendule, et tous ses débris de belles choses, qui firent sa joie en 1827 : armoires à glaces, cartonnier, commode, lit, etc.
J'attends aujourd'hui la table d'Anna et le candélabre de mon cabinet. Sur la table d'Anna sera le bol de la Chine monté. C'est une magnifique chose. La table en marqueterie est installée; elle est d'une beauté merveilleuse. Tous les riches de Paris la voulaient, chez Grohé. C'est aussi beau que le meuble de Bâle, et, si je finis l'affaire de la commode, cela ne coûtera rien.
Mille tendresses pour aujourd'hui. Demain, cette lettre partira, bien pleine et bien chargée de vœux et de bien des sentiments de mélancolie.
Samedi 10 [juillet].
J'ai vingt et une lettres!... Mais l'épée de Damoclès subsiste, car l'immonde et infâme Chouette, bien digne de son homonyme, a fait de cette espèce de soumission un calcul. Tout était prêt; on allait faire la perquisition chez elle. Elle m'a fait demander, se disant malade à mourir, et voulant me faire une restitution. J'y suis allé, elle m'a remis les lettres, en disant qu'elle m'aimait plus que la vie et que la pensée d'être dans ma disgrâce et mon mépris la tuait. J'ai toujours accepté, en disant que cela coûterait plus cher, car elle fera la pauvre et voudra un simple prêt de quelques mille francs.
Mais je me disais intérieurement : « Elle ne rend pas tout; elle garde encore ! » Et, de fait, elle a conservé trois lettres. Trois ou vingt-quatre, c'est toujours la même chose. Mais je les aurai. Je ne me suis engagé à rien.
Elle donne sa parole d'honneur que c'est W^^ Fessart qui a tout conduit, et m'a dit que c'étaient les gens les plus doubles et les plus dangereux du monde. Aujourd'hui même je vais chez M. Fessart, compter, retirer mes pièces, et prendre de l'argent. Voici neuf mois qu'il fait valoir mes fonds et qu'il ne termine aucune affaire. Je vais
en finir, sous prétexte de voyage de dix-huit mois, tout en lui laissant les quelques affaires qui restent.
Dans l'autre paquet que vous recevrez après celui-ci, j'espère que les lettres seront réintégrées, et tout sera brûlé ! Ma chère petite fille pourra dormir en toute sûreté, car je brûlerai les lettres, trois jours après les avoir reçues.
Mon Italienne est une bavarde de la première force, fausse comme un jeton, et je cherche à la remplacer. Elle a promis à la portière de Gudin de faire entrer et tout voir à Gudin, le jour où je laisserai les clefs. Je les emporte toujours. Une femme qui a fait cela peut faire beaucoup de mal. Elle s'est conduite avec une certaine duplicité, lors du renvoi de Millet. Vous voyez que je prends une triste et affreuse expérience. Je ne crois plus qu'en Dieu et en ma chère petite fille.
La Chouette aura gardé des lettres qui parlent de Victor-Honoré ^. J'allais retirer ma plainte lorsque cette pensée m'est venue, et elle s'est trahie, l'infâme, en me donnant des enveloppes datées, dont les lettres manquent. Voyez la Providence, et ce que c'est que de tout garder d'une personne aimée!
Tout cela m'ôte le sens littéraire. Je ne fais rien. Je devrais travailler dix ou douze heures par jour, gagner les soixante mille francs qu'il me faut. On dit que V Union monarchique va m'acheter des réimpressions; mais c'est un on-dit. Si la librairie m'achetait le Député (TArcis et les Paysans, si Furne réglait, et si l'on m'achetait des réimpressions, ces trois recettes et les Paysans me sauveraient. Que Dieu me protège; il le doit, car je n'ai qu'un amour au cœur; et vingt ans de travaux, qui ne sont qu'une longue et active prière. Une fois les paiements de juillet, d'août et de février finis, je serai dans une position admirable, et je commencerai l'édifice de notre petite fortune.
Allons, il faut se dire adieu pour jusqu'à demain, et pour s'entendre et causer, lire cette longue causerie, il faut dix jours!
Il y a une idée qui me fait accepter mes immenses chagrins, qui calme les révoltes de toute nature qui me poignent, qui rafraîchit les fièvres d'âme, de cœur, c'est l'idée que vous êtes heureuse entre vos deux enfants, au milieu du fleuri Wierzchownia, que là tout vous aime et vous bénit, que la voix qui seule manque à ce concert viendra, que les deux yeux qui brilleraient du plus pur feu s'y verront dans quelques mois, et qu'alors rien ne séparera plus ceux que Dieu a si puissamment unis, malgré les hommes et les entraves de tout genre.
J'attends votre lettre avec bien de l'impatience. Je voudrais savoir comment vous êtes et comment vont les choses chez vous, et si vous
1. L'enfant mort, venu avant terme en novembre 1846. Voir plus haut, p. 13, 219, et plus loin, p. 321, 331.
êtes heureuse de cette grandeur qui vous environne, si vous aimez toujours votre bonbonnière de la rue Fortunée I
Allons, il faut se quitter. Moi, demain, je n'aurai à vous dire que ce que je vous dis aujourd'hui, que je voudrais être en route. Je me trouve mieux de santé; mais le café me donne toujours la fièvre. Fabre a toujours pour seize cents francs de meubles à envoyer; M. Paillard, neuf ou dix objets; Lefébure à finir; le maçon à nettoyer. C'est en juillet comme en février. Le peintre a encore des raccords, et Senlis le dressoir, et Servais des dorures. C'est effrayant. Je m'en arrange, car si tout était fini, il faudrait payer, et avec quoi?... Toutes les dépenses se trouvent doublées. Quand monsieur mon cerveau va se réveiller, je ne m'arrêterai de travailler que tout payé.
Mille bénédictions pleines de tendresses, de souhaits de bonheur, pour vous et tous les vôtres, et bien des gentillesses du bengali au minou. Pauvre petit chéri! Adieu.
Avez-vous mangé beaucoup de bartch^, etc.? La cara patria vous fait-elle du bien? Dites-moi tout.
A MADAME HANSKA, A W lE RZCHO WNIA, PAR BERDITCHEFF
[Paris, 11-17 juillet 1847.] [Dimanche] 11 juillet.
Je n'ai pu mettre mon paquet à la poste que ce matin, car, hier, j'ai été cloué toute la journée chez moi par l'ouvrier qui travaillait dans la bibliothèque. La bibliothèque vient d'être finie; ainsi ce n'est que le 11 juillet que le meuble de cette pièce est achevé!... Il faut encore un grand mois pour que tout l'ameublement soit terminé. Servais a toujours la table à dorer; il ne m'envoie pas l'étagère, ni les cadres où sont les vues de Dresde et de Breslau, le portrait du comte Guillaume, le Dominiquin et le Boucher, pour l'escalier, et votre sœur vient demain ! Elle part après-demain pour les eaux de Granville, en Normandie, au bord de l'Océan. Le salon vert ne sera pas fini!... C'est incroyable. Il aura fallu un an pour s'arranger. Et si je n'avais pas eu les deux tiers des choses, qu'aurait-ce été, bon Dieu ! Vous ne vous figurez pas quelles sont mes irritations, car j'ai la convic- [tion que cela retardera mon départ, plus que mes obhgations littéraires,
1. Ou plus exactement barszcz; le barszcz potrawa est un potage aigre, à la betterave, très apprécié des Polonais.
et que j'aurai fini les Paysans, sans avoir fini ma maison. Ces ennuis prolongent l'incapacité de mon cerveau. J^ attends ; y aiiiend& tous les jours des gens, des ouvriers, des meubles !
J'ai gardé la boîte d'allumettes de la rue Neuve-de-Berry pour mon cabinet, et je l'ai fait remplir d'allumettes pareilles. Je m'accroche aux plus petits détails; je reviens par le chemin que faisaient les deux loups; je tâche de me faire des illusions. Il vaudrait mieux faire de la copie, mais une fois que j'y serai, je ne quitterai point que tout ce que je dois ne soit payé.
Adieu pour aujourd'hui. Nous voilà au 11; aurai-je une lettre? Me voici dans une profonde inquiétude à votre sujet.
J'ai le meuble aux cassettes. C'est l'ornement de mon cabinet. La cassette en fer, de Mayence, qu'il faut remplir d'or, est vissée dessus. Elle fait un magnifique effet, et on ne peut pas la forcer, ni l'ouvrir. Je ne m'arrêterai de travailler que quand elle sera pleine d'écus, et mes dettes payées.
Allons, mille tendresses.
[Lundi] 12 juillet.
Enfin, M. Paillard m'a envoyé la table d'Anna... C'est le plus beau meuble du petit ou du grand salon vert, si vous voulez. C'est d'une si grande magnificence qu'elle y écrase tout.
J'ai reçu une lettre d'une impertinence girardine d'Emile de Girardin à propos des Paysans, et j'y viens de répondre de bonne encre.
Enfin le tapissier est venu et m'a promis de ne pas quitter que tout ne soit fini. Il est après l'escalier. S'il avait voulu venir, comme il l'avait promis, tout eût été fini pour la visite que votre sœur me fait demain, et à laquelle je me prépare par un nettoyage général. Mais la galerie n'est pas finie et le lit de la coupole bleue est là, non monté. La pièce ne dit donc rien. C'est fort ennuyeux. Je m'attends à ce que vous receviez une curieuse lettre de votre sœur, car la maison de la rue Fortunée a pris des proportions gigantesques orientales et babyloniennes, depuis trois mois, en fait de mobilier et de décor. M. Paillard a encore trois paires de candélabres, un lustre, des consoles et un guéridon, qui manquent et font tout clocher. Il manque l'étagère aux bijoux, pour la chambre, et la table du saJon, et des cadres que Servais garde, et, ce que vous ne croiriez jamais, l'étagère de Senlis, qui va sous la pendule, ce que Vital doit faire au-dessus du buffet. Vous voyez quelle dose de patience il faut pour toutes ces choses, à Paris. Ne croyez pas que ce soit réservé à votre loup. Rostchild a attendu deux ans, avec son tapissier. Argent, presse, tout, rien n'y a fait! On est extrêmement étonné des résultats que j'ai obtenus, en si peu de temps...
Mon cerveau est toujours dans le même état d'incapacité; mais je vais me mettre à l'œuvre après-demain. Il n'y a rien d'étrange à cela; je suis dérangé à tout moment par des ouvriers de tout genre. Je me
couche excédé. Il y a mille détails pour la maison. C'est l'œuvre de Pénélope. Trois mois ne sont rien pour les moindres bagatelles.
[Mardi] 13 [juillet].
Les Paysans ne paraîtront point dans la Presse. Tout est fini entre les Girardins et moi, pour toujours, et j'en éprouve une bien vive satisfaction, car je ne voulais plus les voir. J'ai reçu deux lettres d'une telle impertinence, que rien n'était tolérable. Dans la dernière, ce drôle me déclare qu'il ne publie les Paysans que parce que je dois à la Presse un reliquat, et que, si je veux le solder, il renonce à les publier. C'est une insulte à ma plume, et j'ai immédiatement répondu qu'une telle lettre ne me laissait pas d'alternative, et que j'allais faire mon compte à la Presse et le solder.
Si Rostchild me laisse faire mon emprunt, je pourrai dès lors partir dès que mes affaires le permettront. Je vais faire des nouvelles de peu d'étendue, afin de solder mes dettes.
J'attends aujourd'hui la visite de votre sœur.
J'ai fait faire les appartements; il est deux heures. Elle n'est pas venue. Il est arrivé un accident cette nuit. On avait laissé le robinet de la baignoire ouvert; les eaux sont venues, et la salle de bain a éprouvé le sort que vous avez fait subir à un cabinet, à Florence, et a été inondée. J'ai peur de quelque dommage.
Je vais, vous comprenez cela, faire un chef-d'œuvre aux Débats et faire crever ce drôle de Girardin de rage. Quant aux Paysans^ cette œuvre paraîtra ailleurs, soyez-en certaine. Quelle existence que la mienne et qu'il serait temps que 1848 arrivât ! Contre tant d'ennuis, je suis seul, sans compensations. Allons, voilà un second coup de fouet. Marche, cerveau brûlé de café!
[Mercredi] 14 [juillet].
J'ai reçu de Girardin une note où il aggrave encore l'insulte faite non pas à l'homme, mais au talent, et tout est bien fini. Je vous envoie la copie de ma dernière lettre ^. Que Théophile Gautier supporte un
1. La note de M. de Girardin et la réponse de Balzac ont été publiées par le vicomte de Lovenjoul dans la Genèse d'un roman de Balzac, Paris, OUendorfî, 1901, in-8, p. 270-273.
Avenue de Beaujon, Champs-Elysées à Paris. Paris, 13 juillet 1847.
« Je ne publie les Paysans que parce que nous avons un compte à éteindre. Autrement, je ne les publierais certainement pas, et ce n'est pas, certes, le succès de la Dernière incarnation de Vautrin qui m'y entraînerait.
« Donc, si vous pouvez, sans vous gêner, rembourser à la Presse ce qu'elle vous a avancé, je renoncerai volontiers aux Paysans. Autrement, je les publierai, et je les commencerai lundi prochain 19. Mais je tiens expressément à ce qu'il n'y ait aucune interruption. J'y compte.
« E. DE Girardin »
soufflet public comme celui que Girardin lui a donné, en démentant le lendemain l'un des feuilletons de Gautier de la façon la plus rude, moi je ne supporterai rien. Je serai dans le plus cruel embarras financier, mais l'honneur littéraire sera sauf, comme l'honneur de toutes sortes, qui fait Vhonneur. Les Paysans seront un chef-d'œuvre. Ce sera ma vengeance. Mais si vous saviez dans quel embarras ce remboursement de dix mille francs me met! Non, c'est à faire frissonner!
Votre sœur, Pauline et Ernestine sont venues. Je ne vous parlerai pas de l'ébahissement de votre sœur. Elle vous écrira sans doute. Mais elle a dit un mot digne de la cousine Bette. Elle était abasourdie et furieuse de l'idée que ce palais^ selon son expression, où, dit-on, tout, jusqu'au clou le plus vulgaire, exprime que tout est arrangé pour une femme adorée, serait à celle dont le nez était assommé à coups de poing jadis. « — - Qu'est-ce que Wierzchownia, a-t-elle dit*, auprès de cette délicieuse demeure? Je n'ai rien vu de pareil nulle part. Wierzchownia, monsieur de Balzac, est le comble du mauvais goût, car c'est par là que péchait mon défunt cher beau-frère. »
Non, chère, je n'ai pu retenir un immense éclat de rire de cette vengeance po^hume, car j'ai compris tout, à la rage de cette observation. Cet homme, qui avait préféré Eve à Aline, pouvait-il avoir du goût en quelque chose?
Arrivée à la bibliothèque, elle a dit : « Mais cela seul doit coûter cent mille francs. La bibliothèque de Neuilly et celle de Saint-Cloud
Réponse de H. de Balzac :
A M. Emile de Girardin, gérant de « la Presse ».
Paris, mercredi 14 juillet 1847.
« Il n'y a point la moindre équivoque.
« Vous m'avez écrit que vous ne vouliez point des Paysans, que vous ne les donniez que parce que j'étais débiteur de la Presse et qu'il y avait pour ainsi dire force majeure.
« Je vous ai répondu que je ne pouvais pas accepter une pareille proposition; je la regarde comme une injure, et je n'en souffre de personne. Comme celle-ci ne concerne que mon talent d'écrivain, je n'ai qu'une manière de vous la laisser, c^est de verser la somme dont je suis reliquataire, une fois mon compte établi. C^est ce qui sera fait dans un espace de temps qui ne dépassera pas vingt jours. Demain, 1.5 juillet, j'irai demander mon compte à M. Rouy, l'examiner avec lui, et je ferai mes versements en écus dans l'espace de temps que j'indique.
« J'ai pris la liberté fort naturelle de vous dire que la copie composée du temps de Dujarrier et lors de la publication [du début] des Paysans réduit de beaucoup l'avance, ce qu'il est facile de vérifier. Cela veut dire que c'est vous qui ne voulez pas de l'ouvrage. Je pose les faits comme ils sont. Je n'ai pas de ma vie équivoque. Je regarde, contre votre opinion, mon manuscrit et mon œuvre comme excellents, et je ne ferai pas compter ce que cous n'en publiez point, quoiqu'il soit écrit et composé pour la Presse et à la Presse.
« Je crois tout ceci assez clair pour que nous n'échangions plus de notes à ce sujet.
« Vous pouvez avoir personnellement une opinion sur la Dernière incarnation de Vautrin. Mais ce n'est pas à la Presse, c'est à V Époque à trouver l'ouvrage mauvais. 11 n'était pas destiné à votre journal; il était composé; vous l'avez eu à examiner; vous pouviez le refuser. Quant à l'œuvre en elle-même, le temps donnera tort à ceux qui la trouvent mauvaise. C'est mon droit de démentir ces jugements, non pas par des défenses élogieuses, mais par mes écrits subséquents. Cette dernière observation était nécessaire, car vous avez l'air de ne pas vouloir publier les Paysans à cause de la Dernière incarnation de Vautrin.
« H. DE Balzac ».
ne sont rien. » — « On aime les livres », ai-je dit. Elle est restée trois heures, sans le savoir. Elle est partie hébétée d'admiration et comprenant bien que, par le fait seul de cette maison, j'étais millionnaire. Aussi a-t-elle dit que rien que pour la maison^ une femme serait folle de me refuser! Et remarquez qu'aucune pièce n'est achevée et que l'ensemble est loin d'être satisfaisant, pour moi. D'ailleurs, le mot de ceux qui voient cette maison est que l'amour a fait et disposé tout, les moindres choses, pour une Psyché. Vous savez que Psyché veut dire âme. Mais Psyché est loin !
Ce matin, j'ai failli perdre la vue. J'avais dormi, la nuit, une fenêtre ouverte, me fiant sur la chaleur. Je me suis réveillé voyant les objets doublés, et j'avais un fluide sur l'œil. J'ai frisé de près la goutte sereine, qui est la cécité sans remède. Je n'y ai échappé que par mon habitude de me lever de bonne heure. A trois heures j'étais levé. Si j'avais dormi deux heures de plus, j'étais aveugle.
[Jeudi] 15 [juiUel].
Bonjour, chère; je vais aujourd'hui verser dix mille francs chez Rostchild, pour le versement, et lui parler pour l'emprunt de la fin du mois. Toutes mes inquiétudes financières seront finies pour le 31 juillet. Restera le mois d'août. Puis, il faudra rendre, par mon travail, cinquante mille francs et en trouver dix mille, c'est soixante mille francs avant de pouvoir partir.
M. Fessart m'a remis hier deux mille francs qu'il faudra lui réintégrer. D'après ses explications, j'ai bien compris qu'il avait été complice de la Brugnol. Je suis dégoûté de la nature humaine. Toutes ces choses-là sont odieuses. Une fois mon 31 juillet assuré, je vais me mettre à l'ouvrage et en découdre ! Il arrivera ce qu'il en pourra de ma santé, mais j'en finirai avec le mot dette.
Adieu pour aujourd'hui; la chaleur est devenue intolérable. J'espère que tout va bien chez vous, mais je n'ai pas de lettres. Cela m'inquiète au plus haut degré.
Onze heures du matin.
Je reçois et viens de lire à l'instant votre lettre du 28 juin. C'est vous dire que j'ai atteint au plus haut degré de la douleur morale. Combien tout ce que je vous ai écrit devra vous paraître futile, et combien tout est petit quand on a cette immensité dans le cœur! L'embarras dans lequel je me vois est immense; c'est la ruine. Mais ce n'est rien pour moi. Affreuse douleur, que personne ne peut comprendre I II faut que j'oublie tout pour nous sauver tous deux !
Vous me connaissez assez pour savoir que je ne ferai que ce que vous voudrez, pour le voyage. Me voici d'ailleurs en présence d'une
immense dette, avec ma plume et mes facultés pour toute ressource. Maintenant, j'ai à travailler nuit et jour, sans arrêter.
Les malheurs des vôtres m'effraient au plus haut point. Que la volonté de Dieu soit faite ! Je resterai vôtre et tout vous, sans broncher, sans nulle distraction, ferme comme une Alpe. Et si Dieu veut que nous ne nous revoyions que dans un an, eh ! bien, j'attends en travaillant et en achevant de payer mes dettes. Laissez-moi le soin de vous débarrasser de l'atroce Brugnol, ou de vous venger. Elle a encore des armes; j'ai su réduire ses lettres à trois ou quatre. J'aurai ces trois ou quatre. Votre tranquillité est ma première affaire; elle domine toutes les autres.
Oubliez dans quelle fournaise je suis plongé. Laissez-moi m'y débattre, et, si j'y succombais, dites-vous que jamais un homme, n'a tant aimé. Je serai tombé par une trop vive croyance au bonheur. Et, enfin, sachez que tous nos souvenirs me soutiennent, et que, sans les images de nos voyages et de nos moments tranquilles, je ne vivrais peut-être plus, tant ces douleurs dernières m'ont épuisé. Je vais opposer à tant de traverses, d'ennuis et de douleurs de tout genre, la douceur de l'agneau et le courage du lion. Un si grand bonheur vaut tout cela. Dieu nous le fait comprendre. Seulement, soyez-moi toujours ce que vous me promettez d'être, et ni la force, ni le talent, ni le succès ne me manqueront. Les théâtres vont retentir de mon nom et aussi les feuilletons. Tous les jours je serai levé à une heure du matin, à compter de demain, et je vais tous les jours faire une solide tâche. Patience et courage, et surtout pardonnez-moi d'être la cause involontaire de ces affreux tourments. Que Dieu bénisse nos communs efforts ! Soyez sûre que les infamies et les tentatives criminelles sont toujours bien punies, et que rien n'échappe au châtiment.
[Vendredi] 16 [juUlet].
Je ne vous parlerai pas des douleurs qui m'hébètent depuis hier : le voyage contremandé, vos chagrins, etc. Quand on ne vit que par une seule personne au monde, et que cette personne souffre, la vie est comme arrêtée. Je ne vous dirai que ce que j'ai fait, mes pas et démarches.
Je suis allé chez Rostchild, pour porter mes actions engagées afin qu'on les échange contre des définitives^ et faire le versement. J'ai remis dix mille francs : huit mille prêtés, ce qui porte la créance à vingt mille francs, à six pour cent. J'ai vu Rostchild. Il est si émerveillé de mon exactitude, qu'il a dit à ceux qui étaient là « que le talent était la moindre chose chez moi; que j'étais d'une exactitude de banquier dans les affaires, et que c'était pour lui un plaisir que de m'obliger ». Là-dessus, il m'a promis vingt-deux mille francs pour
aujourd'hui, ce qui fera trente mille francs de prêts. Trente mille francs chez lui, vingt mille par Gossart, cela fait cinquante mille francs empruntés sur les actions. C'est presque la valeur d'aujourd'hui à vingt mille francs près. C'est donc cinquante mille francs que j'ai à rembourser par mes travaux. Puis, l'affaire de la Presse me cause un dérangement de douze mille francs. Sans cette affaire odieuse, j'étais à peu près à flot, avec les vingt-deux mille francs de Rostchild, car j'aurai bien gagné huit mille francs au 15 août, en travaillant nuit et jour, et les trente mille francs de billets et dégagements étaient payés.
Je vais aller ce matin établir mon compte à la Presse, car je n'avais pas emporté hier les feuilletons comptés par mon cher loup, que je veux garder comme un trésor.
Ne vous occupez point, financièrement, de votre loup chagriné. J'ai vu Bertin. Je lui ai conté le procédé d'Emile de Girardin, et je lui ai dit que je voulais faire, aux Débats, une œuvre, immédiatement, et colossale de perfection. Il m'attend. C'est là ma vengeance.
Je vais préparer des travaux pour trois journaux, et faire Orgon, et un drame, car il faut que j'aie tout remboursé dans ces six mois. Cette avalanche de travaux comprimera mon cœur et refoulera tout. Devant la grandeur de mon péril, j'ai tout retrouvé : énergie, mais pas encore le talent. Je ne veux pas une dette, excepté les trentedeux mille francs Pelletereau, à la fin de cette année, et j'espère que vous me permettrez d'aller chercher le repos et la santé près de vous, en janvier. Cette espérance me donne de la force. L'effet des grands chagrins est de rendre indifférent à toutes les petites choses. Je ne m'irrite plus de ne pas avoir les meubles, ni contre Fabre, ni contre Senlis, Lefébure, Paillard, etc. Tout cela m'est devenu de la dernière indifférence. Je souffre de trop vives douleurs à l'âme. Le travail et la souffrance de cœur, voilà les deux lèvres des tenailles qui m'enserrent.
On m'a apporté, encadrée, la vue du lac de Neuchâtel qu'Anna m'a donnée, et sur laquelle il y a : 23 septembre 1833. Je ne vous dirai pas la joie que cela m'a fait, car malgré l'angélique perfection de votre cœur et toute la grandeur de votre âme, qui est tout ce que j'ai rêvé de beau, de bon, de sublime, vous ne me comprendriez pas, et je ne sais si je pourrais l'exprimer. Il y a toute la fraîcheur du souvenir, cerclée par la douleur du présent; la certitude de la noblesse, de la ferveur des deux cœurs qui se sont unis, au matin, à la pointe de cette île, dont l'image m'est offerte par une adorable enfant. J'ai eu des millions d'idées et de sensations. C'est accroché, à côté de ma toilette, sous le salon de Saint-Pétersbourg. Ainsi, tous les jours, ces deux images me parlent, me rendent le courage si je le perdais, et me disent d'espérer. J'y mettrai le petit profil qui a fait pendant si longtemps ma consolation.
Allons, adieu, chère, pour aujourd'hui. Maintenant le travail le plus ardu me réclame. Je vous ferai envoyer les Débats.
Vous me pardonnerez, n'est-ce pas, toutes les puérilités de mes précédentes lettres. Que voulez- vous? Je croyais aller vous retrouver (mon parti de quitter la France est d'ailleurs bien arrêté, si vous n'y venez point), et alors j'étais, malgré les souffrances physiques, gai de l'âme; je jouais avec les choses, comme un enfant. Ah! si vous saviez ce qu'il y a d'amour écrit sur toutes les pièces, dans la disposition des moindres choses ! Ce n'est plus un palais, comme disent les railleurs, mais un sanctuaire.
Allons, adieu pour aujourd'hui.
[Samedi] 17 [juillet].
Je fais partir cette lettre aujourd'hui, par les raisons suivantes. Non seulement la Chouette a gardé trois lettres, mais elle a pris des copies de celles rendues. Dans cette situation, je vais faire faire la perquisition et tout prendre. Elle peut donc se livrer à quelque sauvage lettre adressée à Wierzchownia et vous devez être prévenue. Je vous dis ceci pour tout prévoir, car elle va être domptée par quelque chose de bien pressant : la misère. Mes précautions ont été bien prises, et si l'animal est féroce, le dompteur a été plus adroit, avec son lasso^ que vous ne pouvez l'imaginer. D'ici à trois ou quatre jours, j'aurai sans doute une bonne nouvelle à vous donner. D'ailleurs tout ce que vous m'écrivez, relativement à des confidences, est sans fondement. Personne au monde, la Chouette exceptée, n'a rien vu, ni lu. Aucune trace ne restera sans doute. Glandaz, le procureur du roi, le juge d'instruction, le commissaire de police, n'ont ces choses-là qu'à l'état de chiffres. On me rendra la lettre jointe à ma plainte. Mais vous comprenez bien qu'on ne peut pas empêcher la Chouette d'écrire, de dénoncer, de faire le mal qu'elle voudra faire sans preuves ni lettres. Seulement, je vous dis qu'avant un mois elle sera dans une si horrible position qu'elle ne bougera jamais. Elle est folle. Elle m'écrit des lettres où elle menace et où elle demande douze cents francs de rentes, et dit que si je ne les fais pas, je suis un homme sans honneur!
Cette affaire de chantage m'occupe et m'absorbe, et il faut qu'elle finisse, car je vous assure qu'il s'agit là de ma vie, et que je ne supporterai pas une diminution quelconque des sentiments et des espérances qui font ma vie. Aussi, suis-je bien décidé à aller jusqu'à votre Dab ^, et à demander humblement la licence nécessaire. Je ne serai pas refusé, tout se fera au grand jour, et je n'ai pas la moindre objection à devenir ce qu'il pourrait exiger que je sois, en cas d'octroi de licence dans des conditions dures. Je ne peux pas vivre sans Atala et les deux chers Saltimbanques.
1. C'est-à-dire, en argot, votre père. Allusion à l'empereur de Russie, et à la possibilité de devenir sujet russe par son mariage. Voir p, 303.
Adieu; mille tendresses. Ayez du courage et comptez que cette dernière tourmente passera.
Je vous supplie de me répondre, courrier par courrier, sur l'article Dah, car je partirais pour la capitale aussitôt votre réponse. J'ai confiance, une confiance aveugle, dans la bonté de cette résolution et de ma cause. Il n'y a rien de tel, dans tous les pays du monde, comme d'aller avec la légalité, même dans les pays où la légalité est dans la volonté du Dah. Je vous en supplie, deux mots là-dessus, car, en deux mois de temps, notre sort serait fixé, et nulle chance mauvaise ne serait à l'encontre. Si j'écoutais mon pressentiment, je partirais sans attendre de lettre. Mais mon système d'obéissance est tel que je ne veux rien faire de mon chef, dans ce qui nous concerne.
Mille tendresses.
J'ai décacheté ma lettre chez M. Froment-Meurice, parce qu'il m'a rendu le petit cure-oreilles du petit nécessaire de la comtesse Georges Mniszech et que j'ai voulu vous l'envoyer par cette lettre. Et alors j'ai recacheté avec des cachets bizarres.
A MADAME HANSKA, A WIE RZCH 0 WNI A, PAR BERDITCHEFF
[Paris, 18-20 juillet 1847.] [Dimanche] 18 [juillet].
Soyez maintenant calme, chère Comtesse; tout sera fini le jour où cette lettre partira, le 20. Nous n'aurons plus d'épines dans ma vie. Il m'en coûte cinq mille francs. Mais, que voulez- vous? Gavault, le magistrat, Glandaz, tout le monde m'a conseillé le sacrifice, en me faisant observer que l'affaire criminelle coûterait cela pour moi, sans compter la publicité. J'aime mieux donner cinq mille francs que de savoir mon loup exposé à recevoir seulement une lettre. Soyez donc calme, tranquille. Oubliez, dans votre retraite, les ennuis, et dites-vous que le bonheur s'achète.
Moi, voici mon lot. Il est affreux. Le cœur brisé, surtout par l'interdiction de venir, il faut que je fasse : primo, aux Débats, un nouvel ouvrage intitulé : le Théâtre comme il est; secundo, au Siècle ou au Constitutionnel, V Armée roulante; tertio, deux nouvelles : les Deux amies de pension, et le Retour au Village, et quarto, que je finisse le Député d^Arcis ^. Tout cela, avec la librairie, donnera trente-cinq
1. Aucun des travaux énumérés dans cette liste n'a été exécuté, sauf Le Député (VArcis qu'acheva fâcheusement Charles Rabou. Voir plus haut p. 71, 258.
mille francs. C'est les cinq mille francs de la Presse, les cinq mille francs de la scélérate, quinze mille francs à Rostchild, et dix mille francs pour vivre et payer les dettes. Il faut encore gagner quinze mille francs pour solder Rostchild, et vingt mille francs pour solder le préteur de Gossart. Je ferai face à tout cela. Ne vous inquiétez pas. Si vous saviez ce que je puise de force, tous les matins, en voyant la vulgaire gravure enluminée qui représente le lac de Bienne, avec cette date écrite par ce petit ange d'Anucio, et le salon de Saint-Pétersbourg par Golemanl Non, c'est un phénomène qui vous dirait que l'amour, la volonté de plaire sont des forces divines, inépuisables, infinies !
Le payement de toutes mes dettes sera bien certainement accompli pour le moment où vous aurez levé la défense de partir, car je me sens animé d'une espèce de rage en pensant qu'à mon âge je dois !
Maintenant, au nom de tout ce que vous aimez, soignez- vous, calmez-vous, ne prenez pas trop de peines, arrangez bien vos affaires, et faites tout pour nos deux chers Gringalets. Dites-vous bien que je serai riche par moi-même. Ainsi, retranchez toutes les dépenses superflues, et donnez, donnez aux Gringalets aimés. D'ici à trois mois, l'hôtel de la rue Fortunée sera payé, si les pièces de théâtre réussissent.
Cette effroyable inquiétude que j'avais de faire du chagrin à mon loup comprimait toutes mes facultés. Je dois aller me reposer huit jours à Sache; puis, je reviendrai reprendre mes travaux. J'attends que le tapissier ait fini, qu'il n'y ait plus d'ouvriers à la maison.
Adieu pour aujourd'hui. A demain.
Lundi 19 [juillet].
Je dîne aujourd'hui à Suresnes, chez les Rostchild. J'y verrai sans doute Adolphe, ^ votre confident, car il est arrivé ici. Je profiterai de ce que j'ai une voiture, pour aller voir M^^^ Gérard, à Auteuil, et porter la Comédie Humaine à W^^ Godefroid, si j'en puis faire un exemplaire complet. Je ne prendrai mes grands travaux que demain, 20.
Mardi 20 [juillet].
Hier, j'ai dîné à Suresnes chez Rostchild, mais il avait son petit dernier malade, et il avait tout décommandé, excepté moi. Ma journée a été perdue; j'ai dépensé quarante-deux francs de voitures, inutilement. Je me suis couché très tard, car on dîne à huit heures moins un quart, et votre cher Adolphe a passé par Paris sans rien dire à ses illustres parents. On le dit malade.
1. Adolphe de Rothschild, de la banque de Francfort (Lettres à VÉtrangère^ t. III, p. 10).
J'ai l'explication des brutalités de Girardin par ce qu'il publie ce matin. Il commence un roman de Daniel Stern ^. Cette chaussette bleue l'aura animé sans doute, et aura voulu me voir hors de la Presse^ où elle fleurit.
Il est midi, et je n'ai rien fait. Hier, je vous ai quittée brusquement à cause du tapissier qui apportait le beau lit doré de la coupole, abîmé, massacré, par Senlis. Car il a fallu couper le lit pour qu'il entrât dans l'alcôve. C'est ici des déboires continuels. Ce lit est une des plus belles choses qui existent, et vous ne reconnaîtriez plus les coupoles ni le salon; mais j'ai pour trois ou quatre mois d'ennuis, avant de voir tout terminé.
J'ai à peu près trouvé ce que je vais faire aux Débats, et j'espère un succès. Je m'y mets demain, si je n'ai point de dérangement.
Je crois que ce que j'ai pris pour la goutte est une inflammation déterminée par un grandissime cor. Il faut que je prenne un pédicure.
Allons, adieu, chère et bien-aimée comtesse. Vous avez, je l'espère, un grand poids ôté de dessus le corps, et j'ai la presque certitude que cette fille, une fois mariée et casée, se tiendra parfaitement tranquille. Je suis bien heureux; j'ai aussi mes anxiétés de moins, et, maintenant, je vais réparer le temps perdu, par mes travaux. Je vous envoie ce bout de lettre à cause de l'importance qu'elle a pour votre repos, et je reprendrai demain mon journal. Je vous expliquerai les moyens de paiement que j'ai pris pour ces cinq mille francs et la chose en ellemême, quand la plainte sera retirée, car j'ai encore des démarches à faire.
Mille tendresses, et mes amitiés au jeune ménage.
Je suis dans une telle atmosphère brûlante, qu'il m'est impossible d'écrire, et je vous envoie cette lettre en sortant de mes appartements; il m'est impossible d'y rester. La sueur m'empêche d'écrire.
Mille tendresses et à demain. Je mettrai une lettre à la poste le 30. Je n'ai pas voulu manquer le 20.
A MADAME HANSKA, A WIE RZCHO WNI A, PAR BERDITCHEFF
[Paris, 21-30 juiUet 1847.] Mercredi 21 [juillet].
J'ai toujours oublié de vous faire rire d'un détail de la visite de votre auguste sœur. Vous savez que, pour avoir la tête haute, j'ai
1. Pseudonyme de la fameuse comtesse d'Agoult, l'amie de Liszt; le roman dont il s'agit est Valentia. Balzac a dépeint la comtesse d'Agoult sous les traits de M°^e d© Rochefide, et Liszt sous les traits de Conti, dans Béatrix.
toujours deux oreillers, ce qui n'étonne plus mes compagnons de voyage. Mais, comme votre sœur ignore cette circonstance de mes mœurs, vous ne sauriez imaginer le bond qu'elle a fait quand elle a vu les deux scandaleux oreillers sur mon lit. Elle ne s'est pas contentée de ce haut-le-corps, qui, certes, était plus immoral que la chose qu'elle soupçonnait, car elle a sans doute cru que je lui cachais une femme quelconque, mais elle m'a dit : « Et pourquoi deux oreillers? » — « Ah! voilà », lui ai-je répondu, « c'est de la prévision. » Dès lors, elle a énormément insisté pour voir les cuisines, l'office, etc., afin de voir le personnel, et comme cela m'a fort amusé, j'ai montré tant de choses qu'il était trop tard pour voir ce reste. Comme je n'ai plus revu S. M. Morphinesque, je ne sais pas si elle a des idées nettes sur le nombre des oreillers.
Cette maison est bien grande pour un homme seul et je m'y ennuie royalement. J'ai de cruelles aspirations vers un avenir que je trouve encore bien éloigné, après bientôt cinq ans. Je n'ai plus de distractions : voilà les acquisitions terminées, sauf quelques bribes insignifiantes. Je sors d'émotions écrasantes, aussi, pensai- je sérieusement à aller passer cinq à six jours à Sache, pour respirer l'air natal. Je ne peux pas me le dissimuler à moi-même : je suis amoureux comme le Jeune Malade de Chénier, à en mourir. Je ne puis pas me mettre au travail. Les souvenirs m'assassinent. Voici un kilogramme de café à huit francs, pris chez Corcelet i, que j'avale, et rien n'y fait. Et cela pour une femme de quarante-deux ans bientôt ^, et avec quelques circonstances qui paraîtraient atténuantes. Je pensais que l'on ne mourait que pour les femmes désirées; eh! bien, l'on est dévoré tout autant par celles qu'on connaît bien. Je regrette jusqu'aux duretés que j'attrapais injustement. Enfin, c'est une vraie maladie, et j'y succomberai sinon physiquement, du moins financièrement, car je ne puis rien faire. Je suis désolé, désespéré, doublement, car le travail, sur lequel je comptais, ne vient point me prêter son aide et ses affreuses consolations.
Adieu pour aujourd'hui. Je compte tous les jours ma dépense, et je tiens la bride si serrée que nous ne dépensons pas cinq ou six francs par jour, en moyenne. Mais aussi n'y a-t-il que le strict nécessaire. C'est la maison d'Harpagon.
Mille tendresses; mes yeux ne quittent pas la carte de l'Hôtel de l'Écu, de Genève, et les fenêtres de certain appartement. Je reste des heures entières à regarder cela ^. Je revois le service bleu qui vous
1. Ainsi mentionné au Bottin : • Corcellet, N. G. [Notable commerçant] comestibles, Palais-Royal, 104, Galerie de Valois. » Il était établi à l'enseigne « Au Gourmand » et tenait : productions de tous pays, vins, liqueurs, denrées coloniales, excellent café moulu, mélange bien proportionné des meilleurs cafés, assortiment des marchandises anglaises, expéditions pour la France et l'étranger.