‹ Lettres a l'étrangereChapitre 104 sur 120 · M^e Hanska se disait née en décembre · texte numérisé non relu

M^e Hanska se disait née en décembre

3. Balzac et M™e Hanska s'étaient logés à cet hôtel lors de leur passage à Genève en 1846.

a fait tant de plaisir, et je me rappelle la visite à la maison Mirabaud, et nos courses chez les Juifs, etc., la promenade sur la promenade, les courses dans les magasins, la station au Musée et au Jardin botanique. Je revois jusqu'aux trois Parques que vous savez, qui se promenaient, et tout enfin! Non, l'absence est une mort où l'on sent qu'on est mort! 0 saint travail, tant appelé, quand viendras-tu? Je viens de boire une retasse de café; j'ai arrêté la pendule « dont le tictac... », dirait Gob-den^! et qui m'impatientait. Mais il y a quelque chose qui me crie à toute seconde : « Elle n'est plus là! » Vous avez tout brisé en me disant : Ne venez pas. Mais je préfère tous les maux à la chance de vous déplaire.

Je ne vous ai pas dit qu'à la lecture de la lettre de Girardin je vous ai vue là, debout, devant moi, partageant mon injure, et superbe. J'ai entendu ce que vous auriez dit : « Mille fois souffrir, se retrancher des jouissances, et payer, et ne plus mettre une ligne dans ce journal I » Je n'ai pensé qu'à ce double honneur, à votre fierté. Quelle sublime chose humaine qu'un pa-reil sentiment ! Quelle riche dot Dieu a donnée à la femme, que de pouvoir verser le bonheur et les grandes pensées au cœur de l'homme !

Allons, adieu, chère conscience. Salut, ma chère âme! G'est aujourd'hui la Saint-Victor^. Je vous devais un hommage bien entier; je ne puis que vous dire qu'une grande partie de la matinée vous a été donnée et que plus d'une larme a mouillé les yeux de votre Noré. Ah ! soyez bien heureuse là-bas, car ce bonheur coûte bien cher ici !

Allons, mille tendresses; mon cher petit bien-aimé secrétaire avait commis bien des erreurs (deux cents lignes), dans le compte de [la Dernière incarnation de] Vautrin, Il a fallu tout recompter à la Presse; mais ça m'a fait plaisir de recompter ces lignes au bout desquelles il y avait un chiffre crayonné par la plus jolie main du monde.

Jeudi 22 [juillet].

Je n'ai rien fait hier, et j'ai peur de ne rien faire aujourd'hui. Je ne sais que souffrir, et je souffre au delà des forces humaines, sans aucune de ces douleurs qui exigent de la force. G'est le vide, l'ennui, le néant qui accablent. Je n'ai de goût pour rien. Il semble que les veines soient ouvertes et le sang parti, que la volonté soit disparue, et j'ai une joie d'enfant lorsque, trouvant que je n'ai ni idées ni volonté, je dévale dans le rêve, dans le plaisir de revenir dans le passé. Je vis en pensant à vous et aux deux enfants. Toute la puissance de mon imagination est au service de mes souvenirs. Je regrimpe le Simplon et je ris à votre perfide prière d'aller voir les Monigault,

1. Cob-den, en scandant les syllabes; sur les rapports de Balzac et de Cobden, voir : Lettres à VÉtrangère, t. III, p. 373-375.

2. L'un des prénoms de l'enfant mort dont il a été question plus haut, p. 13, 318.

pour avoir le droit de me les jeter à la tête. Je me retrouve à la soirée de di Negro ^, dans le magnifique salon Féder, et la magnifique chambre à coucher, ou, en Hollande, grondé sur le quai de Rotterdam et par quelles paroles! Vous vous opposiez systématiquement à tout ce que je voulais faire. Je vois les choses, j'entends les paroles, je sens l'odeur de la mer que répandent les navires ! Enfin, j'en ai pour des heures entières à savourer un tas de souvenirs. Je vois la marque de vos pieds sur le sable fin de la plage de Scheveningen, etc., j'entends ce que nous disions au village de Broeck, et les recommandations inutiles, sur tant d'articles. Vous ne savez pas que je suis une nature détournée de sa vocation, que j'étais fait pour être enfermé dans une habitation avec une femme aimée; que la solitude est mon lot, ainsi comprise. Et, à cette heure, je ne vois âme qui vive. Je suis, dans Paris, ce que vous êtes à Wierzchownia. Or, cette union tant désirée, avec une belle et sublime nature, et à laquelle j'ai goûté, a fait enfuir toutes les mauvaises occupations de littérature et revenir l'oisiveté de l'amour. C'est effrayant. Il y a pour moi des peines infinies dans la descente du Simplon. Je vais regarder toutes les niaiseries achetées à Martigny, et je m'en enivre. Et l'affaire de Tourtemagne, où j'ai failli retourner me jeter dans la cascade, tant vous m'aviez abattu! Enfin, je relis la lettre où vous m'avez dépeint vos sublimes idées de vingt-sept ans, lorsque vous êtes partie pour aller à Neuchâtel.

Après ces griseries morales, il me prend de magnifiques résolutions de me débarrasser de tous mes liens d'affaires et d'argent, et de courir à vous! Et puis je vois que vous ne voulez pas de moi, et je suis la proie d'un double désespoir : celui de ne plus être attendu, et celui de n'avoir pas écrit une ligne. Voilà comment se sont passés ces deux mois, ces deux ans, deux siècles !

Que deviendrai-je? Oh! je vous jure que j'ai si bien le sentiment du devoir, que je vous apprendrais avec des cris de joie que je travaille, que je bâcle des pages, que j'entasse les écus que vous voulez me voir en caisse. 0 mon esprit, où êtes-vous? A Berditcheff, dans ces plaines de Beauce russe, que je vois, sans les avoir jamais vues!

Voilà votre sœur partie. Elle est fausse comme un jeton, envieuse, petite; mais c'est votre sœur et nous parlions de vous. Je pouvais lui dire que j'avais pour vous une amitié folle, à me contenter d'être votre homme d'affaires. Ah ! vous ne savez pas que, soir et matin, je me plonge le nez dans les affaires que vous m'avez données à garder et qui sont dans l'armoire ventrue du Roi de Pologne, et que je respire le peu de senteur qu'il y a, avec des délices infinies. C'est le plus grand plaisir qu'il y ait en ce moment pour moi. Et puis, par certains jours, je déplie la fameuse cape, dite de comédienne, qui souleva les

1. Noble Génois auquel Balzac avait dédié Étude de femme. Le marquis J.-G. di Negro était propriétaire d'une villa sur les vieux remparts de Gênes, près de l'Aqua Sola, villa dont Balzac s'est inspiré en composant Honorine.

indignations de monseigneur Jacotin^, à Saint-Pétersbourg, et je me complais dans cette admiration. Je deviens un peu fou, en attendant que je le sois tout à fait. Au nom de notre vie, dites-moi si ce n'est pas une bonne idée que d'aller à Saint-Pétersbourg. Moi, je crois au succès de cette démarche, et le pis qu'il peut arriver, c'est de rester à Pawufka. Ce me sera le plus beau pays du monde. Jamais vous n'entendrez un regret; jamais vous ne me verrez soucieux. Songez qu'en quinze jours j'ai une solution à ce qui est ma vie tout entière !

Allons, adieu. Je vais essayer de travailler. Tentative inutile! Je penserai à vous. Oh! sentir mon minou! Je donnerais dix ans de ma vie ! Et, depuis dix jours, je suis dévoré par cette idée que vous préférez à tout les splendeurs de Wierzchownia, votre famille, et je me dis : « Eh! bien, puisque cela lui plaît, que je m'y plairais, pourquoi m'empêche-t-elle d'y aller? » La rue Fortunée me fait horreur. Ah 1 maudites actions de chemin de fer ! Si elles étaient seulement à sept cent quatre-vingts, comme je serais heureux! Tout obstacle disparaîtrait !

[Vendredi] 23 [juillet].

J'ai reçu hier au soir votre lettre du 6 juillet, lettre désolante de laconisme. Les miennes sont pleines; elles sont une peinture bien fidèle de mon affreuse situation. A cette lettre je réponds ici que j'ai reçu toutes vos lettres : celle de Breslau, celle de Cracovie, celle de Brody, celle de l'endroit où vous avez stationné, celle de Wisnowitz, celle de Wierzchownia. Soyez sans inquiétude à cet égard. Enfin, soyez sans crainte aussi. La Chouette ne vous écrira plus. Elle a rendu vos lettres, et il est certain que c'est M"^^ Fessart qui a tout conduit. L'embarras de M. Fessart est très grand avec moi. Je suis inquiet de mes créances et vais tout régler. Le chagrin qui est peint dans votre lettre m'a rendu stupide. Cette lettre a été écrite dans le paroxysme de l'affaire, après la descente de la justice chez l'infâme. La vie me serait odieuse si vous me faisiez défaut. Tout ce que vous me dites de vos affaires est inexplicable. Mais soyez bien tranquille, je me tirerai d'affaire et je pourrai vous renvoyer, d'ici à quelques mois, les chemins de fer, si vous le désirez. Quelle singulière destinée nous aurions l'un et l'autre ! Au nom du bonheur et du bon sens, qu'il en soit autrement!

Vous savez que je n'achète plus rien. Mon serment est tenu religieusement, et, d'ici à quelques mois, j'aurai payé toutes mes dettes, même celles qui sont faites dans un avenir de bonheur que vous avez, on dirait, en haine. Le jour où j'aurai la certitude que vous ne

1. Que M°»« Hanska avait patronné dès 1842 et que Balzac s'efforça de recommander à l'archevêque de Paris pour obtenir son retour en France {Lettres à V Étrangère, t. II, p. 55, 59, 69, 209).

voulez pas être à votre loup, tout sera dit pour moi. Vingt-trois ans de travaux et une espérance! L'espérance évanouie, les travaux improductifs, c'est assez; je me retirerai du jeu. Mon Dieu, dans quelles pensées êtes-vous, pour écrire ainsi! Moi, je vous tiens parole; j'écris avec bonheur, tous les jours. Vous, vous me jetez une lettre, comme si elle était arrachée par importunité. Peut-être haussez-vous les épaules en recevant mes paquets, comme lorsque vous étiez fâchée pour des riens. Mais, allez; je ne peux qu'aimer mon cher loup.

Samedi 24 [juillet].

S'il y a quelque chose d'amer dans ce que j'écrivais hier, pardonnez-le-moi, car je veux être toujours doux, hpn et excellent pour une si divine Eve. Vous avez cru sans doute que je m'amusais, que j'oubliais; mais vous aurez reçu depuis des lettres qui vous auront bien détrompée. Et puis, recevoir une lettre si cruelle, où je vous vois blessée, triste, amère, cela m'a rendu fou. Soyez tranquille, quand le travail viendra, je serai sans doute mieux, et je ne le quitterai qu'indemne de tout. Votre tranquillité a été achetée, et je vais me débarrasser de cette dette, allez! Que Dieu vous soigne de ses ailes paternelles, et vous donne la santé !

Allons, adieu pour aujourd'hui. Je vais travailler, car, sachez-le, je me suis levé hier à une heure et demie du matin, et j'ai passé la première nuit aux bougies, depuis les nuits de la rue de Berry. A 3 heures, j'ai tendu le cou pour écouter le pas léger, la porte s'entr'ouvrant... ! Je me suis appelé fou. Je vous écris aujourd'hui à minuit et demi, car j'ai enfin ressaisi mes heures de travail la nuit; c'est un grand pas. Dieu veuille qu'il y ait un triomphe éclatant aux Débats!

Mes comptes sont effrayants; en voici le résumé. Il faut trentehuit mille francs pour solder les dépenses de la maison, trente mille francs à Rostchild, vingt mille francs à Gossart, trente-deux mille francs pour le reste du prix à Pelletereau, et cinquante-cinq mille francs d'anciennes dettes. Total : cent soixante-quinze mille francs. Sur cette somme, soixante-huit à soixante-dix mille francs sont à payer dans ces six mois-ci, et, comme il est inutile de compter sur mon cher loup, il faut que je travaille sans désemparer. De là, ces nuits studieuses, calmes, pleines de lignes et de talent, car il faut avant tout l'estime de ce qu'on aime, et elle me veut sans dettes. Aussi « à l'ouvrage » est mon cri. Je ne veux pas qu'on m'écrive que les comtes Mniszech sont incomparables et n'ont pas d'analogue. Depuis mon serment, je n'ai rien acheté, je n'achèterai rien, pas même les bois de rose de Grohé. Je ne commanderai plus rien, et je vais finir l'année comme je l'ai commencée, mais sans le bonheur!

Allons, mille tendresses, et à demain.

Samedi 24 [juillet].

Hier, je suis passé devant Alibert et je suis entré dans la boutique, car il n'est pas défendu de regarder et de soupirer après les belles occasions, sans commettre de parjure. La femme m'a parlé de cette belle dame de l'hiver dernier : « J'en ai beaucoup vu, mais jamais comme elle. Il est bien facile de voir que c'est une iraie grande dame, douce, polie; ahl si elle revient jamais, ramenez-la par ici. Je lui vendrai à cinq pour cent de mes prix d'acquisition, etc. » Et des éloges à perte de vue! J'aurais voulu pouvoir acheter sa boutique. Paillard, pas un souvenir. Mais cette grosse bonne femme se souvient de tout : douceur de paroles, de regards; non, trouver un cœur de vieille Auvergnate où le souvenir soit si frais, ça a été comme cette fraise que mon guide m'a trouvée, lorsque, à midi, j'aurais, en gravissant le Mont du Chat, donné cent francs d'un verre d'eau. Cette boutique resplendissait pour moi. Je ne sais pas ce que je ferais pour cette femme. Je voudrais lui prêter de l'argent !

Je suis résolu d'aller le 1^^ à Sache. Je vais écrire à M. Margone, et j'y ferai la pièce de théâtre de la Marâtre, en m'y reposant, et y respirant l'air natal, dont j'ai grand besoin contre mes douloureux et amers chagrins. Il y a quelque temps, je supportais la douleur de la séparation et les angoisses de l'absence, par l'idée que j'allais voua rejoindre en septembre au plus tard. Vous m'avez coupé cette corde à laquelle je me suspendais, je me cramponnais, et toute mon énergie, le talent, les facultés, tout a disparu. Puis, je vous vois empêtrée dans les affaires, n'ayant pas le courage de les faire vous-même, et, alors, je devine des lassitudes suprêmes, comme la mienne. Moi, je ne manquerai pas de courage au but. J'irai à Saint-Pétersbourg, si vous le permettez, car je ne puis rien sans votre aveu, et j'obtiendrai ce que je désire» Et je vais à Tours pour reprendre du courage, m'isoler de tout, de cette maison où j'ai tant de chagrin en retrouvant partout les espérances d'un bonheur retardé, où je m'occupe trop de mes deux loups.

Allons, adieu pour aujourd'hui. A demain. Vous ne me dites pas comment votre Allemand se trouve à Wierzchownia. Surveillez-le bien, car il n'est pas tout à fait la perle que vous croyez et que je voudrais.

[Dimanche] 25 [juillet].

Je mets aujourd'hui une lettre à la poste pour Anna; peut-être me répondra-t-elle en détail sur vos existences, dans les plus menus infiniment petits!

Me voilà levé à deux heures de la nuit, sans verve, sans courage, sans inspiration. J'ai encore relu votre dernière lettre. Pardonnez-

moi ce qui vous a paru comme une folie; je parle de l'aquarelle demandée à Zorzi. C'est l'indiscrétion du chien qui aime. J'espère aussi que vous n'avez rien demandé à Saint-Pétersbourg en fait de malachites. Ne convertissez pas les enfantillages en projets sérieux. Il y a dans ces désirs effrontés beaucoup de sève d'amitié, comme celle qui fait partir des jets de clématite à droite et à gauche. C'est la grâce luxuriante des choses dans les caractères où il y a du trop en tout. Vous êtes devenue plus raisonnable que je ne le suis. Vous êtes mère, et vous aimez trois personnes, tandis que je n'en aime qu'une et que j'ai de l'amitié pour les deux autres. Je suis encore trop jeune, je le sens bien à mon désespoir qui, vous le verrez, est celui qui prend à vingt ans et qui peut tuer. C'est dans un jour où je me suis senti capable de renoncer à la vie, que j'ai fait mon testament, afin de ne pas laisser dire de moi que je suis mort comme un imbécile, sans avoir pensé à cet événement, probable pour tout le monde. Ne vous effarouchez pas de ceci.

Dans mon ennui, je suis allé voir hier Bou-Maza ^, qui devait être à Mabille, et, donc, j'ai vu enfin le bal Mabille. Bou-Maza (que la princesse Belgiojoso promène elle-même, en calèche découverte, dans tout Paris, toute la journée), est, comme animal, l'homme le plus extraordinaire d'aspect que j'aie vu. Voilà un homme effrayant et qui laisse à cent piques au-dessous de lui la description du vampire. Figurez-vous que son visage semble être fait de chairs mortes et rapportées, mal cousues, tremblantes, pas de sang 1 Le magicien a mal recollé tout cela; mais le dédain amer, l'envie féroce de tuer, anime cette tête trop lourde, qui se penche comme un pavot. Le regard des tigres est doux comme celui d'Annette comparé à celui des yeux de Bou-Maza. Je crois que le paquet d'os étiqueté Christine de Belgiojoso lui donne ce dégoût profond de l'Europe qui pHsse sa lèvre. Mérimée accompagnait ce sauvage d'Afrique, ainsi que le capitaine Richard. J'ai fini par quitter Bou-Maza pour voir les danseurs et danseuses, Brididi et Friquette. Oh ! comme je vous ai regrettée ! vous qui aimez tant à voir ces danses et qui vouliez toujours qu'on vous en donnât une idée. C'est surprenant. Ce n'est plus des valseurs, c'est des trombes. On ne croit pas que les pieds touchent la terre. Et la danse prohibée! Quelles magnifiques conceptions de drôleries! Je n'ai vu tout cela qu'un instant, car je suis venu me coucher à neuf heures. Le jardin est d'ailleurs une féerie, qui dépasse tout ce qu'on peut imaginer dans un arpent de terrain. Je vais aller voir le Château Rouge, et le Château des Fleurs qui ouvre aujourd'hui. D'ailleurs les Friquettes, les Brididis, sont évidemment payés par les administrations pour danser. C'est un spectacle. Je regrette de ne pas avoir vu

1. Chef arabe qui s'était rendu au colonel Saint- Arnaud. Il fut amené à Paris et splendidement traité, s'évada pendant la Révolution de 1848, fut repris à Brest, puis libéré par le président Louis-Napoléon.

la reine Pomaré, de Romieu ^, elle est morte, et quand on voit ces danseuses-là, on comprend qu'elles meurent épuisées. Il y avait un danseur qui est ce que j'ai vu de plus extraordinaire, excepté d'Alton- Shée, le pair de France, qui est sans rival dans le cancan. Quand on pense que j'ai vécu six ans à Passy sans être allé une seule fois au Ranelagh, et qu'il a fallu l'ennui qui me dévore pour me pousser à Mabille, voir Bou-Maza!

Le matin, j'avais vu passer la princesse avec cet Arabe, et quelqu'un me dit (c'est Ballard 2, avec qui je causais) qu'il allait à Mabille. Je crois que, dans son amour du scandale, la princesse en arrivera à dresser un lit dans la rue, pour Abd-el-Kader, s'il vient jamais à Paris.

Allons, adieu, vous de qui je n'ai jamais été si près, même dans la voiture de l'illustre dévote, car le souvenir vous met à tout moment là. Je vous parle, vous consulte à propos de tout. Adieu, Ah! si vous m'écriviez ainsi tous les jours! Quant à moi, le seul moment supportable de la journée est celui-ci : l'heure ou les deux heures pendant lesquelles je vous écris. Voici le jour, à torrents, les oiseaux font un concert enragé. Peut-être savent-ils que c'est dimanche!

Mille tendresses.

Lundi 26 [juillet].

Il a plu hier toute la journée et j'ai été pris pendant la moitié de la journée par Fabre qui a rapporté la bibliothèque, pour le couloir dont j'ai fait mon cabinet de toilette, et la table de nuit. La table de nuit n'est pas mal. Il a livré le canapé de marqueterie au tapissier. Je lui ai payé mille francs; je ne lui en dois plus que six cents environ. Puis on m'a rapporté l'encadrement de Schwab, autour duquel j'ai fait mettre une bordure dorée, à fleurs gravées pour faire ressortir les figures, qui sont noires, sur le fond noir du cabinet. Il ne me manque plus, dans mon cabinet, que le vase du miUeu, sur la cheminée, qui fait candélabre, et que M. Paillard promet depuis un mois; puis, deux consoles, demandées depuis un mois au petit ouvrier de Passy. Enfin, il me faudra remplir (Dieu sait quand) le cadre que Vital m'a apporté raccommodé, acheté au boulevard Bourdon, et qui est devenu magnifique. Il y faut mettre un velours noir à l'intérieur, et trouver une Annonciation en bois sculpté. Vous voyez qu'il y en a pour des années avant de rencontrer un chef-d'œuvre digne du Christ qui est en pendant, dans le cadre de Brustolone. Je vais mettre le portrait

1. Auguste Romieu, né en 1800, l'un des lions de la jeunesse dorée sous Louis- Philippe, devint préfet, puis directeur des Beaux-Arts et mourut en 1855; la reine Pomaré, sa joyeuse partenaire, était une des danseuses les plus réputées du bal Mabille.

2. Charles Ballard, rédacteur au Messager, journal qui avait publié en feuilleton : Ursule Mirouet (1841), Dinah Picdejer (1843), les Petits manèges d'une femme vertueuse 1844-1845).

d'Anna, que Lirette m'a donné, sous le Chinois en craquelé blanc, et le vôtre sous le Chinois en craquelé bleu, qui sont en regard.

Enfin, le lit de la coupole est complet aussi, et on va le monter aujourd'hui sans doute. Dans un mois, tout sera fini, de ce qui a été commandé. Les mémoires seront réglés par M. Santi, et je pourrai connaître l'étendue de mes obligations, et la somme totale à laquelle monte la maison, meublée et restaurée.

Pour faire face à mes payements, outre l'emprunt Rostchild, il me faut dix mille francs, d'ici au 15 septembre. J'espère que les Débats me les donneront avec mon roman : le Théâtre comme il est. Puis, il faut deux pièces de théâtre qui réussissent, et deux autres romans pour payer Rostchild et Gossart, et trouver vingt-cinq mille francs pour la fin de février. Là, je respirerai. Mais il viendra un versement de douze mille cinq cents francs, dans les premiers trois mois de 1848.

J'ai rencontré la princesse Christine sur les marches de Saint-Philippe-du-Roule, allant à la messe, et nous avons échangé quelques paroles, car je suis sorti par la pluie pour mettre à la poste moimême la lettre d'Anna et celle de M. Margone. J'étais couché à six heures et je viens de me lever à trois heures. Je suis allé chez ma sœur, où j'ai appris que M^^^ Caraud ^ est arrivée, et, ce matin, une fois mes renseignements pris, je travaille à corps perdu le chef-d'œuvre que je veux faire aux Débats et mes deux pièces.

Si Servais me livrait mon étagère, ma table et mes deux cadres, si M. Paillard achevait ses bronzes, et mon tapissier l'ameublement, je n'aurais plus de distractions, que celles de mes souvenirs chéris et mon adoré minou.

Allons, adieu pour aujourd'hui. Il pleut à torrents. Je vais profiter de cette journée pour commencer l'œuvre. Demain vous saurez si les premiers feuillets, si difficiles à faire, ont été faits.

J'ai une nouvelle d'hygiène excessivement heureuse à vous apprendre; c'est que depuis que j'ai eu l'idée de faire mon café à froid, je n'ai plus de douleurs d'estomac, et le café ne me fait plus de mal. Quelles mystérieuses choses! Combien de découvertes ne reste-t-il pas à faire ! Le café fait avec de l'eau froide est tout autre chose que le café fait avec de l'eau bouillante. Je suppose que l'eau bouillante entraîne le tannin, principe essentiellement actif sur les membranes muqueuses, et que l'eau froide laisse dans le marc de café. Il s'ensuit que j'ai l'effet spirituel sans l'effet mécanique, le principe exhilarant,

1. Le commandant d'artillerie Carraud et sa femme, M™« Zulma Carraud (que Balzac écrit constamment Caraud), étaient d'anciens et sûrs amis du romancier. Ils le reçurent dans leurs diverses résidences : à l'École militaire de Saint-Cyr, à la Poudrerie d'Angoulême et, enfm, dans leur petite propriété de Frapesle, près d'Issoudun, Balzac, reconnaissant, a situé la Rabouilleuse à Issoudun, a donné le nom de Frapesle à l'un des châteaux du Lys dans la vallée et a dédié à M^^^ Carraud la Maison Nucingen La Correspondance de Balzac avec M™e Zulma Carraud a été publiée (Paris^ A. Colin, 1935, in-8).

sans l'âcreté du tannage. Je tannais mon estomac, je ne le tanne plus. Je ne chante pas encore victoire; j'observe, mais je crois la chose vraie.

Allons, adieu; à demain. Mille et mille tendresses.

Mardi 27 [juillet].

Hier, chère, je n'ai pas pu écrire. Deux ouvriers de Fabre sont venus et ont employé toute la journée à monter la bibliothèque que vous savez dans la pièce qui mène à la galerie, et ils ont tapé, cogné et empuanti l'appartement. J'ai lu pendant tout ce temps. Voilà la journée, et il n'y en a plus que quelques-unes comme celle-là à passer. D'ici à la fin du mois tout sera fini, j'espère. Je n'ai pas cessé de penser à nous, avec une force de souvenirs qui m'a rendu mon isolement insupportable. Au lieu de s'affaiblir, la nostalgie augmente et je ne sais que devenir. Les larmes, par moments, me gagnent; sans raison, je me sens le cœur gonflé; j'ai des palpitations étranges, et je souffre physiquement de quelque chose dans l'âme, qui se dilate. Je ne suis plus le maître de ma pensée, et je n'ai plus de pensée à vrai dire. Je n'ai qu'un cœur et j'en souffre. Voilà l'histoire de ma journée d'hier, et j'attends avec impatience l'effet de l'air natal. A la lettre, je ne vis pas; le principe de ma vie n'est pas en moi. Le temps que le cher petit loup regrette ou paraît regretter de m'avoir donné me rend la vie actuelle insupportable; enfin, vous ne me croirez sans doute pas, car cette croyance contrariera vos projets actuels, mais la vue de cette maison, faite pour une vie rêvée, est comme un poison mortel, et je vais chez M. Margone pour savoir si je respirerai sans ce poison dans le cœur. Voir sous mes yeux, à toute heure, tant de choses qui me disent la vie que je souhaite et qui est si loin de moi, m'assassine. Si je vais mieux qu'ici à Sache, je prendrai, au retour, une mansarde à deux cents francs par an, dans le faubourg du Roule, à deux pas de la maison, et je verrai si j'y puis travailler. Si j'y travaille, je suis sauvé. Cela paraîtra bien original. Mais à qui faire croire qu'à quarante-huit ans on est atteint comme le Jeune Malade de Chénier ? Je me demande à moi-même si c'est un effet de mon excessive imagination. Mais en me tâtant le pouls, je sens bien la maladie. Elle est bien réelle. J'aime comme une femme et avec l'énergie d'un homme. Dans notre intérêt commun, il faut que je reste ici, que je travaille, que j'accomplisse ma tâche. La raison me le dit; les chiffres que je pose sur le papier me le répètent. Mais que faire contre un marasme de corps et d'esprit? Voici un kilogramme de café bu sans que mes facultés se réveillent. Et si vous saviez avec quelle ferveur je voudrais travailler! Comme je voudrais vous prouver que je suis capable de ne rien dépenser, de payer tout ce que je dois, et de conserver le trésor louloup intact ! Mais pas de loup, pas de minou, pas de

lettres ou quelques lettres rares, et huit cents lieues à faire pour revoir la troupe, des obligations à jour fixe ! Tenez, c'est le supplice de la roue; je suis roulé à tout moment. Je ne peux parler à personne; je me consume; je ne vois et ne veux voir personne. Mais je devrais avoir la force de vous cacher tout cela, car je vous fais de la peine, à moins que vous ne disiez en lisant ceci : « Copie, copie, mon cher Monsieur! » Croyez-le, si vous voulez. Je n'ai pas la force de me fâcher; je suis hébété de douleur. Je dévore avec une amertume de pénitence les reproches terribles que vous m'avez faits dans un instant où vous n'aviez plus votre tête, et je me dis que je les mérite, que je devais veiller sur mon trésor mieux que cela. Je n'accuse pas cet infernal hasard. Je suis dévoré par le chagrin; je ne me pardonne rien. Tout, chez moi, grandit par le souvenir et par le temps. Je suis l'opposé des autres natures. Tous mes torts sont involontaires. C'est l'effet de mes malheurs, du hasard. Mais ils ont produit des souffrances, des maux réels, et ils ont causé de la douleur à celle pour qui je voudrais être toute joie, que j'aime comme on n'a jamais aimé, qui devrait être fière de moi, et qui m'a couvert de mépris, dont l'âme pure et pieuse est troublée. Allez, je ne me cache rien; je me déchire moi-même plus cruellement qu'elle ne peut le faire; je passe mes jours à cela; je ne me crois pas destiné à être heureux; j'enfante des montagnes de chagrins. Oh ! comme je voudrais être lancé dans le travail ! Et le travail, qui m'a sauvé tant de fois de mille désespoirs, est impuissant contre celui-ci, qui dure depuis trois mois, car j'ai bien souffert à Francfort, et, dans ce voyage, je vous ai bien caché la plaie dans laquelle vous fouilliez!

Allons, il faut s'arrêter. Si je vous disais tout, j'écrirais des volumes, et ces volumes-là vous attristeraient. Sur ce ton-là je dois interrompre et reprendre demain, si je puis avoir le courage de penser à autre chose.

Adieu pour aujourd'hui; mille tendresses et à demain. Vous m'avez souvent écrit vos tristesses; voilà les miennes. Que Dieu vous donne la santé, vous maintienne belle et jeune !

Mercredi 28 [juillet].

Voici la fête de ma mère, celle de M°^e Gavault. C'est une dépense de cent francs tous les ans ^.

Les actions du Nord baissent toujours, et les recettes augmentent. Elles sont à trois cent vingt mille francs par semaine. Elle seront à six cent mille francs, l'an prochain, quand on transportera les charbons, et que les habitudes seront prises. Mais il faut aller jusque-là, en versant toujours, et il y aura un versement de douze mille francs en 1848, dans les trois premiers mois. Oh ! comme je voudrais pouvoir gagner beaucoup d'argent et pouvoir acheter deux cent soixante-

1 La Sainte-Anne, qui tombe le 26 juillet. Voir plus loin, p. 349.

quinze actions pendant cette baisse l Tout serait réparé. Je pourrais tout vendre à la première hausse. Voici bien près de cent mille francs que j'ai mis dans cette maison, cent cinquante mille francs, quand j'aurai remboursé Gossart et Rostchild, car tout ce que vous m'avez remis aura fait les versements. Voici trente mille francs de versés, et quatre-vingt-seize mille francs d'acquisition; c'est cent trente-cinq mille francs, que cela représente. Or, pour trouver cent trente-cinq mille francs, qui donnent cette somme et les intérêts, il faut que les actions soient à huit cent cinquante francs, et elles sont à cinq cent soixante-cinq. En achetant en ce moment deux cent soixante-quinze actions, qui coûteraient quatre-vingt-sept mille francs, on aurait cinq cents actions, pour deux cent treize mille francs (cent vingt-six et quatre-vingt-sept), ce qui permettrait de vendre à sept cents francs, et, à sept cents francs, on aurait deux cent vingt-cinq mille francs, c'est-à-dire douze mille francs de bénéfice, et vingt-quatre mille, à sept cent cinquante. Voilà comment les riches ne peuvent rien perdre, tandis qu'en ce moment il y a des gens qui sont, à la lettre, ruinés. Ils vendent à deux cents francs de perte. Aussi regrettai- je bien la maison de la rue infortunée. Je vous déclare que si mon cher loup pouvait quoi que ce soit, j'achèterais des actions, et je travaillerais comme un lion, pour payer mes dettes.

Savez- vous que le grrrrand auteur de la grrrrande Comédie Humaine compte tous les jours avec sa cuisinière, et qu'il ne dépense en moyenne que un franc cinquante centimes par jour, par tête, et qu'il se prive de tout avec joie, comme vous, de votre côté? Allez, il veut être et il sera digne de son cher loup.

Mercredi 28 [juillet].

Hier a été une journée perdue. Il a fallu souhaiter la fête à deux Anne, M^^ Gavault et ma mère. Or, M°^® Gavault est toujours à la campagne, il s'agit de trouver une jolie bêtise acceptable. J'y mets ordinairement vingt francs. J'ai trouvé deux vases en porcelaine, hauts de cinq pouces tout au plus, de la fabrique qui adossait deux G ainsi, OC, mais délicieux et à rendre une femme folle, tant ils sont mignons. Gela surpasse les plus grandes délicatesses du vieux Saxe,, et d'un bleu à ravir. C'est deux turquoises creusées. Cela m'a coûté quinze francs. On mettra deux fleurs pour le jour de l'arrivée de Mme Gavault. Puis, j'ai remis quarante francs à ma mère, en la priant de s'acheter ce qui lui fera le plus de plaisir. J'ai dîné chez ma sœur, avec M^^^ Caraud, qui est à Paris, et qui déjeunera avec moi samedi. J'ai eu pour onze francs de voitures. J'ai vu deux bien délicieuses choses, un groupe en Saxe, chez Chapsal, qui ne valait que trente à quarante francs, et qui est un chef-d'œuvre. Je n'ai rien acheté. C'est la dernière fois que j'entre chez les marchands, avant d'y pouvoir aller avec mon loup. Telle est ma résolution.

Enfin, l'inspiration est venue; j'ai çu mon sujet pour le Théâtre comme il est. Je suis allé annoncer à Bertin qu'il aurait un bel ouvrage et un succès, et il m'a dit ne pouvoir le publier qu'en septembre. Il y a quelque chose d'obligé, la relation de la captivité d'Escoffîer ^. Ça m'a vivement contrarié. Maintenant, il me faut des renseignements sur la vie des acteurs en province, un modèle de leurs engagements, etc. Je vais faire, alors, deux nouvelles, pour payer la Presse, Comme j'ai dîné hier chez ma sœur, je ne suis rentré qu'à neuf heures et demie. Ce matin, je ne me suis levé qu'à cinq heures et demie et il est sept heures. Il faut vous dire adieu pour aujourd'hui.

Il y a deux ans, Zéphirine, Atala et Bilboquet roulaient vers Bourges, à cette heure, quittant Orléans, et riaient de passer un grigou, qui ne voulait pas leur donner la priorité!

Allons, à demain, et mille caressantes choses, en souvenir du Bœuf et de la Boule-d'Or, où vous avez fait connaissance avec le vin de Vouvray, et où Zéphirine faisait la petite bouche sur l'article Zorzi ! et ne voulait pas admettre qu'elle l'aimerait mieux que sa. ch'man^I Je lui vois encore les larmes aux yeux, chère petite. Priez M^^ Zorzi de regarder, ce soir où vous lirez cette page, son livre de gravures, et d'y regarder les édifices d'Orléans. Je vous apporterai les villes 2, on les a merveilleusement faites. On a fait Valence ! Non, le cœur m'a battu en me souvenant des aventures thérapeutiques, et de la promenade, le matin, au bord du Rhône.

Allons, il faut faire taire dame Mémoire; elle est, sur tous ces sujets, excessivement babillarde. Adieu donc.

Jeudi 29 [juillet].

Hier encore, rien fait. J'ai eu Ballard toute la matinée, pour affaires importantes, et il m'a tenu jusqu'à eux heures à me raconter mille choses sur la fondation du journal que vont faire les conservateurs. C'est excessivement curieux. Mais il y a pour moi possibilité d'y placer les Paysans, et vous comprenez que j'avais bien besoin de faire en sorte que ce fût un accident de la conversation. Le jeune Ballard n'y va pas de main morte. Il dit que la petite maison de la rue Fortunée vaut, telle qu'elle est, beaucoup plus d'un million. Ah I si quelqu'un voulait le donner, comme il serait pris avec reconnaissance! Je prendrais même cinq cent mille francs, n'est-ce pas? D'ailleurs M. Ramée, architecte du gouvernement, prétend que ce sera facile à trouver. Oh! comme je payerais les cent cinquante -sept mille francs

1. Le trompette Escoffîer, du 2® chasseurs, avait été fait prisonnier par les Arabes, le 21 septembre 1843, au combat de Sidi-Yussef. Le récit de sa captivité par Ernest Alby parut en feuilleton dans les Débats du 29 juillet au 29 août 1847.

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