C'est-à-dire « Chère maman » prononcé par Anna
3. Les images symboliques des vingt-quatre villes qui rappelaient à Balzac et à M™e Hanska des souvenirs d'amour. Voir t. III, p. 150.
de dettes, comme je placerais le reste, et comme j'irais me faire intendant, à Pawufka, de M"^^ la Comtesse Eve, en secouant la poussière de ma patrie, au dernier relais ! Si vous avez horreur de Pantin, il faudra bien en venir là. C'est pour cela que je voudrais payer tout ce qui est dû sur la maison, et qui va à la somme de cent mille francs, tout rond.
On vient d'apporter la table du salon; on a été trois mois à la dorer. Mais c'est une crâne chose et digne d'un palais de souverain. Elle pourra décider l'acquisition de votre hôtel, s'il vous déplaît, chère belle souveraine. Je ne sais pas si M. Paillard va m'envoyer le candélabre de mon cabinet.
J'ai tous les jours un peu de fièvre, et je ne puis pas croire qu'avec un caractère énergique comme le mien le chagrin puisse me miner à ce point. Il est vrai que pour des âmes comme la mienne le plus cruel de tous les supplices, c'est d'avoir fait de la peine à celle qu'on aime, et quand je pense à tout ce que mon petit Évelin chéri a souffert et à ce qu'il m'a dit, je sens que ce souvenir, tous les jours plus violent, attaque les sources de la vie.
Adieu pour aujourd'hui; cette lettre partira demain. Je vais dîner, avec M°^6 Caraud, chez ma sœur, ce soir. Ah ! Wolf m'a écrit une lettre qui contient une lettre de change de huit cents francs, payable au 1er mars 1848. Est-ce bien huit cents francs que nous lui redevons, et dois-je le solder à Paris? Il a l'air de ne rien envoyer tant il est, dit-il, chagrin de ce qui est arrivé. Je vais lui retourner un billet de huit cents francs, pour solde de tout compte jusqu'à ce jour.
Mille tendresses.
Vendredi 30 [juillet].
Adieu, je vous envoie aujourd'hui le journal fidèle de la décade peu philosophique ^ de votre pauvre serviteur. Vous recevrez le jcurnal du 10, de Sache, car j'y resterai jusqu'à ce jour-là au moins. Je pars le l^r août à sept heures du matin. Si je vais dix jours à Sache, c'est pour tenter un suprême et dernier effort contre la langueur qui me tue. Si j'y reprends le courage, la force et la santé, je suis décidé à quitter la rue Fortunée, à prendre une petite mansarde à côté. J'y viendrai tous les jours soigner l'habitation. Mais il me sera prouvé que je ne peux pas vivre là où tout me parle d'un bonheur que je vois ou crois en question. Et si rien ne guérit ce noir chagrin, que je n'ai jamais éprouvé de ma vie, je vous demanderai de me permettre d'aller à Wierzchownia, malgré les inconvénients que vous y voyez, car, alors, il s'agira de vivre !
Hier, j'ai essayé de me distraire, et suis allé à l'Hippodrome, où je me suis ennuyé impérialement. J'ai même souffert d'être là. Puis, je suis allé dîner chez ma sœur. On a fait un petit lansquenet à deux
1. Par allusion à la revue intitulée la Décade philosophique.
sous, et j'ai constamment perdu. J'ai perdu quarante francs. G^est trop pour moi; mais j'ai imaginé que ce guignon serait l'indice d'un bonheur ailleurs, et je n'ose croire à du bonheur. Je suis comme engourdi, comme un homme qui se réveille et ne sait où il est. Ma vie est un rêve pénible et j'ai un cauchemar, tout éveillé. Je n'ai qu'un moment de bon dans cette journée si lourde, si pesante, si sombre; c'est celui pendant lequel je vous écris, car mes souvenirs sont tous trempés de l'amertume du moment. Je me suis supprimé toutes mes distractions, car je n'entre même plus chez les marchands de curiosités. Qu'y ferais-je? Tout ce qu'il faut de mobilier est, à quinze ou vingt objets près, complet, et vous croyez que j'ai eu ce goût-là, que c'est un plaisir personnel! Vous me l'avez fait tomber par un mot, et je n'ai ni un regret, ni un souci, excepté de payer les trois mille francs que je dois. Il en est de ce goût comme de la petite boite de Francfort que je n'aurai jamais, car ce serait une répulsion perpétuelle, un coup de canif éternel. Maintenant, je pleure comme un enfant, tous les matins; j'ai la douleur de la bête abandonnée; elle est très muette, elle doit se concentrer. A qui la dire? Où prendre des consolations? Si j'avais la certitude de revoir mon loup, tout cesserait peut-être; mais, peut-il me promettre cela? Cette vie est indispensable à ma vie, et telle indispensable, que je ne sais pas si je puis aller jusqu'au paiement de mes obligations. J'ai l'âme encore assez forte; mais le physique est atteint; il y a nostalgie complète. L'air m'est mortel; la nourriture ne me nourrit pas; rien ne me distrait; je ne sais pas ce que j'ai. Je suis déplanté ou dans la mauvaise terre. Je vais donc, après-demain, à Tours, voir si je reprendrai. Dieu le veuille. Même en me lisant, historien de mon propre mal, vous ne pouvez pas en soupçonner l'étendue. Je n'ose pas vous le dire, car vous ririez peut-être de la plus sainte douleur, du désespoir le plus profond que j'aie eu dans la vie, et qui me font souhaiter une maladie mortelle. Ma tête est constamment vide; je la sens sur moi comme 'quelque chose de creux, de gênant. Je regrette votre sœur, et à mon retour, j'irai voir Lirette. Elle ne se doute pas, Lirette, que les ouvriers ne m'ont pas laissé un jour de libre, et que j'ai encore les peintres et les tapissiers.
Allons, adieu, chère et trop aimée comtesse. Laissez-moi mon soleil bien brillant; qu'il m'envoie ses plus chauds rayons! Dites-moi bien tout ce qui vous regarde et tout ce qui concerne les chers Gringalets aimés, chéris, ces heureux enfants, si doux, si spirituels, si dignes d'être adorés, purs, nobles et sans fautes dans leur vie, et à qui l'on sacrifie tout avec bonheur. Soyez prolixe, ne m'envoyez plus de petite lettre, écrite au moment; soyez bien douce pour l'absent; daignez le connaître mieux que vous ne le connaissez. Aimez-le toujours, car vous êtes tout pour lui, tout ! les plaisirs infinis particuliers aux deux loups peuvent être bien souhaités; mais ce n'est pas là la cause de la
nostalgie. C'est la communication immédiate, le rayonnement de l'âme sur l'âme, toutes ces mystérieuses choses qui s'étendent par la privation, qu'on s'explique alors et qu'on souhaite avec une ardeur fiévreuse ! « Copie, copie, mon cher Monsieur », dit le loup moqueur, de sa chère petite voix. Oui, copie signée : douleur et amer chagrin, deux collaborateurs qui détruisent la vie!
Je me suis dit ce matin : « Écrivons-lui gaiement, en lui disant adieu » et voilà ce qui est venu sur ma plume! Allons, mille caressantes choses; bien des tendresses au minou, et soignez bien votre beauté, votre santé, toutes ces belles choses privilégiées qui vous font vous, a Elle est si douce », dit M°*® Alibert! Je n'ai besoin de vous dire ce que je dis aux enfants. Que Dieu vous donne à tous le bonheur, la paix, et à moi seul les fautes, les chagrins !
Avec quelle précipitation vous m'avez dit de faire la candidature Ballanche! Je ne m'en occuperai pas.
A MADAME LA COMTESSE GEORGES MNISZECH, A WIERZCHOWNIA, PAR BERDITCHEFF
[Paris, 25 juillet 1847.] Ma chère gentille Zéphirine,
Quand notre bon et narquois Georges disait : « Que fait à cette heure M. Aduci ou le prince de Théano? », il proclamait en riant une grande vérité, c'est qu'un des tourments que nous cause une séparation, entre nous et les êtres aimés, c'est d'ignorer les menus détails de leur existence, et, quand nous voyagions, je savais tout de vous, de Zorzi et de votre divine maman. Voilà que je ne sais plus rien. Je sais que vous avez perdu votre oncle, que vous avez des embarras de plus et pas de capitaux, lesquels ont disparu miraculeusement, que Zorzi court les champs. Mais ce n'est pas assez; votre adorée maman ne me dit rien de ce que vous faites. Comment êtes- vous? Que faites- vous? Comment vivez-vous? De grâce, vous qui êtes en dehors de l'administration, à qui, je le suppose, on ôte à l'envi les épines de la vie, comme toujours, et qui pouvez avoir un brin de temps à vous, écrivez donc au pauvre Bilboche une longue lettre, où vous m'expliquerez tout, et comment vous a paru Wierzchownia, après vos voyages et si vous êtes bien heureuse. J'ai beau le supposer et le savoir, je voudrais toujours vous l'entendre dire. Cela me consolerait comme on console un enfant par un chant.
Je suis devenu pis qu'un enfant. Rien ne m'amuse, hors de penser à vous trois. Je ne travaille plus; je n'ai de goût à rien; j'ai toujours
vos rires dans l'oreille, et les regards de votre chère maman dans le cœur, comme une lumière, et les plaisanteries de Georges, comme la broderie de rétoiïe. On me surprend disant : « Cest un pâté de Baveno ^Z » et l'on me demande ce que cela veut dire.
Ma maison est odieuse, la littérature stupide, et je me croise les bras, tandis que je devrais travailler. Aussi, ai- je formé le projet de vendre la maison et tout le bataclan (souvenir de Schwab), et de venir m'établir professeur de français, de danse et de belles manières, en Ukrayne, à un paysan ^ par mois. Je vais aller à Saint-Pétersbourg, demander du service à Sa Majesté, fût-ce dans la police, en Ukrayne.
Votre chère maman m'écrit très peu, et me défend l'Ukrayne. Ces deux propositions me semblent contre nature. Vous avez donc bien peu de temps à vous, dans cette heure promise du blé, du froment, et autres céréales, que vous n'écrivez point? Du moment où Zorzi soigne les intérêts de sa chère femme, je l'absous; il ne doit pas écrire autre chose que des comptes, et surveiller l'administration, car dans cette surveillance agronomique et industrielle est votre tranquillité, votre bonheur, et j'ai appris cela avec bien du plaisir. D'abord, votre chère maman va pouvoir se décharger du fardeau qu'elle a porté pendant six ans bientôt 3. Donc, si vous êtes toujours la bonne et gentille, svelte et généreuse Zéphirine qui, vous le savez, repasse dans la pièce * les pantalons de la troupe, modèle de dévouement, vous m'écrirez un volume critique, laudatif, descriptif, physiologique et complet sur la capitale, embaumée de fleurs, de vos États. Surtout, sur M"^e la Reine Mère, et sur tous les individus qui composent la cour, y compris le Rotschild du pays, l'illustre Halpérine, le Dupuytren M. Knotté s, les sœurs de Constance, qui est à Paris, car les Wylezynski ^ y sont venus et en sont partis.
Votre tante Aline baigne ses pieds et trempe ses deux filles dans l'Océan, à Granville, et ça a été une perte pour moi, car je causais de vous tous avec elle. Maintenant, pour pouvoir redire vos noms à d'autres oreilles que les miennes, je vais aller chercher Lirette ' dans son couvent.
1. On se souvient que Balzac et ses trois amis avaient fait ensemble un voyage en Italie. C'est de Baveno, sur le lac Majeur, que l'on s'embarque pour la visite des îles Borromées.
2. On sait que la valeur des domaines en Russie était jadis évaluée en paysans, en âmes. Cette comptabilité forme le sujet d'un célèbre roman de Gogol, Les âmes mortes.
3. Depuis la mort de son mari, Wenceslas Hanski, survenue le 10 novembre 1841.
4. La fameuse pièce des Saltimbanques, parade de Dumersan et Varin. Cf. Lettres à r Etrangère, t. III, p. 29 et 78. Voir p. 8.
5. Ou plus exactement, Knothé, le médecin de Wierzchownia, que Balzac comparait élogieusement à son Médecin de campagne {Corresp., t. II, p. 399.)
6. Séverine et Denise Wylezynska, nièce de Wenceslas Hanski, qui vivaient à Wierzchownia.
7. C'est-à-dire Henriette Borel, ancienne gouvernante d'Anna, devenue visitandine. Voir plus haut p. 77, 311.
Je vais mettre le portrait de Wierzchownia dans mon escalier, en face de la porte d'entrée de mes appartements^ en sorte qu'à tout moment je verrai le toit rouge^, la pelouse, l'eau de l'étang, et ce pays où je vis en rêve, tandis que j'existe en réalité dans Paris, désert pour moi et tout à fait inhabitable. Quelle puissance que l'ennui! Quel poison! Voilà la première fois que je le connais dans la vie. On est moins malheureux par l'ignorance du bien, que par le regret de n'en plus jouir. Je me suis tant accoutumé à vous trois, que la vie m'est devenue insupportable, et rien ne peut me distraire. Me voilà comme un chien sans maître, et qui ne veut que celui qu'il a perdu. Comme les affamés qui n'ont pas trouvé à Orta assez de tripe^ je pique soigneusement les miettes du dîner et je les déguste; je me rappelle les incidents de nos voyages. Ah I si je pouvais les publier, quel beau livre je ferais ! Quelle magnifique description que celle de notre visite aux îles Borromées, où jamais la troupe n'a eu plus l'air de ce qu'elle n'était pas!
Allons, adieu, chère gentille fleur du voyage, vous à qui tout le monde sourit, et qui souriez à tout. Soyez bien heureuse ; pensez à ne pas laisser votre vieil ami bien sincère, bien dévoué, dont le dévouement ne sert à rien (c'est l'art pour l'art!), à ne pas le laisser sans nouvelles de ceux qu'il aime. Mille tendres choses à votre aimé Zorzi, et dites- vous bien que vous êtes bien regrettés par moi. C'est ajouter à votre bonheur le bouquet du pauvre de la route, qui espère un sou, un regard, en échange de sa prière ^ !
A MADAME HANSKA, A WIERZCHOWNIA, PAR BERDITCHEFF
[Paris, 31 juillet-10 août 1847.] [Samedi] 31 juillet.
Aucun des effets qui devaient venir n'est venu. Il est huit heures du soir. Lefébure travaille encore à monter le lit blanc et or, et je suis accablé de sommeil. Je vais me coucher.
1. On trouvera une description de Balzac arrivant à Wierzchownia dans la Lettre sur Kicw (Les Cahiers Balzaciens, n° 7).