C'est-à-dire de M. de Margonne. Voir p. 27 et
y a eu cent vingt francs pour les fêtes de la Sainte- Anne^. Les gages, et la cuisine pour trois, vont à deux cent cinquante-sept francs. C'est trop cher. Je verrai ce que sera le mois d'août. Tout est écrit.
Le mémoire du peintre est soldé. Il va à quatre mille quatre cents francs. Il y a, en plus, quinze cents francs de dorures, et quinze cents francs de décor. Ainsi, c'est sept mille cinq cents francs pour la peinture, la dorure et le décor. La maçonnerie ira à sept mille cinq cents francs. La fumisterie est réglée ; elle va à trois mille cinq cents francs. La menuiserie ira à quatre mille francs. Le couvreur en demande autant. La serrurerie ira à trois mille francs. Au total, je crois que je me tiendrai à quarante mille francs. C'est quatre-vingt-douze mille francs, pour la maison, entièrement restaurée, y compris les glaces. Eh! bien, j'en trouverais fort aisément cent cinquante mille francs, et on la louerait plus de huit mille francs. C'est donc une excellente affaire, et c'est la baisse du Nord qui fait tous nos embarras. On ne peut pas garder les actions du Nord, avoir quarante mille francs encore de vieilles dettes, et faire une maison qui coûte, avec le mobilier, deux cent cinquante mille francs, sans être dans de grands embarras. Ah ! si je savais que, vers le 15 février, j'irais chercher mon loup à Francfort, à Dresde, ou Breslau, j'aurais bien du courage et je payerais tout, car voilà le fin mot de ma situation. Le mari de la chère Eve peut tout; Noré, seul, ne peut rien. Je n'ai vécu les pieds dans l'encre, assis à une table seize heures par jour depuis 1833 2, que dans une espérance. Otez-la-moi, je suis un homme mort.
Adieu pour aujourd'hui.
Lundi 2 [août].
Chère et bien-aimée comtesse, votre lettre du 5 au 17 juillet est arrivée hier en mon absence, car il faisait si chaud que je ne pouvais rester à travailler, à partir de midi, et je suis allé voir Montmorency par le chemin de fer du Nord, autant pour voir l'embarcadère du Nord 3 et ses dispositions à Paris. J'ai trouvé votre lettre à mon retour, à neuf heures et demie, et je l'ai lue au lit. La dévorante tristesse qui me mine ne s'en est pas diminuée, au contraire. Que ne ferais- je pas pour vous guérir cette maladie de l'âme I J'ai vu avec quelle admirable entente nous vivons, quoique à cette effrayante distance, en apprenant que vous aviez disposé des six mille francs, pendant que la
1. Balzac avait à souhaiter, le 26 juillet, la fête de Sainte- Anne à trois personnes au moins : à sa mère, à la fille de M°>e Hanska, à M°»« Gavault, femme de son homme d'affaires. Voir plus haut p. 340.
2. C'était l'année que Balzac rencontra M^^ Hanska pour la première fois.
3. On trouvera dans la Lettre sur Kiew [Les Cahiers balzaciens, u9 7), une gravure tirée à& V Illustration représentant cet embarcadère en 1847. On y verra également un fac-similé du premier indicateur du chemin de fer du Nord et le détail des conditions de voyage.
lettre où je vous le dis et vous en prie courait la poste. Mais je vois que vous n'avez pas encore reçu celle où je vous ai fait, j'espère, comprendre que je ne suis pas un collectionneur ^ mais un homme qui s'est donné à résoudre le problème de meubler la maison de Sa Divinité avec de belles choses, au prix des meubles ordinaires, la lettre enfin où je vous dis que je n'achèterai plus rien, pas même ce qui serait le plus utile, l'indispensable, du moment où vous croyez que c'est par goût et non pour celle que j'aime que je me livre à ces achats. Vous ne trouverez pas une facture, pas une acquisition, pas une dépense à la date de cette lettre. Si vous le vouliez, si la rue Fortunée vous déplaisait, si vous n'en vouliez plus, elle serait vendue aussitôt et je reviendrais à la simpHcité quakerienne : les murs tendus de perse, à un franc, et le strict nécessaire. Je vois que ce que les femmes savent le moins connaître, ce n'est pas si elles sont ou non aimées, mais le degré auquel elles le sont. Une fois que vous me dites que vous avez horreur de l'encre, que vous êtes malade (et pourquoi?), que c'est le plus grand effort de votre vie de m'écrire, envoyez-moi tous les dix jours cinq lignes, et je vous bénirai comme si c'était une longue lettre. Tant que je n'aurai que ces cinq lignes, je souffrirai moi-même de tous vos maux, je les comprendrai, je les devinerai, je vous les panserai à force de tendresse, de dévouement et d'abnégation. Pardonnez-moi donc ce que je vous ai écrit sur le peu que vous écrivez et sur la rareté de vos lettres ; je voudrais vous écrire des excuses à genoux tant je me trouve mauvais d'avoir grondé une angélique nature comme celle d'Atala, qui fait tout bien et qui doit avoir raison dans tout ce qu'elle fait.
Ainsi, chère petite fille, mettez dans votre belle et sublime tête que Bilboche n'a rien acheté depuis la lettre et le serment, et qu'il ne l'enfreindra pas, quand même il trouverait pour trois sous une chose de cent mille francs. Vous ne l'avez pas compris, et, pardonnezmoi de gronder une souffrante, vous ne le comprenez pas encore. Vous vous occupez beaucoup de petites taches de rousseur ou de signes, et vous ne voulez pas vous plonger dans l'infini de mon cœur, qui, sachez-le bien, est tout à vous et irréprochable, pur comme le bleu du ciel. Enfin, assez sur ce sujet. Vous le saurez un jour. Mais il ne convient pas à M. de Balzac de trop parler de Bilboquet. Après tout, je mérite tout de vous pour ma sottise. Mais j'en meurs de chagrin.
Dès que j'aurai fait face à mes obligations, je serai en route pour Wierzchownia. Je ne peux pas vous savoir dans des dangers, et n'y pas être.
Maintenant, laissez-moi vous dire et vous écrire que si, marchant dans la rue, un gamin qui joue éclabousse votre robe, que si, à Toulon, un forçat vous l'avait salie, même en voulant vous insulter, vous ne devez pas plus être atteinte que si cela n'avait été. Ceux qui jettent de la poussière au soleil ne l'atteignent pas. Vous vous exagérez les
œuvres et la portée d'une folle furieuse ^. Vous devriez ne plus penser à cela.
Je prévois de si grands dangers pour vous, que je ne vis pas. Je me demande si vous et vos enfants aurez le temps de réaliser vos projets. Selon moi, l'incendie gagne. D'ici à peu de temps, souvenezvous de ce que je vous dis, l'Italie aura commencé l'insurrection; mais ce sera terrible, car vous ne vous figurez pas le chemin que fait le communisme, doctrine qui consiste à tout bouleverser, à partager tout, même les denrées et les marchandises, entre tous les hommes, considérés comme frères. Vous savez quelles sont mes idées sur la répression; je ne trouve que la mort à infliger à de pareils apôtres, qui préparent une conflagration générale. Le communisme agite la Suisse; il agite l'Allemagne; il va soulever l'Itahe, et nous verrons de belles choses! Enfin, nous ne pouvons que nous soumettre aux événements. Comme vous n'avez pas de journaux, vous ne savez pas ce qui se passe. Le Pape a institué la garde nationale à Rome et tend à donner le gouvernement aux laïques. C'est toute une révolution dans les États de l'Église. Pauvre homme! C'est comme le roi de Prusse qui avait le bonheur de gouverner un peuple sans constitution, et qui fait la bêtise de lui en donner un semblant, et qui trouve moyen de mécontenter son peuple et ses deux alliés ! Il faut étudier la marche d'une constitution pour en avoir horreur. Si vous saviez à quels hommes l'élection est descendue en France, et par qui nous sommes, non pas gouvernés^ mais administrés! C'est à dégoûter d'un pays. Enfin, l'Europe est folle de bourgeoisie. On ne peut pas se mettre en travers de son siècle.
Votre lettre, que je viens de relire (car, pour moi, les caractères que vous avez tracés, continssent-ils mon arrêt de mort, ont des charmes pour moi; je les regarde des heures entières; il en sort des torrents de choses bienfaisantes), cette lettre ne peut que m'attrister encore; il ne peut pas en être autrement. Mais je me suis accroché aux der-^ nières lignes.
Hélas! maintenant la question financière m'empêche de voler en- Ukrayne. Mais je vois que j'y peux venir, et je vais travailler de manière à y être en janvier. Il s'agit de gagner quarante à cinquante mille francs. C'est ce que je vais faire.
Récapitulons. Vous ne devez pas avoir le plus léger souci sur l'article des achats. J'espère que vous, qui mettez en doute certaines choses (sacrées, néanmoins, à l'article phâme) vous croirez à ma parole, en ceci. Mais il ne s'agit pas de vous, il s'agit de moi, d'une promesse que je me suis faite à moi-même et que je tiendrai jusqu'au jour où mon loup pourra veiller aux acquisitions nécessaires. Quant à l'autre chose, tout est fini; vous n'avez aucun souci à avoir. On ne peut pas
1. Allusion aux menées de l'ex-gouvernante de Balzac, la voleuse de lettres..
empêcher un fou, et, à plus forte raison, une folle, de faire des folies. Aucun pouvoir humain ne peut empêcher un assassin de s'embusquer et de tirer un coup de pistolet à un passant. Mais tout est fini, et si j'ai des doutes sur la remise intégrale des lettres, j'aurai bientôt éclairci la chose, et la déhvrance des fonds ne se fera qu'après ma certitude.
Pourquoi seriez- vous soumise donc à cette idée fixe? Je vous en conjure, oubliez tout cela; n'ajoutez pas à mon sérieux et immense chagrin, à mon effroyable nostalgie, à une solitude qui me tuera si elle dure. Maintenant je vais être soutenu par l'idée que je travaille pour vous aller rejoindre. Dans six mois, ce sera sans danger. Tous mes payements nécessaires seront finis, et je serai, dans les premiers jours de mars, avec ma chère troupe.
Ne m'écrivez plus de niaiseries sur votre inutilité! Est-ce inutile que d'être indispensable à la vie, à la force, au bonheur d'un être? Vous parlez de jeunesse^ de personnes belles et fraîches, ma chère dame; vous êtes à huit cents lieues, et vous vieillissez de ces huit cents lieues. Vous serez recherchée jusque-là, car vous n'êtes pas impunément adorable et incomparable^ comme dit Annette. On vous aime absolument, et vous seriez plus vieille de dix ans, ce serait de même. Laissez-moi ma constance, et gardez vos déclamations. Je vous prouverai que nous serons toujours au 23 septembre 1833. Je ne fais pas un pas dans cette maison sans vous trouver. En faisant ma toilette, je vois l'île Saint-Pierre, datée par cette chère enfant, et Saint- Pétersbourg : 1833 et 1843. Dans mon lit, il y a un charmant bénitier et, au-dessous, la miniature de Vienne i. Vous m'entourez de tous côtés, et maintenant je vais travailler avec un courage inouï, comme en juillet 1843 ^. Que Dieu bénisse mes travaux !
Allons, voici une longue causerie. J'attends mes effets à payer, et je ne les vois pas venir. Il est dix heures et demie. Je répondrai demain ou après, à la gentille et adorable Zéphirine.
Croiriez-vous qu'il faut encore cinq à six jours de tapissier? Rien ne finit. Mais je ne pousse rien aussi, faute d'argent.
Pour travailler, je vais m'installer dans la coupole, où il fait frais, pour dormir et pour écrire. Mille tendresses à mon Eve, et surtout à mon minou bien regretté; mais, soyez tranquille, le bengali n'existe pas; le chagrin est si intense que toute ma vie s'en va en tristesses. J'invoque le travail à grands cris. Ici, tout y est favorable, le silence est comme au désert. De tous côtés, des arbres, l'air est pur. C'est admirable, il y manque tout : mon Eve, et ma Line, et ma Linette et la petite fille, et tout ce qui fait la vie : les personnages aimés !
Allons, adieu.
1. La miniature de M™^ Hanska, par Daffînger, faite à Vienne, en 1835, pendant le séjour de Balzac, et reproduite au frontispice du premier tome des Lettres à V Étrangère.
2. Au moment où il se préparait à partir de Paris pour rejoindre M™« Hanska à Saint-Pétersbourg.
Mardi [3 août].
Tout le papier que j'ai coupé et arrangé pour faire des manuscrits s'en va, chargé de correspondance et de tendresse, se déplier à Wierzchownia sous vos yeux, comme une fleur qui mettrait quinze jours à éclore, et qui verse ses parfums et ses couleurs à des yeux et à un petit nez choisis, ce qui est un destin supérieur à celui d'être déchiqueté et sali entre des mains de compositeurs. Je viens de me dire cela en prenant encore cette feuille au tas de papier destiné à la copie.
Hier, les billets sont venus assez tard. Le garçon de la Banque m'a fait la gentillesse de me dire que, voyant ma signature, et étant surchargé de besogne, il s'était dit « que c'était aussi bon lundi que samedi ». Servais est venu et Gérard, le maçon, qui a un effet Ghlendowski, qui n'a donné qu'un acompte. Enfin, toute ma journée a été perdue et le tapissier n'est pas venu. Lefébure est plus ennuyeux que tous les autres. Mais, quand on a le cœur gros, comme je l'ai, quand on a le spleen que j'ai, toutes les petites contrariétés ne signifient rien.
A quatre heures, je suis sorti pour aller voir le Château Rouge et je ne suis pas allé au Château Rouge. J'ai flâné, j'ai dîné chez un restaurateur et suis allé voir ce que c'est que le Concert-Spectacle, où il y a un Italien qui imite à s'y tromper, dit-on, Jenny Lind, ce grand puff allemand en jupons. Elle a refusé de venir à Paris. Je me suis couché à minuit, et me voilà, depuis huit jours bientôt, desheuré, car je m'étais arrangé pour prendre la vie de Sache. Voilà, chère Line, l'histoire de ma journée physique, car, le moral, vous le savez : c'est vous, et toujours.
Ah! le petit horloger de Passy est venu aussi pour placer deux consoles que je lui avais commandées avant mon serment, et qui doivent supporter et qui supporteront les deux figures chinoises; la Patience et le Produit. Tout cela était destiné à faire sourire un visage adoré. Mais maintenant comme je vous l'ai dit, ici tout m'attriste; je n'y souhaite plus rien; les belles choses qu'on y apporte me trouvent insensible; je ne presse plus personne et les marchands sont comme s'ils n'existaient pas. Jusqu'à ce que mon âme soit revenue, je n'entrerai pas dans une boutique, et votre dernière lettre sera cause que je n'achèterai plus jamais rien de ma vie. Mais les femmes sont ainsi faites que si (ce qui sera), je n'achète'plus jamais rien, vous ferez honneur à cette sagesse de mon caractère, et vous direz que j'avais une manie et que je l'ai domptée. Si vous y voyez une preuve d'affection, cela m'est encore égal. Votre Majesté excepte-t-elle de l'interdiction un meuble en vulgaire acajou, pour mettre mes souliers et mes bottes, et un autre, pour mettre mon linge, dans le cabinet de toilette? Si c'est une infraction, je continuerai à mettre
les souliers dans les jardinières de l'escalier, car je me refuse des fleurs; c'est trop cher. Je n'écris pas, je ne gagne rien; je n'ai pas le droit de dépenser. Mais l'amour de Wierzchownia, le désir inouï que j'ai d'y passer l'hiver, vont me rendre la verve et l'inspiration.
Le Nord baisse toujours. Il est à cinq cent soixante. Il a vu cinq cent cinquante-huit.
Il est onze heures; je n'ai rien écrit et n'ai pas la moindre envie d'écrire. L'abattement est plus grand encore dans le cerveau que dans les nerfs et la personne.
Mercredi [4 août].
Il est trois heures et demie du matin; je me suis couché hier à six heures et demie et j'ai dormi. C'est le plus grand signe de lassitude chez moi. J'ai dormi, comme si j'avais travaillé comme à la rue de Berryl
J'ai passé ma journée à lire Voltaire : V Essai sur les mœurs ^ et à penser à la troupe, et surtout à la divine Atala.
Je viens de mettre des bougies dans les flambeaux, de faire mon café, et je vais essayer de reprendre le travail de nuit. Il faut tant d'argent! Je ne puis partir qu'après avoir gagné soixante mille francs. Si vous me voyez arriver, vous pourrez vous dire que j'ai fait des miracles. Ce sera plus extraordinaire que le voyage de Saint- Pétersbourg. Mais aussi l'affection a grandi depuis.
Allons, adieu pour aujourd'hui. Je vais essayer de me mettre à l'ouvrage. Le café est pris, voici le jour; il va faire une affreuse chaleur, car il fait frais et le ciel est sans un nuage. Mille caressantes choses. Vous voyez comme je suis sage : je n'ai fait ni l'escalier, ni la pièce pour sécher le linge et mettre les malles. Mais celle d'en haut, la pièce de la fumerie se fera et sera très bien avec le tapis de mon cabinet de Passy, et toutes mes acquisitions de jeunesse. Mais que me fait tout celai Vous ne savez pas, vous, ce que c'est qu'une maison vide. Vous avez votre chère Annette, et Georges auprès de vous. Moi, je n'ai rien, et j'ai, de plus, une cruelle ennemie : c'est une imagination qui agrandit tous les chagrins, comme elle m'agrandit les plaisirs. J'ai sur ma table la carte de l'Hôtel de l'Écu, de Genève, et la gravure du pont d'Heidelberg. Je me promène sur ce pont vingt fois par jour; j'entends tout ce que vous m'y disiez; je vous vois, le soir, me disant adieu dans cette chambre de la Cour de Bade.
Non! Je serai à Wierzchownia en janvier! Attendez-moi. Je ne peux plus regarder sans larmes une seule des grandes petites choses qui me rappellent ma chère Linette. Ah ! ne dites pas, ne pensez pas, que j'ai une passion, une manie ! Je n'ai qu'un amour dans l'âme et c'est ma vie!
Adieu.
Jeudi [5 août].
J'ai dormi tard; je ne me suis levé qu'à six heures et demie. Je commence à espérer que le travail viendra, voici pourquoi : depuis le mois de mai je n'ai pas su ce que c'était que l'appétit, et, hier, j'ai mangé pour la première fois avec plaisir. Est-ce un signe de retour à la santé de l'âme, est-ce la fin de cette profonde et dévorante nostalgie, ou n'est-ce qu'accidentel? Je n'en sais encore rien.
Ce matin, mon découragement est le même; je ne me sens pas de force morale. Remarquez que rien ne me distrait, car je ne dirai pas : m'amuse. Je n'ai pas même envie d'aller au théâtre; j'y vais en désespoir de cause, quand j'y vais. Je ne me sens plus d'âme. Je n'ai pas envie de flâner, et depuis que je me suis interdit d'entrer chez les marchands de curiosités, je me suis ôté la seule petite occupation qui ressemblait à de l'occupation. Si je veux penser à un sujet, les idées s'enfuient; je ne peux pas concentrer ma pensée. Hier, j'ai lu V Essai sur les mœurs; je me suis endormi dessus. Je comprends que la mort volontaire soit le dénouement de cet état, quand il se prolonge. J'espérais beaucoup de la Touraine. Il n'y a qu'une seule chose qui me donne des heures quasi heureuses, c'est de revivre, par la pensée, dans certains jours du passé, qui reviennent avec une fidélité d'impression, de netteté de mémoire surprenantes. En fermant les yeux, j'y suis. Et c'est souvent des choses en apparence puériles; c'est la position rêveuse où vous étiez, une attitude. J'ai des trésors dans ces souvenirs, mais je ne suis pas assez riche pour m'y livrer. Bientôt le besoin arrivera, car tous les vingt-deux mille francs de Rotschild seront épuisés le 15 de ce mois, et j'en dois encore dix mille qu'il faut gagner. Je suis épouvanté, mais mon cerveau, la faculté de faire, s'en moque. Ce divorce de la raison et de l'imagination est quelque chose de curieux à observer.
Allons, mille tendresses et adieu pour aujourd'hui. A demain.
Vendredi [6 août].
Hier, je suis allé porter trois cent cinquante francs chez Rotschild, pour compléter le versement et reprendre mes actions. Mais les actions ne sont pas encore terminées, car on échange en ce moment les promesses d'actions, contre des actions définitives. Les actions sont au porteur et se transmettent de la main à la main, sans transfert, ce qui est plus commode. Hs m'ont envoyé mon compte. Hs me prennent cinq pour cent d'intérêt. H faut donc nous délivrer promptement de ces cinquante mille francs empruntés sur les actions. J'ai fait des courses; j'ai remis deux mille cinq cents francs à la Presse, et je suis allé chez M. Margone, qui déjeune ce matin ici. Je lui ai offert natu-
rellement à déjeuner. Le Nord baissera jusqu'au pair. Il est à cinq cent quarante-sept aujourd'hui.
Je souffre des douleurs intolérables du diaphragme, et c'est incessant. Autrefois, j'avais des trois attaques dans les vingt-quatre heures; maintenant je compte les moments pendant lesquels je ne souffre pas. C'est évidemment le chagrin. Je commence à souffrir d'étranges douleurs au cœur, à la pointe.
Adieu, l'on m'annonce M. Margone ^. Je me suis levé tard.
Samedi 7 [août 1847].
Hier, M. Margone est resté de dix heures à trois heures; à trois heures, Moret^ est venu et m'a tenu jusqu'à cinq heures, et j'ai voulu aller voir une première représentation. Il a été impossible d'avoir une place. C'était à la Gaîté ^. Les journalistes viennent tard; tout était vendu. J'ai appris là, par un acteur de l' Ambigu-Comique, que Frédéric Soulié * meurt d'une hypertrophie du cœur. Le sang ne circule plus et les jambes sont très enflées. On s'attend à sa mort de jour en jour. Ce sera une perte. Cela m'a saisi, car je crois aussi à une hypertrophie du cœur chez moi!... Si je n'avais pas les obligations d'argent qui pèsent sur moi, je partirais à l'instant pour Wierzchownia. Mais je ne puis pas partir avant d'avoir trouvé trente à quarante mille francs : les dix mille francs dont je suis en retard, puis les vingt mille francs à payer en février; et je resterais sous le coup des cinquante mille francs dus à Rostchild et à Gossart ^.
Vous m'avez beaucoup grondé, dans ces derniers temps, d'un sentiment bien naturel, car il est chez tous les animaux. C'est celui de préparer un nid, de l'orner, de le rendre joli, de faire qu'on aime son chez-soi. Vous m'avez accusé d'aimer démesurément le bric-à-brac tandis que ma manie consistait à trouver des meubles d'une valeur réelle, et artistiques, à un prix inférieur où sont les meubles de pacotille, en acajou vulgaire. J'ai mis tant de prudence à cette œuvre difficile que je n'ai rien de complet encore, et qu'il faut encore acheter, pour tout terminer. Ainsi, je me suis arrêté. M. Margone a été stupéfait, et a dit que personne, à Paris, n'était installé comme cela. Lui, la raison et la froideur même, a trouvé que cinq à six cents mille francs ne payeraient pas cette charmante demeure. Eh! bien, entre
1. M. de Margonne, dont Balzac estropie toujours le nom, était un vieil ami de sa famille et le propriétaire du château de Sache, près d'Azay-le-Rideau, où le romancier vint plus d'une fois travailler au milieu du calme des champs. Le pays de Sache est le pays du Lys dans la Vallée. V. p. 27 et 348.
2. Moret, que Balzac, dans le Cousin Pons (édition L, Conard, XVIII, 143), déclare a le plus habile de nos restaurateurs de tableaux ». V. p. 253 et 275.