Ou plus exactement Pelletreau (Pierre- Adolphe
2. La maison acquise, en fm de compte, par Balzac et où il mourut. Aujourd'hui démolie, elle était située rue de Balzac. Voir Paul Jarry, le Dernier logis de Balzac, Paris, S. Kra, 1924, in-8.
Demain, tout sera décidé, car il faut que les ouvriers y soient cette semaine, afin que je puisse emménager le 15 novembre.
Hélas! mon petit loup bien-aimé, je vais être sans un liard, car les frais de contrat vont me prendre mes deux mille francs, et je resterai à la merci de cent francs. Aussi vais-je finir le Constitutionnel pour la fin du mois.
Mon petit loup, ne me fais aucune observation; tu verras, en novembre, quand nous viendrons signer notre contrat, à Paris, tu verras ta msdson, notre maison; et tu nous regarderas comme bien heureux de cette trouvaille. Dieu nous protège vraiment. A part le mobilier (qui est une question de seize à dix-huit mille francs), nous serons logés à deux mille francs d'intérêts, et, en cinq ans, notre capital sera doublé. Je fais là la même affaire qu'É[mile de] Girard[in]. Sa maison lui coûte deux cent quarante mille francs; il a refusé quatre cent quarante mille il y a un mois. Il veut cinq cent mille francs. Moi, j'achète soixante mille francs (avec les réparations et appropriations), et, dans quatre ans, j'aurai une valeur de cent cinquante mille francs; c'est probable.
Notre taudis, car c'est un taudis d'amants, est situé rue du Faubourg-du- Roule, un peu plus haut que Saint-Philippe-du-Roule, que je t'ai montré en allant à Mousseaux. C'est sur une hauteur. C'est à côté du Château-Beaujon de Gudin i; nous serons mitoyens. Mais notre jardin a vingt-cinq pieds de largeur, et la cour intérieure a aussi vingt-cinq pieds sur vingt-cinq pieds; enfin, toute la propriété a cinq cents mètres de contenance. Nos appartements au premier étage n'ont que sept pieds et demi de hauteur, car un spéculateur a coupé en deux l'étage primitif pour faire du logement. Comme nous serons là transitoirement, je ne veux rien changer, rien faire, que nous y caser décemment. Il y a à faire une double porte cochère pour entrer et sortir, à tout nettoyer et tout repeindre, réparer, ravaler la façade sur la rue, et paver, construire une cuisine, etc. Tout cela ne coûtera pas plus de dix mille francs. C'est vieux; nous serons obligés de mettre des bourrelets aux fenêtres et aux portes, l'hiver. Mais ce n'est pas plus horrible que mon appartement ici. Si cela ne se fait pas d'ici à jeudi, c'est que ce sera impossible. Cette fois, je le ceux, comme je veux les choses. Grâce à Dieu, voilà le désastre des Jardies réparé. C'est un ordre de la Providence qui m'a ramené ici.
Ah! hier, Solliage a pris le cabaret à cent pour cent de bénéfice.
Oh ! minette, c'est maintenant qu'il faut être sage ! Il faut compter sur vingt-six mille francs de dépenses d'ici au mois de janvier. J'en ferai treize mille, que je dois au trésor [-louloup]. Tâche de faire le reste. Nous perdrons cinquante actions pour le payement de dix-
1. Le baron Théodore Gudin, peintre de la Marine, né en 1802, mort en 1880, habitait, en effet, en 1846, 18, rue de la Chartreuse-Beaujon. II a laissé des Souvenirs {1820-1870), pubhés par Edmond Béraud, en 1921 (Paris, Pion, in-12).
huit mille francs. Nous aurons un an pour payer les trente-deux mille francs, un an ou dix-huit mois. Je veux les gagner et pouvoir garder les cent soixante-quinze actions du Nord qui me resteront. Ainsi, économise de ton côté, car moi, je me nomme, hélas, la dépense! et une terrible et affreuse responsabilité pèse sur ma tête. Il faut que j'achète les étofîes, les rideaux, que je me batte avec le tapissier, et, en janvier, j'aurai les mémoires de l'architecte. Je ne ferai rien qu'avec des soumissions et des engagements fixes.
Voici deux jours de flaml)és pour mon travail.
Achète tout de même ton vieux Saxe, et dis-toi que ton Noré t'adore et qu'il est bien heureux de te donner les preuves de sa prudence et de sa bonne administration.
Ah ! il n'y a ni écurie ni remise. Quand nous aurons besoin d'une remise, nous la louerons, et nous aurons des chevaux loués au mois. Nous n'aurons pas non plus de portier. Il faudra seulement un petit domestique de plus.
Adieu, adorée; mille caresses. Tu es bien adorée, et j'ai été bien heureux en trouvant enfin notre nid, après avoir perdu celui de la rue de la Tour. Nous serons perdus dans Paris, comme deux perles dans leur coquille. Je te baise partout, ivre d'amour, et joyeux. Du reste, pour tranquilliser ta chère imagination, je te dirai que nous avons là tout ce que nous avions rue de la Tour, et un peu mieux, car nous avons une espèce de jardin et une cour trois fois plus grande
que cette petite, et la maison est en hache, comme celle de la rue de la Tour, mais, comme tu vois, tournée autrement. C'est l'inverse. Adieu, mon trésor. Maintenant, pense à ton ménage.
Mardi [22 septembre].
Je n'ai pas pu t'écrire aujourd'hui, car je rentre à sept heures et demie du soir, excédé. Je me suis levé à six heures du matin, et suis resté toute la journée avec un architecte à évaluer et dire ce que je voulais dans ce chenil. Je me couche, et ne veux pas me coucher sans te dire bonjour et te faire, par écrit, une petite caresse de cœur.
Mercredi [23 septembre].
Mon loupy la Chouette a bataillé avec Peltreau; j'aurai difficilement au-dessous de cinquante mille francs; mais il s'est engagé à cinquante mille francs. C'est deux mille francs de frais pour trente-deux mille francs portés au contrat. Il n'y a pas à dire, à faire des réflexions. C'est un énorme surcroît d'ennuis; mais il faut saisir cette occasion, à moins d'être fous.
Voici ce qui arrive. Si l'an dernier quand je suis allé voir à Beaujon (tu sais, je t'ai parlé de cela; j'y suis allé avec Captier), voir des terrains Bleuart ^ une maison de cent quatre- vingt mille francs, après le désastre Salluon^, eh 1 bien, je pouvais alors acheter du terrain à quarante ou soixante francs le mètre. Ce terrain vaut aujourd'hui, à réaliser à l'instant, cent francs le mètre. C'est-à-dire que si j'avais pris deux mille mètres pour quatre- vingt mille francs, j'en aurais deux cent mille francs à l'instant.
Sans que les propriétaires de Paris se soient entendus, la perspective des chemins de fer, le renchérissement de toutes les denrées, ont fait que, tous, ils ont doublé leurs loyers. Dans les quartiers infimes, on n'a rien avec mille francs : on a trois pièces. Depuis que je me consume en efforts, tout marche et tout change. Emile [de] Gprardin] a gagné depuis dix-huit mois cent mille francs de plus sur sa maison. Tout Paris vient aux Champs-Elysées. Si j'attends six mois, ce que j'achète aujourd'hui cinquante mille francs en vaudra cent mille, surtout si L[ouis]-Ph[ilippe] vit. Il n'y a pas à hésiter. Santi, l'architecte ^ à qui j'ai payé les plans Salluon, n'a pas l'espoir d'une autre occasion pareille à celle qu'il m'avait trouvée, et il faut en finir.
Cependant, sur son premier aperçu, la dépense sera forte. Il faut compter sur dix-huit à vingt mille francs de réparations, car ce bâtiment a été abandonné; il a servi de bureaux à la Compagnie Bleuart, c'est tout dire; et aux bureaux a succédé un blanchisseur qui faisait son commerce dans les appartements. Mais vingt mille francs c'est le maximum. Dans les évaluations les plus désastreuses, je serai logé pour soixante-dix mille francs, dans Paris; c'est la moitié de l'affaire Salluon; c'est, à dix mille francs près, ce que coûtait Potier, car Potier ne vient pas me voir, à trente-cinq mille francs, et il y a quinze mille francs de dépenses à faire. Dans les deux cas, nous étions à Passy, en vue, dans une petite ville cancanière. Nous aurons là
1. Bleuart (Jean-Raphaël), anciennement propriétaire de tout le lot de terrains dont une portion avait été cédée à Pelletreau, puis, par lui, à Balzac.
2. L'achat projeté, en septembre 1845, d'une maison située à Passy et dont Salluon, le propriétaire, demandait cent mille francs (voir t. III, p. 103, 104, 109, 129- 141).
3. Auquel Balzac avait confié la direction des travaux de mise en état de la Folie Beaujon (voir t. III, p. 230).
pour deux mille quatre cents francs d'intérêts de fonds; or, il est impossible d'être aussi bien logés que nous le serons, à si peu de loyer. Cela vaut presque l'hôtel de M. [de] Margon[n]e i, rue de la Pépinière, et ce n'est presque pas plus loin. Aujourd'hui, nous échangeons les paroles, et samedi, probablement, nous signerons le contrat. Lundi, les ouvriers y seront. Il n'y a rien à bâtir; il n'y a qu'à restaurer et nettoyer. Ce sera prêt pour le 15 novembre.
Tout m'a échappé pour avoir voulu donner moins. Mais ceci est une telle occasion que je tranche dans le vif.
C'est, du reste, aussi mystérieux, aussi introuvable que mon logement de Passy. Une femme peut être là incognito, car il y a tout un appartement caché, secret, inventé par M. de Beaujon pour mettre une femme au secret. Elle y peut vivre invisible et tout voir, tout entendre. Quand tu verras ce que j'aurai fait avec soixante-quinze mille francs, tu n'en croiras pas tes yeux. Si je n'avais pas affaire à un marchand de maisons, qui vend et achète des maisons comme Schawb vend et achète du fer ou des gobelets, je n'aurais pas cela pour cent mille francs.
Je voudrais que le contrat fût signé. D'ailleurs, n'imagine pas que cela m'empêche de venir le 15 octobre. J'ai des plans et des devis parfaitement arrêtés, et je ferai suivre les travaux par un architecte à moi. Je reviendrai pour meubler et emménager. Ce sera l'affaire de quinze jours. Au l®'* décembre, nous y reviendrons. C'est en entrant chez toi que tu te diras que tu as un fier homme pour mari, en voyant les miracles que j'aurai faits, et que mes travaux littéraires n'auront pas souffert! Et si tu connaissais les ouvriers de Paris, ces souverains I Ils sont tous comme From[ent]-Meurice ; on se met à leurs genoux pour avoir un cadre, un meuble !
Allons, adieu, car il faut faire ma tâche pour le Constitutionnel, et il est sept heures et demie; voici deux heures que je bavarde avec toi et que j'ai écrit des lettres. Mille baisers et à demain. Je n'ai pas reçu de nouvelles de Metz. A ta première réponse, j'écrirai. Mille tendresses et caresses au m[inou] et au Victor[- Honoré].
Je te mettrai demain un petit mot, et cette lettre partira avec une solution pour la maison, je l'espère; mais comptons sur soixantedix mille francs, tout compris sans un liard de mobilier. Tout ce qui sera emménagement et ménage nous restera à faire, et nous le ferons par moitié : moi treize mille francs, toi treize mille francs. Avec ces évaluations, nous serons logés, meublés et notre ménage (moins l'argenterie à compléter) sera complet, convenable, et même splendide, mais au point de vue personnel. Il n'y aura rien pour le monde ni pour l'apparat. Je baise tes deux beaux yeux et tes
1. M. de Margonne était un vieil ami de sa famille et propriétaire du château de Sache, près de Tours, où Balzac vint souvent travailler dans le calme des champs. Une ténébreuse affaire lui est dédiée. Voir p. 348, 356.
gentilles pattes de taupe. Sois tranquille, tu seras là plus en sûreté que partout ailleurs pour les événements de janvier, février, mars et avril. Adieu, trésor, à demain.
Jeudi [24 septembre]. Deux heures du matin.
Mon bon cher amour, hier quand je suis sorti, j'ai reçu ta gentille et mille fois bénie seconde lettre, et je l'ai lue en courant, car maintenant des courses, ah! il en faut! Je viens de la relire et d'admirer ton cœur, ta chère poésie et tout. Primo, je te dirai que mon notaire consulté m'a dit de terminer au plus vite, car il ne croit pas à mon marché. Secundo, que les choses vont si vite qu'on offre soixante mille francs à mon propriétaire depuis hier et qu'il se croit lié par sa parole. Tertio, qu'hier matin on a vendu cent vingt francs le mètre à Beaujon, dans des conditions moins favorables. Cela étant, ce matin je vais échanger nos paroles, et j'aurai bien certainement réparé le désastre des Jardies^. D'ailleurs, le déménagement ne se faisant plus qu'au mois de novembre, aussitôt mes deux romans finis, je reviens, et je serai vers le 10 [octobre] à Wiesbaden, car j'aurai un architecte payé pour suivre mes travaux.
Maintenant, autre chose. Au lieu de nous marier à Metz, il paraît plus facile de nous marier à Passy. D'abord, comme il est impossible de faire un contrat à Metz et qu'il faut le faire à Paris, j'ai causé de cette grrrrande affaire avec mon notaire et il a marié déjà secrètement une princesse polonaise. Or, si la démarche que je vais faire pour être dispensé de publications réussit, nous serions bien heureux; car, de Dresde, tu viendrais comme nous en sommes convenus, droit non plus à Passy, mais à Paris, et bien cachés.
Écoute, dans cette lettre mille fois bénie en la lisant, tu as dit une parole qui me ferait t'adorer à genoux le reste de ma vie, comme tu as eu des gestes et des preuves d'amour dans un regard qui, déjà à Genève (en 1834 et 1846), t'ont donné mon amour unique, mon cœur, mes forces, ma vie, tout pour l'éternité (car tu ne sais pas encore combien tu es aimée; tu le sauras dans dix ans, après une étreinte de dix ans sans que nous nous soyons desserrés d'une minute) ; tu m'as dit que tu obéissais en aveugle, sûre que je faisais pour le mieux. Eh! bien chère Évelette, si les enfants sont mariés du 15 au 20 [octobre], je vous reconduis à Francfort, je repars à Paris et tu vas à Dresde; tu y finis tes affaires et nous nous retrouvons du 5 au 7 novembre, à Mayence. Nous serons le 12 novembre à Paris; le 15, nous serons mariés, si j'ai réussi. Ce n'est pas la peine
1. Ce fameux chalet de Ville-d'Avray où Balzac habita de 1838 à 1840, et qu'il a décrit dans les Mémoires de deux jeunes mariées (voir Lettres à VÉtrangère, t. II, p. 85). Voir plus loin p. 211, 262.
de l'expliquer les démarches et les moyens : voilà Vordre, Seulement i l est absolument nécessaire de te procurer les actes de décès de ton père et de ta mère. S'' il y a impossibilité (et nous avons tout octobre et 15 jours de novembre pour les faire venir à Mayence) , mais impossibilité réelle, nous y supplé[e]rons; mais c'est quatre témoins de plus qu'il faudra dans notre secret. Gossart (le notaire)^, M. Nacq[uart] et son fils, Glandaz 2 (un avocat général à la Cour de Paris), seront nos témoins. Il est impossible d'y mettre moins de monde et de plus sûr, car le docteur doit être dans le secret de ton accouchement, avec l'accoucheur; le notaire en est; Glandaz est un de nos premiers magistrats. Il y aura le maire et l'employé de la mairie à Passy.
Tout cela c'est des courses, des démarches, le diable à confesser.
Maintenant, ma minette, parlons affaires. Tout ce que j'ai d'argent va passer aux frais de contrat, et j'aurai cinquante Nord à déposer dans les mains de mon vendeur, pour sûreté de la somme qui ne sera pas mise dans le contrat. J'aurai à payer vingt mille francs dans le mois de janvier, et quinze mille pour le mobilier et le déménagement; c'est trente-cinq mille francs. Les cinquante Nord payeront les seize mille francs dus à mon vendeur en décembre. Mais si les Nord ne montent pas, comment payerais-je les trente-cinq mille francs, composés de vingt mille francs de réparations et de quinze mille francs de mobilier? Car tout ce que je vais gagner passera soit à la Chouette, soit à ma mère, soit à M. F[essart], soit à Buisson^ . Je sais bien que les entrepreneurs se contenteront de moitié comptant, moitié à trois mois, ce qui nous mène à dix mille francs seulement en janvier, et dix mille francs en avril. Mais ce sera toujours dix mille francs pour les entrepreneurs, et six ou sept mille francs de mobilier (en supprimant le luxe). En tout, dix-sept mille francs qu'il faudra que tu aies, plus dix mille francs pour vivre (novembre, décembre, janvier, février, mars, avril et mai). Or, peux-tu avoir pour toi seule une lettre de crédit de trente mille francs? Ainsi, nous sommes sans inquiétude, car il nous restera : primo, cent soixantequinze actions du Nord; secundo, les trente-quatre mille francs, qui seront dus à M. Peltereau (le vendeur), ne seront exigibles qu'en janvier 1848; tertio, ma plume, cet hiver, payera bien quelque chose, et j'estime à vingt-cinq mille francs mon travail de décembre à mai; quarto, le Nord pourra hausser; mais il ne faut pas y compter ce sera plus prudent. Donc, si tu peux obtenir d'Halpérine* cette lettre de crédit sur la maison Rostchild^, dont tu compterais en