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Résidence d'été de la famille royale

3. Que le directeur de la Presse, Emile de Girardin, lui avait avancés pour la fin des Paysans que Balzac ne livra point.

et s'en aller honorablement de ce bas monde, atteint et convaincu de maladie. Pas une âme ne vient me voir. Vous m'avez dit de ne hanter personne; personne ne me souhaite. Je suis seul avec mon chagrin, et incapable de m'occuper.

Je suis allé à un bureau de voyageurs, place de la Bourse, où, pour trois francs, on m'a donné les heures et les prix des chemins de fer. En quatre jours et pour trois cents francs, aux premières, on va de Paris à Cracovie et, à Cracovie, une diligence vous met à Lemberg ou Léopol. Je me suis vu chez vous; j'étais fou de bonheur; puis, j'ai fait mes récapitulations. Deux billets à payer sont venus hier, à sept heures du soir, 16, et ont emporté deux mille francs qui restaient. Je suis tombé dans un enfer. Cette surexcitation de plaisir (je me voyais à Radzivilofî, etc.) m'a causé comme une congestion cérébrale, et j'ai dormi toute la journée. Je n'ai pas conscience de la vie; je ne crois plus à l'avenir; je suis malade, sans maladie visible. L'Envie de partir me fera-t-elle faire deux volumes? Telle est la question. Je vous entortillerai cette lettre dans un aperçu exact de la situation financière des deux loups à Paris.

Mercredi 18 [août].

Hier au soir, je suis allé aux Variétés, voir une pièce nouvelle, qui est exécrable ^; j'ai pris une glace, car il faut vous apprendre que mes douleurs d'estomac cèdent et disparaissent par la glace prise après le dîner. Je suis tout aussi malade ce matin qu'hier, d'esprit et de cœur. Je vais essayer d'écrire, fût-ce des bêtises, pour me forcer à travailler. Je vais tâcher de prendre un sujet quelconque. Mais rien ne me sourit. Lefébure, le tapissier, a toujours à travailler, et cela m'ennuie et me dérange beaucoup. Il en a encore pour quatre jours au moins.

Avec du courage et de l'inspiration, je serais à Wierzchownia au 15 septembre. Je vais le tenter.

Mon atonie est telle, que vous devez vous en apercevoir à ce que je vous écris. Je n'ai plus d'idées ni d'images, ni force pour exprimer ce que je sens le plus. Je suis comme une masse de chair d'où l'esprit s'en va. Je souffre, mais je souffre sans douleur apparente. C'est le même fait qu'à Milan, en 1838. Seulement, la nostalgie est au cœur et dans le sang. Vous ne sauriez imaginer la fièvre de bonheur que j'ai eue en croyant que j'allais partir, et de quelle hauteur et dans quel précipice je suis tombé. « Je la verrai dans dix jours! » était une idée qui me transportait, comme si j'avais pris du haschisch. C'était la vie revenant dans mon corps. L'amour, à ce degré-là, c'est une maladie, et elle donne la mort, bien certainement. Six mille francs, il me faut six mille francs! J'ai sondé l'argenterie et jeté un regard sur l'affreuse ressource du mont-de-piété, cela ne donnerait pas six mille francs

1. Les Foyers d'Acteurs, par MM. Dennery .Grange et Clairville.

dans les circonstances actuelles. L'argent est devenu si rare, à cause de Temprunt de trois cent cinquante millions et des demandes des chemins de fer. J'aurai bien ma lettre de crédit, mais ces six mille francs 1... Je vais me bourrer de café et essayer d'un livre aux Débats, qui l'attendent. Cette nuit, je vais passer dix ou douze heures à ma table.

Jeudi 19 [août].

La chaleur est accablante. Il ne m'a pas été possible de travailler. Je suis allé hier me promener au Bois de Boulogne avec M^^ de Castries, qui est sans Roger ^. Ce petit cœur de pierre, garni de sottise aristocratique, est à Vienne et sera attaché à Londres. C'est ainsi que doivent être élevés et formés les diplomates. La duchesse m'a dit qu'elle avait toujours le cœur jeune. Heureusement, elle est percluse, et ça n'a pas le moindre danger. Entendre dire cela par un cadavre, c'est l'horrible dans le plaisant.

Je reçois à l'instant la lettre collective de nos deux chers enfants, qui m'apprend votre retour à Wierzchownia de chez votre sœur. Je tremble bien alors d'avoir un retard dans les lettres.

Je sors pour savoir si Souverain est à Paris, afin d'avoir des nouvelles de l'envoi et des livres qu'il [Zorzi] me demande à nouveau. Cela me fait tant de plaisir de trotter pour vous ou pour lui. Pourquoi ne me demandez- vous rien?

Il fait une chaleur accablante. Il m'est impossible de rester chez moi, dès midi.

Lefébure en a pour cinq à six jours encore à travailler; c'est éternel. On prend de fausses mesures, on se trompe, et c'est à recommencer. La salle à manger est cen dessus dessous 2. A un mètre de hauteur les cuirs se sont détachés. Il faut mettre du plomb. C'est odieux!

Allons à demain.

Vendredi 20 [août].

C'est aujourd'hui que je fais partir ce journal; il est bien triste mais peut-être est-ce le dernier que vous recevrez. Je ne pense qu'à partir, vous venir voir, et je crois que quand le désir est si violent, on finit par faire ce qu'on désire.

Paris est tout entier soulevé par l'assassinat de la duchesse de Praslin. Son mari, qui vivait avec l'institutrice de ses enfants, une Anglaise, que M°^6 de Praslin avait renvoyée, l'a assassinée de la façon la plus horrible. La malheureuse a des blessures à fourrer le poing. Elle a lutté courageusement; elle tenait dans la main des cheveux qui sont

1. Fils naturel de M™e de Castries et de Victor de Metternich et que Tempereup d'Autriche titra baron d'Aldenbourg. (Les Cahiers balzaciens. n«> 6).

2. Sur la graphie de ces mots selon Balzac, voir Lettres à V Étrangère, t. III, p. 33.

ceux de M. de Praslin. Il a brûlé sa robe de chambre. Quel affreux procès pour la Chambre des Pairs, si ce grand seigneur assassin, et assassin de la mère de ses huit enfants, n'a pas le courage de se tuer! L'Anglaise a été sans doute l'auteur primitif de cet assassinat. ]\/ime de Praslin avait laissé à son mari toute sa liberté. C'est d'autant plus épouvantable. Hier au soir, on disait qu'il avait attribué son crime à un instant de folie.

Allons, chère, adieu jusqu'à demain, car je reprendrai demain le cours de mes pages. Dieu veuille que je sois à l'ouvrage ou que je trouve de quoi partir. Le voyage de Cracovie chez vous me paraît bien difficile. J'avoue que la raison me dit qu'il vaudrait mieux sortir d'embarras par des travaux littéraires. Mais alors, je ne sais où me conduira le travail. Jamais de ma vie je n'ai été si malheureux, car je n'ai plus ni âme, ni esprit, ni volonté. Tout est à Wierzchownia.

Froment-Meurice est réglé; Paillard aussi. Tout est remis par moi à la fin de février prochain. Mais comment faire, si le Nord ne se relève pas? Il fait trois cent vingt-cinq mille francs par semaine.

Allons, mille tendresses, et surtout à mon cher minou à qui je pense trop. Je voudrais bien ne plus jamais quitter mon cher loup d'une seconde, et s'il peut trouver moyen de nous réunir, qu'il le prenne, dussions-nous vivre de pommes de terre comme les Irlandais, car l'opulence, sans elle, est misère, et la misère serait opulence. Je n'ai plus ni esprit, ni courage, ni capacité, sans ma grosse et gracieuse Line.

Allons, mille tendresses d'amitié, mille vœux pour que tout aille bien! Et les pauvres moutons de Pawufka? Enfin, moi qui vous dis tant toutes vos affaires ici, vous ne me dites rien de mes affaires là-bas. Néanmoins, je vous aime comme un fou!

AU COMTE ET A LA COMTESSE GEORGES MNISZECH A WIERZCHOWNIA, PRÈS BERDITCHEFP

[Paris, 14-20 août 1847.] Samedi 14 [août].

Ma chère Anna, j'ai reçu votre chère petite lettre il y a quelques jours et, huit jours après, celle de notre Zorzi. Je vous remercie bien, car une lettre issue de Wierchownia m'en apporte je ne sais quoi qui

me rafraîchit l'âme, et me fait tout le bien, le seul, que je puisse ressentir en ce moment.

Comme Georges lira ceci par-dessus votre épaule, je vous dirai alternativement tout ce que j'ai à vous dire.

Hélas I chers saltimbanques, une grande révolution s'est faite dans le chef. La Chine, les arts, le mobilier, toutes les œuvres de la main et du génie n'existent plus pour lui. Je ne vous dirai pas de quel ciel est venu l'ordre, mais le budget de nos Chambres a rayé tout crédit, pour toujours, pour ces sortes de frivolités. Bilboquet passe devant toutes les boutiques sans y jeter un regard. Il s'agit de payer ses dettes. Le Nord marche vers le pair et le fil des romans doit être repris. Odry ^ dirait : reprisé!

Que le Dieu des gros sous, ô Georges I®'*, vous maintienne dans la voie où vous êtes! N'achetez plus rien, pas même des pâtés de Baveno 21 Faites rendre gorge aux intendants. Payez vos dettes, comme Bilboquet paye les siennes, et vendez vos grains, car nous avons une belle récolte. Mais vendez-les cher, car l'Angleterre en a une médiocre.

Si vous me voyez le style plus gai, c'est que je sais que vous allez tous bien, que vous avez quatre- vingt mille roubles de plus, et que notre chère Athalah va bien, que vous prospérez tous enfin. J'ai toujours de grandes inquiétudes sur vos paysans. Mais j'espère tout de la main ferme qui dirige les destinées de l'Empire.

Jeudi 19 [août].

J'ai interrompu ma lettre pour des affaires extrêmement ennuyeuses, et je me suis mis en règle pour vous aller voir, si je puis acquérir un peu de liberté, car mon passeport était suranné; je vais le faire rafraîchir par des visas.

J'ai donc reçu aujourd'hui votre chère petite lettre collective et je remercie beaucoup mon bon Zorzi de me prendre pour son correspondant, car rien ne me fait plus de plaisir que de trotter dans Paris pour vous. Puis Georges gagnera de n'être pas chippé. Je vais voir à lui économiser des sous qu'il pourra employer à d'autres livres ou à des insectes.

Je vois, par ce que vous me dites de la chère mère adorée, que j'aurai encore du temps à passer sans recevoir de lettres, et cette perspective a assombri le plaisir que j'ai eu à voir vos deux gentilles petites écritures.

Si les intendants vous volent trente pour cent de vos revenus, jugez, monseigneur Zorzi, quelle activité, quelle perspicacité il faut

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