‹ Lettres a l'étrangereChapitre 117 sur 120 · Pasticcio, c'est-à-dire, en italien, : un pâté · texte numérisé non relu

Pasticcio, c'est-à-dire, en italien, : un pâté

2. C'est-à-dire, M.^^ de Brugnol la femme de charge de Balzac.

Berlin pour jusqu'à Radziviloff, et que je prierai M. André de me donner un guide. Voilà mon plan.

J'emporterai seize petits pains de seigle et une langue ^, pour vivre de Gracovie à Wierzchownia. Je suis si heureux depuis que je sais pouvoir vous aller voir que vous n'auriez pas de chagrin, si vous pouviez en être témoin, du changement qui s'est fait en moi.

Lundi 23 [août].

Vous parlez de deux ans dans votre lettre. Mais, chère imbécile, si je ne passe pas ces deux ans près de vous, je serai mort et enterré en six mois. Ce n'est pas une phrase de copie, ce n'est pas : quinze cents francs et ma Sophie, c'est l'exacte vérité. Je ne supporterais pas une seconde fois les quatre mois qui viennent de se passer. J'ai fait mon plan pour m'en aller de ce bas monde, et je m'en irais aussi tranquillement que s'il s'agissait de faire un livre. Rien n'est comparable à l'obsession d'une idée, appuyée sur un sentiment. Voici quatorze ans que je me suis arrangé une vie. L'essai a prouvé que j'avais raison, que c'est, pour moi, le paradis sur la terre, et avec une Eve excessivement curieuse I Cette délicieuse existence, je l'ai voulue, entourée de tout ce que les arts et le luxe ont de plus ravissant, et tout cela bien secret, bien à nous; personne, à deux exceptions près et que je regrette, n'y a pénétré, dans ce nid. Eh! bien, si je ne puis pas, après avoir tant fait, vivre ainsi, je ne veux pas de la vie. C'est un marché de dupe pour moi. Voici quarante ans que je souffre, et que je travaille sans cesse, sans relâche, sans autres plaisirs que ceux que, de 1833 à 1847, m'ont dispensés deux jolies petites pattes de taupe, et une âme de petite fille naïve et volontaire que j'adore.

Je vous ai vingt, cent, mille fois dit que ces questions de fortune étaient absurdes, que mon loup avec moi, j'étais assez fort, assez puissant pour faire fortune et bien vivre. J'ai fait plus, je l'ai prouvé, car le trésor-louloup est là, tout entier (il n'est grevé que de cinquante mille francs). J'ai donc, presque à moi seul, acheté, payé (à quatrevingt mille francs près), le mobilier, la maison. Doutez-vous que celui qui a pu payer quatre cent mille francs de dettes en pourra payer cent quatre-vingt mille, en se trouvant dans des conditions meilleures? Eh! bien, tout est possible, avec mon loup. Sans lui tout est impossible, et je laisse tout là. Mon courage s'est épuisé dans l'attente. Cette dure et impossible attente a cinq ans de douleurs. On s'use à moins, quand on a mon cœur impatient et mon imagination. Vous avez vu, à Lausanne, ce que c'est, pour un livre auquel vous teniez

1. On trouvera dans la Lettre sur Kiew {Les Cahiers balzaciens, n" 7) de fort curieux détails sur la façon de voyager de Balzac.

(Lalande^). Jugez de ce que c'est pour vousl Je subis des ouragans, à moi tout seul, qui déracineraient toutes les existences moins fortes que la mienne.

Je ne me plains pas, remarquez; car nul homme dans le monde n'a été plus heureux. Je ne crois pas que vous soyez dans le secret de ce que vous êtes, et de vos adorables perfections. J'ai relu dix fois cette lettre écrite, où vous révélez sans le savoir toute la valeur de votre âme et ses mille trésors, celle où vous parlez de votre premier voyage. Vous avez de l'infini en vous. Cet infini se communique à tout ce qui est de vous. Vous avez transmis quelque chose de cette grâce à Anichette. Mais elle n'a pas cette profondeur, ce vaste, cette sublimité qui est en vous. Vous avez une âme qui donne le bonheur par ellemême, et c'est là ce que sentent ces adorateurs vulgaires. Aussi, ne me consolai-je pas d'avoir été la cause involontaire de souffrances si grandes. C'est un noir chagrin que dix ans de bonheur consécutif, sans nuage, n'affaibliront point. Croyez-le. Je vous écris ces lignes les larmes aux yeux.

Vous avez, malgré vos magnifiques qualités d'esprit, été injuste avec moi. Vous m'avez cru des vices d'esprit, des manies. Vous croyez que j'aimais les belles choses pour moi, par goût. Voici deux mois que je n'y pense plus, et jamais de ma vie je n'y penserai. Je n'ai aimé que les livres, passionnément, il y a de cela vingt ans. J'ai vu que ce serait une ruine. Je n'ai plus rien acheté depuis 1827. Je n'ai de tableaux que depuis trois ans, depuis que vous m'avez dit que vous aimiez les tableaux. Quant aux meubles, rappelez-vous que je n'ai rien acheté que depuis mon retour de Saint-Pétersbourg, alors que nos espérances ont eu quelque réalité. Maintenant, cette maison me semble un désert. Je n'aime rien que par rapport à vous. Vous êtes partout et en tout pour moi. Vous êtes ma vie, et mon seul, mon éternel amour. Quand les choses sont ainsi dans une âme, on ne peut pas, à quarante-huit ans, entendre parler de deux ans sans se dire : « Mieux vaut la mort qu'une pareille remise. » Mais, je vais vous voir dans dix jours I Mille tendresses; mille bénédictions!

A demain !

Mardi, 24 [août].

Je reçois une lettre de Forbach, qui m'annonce la table et les porcelaines. Elle est du 22 août; les objets seront ici le 28. Je doute que j'y sois encore; mais je les ferai garder à la douane. Mais aussi, diable, il faut payer la lettre de voiture, qui sera de trois cents francs au moins. Quelle tuile, chère Minette! Je ne pourrai partir qu'avec sept cents francs.

1. S'agirait-il de l'Astronomie des Dames, de l'illustre astronome Lalande?

Souverain ne viendra qu'aujourd'hui me donner réponse pour les livres de Zorzi, et pour ma négociation. Mais, s'il ne fait pas mon affaire, j'ai deux nouvelles enfantines qui, je l'espère, me feront l'argent. J'y travaille dès ce soir. J'aurai mon passeport en règle aujourd'hui, avec tous les visas des puissances.

Mercredi 25 [août].

Je pars, je vous envoie cette lettre à l'avance, car j'irai bien plus vite qu'elle, et j'ai grand'peur que vous ne me voyiez devant vous, avant que vous ne sachiez mon départ.

Souverain a trouvé les livres de mon cher Zorzi. L Histoire des Coléoptères^ coloriée, vaut deux cent cinquante francs et quarantecinq francs en noir. J'ai pensé que le seul mérite de ces ouvrages était les couleurs mêmes des insectes, et j'ai fait acheter l'exemplaire colorié.

Dans mes prévisions les plus exactes, je partirai lundi 30 août. J'espère être à Wierzchownia le 10 septembre, au plus tard. Mes mesures seront prises pour que rien ne souffre ici de mon absence. J'y perdrai néanmoins les rentes que Rostchild me donnera dans l'emprunt. Mais je partirais, quand je devrais vous voir deux jours !

Le duc de Praslin est mort hier. La Marneffe de ce ménage est une demoiselle de Luzzi, petite-fille d'un Français et née d'un Italien. Le duc avait deux maîtresses. Il a eu onze enfants naturels !

Je vais écrire à Ouvaroff. Si cela se peut, c'est-à-dire si nous le pouvons, je ne veux plus vous quitter. Si cela ne se peut pas, je resterai deux mois avec vous, septembre et octobre.

Dites à Zorzi que je ne puis pas me charger de ses livres, car on me ferait des difficultés aux frontières, et je voyage avec un très léger bagage, pour pouvoir aller très lestement.

Ma joie est excessive et je ne vous l'exprime même pas, c'est impossible. J'ai beaucoup d'affaires à terminer. Il faut maintenant beaucoup d'activité pour ces cinq derniers jours.

Je ne vous dis donc pas adieu, mais : à bientôt. Concevez-vous que je vais vous voir, vous, que je vais être heureux pendant au moins deux mois, être là, sous le cuivre de Wierzchownia, dans cette énorme bassinoire, à plein foin, au vert ! Ah 1 cela vaut bien mieux que l'air natal. Seulement, je crois que je n'en sortirai plus, et que nous vendrons la rue Fortunée pour rester à Pawlofka, oubliant tout le monde, et du monde oubliés!

Allons, je baise en espérance ces jolies petites pattes de taupe roses, et je me vois plus que jamais votre moujik. Mille tendresses à mon Gringalet et à sa Zéphirine. Et à vous, que vous envoyer? Le corps, car vous avez depuis longtemps le cœur, l'âme et l'esprit I

A MADAME HANSKA, A WIE RZCHO WNI A, PAR BERDITCHEFF

Paris, vendredi 3 [septembre 1847].

Voici, chère comtesse, le plus affreux et le plus triste jour de ma vie. J'ai accompli tout à l'heure le plus grand sacrifice que je pusse faire. Je me suis séparé de mon plus cher trésor. Tout est anéanti ^; j'ai la fièvre, car, en une heure, j'ai revécu quinze ans. Je les ai jetées au feu une à une, regardant les dates. J'ai sauvé quelques fleurs, quelques échantillons de robe, de ceinture. Mais ma douleur, je la garde pour moi. Rien ne peut vous en donner l'idée. Combien de choses, mon Dieu ! Quelles naïves et délicieuses tendresses ! Enfin, il l'a fallu.

Je pars demain samedi 4, avec une lettre de Kisseleff^ pour la douane de Radziviloff, ce qui me permet d'emporter des gants et des habits propres. Je viens seul, ne sachant aucun mot d'aucune langue, et je vais comme cet insecte, dont Silbermann ^ nous a parlé, qui était sur une Alpe et dont il avait emporté la femelle. Il était de retour à Strasbourg et il a trouvé l'insecte à sa fenêtre, à onze lieues de distance! Depuis huit jours que je me prépare à venir, je vis! Il y a tant de mauvais chemins; il peut m'arriver malheur, et j'ai pensé que c'était assez d'une souillure à ce trésor. Si je mourais, je ne veux pas qu'un notaire inventorie ces chères consolations de toute ma vie. Il n'existe plus que les vingt et une lettres et demie rendues par l'infâme *, car, si elle en a encore, il faut pouvoir le lui prouver. Mais elles sont dans la caisse en fer de Mayence ^.

Ah! si vous saviez dans quel état je suis! Non, ces chères lettres jaunes d'Italie, de Neuchâtel, de Genève, et celles de votre premier voyage ! Enfin, nous n'avons pas besoin de ces chers chiffons de papier, devenus noirs. Je regarde les cendres en vous écrivant, et je frémis en voyant combien peu de place occupent quinze années. Enfin, le feu de l'âme les avait écrites, le feu de la terre les a reprises! Je vous dirai dans douze jours tout ce que j'ai senti dans cette heure!

Page 1