Voir t. III, p
Dimanche 27 [septembre.]
Hier, à quatre heures, tout a été convenu chez le notaire; nous signerons le contrat demain, à cinq heures, et il semble que notre providence à nous se mêle de cela. M. Pelletereau, étant dans de mauvaises affaires, a ce bien-là au nom de sa femme, en sorte que je n'ai pas à faire les formalités de purge légale^ et j'évite la plus exigée publicité. J'aurai le secret! J'ai aussi des données exactes sur la portion de gros mobilier qu'il faut avoir. Je suis sûr qu'avec trente à trentedeux mille francs, j'aurai soldé les réparations et le gros mobilier. Tu n'auras à acheter que le nappage et les draps fins pour deux lits de maîtres, car nous aurons ici, à meilleur marché et plus solides, les draps de domestiques, le linge dit d'office et de cuisine. Nous avons neuf lits montés. Songe, mon loup bien-aimé, que je passe de l'état de garçon à ce qu'on appelle une maison montée, et que c'est en France une terrible affaire. Je ne fais que le nécessaire. Dans les premiers six mois nous compléterons.
Ah! j'ai reçu la lettre de Georges, où il me dit que le service de Saxe est dépareillé, dans des termes pleins d'originalité, car il est plein d'esprit. Vraiment, il écrirait fort drôlement. Ainsi donc, tienst'en à prendre de ce service les deux objets dont tu me parles. Ne t'occupe pas non plus des deux vases verts à Mayence. Les mêmes sont à Metz pour deux cent cinquante francs. Pense que nous avons à payer trente-six mille francs d'ici au l®^ décembre, et tout argent comptant, car, lorsqu'on va, comme je le fais, aux premières mains ^ on trouve des ouvriers besogneux, et, pour tout obtenir à jour fixe, je m'engage. J'ai commandé pour près de douze mille francs. En ce moment, tout est à bon marché. Tu auras toute ta chambre en Boule ^ comme ce qui te fanatisait au bazar de la Haye, pour trois mille cinq cents francs : un lit, deux fauteuils, deux chaises, une commode, un secrétaire, une psyché, enfin, tout, absolument tout, même une superbe pendule. Ceci doit te faire juger de mes efforts. Je cours comme un ancien coureur de duc, de deux heures à six heures tous les jours. La Chouette va courir pour les étoffes, pour les literies, le gros linge... Tout se fera à la fois : réparations, constructions, peintures et travaux pour le mobilier.
J'ai vu hier Froment-M[eurice], pour qu'il se charge des belles montures en bronze. Ses trois vases en céladon rouge seront dans le salon, avec deux flambeaux Louis XIV sur la cheminée. La pendule sera sur une encoignure.
Si je n'avais pas toutes mes belles choses, si je n'avais pas acheté depuis trois ans tout ce que tu m'as vu acheter, et que j'eusse voulu meubler ma maison, c'est cent mille francs qu'il aurait fallu sortir. Tandis que, tu le vois, avec quatre-vingt-deux mille francs, nous serons logés, meublés, sans devoir un liard, et comment!
Les cent soixante-quinze actions qui resteront ne peuvent être vendues qu'à huit cent cinquante francs, pour ne pas avoir de perte. Ainsi, trouvons le moyen, à nous deux, de payer les trente-deux mille francs nécessaires à notre opération.
Quand tu me verras, je ne devrai plus que trente mille francs (ma mère exceptée), et ce sera chose réglée du 25 octobre au 10 novembre, C81 j'espère avoir payé la Chouette, avoir arrangé Buisson et donné les quatre mille francs à ma mère. Les Parents pauvres m'auront enrichi. Sur les treize mille francs que je dois au trésor'[loiiloup^] j'en aurai rendu cinq mille (deux mille d'enregistrement, trois mille d'acquisitions); donc, jamais, à aucune époque, je ne me serai trouvé dans une si bonne position. Tout va bien, même les choses de vanité, car la rue où nous serons s'appellera rue Balzac. ^
Demain, j'irai retenir ma place à la malle[-poste] pour le 15 [octobre]; mais, comme je n'aurai pas de bagage», il vaut peut-être mieux venir par le chemin du Nord ^ et les bateaux à vapeur, si vous voulez venir au-devant de moi, à Bieberich.
Oh! que je t'aime, ma minette! Un succès en administration me rend si joyeux que cette joie fait l'efîet du fourgon qui attise un foyer. J'ai remis la bonbonnière à From[ent]-Meurice. La comtesse Bobre lui a parlé de toi, m'a-t-il dit, comme de la perle de la Pologne et lui a dit que ton mariage était l'accomplissement de ton bonheur, et que tu serais la femme la plus heureuse. (Froment[-Meurice] a joué son rôle; il a eu l'air d'apprendre cela). Et de me voir apprécié par une inconnue, la première qui ne m'ait pas jeté la pierre, ça m'a fait venir des larmes! Comme il nous faut des témoins sûrs, mon notaire et Froment[-Meurice], M. Nacq[uart], avec son fils, seront les nôtres. Ainsi notre secret sera concentré entre ceux qui doivent le connaître. Comme je veux que ma chère petite Anna ait un souvenir de ma présence à son mariage et qui lui serve toujours From[ent-Meurice] me fait une délicieuse coupe à bagues que j'apporte, un bijou à ravir! Car l'écrin est signé d'un bilboquet en or, et, dans le pied, il y a : octobre 1846. C'est une merveille, appropriée d'ailleurs à la parure qu'elle a déjà. Garde-moi le secret; je veux la lui offrir au retour de l'église.
Ta bonbonnière est pur Louis XVL Froment[-Meurice] en a trouvé une pareille dans un coffre de mariage qu'il a démoli chez le comte de Châtillon, dans le double fond. Tu auras le plus ravissant fumoir du monde; c'est un cadeau de ton Noré; tu sais, le fond de la boîte d'argent de Marseille.
1. Dès l'année même de la mort de Balzac (4850), la rue Fortunée, où la maison de Balzac occupait le n^ 12 devint la rue Balzac. La maison de Balzac, avant d'être démolie, pour faire place, après 1882, à l'hôtel Salomon de Rothschild (11, rue Beaujon) porta les numéros 14 et 22.
2. Sur les voyages en chemin de fer, voir Itinéraire de Paris à Kievo {Les Cahiers Balzaciens, n» 7).
Oh! ma chère petite fille, les larmes me baignent les yeux en pensant avec quelle adoration je te porte en mon cœur, comme tu es bien l'âme de mes mouvements, la vie de ma vie, tous mes plaisirs, la source éternelle de mon bonheur! Comme cet éloge de toi m'a ravi, ma chère belle perle! J'aurais embrassé Froment[-Meurice]. Va, je t'aime à chaque instant de tout l'amour que j'ai eu pendant qua- Hkorze ans, et de tout celui que j'ai au cœur. C'est une ardeur de ^Keune homme et une conscience de ta valeur comme l'aurait un vieil ^Boni. Ton bonheur, voilà mon cri, mon unique pensée, le but de tous ^Hbes efforts. Soigne-toi bien. Anna me dit que tu ne dors pas; c'est ^^ien chagrinant. Marche un peu.
J'ai porté tout aussitôt la note de Georges à Buquet, et il aura ses insectes. Je les lui apporterai. Dis-moi si tu veux dans ta chambre un prie-Dieu (car, en Boule, il faut le commander). Comme j'ai eu tort de ne pas acheter cet hiver la magnifique pendule de Boule qui valait sept cents francs ! Il faut en chercher une maintenant et l'attendre. Ah ! demande au magasin anglais ^ immédiatement deux vases ronds, oblongs, comme des potiches allongées (le vase de Schawb e la Haye, en petit), douze à quinze pouces de hauteur, sans monure, bien entendu, et le corps de deux flambeaux. Que Georges te* asse les dessins. Les vases ne doivent pas, dans leur plus grande osseur du milieu, avoir plus de dix pouces de diamètre, et dis-leur e m'adresser cela à Passy, rue Basse, n^ 19, par l'avant- dernier pauebot; il n'y a plus que le temps. S'ils ont un beau vase, de forme arrée, comme celui que nous avons vu, sans bronze, qu'ils l'y joient, et, s'ils pouvaient faire faire aussi une grande caisse en malahite, de forme ovale et profonde, pour jardinière, tout serait complet, seiait quatre objets et les flambeaux. Je t'en supplie, fais cette ommande, et notre salon vert sera complet. Le dernier paquebot art le 15 octobre, ou le 20, je crois. Nous en aurons fini avec les alachites. Je me trompe : il nous faudra encore trois marbres; n'en ai pas les dimensions. Nous les demanderons l'année prohaine. Cela peut se manger froid.
Santi m'apporte le devis aujourd'hui; mercredi, les ouvriers y
eront !
Allons, adieu, chère vie de ma vie, mon bon m[inou] adoré, sou-
aité, caressé en idée! Oh! quand je songe que, dans six semaines,
ous vivrons ensemble dans un bon petit hôtel bien arrangé, bien à
ous, serrés l'un contre l'autre, comme deux amants d'hier, je n'ose
as croire à ce bonheur, tant il est grand, immense!
Allons, adieu, et mille caresses. Tu sais ce que je dis aux enfants.
Je fais faire à Paris : primo, quinze paires de draps de domestiques,
r ce n'est qu'ici, je crois, qu'on trouve de bonne toile de chanvre,