‹ Lettres a l'étrangereChapitre 26 sur 120 · AU COMTE MNISZECH, A WIESBADEN · texte numérisé non relu

AU COMTE MNISZECH, A WIESBADEN

[Passy, 30 septembre 1846.]

Mon cher et bon Georges,

Aussitôt que vous aurez reçu cette lettre, faites-moi le plaisir d'aller à Mayence et d'y acheter, chez le tapissier qui organise des émeutes le soir par l'exposition de ses riches meubles, un bon fauteuil à la Voltaire et une chauffeuse, couverts en perse^ et stipulez dans la facture qu'il reprendra les deux objets au bout d'un mois pour une somme déterminée. Ainsi, si cela coûte cent francs, qu'il les reprenne pour cinquante; si c'est cent cinquante francs, pour soixante-quinze; ou mieux, si c'est possible. Puis, revenez aussitôt avec ces objets et placez-les dans le salon pour la chère Atala. Faites-lui-en la surprise. Je vous rendrai la somme que cela aura coûté, mais elle est si mal assise que je vois par ce qu'elle m'écrit qu'elle doit en souffrir. Votre Altesse coléoptérique profitera de cette douceur par certains moments. J'ai fait cette affaire à Stuttgard, car elle était mal assise à Cannstadt, et je vous conjure de me remplacer.

Votre lettre et le petit mot de la si gentille Zéphirine m'ont fait bien de la joie, et j'y ai répondu, sans que vous le sachiez, en allant retenir ma place à la malle[-poste] pour le 15; le 17 octobre, je souperai avec vous, ou je dînerai, car je ne sais pas à quelle heure j'arriverai. Dites à la comtesse de m'écrire l'heure des départs de Mayence pour Wiesbaden, le 15 octobre, afin que je sache si en payant les postillons je puis gagner assez de temps pour arriver pour un départ du chemin de fer.

Je vous apprends officiellement que le chef de votre troupe qui n'a jamais eu sa pareille, et qui en est l'humble serviteur, a, de ses économies, acheté la petite maison du célèbre financier Beaujon, et que la structure de la glacière sur laquelle elle est bâtie doit comporter l'existence de coléoptères inconnus. Si cette exploration peut décider votre Seigneurie professoriale à y venir, vous y serez reçu avec tous les honneurs dûs au Roi des coléoptères, et un certain Gaymard, qui m'a parlé de vous, veut commander la garde nationale des insectes.

J'ai la douleur de vous apprendre qu'il n'existe qu'ww Buquet, et que les lépidoptères sont abandonnés à la rapacité des marchands; que les marchands sont de grands voleurs, intitulés naturalistes^ et qu'il faudrait s'adresser à M. Guérin ou à M. Boisduval, ce que je ferai plus tard, car, en ce moment, je suis accablé de courses, de travaux et d'affaires.

Que vous dirai-je ici de Zéphirine et pour Zéphirine? Rien qui puisse être digne de cette charmante et adorable perfection, malgré les faibles talents littéraires qu'on m'accorde, car je ne fais que de la prose, et il faudrait, pour elle, faire de la poésie sans le savoir. La seule chose que je puis me permettre, c'est de vous complimenter, car on doit être fier d'être aimé ainsi. Elle n'a plus une goutte de sang dans les veines à elle; elle est tout vous-même. Quand, plus tard, vous serez arrivé dans la vie à la pointe alpestre où je me trouve et où l'on s'aperçoit qu'il faudra descendre le revers qui mène à la boue d'où l'on était sorti, vous saurez combien les attachements vrais sont rares, combien ces diamants de l'âme sont précieux, et vous vous direz à vous-même que vous n'en sentiez pas aujourd'hui le mérite, malgré les qualités qui vous caractérisent et au nombre desquelles j'ai placé l'observation, la finesse et la perspicacité.

A bientôt, mon cher Georges, et mettez mes amitiés et mes hommages aux pieds de Zéphirine. Elle aimera mieux le savoir de vous que si je le lui écrivais directement.

Mes épreuves sont bonnes à faire des emballages. J'ai vu M°*® Buquet à qui j'ai remis votre note. Si vous voulez encore quelque chose de Paris, hâtez-vous, car je pars le 15 octobre, et même avant, si vous receviez ces damnés papiers qui doivent faire votre bonheur à tous.

Ai-je besoin de me dire : tout à vous.

Le vicomte DE bilboquet.

Demain, la chère Athalas recevra une lettre de moi, mais je ne vous en charge pas moins de lui dire qu'il n'y a pas une fibre de mon cœur qui ne soit à elle, et que je me dis, comme depuis treize ans, le seul mougik de Pawufka qui lui restera.

A MADAME HANSKA, A WIESBADEN

[Passy,] vendredi 2 octobre [1846].

Hier, j'ai travaillé toute la nuit et toute la journée; il y a treize numéros du Constitutionnel entièrement terminés; j'en ai treize autres à faire en entier, manuscrit et corrections. C'est quatre-vingts feuil-

lets de mon écriture, et j'ai treize jours. Comme tu vois, c'est juste, et bien juste le temps, puisque je pars le 15.

J'ai relu ta lettre, mon bon, cher, gros, petit loup, et elle m'a fait tout autant de chagrin qu' avant-hier. En résumé, tu as eu par mon fait une mauvaise nuit, et, le lendemain, tu m'as écrit : « Fais des choux, des raves, de ce que je t'ai donné, mon Noré; mais ne mange pas mon patrimoine. » Ohl chère Évelette, tu es encore sous l'impression des sottises qui courent sur mon compte, et tu me connais bien peu! Moi, qui, depuis que nous sommes mariés, ne pense qu'à te donner légalement, relativement aux lois françaises, la plus entière liberté pour tes intérêts, et qui ne veux qu'être ton conseil. C'est là l'effet de la séparation de biens. Tu voulais que j'employasse tes économies à payer mes dettes. Mes dettes auront été payées par ma plume, en entier, car, en janvier prochain, je ne devrai pas un rouge liard. La Com[édié] Humaine, les Paysans et les Petits Bourgeois soldent tout. Le trésor-louloup est là tout entier, et j'espère même y rétablir la brèche que vient de faire l'acquisition. Tu me crois dévoré par la passion du bric-à-brac; je n'ai pas d'autre passion que celle d'avoir tout ce qu'il me faut de mobilier, ou belles choses, aux mêmes prix que les imbéciles en paient de laides. Une fois ma maison complète, je n'achèterai pas pour un liard. De toutes ces manies, je n'aurai que celle des tableaux et encore!

Il me semble tout naturel d'être bien installé là où je veux être toujours. Je veux un beau et bon nid, parce que j'y resterai.

Tu sais quelle est mon expansion avec toi; je te dis tout absolument. Je vais aussi vite en Espérance que je vais en composition de Romans, et tu as pris des désirs pour des volontés. Faut-il que je me dise, avant d'écrire ces causeries cœur à cœur : « Que va penser mon louloup de ce que je lui dis là! » Ce serait couper les ailes à un oiseau.

Tiens, tu as été méchante et mauvaise, comme à Tourtemagne ^, et je n'avais pas ta chère présence pour m'adoucir le lendemain les mauvaisetés de la veille. Ne parlons plus de cela. Je me suis promis de tout réparer par mon travail, et j'en suis sûr. D'ici au 15 janvier je pourrai payer les quinze mille francs de réparations et les meubles que j'ai commandés. J'attendrai pour le reste.

Hélas! j'ai eu d'autant plus tort, dans ton sens, que l'affaire Buiss[on] va bien. Avec sept mille cinq cents francs j'anéantirai cette créance, qu'il formule par un chiffre de vingt-sept mille : mais il y a plus de douze mille francs d'erreurs. A mon retour, je l'éteindrai. Malgré six mois de voyages, j'aurai gagné cette année, avec ma plume, cinquante mille francs, si j'achève les Paysans en novembre et décembre.

1. Ou Tourtemagnin, près de Sion, en Valais, sur la route des voitures venant d'Italie par le Saint-Gothard (voir t. III, p. 346, et plus loin p. 217, 332).

Songe enfin, louloup adoré, que, l'an dernier, nous avions décidé l'acquisition Salluon, qui nous menait à cent cinquante mille francs de dépenses, sans un liard de mobilier; et, qu'après être parti de Baden, faisant cette affaire, je me suis arrêté net, en la trouvant détestable, et effrayé de ce résultat. Tu dois donc croire que ton Noré, qui a eu l'an dernier cette sagesse, n'a pas fait une sottise; et si j'ai conclu sans te consulter, c'est qu'il n'y avait pas le temps, et que c'était une affaire, une occasion à saisir au vol.

Ton changement de résolution ressemble à celui d'un homme qui n'épouserait pas une fille parce qu'elle aurait un million, au lieu de cent mille francs. Passy est une affreuse petite ville; on y a su que je m'en allais, avant même que j'eusse acheté. Tu serais bien plus sue à Passy que tu ne le seras à Paris. Il n'y a pas de police qui puisse savoir si une femme est ou n'est pas dans une maison particulière.

Mais en voilà bien assez en réponse à ta lettre. Seulement, encore un mot. Ne fais pas les économies insensées dont tu me parles. Ce serait m' atteindre dans l'endroit le plus sensible de mon cœur. Tu ferais comme M. Aubert^, qui battait ses enfants quand il avait à se plaindre de sa femme. Ne te refuse rien. Agis comme si je n'avais ni dettes, ni besoins, ni maison; comme si j'avais cinquante mille francs de rentes, car je les ai, dans ma plume devenue libre. Cependant, n'achète plus de potiches; je te déclare que nous en avons assez.

J'ai oublié hier, dans mon trouble et mon chagrin, de te dire de remercier Georges et Anna de leur petite lettre. Je n'y peux pas répondre; les heures me sont comptées.

Par aventure, tu as agi trop précipitamment en m'envoyant tout à Forbach. La douane de Forbach ne veut pas laisser entrer ce que [nous avons acheté à Schawb, et il faudra que je revienne, avec ces choses-là, par Strasbourg. Je les reprendrai en passant. Mais, s'il en est temps, garde le tout à Wiesbaden; c'est des frais de roulage perdus. Si c'est fait, n'en parlons plus. Je ne pouvais pas prévoir la bêtise des douaniers de Forbach. C'est stupide.

Hier, j'ai eu une conférence avec les entrepreneurs. Je dois compter sur environ quinze mille francs de réparations, car je veux à toute force un calorifère pour ma chère frileuse, et malheureusement Beaujon, qui a dépensé cinquante ou soixante mille francs pour sa glacière, n'a mis qu'une cave à côté, pour les vins de sa petite maison. Elle est suffisante pour contenir les miens. Mais il faut absolument un caveau de plus pour le calorifère, et nous ne savons pas où le trouver. On brûlerait trop de bois pour chauffer un petit hôtel comme celui-là. Je suis sûr que ce serait un surcroit de dépense de cinq cents francs par an. Je ne saurai que dimanche prochain si le calorifère est possible, et, s'il est possible, il vaut mieux l'établir

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