Un des éditeurs de la Comédie Humaine
A MADAME HANSKA, A DRESDE
[Passy, 18-22 octobre 1846.] Dimanche matin, 18 [octobre], à quatre heures du matin.
Me voici, mon Évelette, imperturbablement, à mon bureau, à l'heure dite, comme je te l'ai annoncé hier dans cette petite lettre écrite à la hâte dans le cabinet du Messager. Et, avant de reprendre mon travail, mon cœur, ce cœur tout à toi, a comme un besoin impérieux d'épancher son amour dans le tien en te racontant les plus petits détails de cette vie, devenue tienne par ce miracle de quatorze ans d'affection partagée.
De Francfort à Forbach j'ai vécu de toi, repassant mes quatre jours comme un chat qui a fini son lait se pourléche les babines. J'ai mis ton capuchon; j'ai usé tes mouchoirs, et je me suis admirablement bien porté. Pendant qu'on chargeait les malles je t'ai écrit un mot pour t'empêcher de te faire du mal ^, tant je t'ai laissée inquiète. J'ai payé trois francs de droits sur le petit service de Saxe. La douane m'a appris qu'on avait écrit un mot pour envoyer mes caisses à Paris, et j'ai dit qu'on attendit les trois de Wiesbaden, pour faire un seul envoi. Les douanes ne respectent pas les chagrins d'amour et il a fallu quitter mes rêveries pleureuses et mes souvenirs étincelants de ta blancheur, pour m' occuper de tes caisses.
Comme le rhume m'étouffait l'estomac, j'ai relayé cet organe par deux petite pains de Francfort et deux larges entailles faites à la langue 2, entre Francfort et Forbach. Voilà, j'espère, un bulletin complet. J'étais seul dans la malle et c'était un bienfait du ciel. A Metz, nous n'avons eu personne non plus. J'ai rencontré Germeau et sa femme à Verdun, venant de Paris dans la malle, et. je l'ai remercié de son intervention à la douane. Quand tu viendras à Forbach avec ta voiture et ton loup^ tu seras reçue avec tous les égards dûs à ton rang, et tu ne seras pas visitée, je te le promets. J'ai volé, comme la malle, à Paris, où je suis arrivé sur les six heures du matin. Dans cette partie du voyage, le rhume a redoublé, malgré mes précautions qui étaient infinies. Mais il avait plu à torrent en France, et l'humidité malicieuse entrait par les pores de la carapace rugueuse de la malle. J'avais peu dormi et mal; je tombais de faim, de sommeil et de fatigue. Je me suis couché à sept heures, et je me suis levé à