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AU COMTE ET A LA COMTESSE GEORGES MNISZECH, A DRESDE

[Passy, 23 octobre 1846].

Mes excellents, adorables, amoureux, gentils, chers petits saltimbanques, le père Bilboquet donne sa démission : Gringalet a grandi, Zéphirine est émancipée : elle épouse, dans la pièce, un affreux Ducantal; mais nous avons changé tout cela, comme dit Molière : elle est heureuse avec Gringalet, un Gringalet sphynx-lépidoptère-coléoptère-antédiluvien, non fossile, je l'espère. La troupe, mes chers enrôlés, est si célèbre, qu'elle n'a pu donner sa dernière représentation mystérieusement, comme elle le voulait, vu le paletot de Gringalet.

Quelque journaliste qui jouait ses derniers feuilletons les a vus et maintenant l'Europe sait qu'un second mariage Montpensier a eu lieu. Je vous envoie le fait-Paris publié par le Messager le jour où je me débottais de la malle-poste, et que les Débats^ la Presse^ le Constitutionnel^ etc., ont répété, voyant là dedans sans doute un événement qui compromettait l'équilibre européen. Dès lors, Bilboquet a compris qu'il ne pouvait plus diriger des races royales, quoiqu'il y ait chez elles de fameux saltimbanques, et il s'est replongé dans son travail.

Votre lettre collective m'a fait vraiment bien plaisir, ainsi que la carte; je vous vois si heureux (et pour jusqu'à la fin de vos jours), que c'en est attendrissant. La chère mère d'Anna est, vous le savez, la seule affection que j'aie eue dans toute ma vie; elle a été la seule consolation que j'aie eue à tous mes chagrins, mes travaux, mes malheurs, et elle suffisait à tout apaiser, à tout contre-balancer; c'est vous dire, mon cher Georges, combien je suis attaché à sa fille et vous le dire, c'est vous exprimer toute la part que je prends à son bonheur. Non seulement elle vous aime de toute la force de l'âme la plus pure et la plus fière que j'aie admirée chez une jeune fille mais, je vous l'avoue sans la moindre envie de vous flatter, vous méritez cette affection de diamant, et c'est pendant ces deux années que j'ai vu combien elle avait raison de vous aimer. La chère comtesse est pour beaucoup dans les perfections d'Anna, qui ne l'a jamais quittée; elle vous réservait ce trésor, sachant que vous en étiez digne.

Ces trois ou quatre derniers jours passés avec vous m'ont rafraîchi l'âme et la cervelle, bien fatiguées par mes derniers travaux. Je vous écris pour la dernière fois peut-être jusqu'au jour où vous m'aurez donné par un mot l'adresse à mettre et le lieu de votre séjour, soit en Autriche, soit en Russie; je veux donc vous dire combien je suis sensible à ce témoignage d'affection que me donne votre lettre dans des moments où deux charmants êtres comme vous n'ont pas assez de temps pour s'en donner à eux-mêmes. Laissez-moi vous répéter que vous avez en Bilboquet une âme d'acier d'un dévouement absolu. Je vous prie, mon cher Georges, de bien me préciser où et comment il faudra diriger la collection des fossiles du bassin de Paris, si toutefois je l'obtiens.

Les richesses de Bilboquet commencent à faire du tapage, et tout va bien dans la petite maison de Beaujon; les ouvriers travaillent à force et vous allez rire, mais il y aura l'appartement des Mniszech. Si jamais ils viennent à Paris, Bilboquet mourrait de chagrin de les voir aller dans un hôtel. Cet appartement consiste en une belle chambre et un petit salon, ronds tous deux, sculptés en entier, ornés de peintures aux voûtes, et d'une recherche royale, digne de leurs ancêtres; tout cela n'est pas de mon fait, mais de celui de Beaujon.

Ce digne financier, prévoyant qu'un Georges lépidoptérien y viendrait, y a fait peindre de beaux papillons exotiques sur des fleurs.

Quand vous lirez ce griffonnage, la Cousine Bette sera terminée, le Cousin Pons peut-être aussi, car la baisse est effrayante sur le Nord et il faut des capitaux pour l'hôtel Bilboquet. Adieu donc ! vous êtes heureux, vous n'avez qu'à vous aimer, sans penser à travailler comme des mercenaires d'écrivains publics; et vous êtes dignes de ce bonheur qui n'est pas un sujet d'envie, mais qui fait l'admiration d'un vieux Bilboquet de quarante-sept ans. Prenez bien garde à tout, portezvous bien, soignez-vous, mon bon et gentil Georges, et veillez sur Anna, qui est un peu étourdie et qui, pendant quelque temps, n'aura plus sa mère près d'elle.

Je prie Dieu rarement; je voudrais le prier plus souvent pour vous deux et pour cette incomparable mère que nous aimons.

A MADAME HANSKA, A DRESDE

[Passy] vendredi, [23 octobre 1846].

Ma chère idole.

Comment écrire aux chers enfants sans t'écrire un mot à toi?... D'autant plus que j'ai de tristes choses à te dire.

Primo : le Nord est à six cent quatre-vingt-deux francs, et il est hors de doute qu'il baissera jusqu'à cent francs au-dessous de notre prix d'acquisition. Je ne te répéterai rien de ce que je t'ai dit avanthier; mais les chemins de fer de Prusse sont tous au-dessous du pair; ceux d'Autriche y arrivent. Ces deux puissances cherchent, à elles deux, quatre cents millions. L'Angleterre a besoin d'un emprunt de trois cents miUions, pour l'Irlande. Nous avons, nous, nos versements de chemin de fer. Évidemment, il se prépare une affreuse crise commerciale, et j'ai peur que nous en voyions le Nord audessous du pair. C'est une ressource trompeuse.

Secundo : Des ennemis sont venus dire aux entrepreneurs de Beaujon qu'ils ne seraient jamais payés. Les travaux ont été abandonnés. Quelle affreuse complication!

Et il faut travailler nuit et jour, car il faut payer, le 1^^ novembre, M. Pelletereau, et le Constitutionnel est une ressource, et il faut avoir tout terminé pour le 28 de ce mois. Je me lève à minuit et je travaille jusqu'à deux heures tous les jours.

Dans cette situation, il faut avoir de l'argent à chaque instant; je n'en ai pas. J'espère terminer, soit avec Souverain ^, soit avec Chl[endowski], pour beaucoup de volumes; mais faire un traité en trois jours, et escompter des valeurs par ce temps-ci! Enfin, je ne perds pas courage et je t'aime; voilà ce que je voulais te dire. Je me suis vu dans des positions semblables, et je n'avais pas mon ange Évelin à mes côtés! Juge si j'ai de l'énergie; je voudrais sauver la caisse. Ce qu'il y a de pis, c'est les exigences que ça va me créer.

En ce moment, l'architecte exécute mes ordres. Il dit aux entrepreneurs : « Vous manquez à votre contrat. M. de B[alzac] peut vous demander des dommages-intérêts. Il va seulement estimer à bas prix vos travaux faits et vous les payer à l'instant ; mais vous ne continuerez pas. » S'ils acceptent, j'ai gagné car il [(l'architecte]) fera un autre devis et je prendrai un seul entrepreneur, en lui donnant des garanties. S'ils s'effrayent de cette vigueur, ils iront.

J'espère, lundi 26, avoir tout fini de [la Cousine] Bette.

Adieu; mes moments sont comptés. Je vais chez Rothschild essayer d'avoir dix-huit mille francs, garantis par un dépôt d'actions. Si je réussis, je te l'écrirai. Je dirai que je puis rembourser le 15 décembre.

Dis-moi jusqu'à quand tu restes à Dresde pour savoir jusqu'à quel jour je puis t'y écrire.

A MADAME HANSKA, A DRESDE

[Passy] Samedi matin [24 octobre 1846]. Une heure.

Mon bon louloup adoré, je suis dans le plus grand désespoir de la lettre que je t'ai écrite hier, qui est avec celle des enfants. Après l'avoir mise à la poste, je suis allé chez Rotschild et le commis m'a dit que mon affaire irait toute seule. Je ferai une lettre de change de dix-huit mille francs à R[othschild], et je déposerai en garantie cent cinquante actions. La lettre de change sera au 15 décembre; je paierai presque rien en intérêts, et je n'aurai point de soucis, ni toi non plus.

Il faut la bêtise que donne l'absorption du travail pour avoir inventé cela si tard. Oh! mon bon louloup, pardonne-moi les sottes inquiétudes que je t'ai données. Troubler ta chère âme par ces sottises! Non, j'en suis comme un fou.

Néanmoins, cela n'est pas fait. J'y vais ce matin avec mes actions, et, si c'est fini, je te jetterai cette lettre à la poste. En la lisant, tu

i. Éditeur, 5, rue des Beaux- Arts. Voir plus loin p. 230, 267, 270.

sauras que j'ai les dix-huit mille francs. Que tout cela ne t'empêche pas de faire tout ce que tu pourras en ce genre, car il faudra [les] rendre au 15 décembre. Mais moi je serai prêt. Il ne faut pas compter sur nos actions. Elles vaudront neuf cents à mille francs dans sept ou huit mois, mais elles vont être sujettes à des baisses affreuses. Gardons-les. Mon travail et l'argent que tu auras suffiront à tout. J'ai promis que Les Paysans seraient finis le 25 décembre. Je finirai les Petits Bourgeois pour le i^^ février; [la Dernière Incarnation de] Vautrin et la Mère de famille seront faits pour la fin de mars. Avec cette production-là, j'aurai éteint mes dettes et suffi aux exigences de la maison.

L'immense succès de la Cousine [Bette] a causé des réchauffements chez les journaux. Ils voudraient tous [des oeuvres] de moi, surtout par l'absence des autres. Je veux avoir, coup sur coup, succès sur succès, et faire comme si je n'avais rien écrit et comme si je débutais.

La Presse publie demain V Avant-propos de la Comédie Humaine avec dix lignes de M^^^ [de] Girardin, où l'éloge est complet. Ils ont bien besoin de moi, à la Presse!

Vois-tu, mon louloup, l'argent dû par Furne, les vingt-cinq mille francs que je dois avoir de la librairie, tout cela viendra. Mais jamais cela ne vient comme on en a besoin. Il faut du temps pour finir les affaires, du temps pour se faire payer, du temps pour réaliser les valeurs. Tout cela ne va pas avec des nécessités fixes. Voilà pourquoi il faut ne plus avoir de besoins, pour bien faire ses affaires.

Hier, je me suis entendu avec l'architecte Santi, qui est furieux contre ses entrepreneurs. Si, ce matin, R[othschild] m'arrange mes dix-huit mille francs, j'aurai l'argent du Constitut[ionnel], à la fin du mois, pour sortir d'embarras. Il me faut, ici, mille francs pour la maison et les quatre caisses d'Allemagne ; il me faut trois mille francs de paiements à faire; il me faut de [l'argent] pour solder les entrepreneurs, si on les renvoie, et quatre mille francs pour ma mère. Enfin, il faut huit mille francs pour finir Buisson, et cinq mille francs pour M. Fess[art]. Cela fait vingt et un mille francs. Si le Constitutionnel en donne huit, d'ici au 10 novembre, il en faut trouver douze mille autres. Les Parents pauvres en font neuf mille en librairie. Il en manquerait trois mille, que la Presse donnerait, si je me mets aux Paysans. Et la Chouette n'est pas payée; et elle veut son paiement. Mais j'ai aussi Les Paysans à vendre en librairie qui font quinze mille francs. Il resterait donc huit mille francs en décembre pour payer les travaux. Tu vois que je te demanderais toujours de payer les dix-huit mille francs de Rothschild.

Les Petits Bourgeois, qui feront vingt mille francs, doivent servir à nos dépenses et à ma mère. Tout est appuyé sur mon travail et ma bonne santé. Dans ce système-là, nous ne pourrions pas entrer

à Beaujon avant le 15 janvier, car tout sera retardé. Je ne puis avoir le mobilier, y mettre le tapissier, que si les actions du Nord remontent à sept cent quarante-cinq francs, et c'est une éventualité. Enfin, nous aurons un versement à y faire de quinze mille francs. Il paraît que c'est après ce versement que les actions prendront leur essor.

Maintenant que je n'ai plus de voyage à faire que celui de Mayence, je puis compter sur mon travail, et il sera immense. Quelques jours avant mon départ, je te trouverai ton logement. Je crois que ce sera dans l'Hôtel de Bath ^, au coin de la rue de Rivoli.

Le sucrier est exactement celui de notre service, et il en explique les sujets. C'est des saltimbanques chinois faisant des tours de passepasse. J'ai payé le sucrier trente francs. Il a une immense soucoupe, qui doit aller sous le bol et non sous le sucrier. Trouverai-je aussi le pot au lait?

Adieu pour aujourd'hui, mon loup adoré. Voici deux heures, et il faut écrire seize feuillets au milieu de tous ces tracas. Si tu reçois cette lettre isolée, c'est que j'aurai les dix-huit mille francs. Je vais la préparer, la tenir sur moi, cachetée, et je la jetterai à la poste si je touche. Sinon, je la rapporte et la continue. Mille baisers à mon Évelette; mille pigeonneries à mon m[inou]. Tu sais que je t'aime de plus en plus ! Je vais admirablement bien; le travail me rajeunit !

A MADAME HANSKA, A DRESDE

[Passy], dimanche 25 octobre [1846].

Mon cher trésor,

Si, au lieu de seize mille francs, tu peux venir avec vingt-quatre mille, nous sortirons de nos embarras, et le versement pourra se faire au ch[emin de fer] du Nord. Je viens de refaire tous mes calculs. En finissant les Paysans, en faisant le Député d'Arcis, [la Dernière Incarnation de'] Vautrin, et corrigeant les Petits Bourgeois de novembre à février, je paierai tout. Seulement nous n'entrerons qu'en mars dans la maison, car il faut abandonner l'achat du mobilier. Nous pourrons y aller en janvier; mais elle n'aura qu'un mobilier incomplet.

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