‹ Lettres a l'étrangereChapitre 46 sur 120 · Cet ouvrage ne fut jamais écrit; voir t. III, p · texte numérisé non relu

Cet ouvrage ne fut jamais écrit; voir t. III, p

bien. Enfin, le Nord hausse. Je fais vingt feuillets par jour et, le 6 novembre, le Constitutionnel sera fini.

Tu seras contente en lisant ces lignes, et je suis, moi, tout heureux de la joie qu'elles te feront. Ce qui est effrayant, c'est que j'ai pour six mille francs de commandes à payer, en novembre, pour la maison, en meubles, ébénisterie, etc. Et il faut penser au nécessaire! Oh! louîoup, jamais je n'ai eu plus de courage; il s'agit de nous! La copie vient à torrents. Rosemonde sera faite en trois jours; cela vient en ce moment sous ma plume. Adieu, minou-minette ; mille baisers, mon Évelette. Nous avons un temps superbe. J'espère que tu seras restée assez longtemps à Dresde pour y lire mes quatre lettres. En voyant ce beau temps je suis heureux; je me figure que mes chers voyageurs ont un même temps.

Jeudi [29 octobre].

Je suis tout heureux, ma gentille femme, d'avoir eu de tes nouvelles par la lettre que les enfants m'ont écrite de Weymar. Ah! comme ces chers bijoux m'ont fait plaisir! Embrasse-les bien pour moi. Mais, je suis fou. Quand tu recevras cette lettre, tu seras séparée d'eux. Écris-leur alors.

Je suis, ce matin, légèrement indisposé. Hier, j'avais très faim; j'ai mangé avidement des moules, et en trop grande quantité, de sorte que j'ai eu comme une indigestion; et cela, malheureusement, a influé sur mon travail. Me voilà en retard avec le Constitutionnel, J'ai encore quarante-quatre feuillets de copie à faire. C'est vingtdeux demain, et vingt-deux après-demain. Cela est écrasant, mais cela se fera. Ça se fait plutôt à la fin qu'au commencement d'un livre.

Ce malaise dans les intestins me rend triste; le temps est gris et Souverain vient dîner : voilà des causes de spleen!

Je suis allé hier à la maison; tout marche. J'espère que, d'ici à huit jours, elle sera livrée aux menuisiers et aux peintres; les maçons et le fumiste auront fini leurs travaux. Le maçon ne travaillera plus qu'à l'extérieur. J'ai vu la chapelle; elle est jolie. C'est une miniature du Panthéon. Beaujon y repose. Il s'appelait Nicolas. Il faudra bien un mois pour tout terminer là; puis, viendra le tapissier.

Je voudrais bien avoir de tes nouvelles, et je vois que je n'aurai de lettres que dimanche. Adieu, mon amour. Il faut travailler, et travailler avec bien de l'ardeur, pour réaliser tout ce que je t'ai promis. Je n'ai pas encore de nouvelle des caisses; j'en ai donné l'argent à ma mère, pour finir le paiement. Elle a pris trois mille deux cent cinquante francs en effets Chl[endowski) et sept cent cinquante francs argent.

Mille baisers, mille tendresses. A demain.

Vendredi 30 [octobre].

Hélas! mon petit loup adoré, je ne puis que te dire bonjour. Hier, j'ai travaillé dix-neuf heures et, aujourd'hui, il en faut travailler vingt ou vingt-deux. C'est la copie qui me mène. H en faut seize ou vingt feuillets par jour, et je les fais et je les corrige ! Le Constitutionnel a épuisé mon avance, et il faut lui en faire! Je n'ai pas quitté ma table.

Samedi [31 octobre].

Hier, j'ai travaillé; je travaille aujourd'hui, et il me faut sortir pour un bureau de papier timbré à prendre ! J'ai la fièvre de la composition.

Dimanche [l»' novembre].

Hier, en sortant, je suis allé à la poste, et j'ai eu ta lettre du 25, écrite de Leipsick; mais j'en voudrais une de Dresde. J'ai une lettre de Léon, ton mougick, qui est à Paris, et, comme elle est en russe ou en polonais, je ne puis la faire traduire. Elle est capable de nous compromettre aux yeux du traducteur. Je te l'enverrai avec ce paquet.

Merci, mon loup chéri, de m'avoir écrit dans la fatigue. Je te vois bien triste; sois en repos. Tu verras que j'avais suivi tes intentions pour l'annonce, sans les connaître, par l'adorable loi de notre amour, qui nous donne un seul cœur, une même pensée. Tu le verras par la lettre que j'ai écrite aux enfants. Georges est fin; il me dit que ça rend Anna bienheureuse, comme pour me faire trahir. Que dis-tu de Léon?

Hélas! mon loup chéri, j'ai encore aujourd'hui, l^^^ novembre, trente-deux feuillets à faire pour terminer la [Cousine] Bette. Gela me mène au 4 novembre, et les épreuves jusqu'au 7. H me faudra bien huit jours pour finir les Deux Musiciens, c'est le 15. Heureusement que tu ne seras, comme tu me le dis, que le 12 ou le 13 à Mayence, et que je pourrai, sans danger pour mes affaires, y être le 14.

H faudra, aussitôt mon retour ici, avec toi, faire les Paysans et les Petits Bourgeois. J'ai énormément à faire aujourd'hui. Hier, j'ai dîné avec M^^ de Girardin, et j'y dîne encore aujourd'hui. Je serais bienheureux si la Chouette avait son bureau de timbre. Tout irait pour le mieux.

On travaille à force à la maison. J'irai vraisemblablement aujourd'hui, si j'en ai le temps, car j'ai beaucoup à travailler. H faut avoir] fini pour mardi mes trente-deux feuillets. D'ailleurs, la Cousine\ Bette est un chef-d'œuvre. Je veux faire promptement, comme cela,

les Paysans et les Petits Bourgeois. Mes affaires seront admirablement terminées avec ces deux ouvrages. Ne t'occupe plus du Nord; il faut le garder intrépidement, et faire les versements. Sans la maison, j'achèterais à six cents. Mais nous ne pouvons pas tout avoir : maison, actions, meubles et économies. J'ai bien peur que les réparations aillent à dix-huit mille francs. C'est aujourd'hui que j'aurai réponse de Gudin. Ce mois-ci je finirai Buisson et M. Fess[art.] M. Fess[art] va finir la créance Hubert. Mais notre versement du Nord et les entrepreneurs de Beaujon, voilà ce dont je me préoccupe. C'est seize et dixhuit mille francs, en tout, trente-quatre mille francs, et j'en dois six mille de mobilier. C'est quarante mille francs. Les Paysans et les Petits Bourgeois me les donnent, car je compte sur toi pour les dix-huit mille francs à rendre aux Rothschild.

M. Nacqu[art] est venu dîner vendredi; il m'a dit de prendre le gilet de flanelle, et j'en aurai un, et il m'ordonne un verre d'eau d'Enghien tous les matins, tous les hivers.

Allons, adieu, louloup chéri; je compte avoir une lettre de toi aujourd'hui à la poste, car nous sommes le 1^^, et tu m'as écrit le 25 (la dernière reçue) ; si tu m'as écrit le 27, je dois avoir une lettre le 1®^. Je suis bien désireux de savoir où t' adresser cette longue lettre, longue par les jours, car je n'ai pas une heure à moi. Je suis hébété de travail et de conception.

Lundi [2 novembre].

J'ai reçu hier la lettre de George [s] de Dresde, qui me donne de tes nouvelles, ma bonne petite fille, et c'est te dire combien je suis inquiet de ce qu'il me dit de ta santé. Je voudrais pouvoir reprendre les lettres où je t'ai dit mes ennuis, pour que tu n'aies que les bonnes nouvelles. Mais je pense que, comme tu auras coup sur coup trois lettres, dont la dernière est si consolante, et où tu verras que les difficultés sont sinon vaincues du moins aplanies, tu n'auras pas longtemps à t'inquiéter de nous.

Tout va toujours de mieux en mieux. Dans deux jours d'ici j'aurai terminé la Cousine Bette; il ne me reste plus que trente feuillets à faire. C'est quinze par jour. Puis, je terminerai avec la même activité les Deux Musiciens, et, le 10, je serai quitte du Constitutionnel! Je serai le 14 à Mayence. A mon retour, avec toi, je f[ini]rai les Paysans en un mois. Les Paysans paient les entrepreneurs et la Chouette. Notre mobilier attendra quelque temps, voilà tout, et les Petits Bourgeois feront notre versement du Nord. Je paierai plus tard mes dettes (ce qui en restera), lorsque le Nord le permettra. Ce que je resterai devoir peut aussi bien se payer en mars qu'en avril. Sois bien tranquille; je suis trop prudent pour prendre de nouveaux engagements. Tout va bien à la maison; encore dix jours sans gelées, et les travaux seront finis. Le 1^^^ décembre, les tapissiers, les choses

d'ornement pourront y être. Je calcule que ma bibliothèque et mon cabinet y seront pour le 25 décembre. J'y aurai transporté beaucoup de mobilier petit à petit. Mais, mon loup chéri, ton imagination ne saurait se figurer quelle est mon activité. C'est effrayant. Je vais avoir écrit cent vingt feuillets de mon écriture, et corrigé tout cela, depuis mon retour! Et les affaires n'ont pas souffert, et je surveille toutes les petites choses à faire faire. Ton loup est un vrai loup^ et, quand il n'aura plus qu'à t'aimer, j'ai peur qu'il ne te fatigue de ses caresses, car tu seras la pâture de mon activité.

Adieu, à demain. Mille baisers au m[inou].

Tu sais que ton acte de naissance est indispensable. Demande-le impérativement à ton intendant; et gronde-le d'avoir des opinions sur tes ordres.

Mardi [3 novembre].

Hier, mon pauvre loup, j'ai reçu ta petite lettre de Dresde et tu as eu bien raison de prévoir mon chagrin. J'ai regretté que cette lettre fût venue. Je l'aurais voulue deux jours plus tard, la Cousine Bette finie !

Je me lève avec une affreuse indigestion. Mon estomac était trop nerveux, trop convulsé, et je suis, en t' écrivant (il est trois heures du matin), entre le vomissement ou les maux de ventre, jusqu'à ce que l'une ou l'autre voie l'emporte. C'est affreux.

Aussitôt ta lettre lue, je suis allé aux trois journaux et tu les recevras, à compter d'aujourd'hui, jusqu'au 25, ce qui fait le 30, pour Dresde. Puisque tu y restes dans le repos absolu, j'ai sur-le-champ pensé à ta chère imagination, et je lui ai envoyé de la pâture. Je t'ai fait adresser toute la Cousine Bette,

Te parler de ma douleur, chère petite fille, ce n'est rien. J'ai peur que cela n'influe sur ce qui en reste à écrire, car l'envie de t'aller rejoindre me donnait des forces surhumaines. Je pressentais d'ailleurs quelque chose, à cause de ce que me disait Georges de tes profonds sommeils, qui succédaient à l'agitation. Ne pense pas à moi; pense à toi et à V[ictor- Honoré]. Soigne-toi; ne te trouble pas l'esprit. Seulement, dis-moi si je puis t' adresser mes lettres à Vhôtel de Saxe, et jusqu'à quelle époque je puis t'en envoyer. Si tu quittes Dresde le 30 novembre, je ne puis t'écrire là que jusqu'au 25 novembre. Dis-moi si mon calcul est juste.

Comme je te le dis, la maison Beaujon sera prête, ou à peu près, pour les premiers jours de décembre. J'irai te chercher à Leipsick ou à Weymar, à moins d'un ordre de toi contraire. Si c'est à Mayence que nous nous rejoindrons par ton ordre, tu n'y serais que vers le 8 de décembre. Il faut que je sache cela, car, ma bonne petite fille, il faut que je fasse les Paysans. Du 10 novembre au 30 novembre, je travaillerai sans arrêter seize heures par jour [sur] les Paysans. C'est

vingt-cinq mille francs, et, dans mes affaires actuelles, c'est une nécessité. J'aurai bien cela à payer, en dehors des dix-huit mille qu'il faut rendre à Rotschild. J'avancerai donc énormément ce travail et la maison pendant ce mois-ci. Tout cela se trouve comphqué, comme je te le disais, d'un bureau de papier timbré vacant, qu'il faut obtenir pour la Chouette, et tous les jours je cours pour cela, car cela me débarrasse d'elle. Hier, Bertin a eu la promesse du ministère. Aujourd'hui, je dîne pour la troisième fois chez les Girardin, depuis six jours, pour faire aller Emile chez M. Génie et au Ministère des Finances. Et si tu savais combien de petits détails dans cette maison! C'est à faire frémir. Tu ne t'en douteras jamais. C'est une maison remaniée en totalité.

Je n'ai pas de nouvelles des caisses d'Allemagne et la montre de Genève est arrivée. C'est un bijou. Liodet s'est surpassé, ce qui n'était pas difficile; mais c'est vraiment admirable. Tu verras, comme moi, que la Cousine Bette prendra place à côté de mes grandes œuvres. La Chouette galope beaucoup et fait les affaires. Je crois qu'hier elle a placé à V Époque, reconstituée, la Fin de Vautrin et le Député (TArcis. C'est une affaire de quinze mille francs. Il me faut tout cela pour me tirer du pas où je suis. La santé résiste encore; mais je sens qu'il ne faudra plus livrer de pareilles batailles. Avant-hier, j'étais au bout de mes forces. Il faut encore écrire quatre-vingts ou quatre-vingt-dix feuillets pour terminer les Parents pauvres.

Je viens d'être obligé d'ôter ta lettre; dans le malaise horrible où je t'écris, l'odeur [de ton papier] me faisait mal; j'allais m'évanouir. Si j'ai le courage de t'écrire, c'est que je veux que cette lettre parte aujourd'hui. Ce soir, j'irai voir la pièce de Méry à l'Odéon ^.

J'y vais avec Delphine [de Girardin]. Elle me fait des coquetteries dont le but m'échappe, car elle sait bien qu'en 1835 je l'ai nettement refusée, après une proposition claire de sa part. Et nous sommes en 1846, et j'ai ma chère petite fille ! Je crois que c'est cela qui me donne du prix à ses yeux. Sois bien tranquille, la Chouette nommée à son bureau, je n'irai plus chez elle^, car je ne veux pas qu'on dise à faux que je lui fais la cour. Son esprit est charmant, mais c'est une femme hideuse, et elle serait belle, je ne pense qu'à mon cher petit loup. Ah! j'avais entrevu bien des plaisirs, et surtout celui de passer, pour la première fois de notre vie, des nuits sans trouble ensemble ! Et voilà que, par la plus triste des causes, notre réunion est ajournée. C'est une catastrophe pour moi, car je t'aime pour tes chères voluptés, comme je ne le croyais pas possible. Notre dernière nuit, où je t'ai vue si blanche, si gentille, est toujours sous mes yeux.

Fais-moi donc dire si Borch ^ est là.

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