Voir t. III, p. 25, 37, 332 et, plus loin, p
J'espère, ma bonne Eve, que le maçon aura fini cette semaine et que les menuisiers, les serruriers et les peintres s'empareront de notre demeure, fort laide au dehors, car c'est comme une caserne, mais adorablement jolie en dedans, et commode, confortable! Tout y est prévu. Je n'ai pas de nouvelles de mes tapis de Smyrne. Je crois que cet article se fera attendre. Je compte, avec les glaces et M. Santi, que toutes ces réparations, etc., coûteront bien dix-huit mille francs, si ce n'est pas plus. Si Gudin me vend pour dix mille francs de terrain, et la loge à construire, cela fera un total de quatre-vingt mille francs. Tu riras quand tu verras l'annonce de la glacière à louer. Nous aurons là un revenu de mille francs. N'aurai-je pas fait une bien bonne affaire? Certes, il est impossible de se loger ainsi, à Paris, pour deux mille cinq cents francs d'intérêts. Ma nièce aura quatre à cinq pièces, au deuxième, rue du Bac, pour ce prix-là.
Aujourd'hui, je vais chez Gossart pour arracher un oui ou un non à Gudin. Les courses et les affaires me tuent. Tous les jours, j'ai cinq heures de voiture. Je voudrais finir ce mois-ci Buisson et M. Fess[art]. Il faudrait dix-neuf mille francs pour cela, et il en faudra douze mille pour décembre, sans compter les dix-huit mille de Rothschild, que tu donneras. Juge comme il faut que je travaille ! Fume fait pour quinze mille francs d'annonces [pour la Comédie Humaine]. Louis Chl[endowski] va chercher sa femme. Je m'intéresse à cela, car, s'il a de l'argent, nous ferons des affaires ensemble.
Je viens d'interrompre ma lettre. L'indigestion parlait; il a fallu obéir, et passer du grand cabinet dans le petit. J'en reviens tout défait. Pauvre minette, j'ai mis une grande heure à t'écrire ceci. J'ai la sueur au front. Ce n'est rien d'ailleurs; ne t'en inquiète pas. Hier, je suis rentré à sept heures, n'ayant rien pris depuis neuf heures. J'avais fait six heures de courses avec cette méchante petite voiture de Louis que tu connais. J'avais faim, et, en un quart d'heure, j'ai dévoré une oie et un peu de chicorée, avec trois poires et une livre de raisin. Cela, mis si vivement dans un estomac convulsé par les chagrins, par l'anxiété des affaires, par la perspective du travail à faire cette nuit, a déterminé l'indigestion. Il est possible que j'aille me recoucher, quand l'envie de vomir aura cessé.
Ta belle commode de Boule, à Tours, ne coûtera pas plus de trois à quatre cents francs. Quelqu'un s'est chargé de me l'avoir; ta chambre sera complète. J'y mettrai, je crois, le tapis de mon cabinet, s'il y va, et je vais faire plomber le mur refait. Il vaut mieux dépenser quarante ou cinquante francs, et ne rien risquer d'une santé si chère que la nôtre. D'ailleurs, la maison est vieille, et les réparations y sont peu de chose, comme plâtres.
Allons, ma gentille fleur, mon amour idolâtré, mon petit Évelin et ma chère Évelette, si la pensée que tu occupes le cœur et la pensée de ton Noré, si l'idée que son indomptable énergie est tout entière
employée en ce moment à te sauver des soucis, à préparer ta jolie demeure peuvent bercer ton cœur et calmer tes ennuis du moment, tu dois ajouter le calme et le bonheur de l'âme à la tranquillité du corps prescrite par le médecin. Il y a seulement une chose que tu dois faire, c'est de te procurer absolument ton acte de naissance. Emploie à cela le mois que tu as devant toi.
Ne m'écris pas. Je devinerai ton cher cœur adoré, comme je le devine toujours, car tu verras combien j'étais inquiet de toi avant d'avoir reçu ta lettre. Ainsi, n'écris que quelques lignes. Moi, je t'écrirai tous les deux jours. Ainsi, demain j'écrirai aux enfants, et dans la lettre il y aura un mot pour mon Évelette adorée.
Sois aussi bien tranquille ; toutes les acquisitions et les commandes sont suspendues. Malheureusement, j'avais acheté le lustre de Boule, et la commode est une nécessité, car il faut qu'au moins ta chambre soit prête ainsi que mon cabinet.
Adieu. Je voudrais donner à ce papier un pouvoir magnétique, et le charger de repos, de calme, de bonheur physique, qu'il te communiquerait. Mais je t'assure que mon âme franchit à tout moment la distance, qu'elle te serre, te presse, te caresse et t'entoure. Adieu, ma vie; à demain. Mille tendresses à nos chers enfants, que j'aime comme tu les aimes. Mille caresses. Adieu. Je vais me coucher, et ceci est tout ce que j'écrirai aujourd'hui.
Fais-moi écrire par Georges ce que veut Léon.