‹ Lettres a l'étrangereChapitre 5 sur 120 · I. Bibliothèque · texte numérisé non relu

I. Bibliothèque

E.6arde-robe

Cour intérieure

A est le palier de l'escalier, où se trouve une porte donnant dans un cabinet d*hiver exposé au midi;

B, contigu à

C, chambre à coucher à quatre croisées, deux sur la grande cour, deux sur la cour intérieure, et flanquée de

D, petit cabinet de travail de madame, et de

E, cabinet de toilette de monsieur; H est un passage qui mène à

I, grande bibliothèque située au-dessus de la salle à manger, exposée au nord, et où l'on peut travailler au frais dans la canicule.

Tout cela est luxueusement bâti, sain, séché, car c'est fini depuis deux ans. Voici Taperçu des dépenses :

Il y a un calorifère à mettre . . . Fr. 1.500

L'étage à élever 3.000

En distributions et raccordements . . . 1.800

Peintures (elles n'ont pas été finies) . . 2.000

Volets et armoires, porte ....... 1.800

Honoraires de F architecte 500

Glaces 1.700

Total.

Fr. 12.300

Il y a neuf mille francs à dépenser immédiatement; six mille francs de terrain, si le voisin veut toujours vendre. Cela fait quinze mille francs. En n'arrangeant que le deuxième étage et remettant à un an la construction des écuries, remises, et l'arrangement du premier étage, il faut neuf mille francs de plus.

Total : vingt-huit mille et vingt-quatre mille francs à payer, en dix-huit mois, pour la maison. Cinquante-deux mille francs l

Cette propriété est infiniment plus complète comme habitation que celle de Potier ^, et elle coûte dix mille francs de moins. Elle n'aura jamais de jardin proprement dit, même quand le voisin céderait le terrain, dit NN, sur le plan.

Mais le voisin à qui appartient la maison d'où dépend le terrain NN veut trois mille francs de loyer de sa maison, sans meubles, et cette maison n'est pas si considérable que la mienne, en en ôtant le corps de logis où sont la bibliothèque et la salle à manger. Mais cette maison est située sur la hauteur; elle est au midi, beaucoup mieux bâtie que celle de Potier; les appartements y sont décorés et établis avec le luxe moderne. Mais elle est entourée de toutes parts par des jardins où Ton ne bâtira jamais, et ce n'est pas dans un jardin d'un arpent qu'on se promène. On se promène au bois de Boulogne qui est au bout de la rue de la Tour.

Enfin, je ne suis que logé comme il faut l'être, et, à Paris, ceci coûterait dix mille francs de location, et plus de trois mille à Passy.

En retranchant les dépenses de mobilier qui ne concernent pas l'immeuble, cela ne reviendra jamais qu'à vingt-cinq mille francs d'acquisition, dix mille francs d'augmentation, et sept mille de dépenses. C'est quarante-deux mille francs (quinze cents francs de rentes), et Potier coûterait trente-six mille francs d'acquisition, quatorze d'augmentation et huit mille de répeirations, etc. C'est soixante mille francs.

Que dans six ans je rentre à Paris dans une maison, avec une belle fortune, je revendrai certainement la maison de la rue de la Tour, près de soixante mille francs, car les propriétés, là, ne peuvent qu'augmenter. La route du Ranelag[h] regarde Auteuil; la rue de la Tour va à l'arc de l'Étoile. La rue de la Tour sera Paris avant la route du Ranelag[h]. La rue du Ranelag[h] est dans un terrain bas. La rue de la Tour est sur le haut de la montagne de Passy.

Il faut dépenser cette année vingt-quatre mille francs; savoir : neuf mille francs dans la maison et neuf mille de mobilier, pour se loger au deuxième étage et acheter le terrain du voisin, qui veut vendre aujourd'hui qu'il est gêné. Puis l'année prochaine, il faudra payer vingt-cinq mille francs de la maison, onze mille de mobilier, et six mille de murs, et de construction d'écuries remises et portier

1. Située route du Ranelagh. Voir t. III, p. 142, 143, 341 et passim.

et d'arrangement de terrain. Enfin, si cela te plaît, si les affaires vont bien, on fera une petite serre Tannée suivante.

Ce sera, en trois ans, une dépense de soixante-douze mille francs, dans laquelle il y aura trente mille francs de mobilier. C'est donc quarante-deux mille francs que coûtera la maison, car le mobilier est une valeur qu'on emporte.

S'il fallait se trouver dans ces conditions à Paris, on dépenserait autant en loyer et en mobilier, et on n'aurait que son mobilier au bout de six ans.

Les Petits Bourgeois'^.

(Fragment supprimé du début de l'ouvrage.)

maisons qui se trouvent le long du vieux Louvre, est une de ces protestations que les Français aiment à faire contre le bon sens. Aussi n'est-ce pas un hors-d'œuvre que de décrire ce coin du Paris actuel. Plus tard, on ne pourrait pas l'imaginer, et nos neveux se refuseraient à croire qu'une pareille barbarie ait subsisté pendant quarante ans. Sous Louis XV, un homme d'esprit disait à l'aspect du Louvre : « 0 Roi des palais, si tu avais appartenu à l'un des ordres mendiants, tu serais fini. » Depuis cet homme d'esprit. Napoléon, qui s'écriait en voyant le duomo de Milan « il faut l'abattre ou l'achever », et qui jeta vingt millions dans cette Alpe de marbre blanc, voulut finir le Louvre. Il y dépensa vingt millions, il le sauva. Mais 1813 fit descendre les Limousins du haut des échafauds qui sont restés, comme est restée la grue du moyen âge au-dessus de la cathédrale de Cologne, et la Restauration, en quinze ans, sculpta quinze médaillons en-dessus des portes, paya un kilomètre de grilles, effaça les N, arrangea le musée Charles X, c'est-à-dire le vingtième des sommes enfouies par Napoléon dans le premier monument du monde, l'orgueil des Parisiens. En 1830, Paris, fier de ces deux choses, la Colonne et le Louvre, concéda la couronne au duc d'Orléans en stipulant que la liste civile achèverait le Louvre. Dans les premiers moments d'ardeur qui suit un contrat, la liste civile abattit deux hôtels magnifiques, et s'arrêta "Soudain. Ce commencement d'exécution eut pour résultat de doter la capitale d'un marais qui devait être cultivé, car on ne comprend point que les petits jardins situés le long des baraques au pied de la galerie en bois ne s'étendent pas jusqu'à la rue de Richelieu. Ce serait réjouissant pour l'œil, et des plantes grimpantes auraient, depuis quinze ans, caché les effroyables ruines, les façades honteuses de ce résidu de quartier, auquel le sergent de ville ne croit pas; vous n'en voyez jamais par là; les habitants

1. Le feuillet sur lequel Balzac avait écrit ce fragment servait d'enveloppe à la lettre qui précède. Ce roman laissé inachevé par Balzac parut, après sa mort, dans le Pays du 26 juillet au 28 octobre 1854, par les soins de M™» Eve de Balzac, qui en avait confié l'achèvement au feuilletoniste Charles Rabou, ami du romancier.

sont des fantômes. A quelque heure du jour que passent les Parisiens affairés qui traversent la place, ils n'aperçoivent personne dans les cryptes du cul-de-sac du Doyenné ni dans la rue du Doyenné. On dit à Paris d'un quartier : « il est mort ». Mais ces ruines sont des ossements !

A MADAME HANSKA, A CREUZNACH

[Passy, 24-25 août 1846.] Lundi, [24 août.]

Ma chère petite fille adorée, en rentrant hier d'avoir mis ta lettre à la poste, j'en ai eu une de mon notaire, qui m'annonce que le propriétaire de la rue de Tour fait des difficultés. Or, depuis deux jours, je suis dans l'anxiété d'avoir donné ma parole, car je vois quarante mille francs de dépenses et le trésor-louloup ^ entamé; et j'allais, me disant : « Le luxe n'a sauvé personne, l'économie a sauvé tout le monde l » Et puis, aussitôt ma lettre lâchée à la poste, je me suis figuré que tu serais non moins effrayée que moi de tout ce qu'il faut faire. Alors, j'ai tout de suite écrit au notaire que puisque ce monsieur faisait des difficultés, ça m'allait infiniment; qu'il n'y avait plus d'acquisition, puisque mon mode d'acquisition ne lui allait pas, et que j'en restais à un bail pur et simple de six ans, avec faculté de m'en aller quand je voudrais, pour sept cent cinquante francs d'indemnité.

Et j'ai sur-le-champ formé le projet de me camper là avec tout ce que j'ai, en ne faisant que le nécessaire, qui n'ira pas à plus de quatre à cinq mille francs; et j'aurai pour quatorze à quinze cents francs de loyer. Si nous voulons une voiture, nous louerons une remise et une écurie et nous ne ferons, en six ans, qu'une dépense de neuf mille francs, en loyers, et nous conserverons nos capitaux. Et nous ne ferons aucune dépense chez ce monsieur que la petite serre, si ça nous plaît.

Aussi suis-je bien fâché de t' avoir envoyé ce grimoire de contes (sic) de plans et de devis. Je deviens d'un Fabius ^ ridicule. Mais c'est [pour] Victor 3 [-Honoré] et le loupi

1. Argent confié par M™« Hanska à Balzac en le chargeant de l'administrer

f J'ai maintenant le maniement de ce que j'appelle le trésor-louloup », écrivait-il le 15 octobre 1845. {Lettres à l'Étrangère, t. III, p. 116.) Voir p. 357.

2. Aussi prudent, aussi temporisant dans ses entreprises que le fameux Fabius Gunctator, vainqueur de Carthage.

3. L'enfant que Balzac espérait avoir de M™^ Hanska. Voir t. III, p. 328.

Je ne doute pas qu'il ne consente à un bail, car il a tout aussi envie de louer que de vendre. Il vient de perdre une occasion de vente; il ne voudra pas perdre la location. Tu ne sauras cela qu'à mon arrivée, car je ne puis plus t'écrire, il faut travailler constamment. Seulement je n'ai pas voulu te laisser dans les angoisses où j'étais en songeant que j'allais avoir une maison qui, avec le mobilier, nous coûterait les deux tiers des capitaux-ZoM/ow/?. Et je m'empresse de te dire cela ce matin.

Mon notaire a un camarade de qui il me répond, à Metz ^, et il m'a donné une lettre pour lui, pour notre contrat.

Sois tranquille, chère Line, j'ai assez d'intelligence pour ne pas dépasser Creuznach, et je connaîtrai, le 2 septembre, cette jolie ville. On m'adressera mes épreuves à Forbach, et nous irons faire un séjour de deux jours à Metz, avec les enfants. Je suis si heureux de savoir qu'à l'heure où j'écris je serai, d'aujourd'hui en huit, à quelques lieues de toi, que je n'y crois pas. Mais il ne nous est jamais rien arrivé de malheureux en voyage. Aujourd'hui, je vais chercher mon passeport, aux Aff[ aires] étr[angères], le Cosmos^ que G[eorges] m'a demandé, et j'aurai toutes mes affaires. Dans huit jours nous nous verrons et, quand tu auras cette lettre, je serai en route 1

Mardi [25 août].

Adieu, mon loup chéri; je ne t'écrirai plus. D'aujourd'hui en huit nous nous verrons, nous nous parlerons ! Hélas ! j'aurai bien besoin de me rafraîchir les yeux par ta chère personne, et de prendre du repos I J'aurai écrit la Cousine Bette cette semaine !

Je vais vendre, en suivant ton conseil, quinze actions et je pourrai payer ma mère avec l'argent du Constitutionnel, à mon retour.

Allons, adieu. Je suis trop pressé pour te dire autre chose qu' a à mardi prochain ». Mes minutes sont comptées. Je t' arriverai bien épuisé de fatigue. Je n'ai pas de nouvelles de la maison 3.

La Cousine Bette*,

Au quatrième étage et au fond d'une cour d'une maison de produits, située rue Beaubourg, vivait une vieille fille nommée M^^® Lisbeth Fischer, qualifiée, sur la cote de ses contributions, d'ouvrière

1. Où Balzac projetait un mariage clandestin avec M™» Hanska. Voir plus loin, p. 15-17. Voir aussi t. III, p. 269, 278.

2. Essai d'une description physique du monde, par A. de Humboldt.

3. Balzac passa du 2 au 12 septembre avec M"»« Hanska. Ils quittèrent ensemble Creuznach et elle s'établit à Wiesbaden.

4. Fragment écrit sur le feuillet servant d'enveloppe à la lettre qui précède. Ce roman - qui forme avec le Cousin Pons \ Histoire des Parents pauvres — parut dans le Constitutionnel du 8 octobre au 3 décembre 1846.

en passementerie. Son logement consistait en deux pièces, dont la première était accompagnée d'un cabinet, éclairé par un jour de souffrance. Cette pièce, éclairée par deux croisées sur la cour, servait à la fois de salon, d'antichambre, de salle à manger. Le cabinet contenait le bois, le charbon, les ustensiles de cuisine, tout ce qui sert au mécanisme de l'existence. L'autre pièce, à une seule croisée, était la chambre à coucher. Le plancher de cet appartement offrait à la vue une nappe de carreaux rouges, qui reluisait comme une glace. Les murs, tendus de petit papier à dix sous le rouleau

C'est affreux qu'un vice coûte plus cher qu'une famille à nourrir!

A MADAME HANSKA, A WIESBADEN

[Passy, Jeudi], 17 septembre [1846].

Mon amour d'Évelette, je suis arrivé dans la nuit du 15, si fatigué, qu'hier il ne m'a été possible que de dormir et de manger, et de faire des courses, car l'heure de la poste était passée ici. Te dire mon chagrin, c'est impossible ! Enfin, j'ai commencé par m'occuper de toi en allant aux Débats et au Constitutionnel. On a envoyé mes épreuves, et je suis sûr que ces imbéciles de l'Hôtel du Rhin^ les ont gardées. Réclame-les.

Ce matin, me voilà remis. Je vais prendre un bain, et me mettre fà l'œuvre. J'ai écrit au propriétaire de la rue de la Tour.

Mon séjour à Metz a été de la valeur d'une journée. J'y ai trouvé deux amis bien dévoués : le Préfet et le Procureur du Roi, tous deux excessivement nécessaires pour notre projet, indispensables même, car tu ne peux pas te figurer les obstacles à vaincre. Quant à leur bonne volonté, à la complicité de la loi, pour ainsi dire, elle est tout acquise, tout entière. C'est le secret qui est tout. La province est ce que je t'ai peint; rien n'y est possible. Figure-toi que les registres de l'État civil sont déposés chaque année aux greffes des tribunaux, et sont vérifiés minutieusement par le parquet et le greffier. Et d'unî

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