Ernest Rzewuski
eu d'ennuis. Cela aurait suffi. Mais il faut que je gagne à mesure l'argent nécessaire à tout cela, et au moment où M. Fessart en demande, et Buisson. C'est treize mille francs ! à eux deux. Et la Chouette ! Allons, quand je pense à la copie à faire, la sueur me prend et je te quitte. Adieu, il faut achever ce que je tiens et recommencer autre chose. Mille baisers, mon idole souhaitée.
Samedi 7 [novembre]. A deux heures du matin.
Hier, mon loup adoré, j'ai reçu ta petite lettre, et, sans la lire, je l'ai baisée avec les larmes aux yeux en pensant à ce divin héroïsme et à ta désobéissance au médecin. Ne fais plus cela, si tu risques ta santé, chère idole de mon cœur. J'ai eu de l'orgueil d'être tant aimé; puis, j'ai frémi de ton imprudence. Oh! chérie, chérie! Puis ta lettre m'a donné froid dans le dos, quand j'ai lu ces mots : « Arrange-toi comme tu pourras avec les Rotschild; ne compte sur moi pour rien. » Pauvre loup, tu ne sais pas ce qui se passe ici. Le Nord est à cent soixante-quinze francs au-dessous de notre acquisition, et il faut oublier qu'il existe. Je ne veux pas perdre quarante mille francs. Si l'on vendait, on perdrait cela. Dans quelque temps, mes valeurs vaudront à peine vingt-huit mille francs, au lieu de quatre-vingt-dix; [et, dans six mois, cela vaudra cent et autant de mille francs.
En arrêtant tout à Beaujon, mes engagements sont de quarantecinq mille francs, à payer d'ici le 25 décembre. S'il faut que je paie f cette somme par mes propres forces, il faut que je le sache dès à 'présent, car je serai forcé de tenter un coup désespéré, et qui influe sur ma conduite.
Écoute : il faut écrire alors les huit volumes des Paysans du 15 novembre au 15 décembre, c'est-à-dire un çolume tous les quatre jours! Comment sort-on d'un pareil travail? Et cependant ta lettre ne me permet pas d'attendre une réponse. J'ai trente-deux feuillets encore pour finir la Cousine Bette. Demain, dimanche, ils seront finis. Les Deux Musiciens seront terminés dans cinq jours. Nous serons au 23. Le 14, je commence les Paysans, et je ne quitterai mon bureau que le 15 décembre, les ayant finis, car il faut payer R[othschild] le 25. Je mourrai, plutôt que de recommencer, avec toi, ma vie depuis dix ans, et plutôt que de perdre la somme énorme que nous perdons en 'ce moment. Si l'on soupçonnait ma gêne, les libraires s'entendraient ipour m'égorger. Ils donneraient cinquante francs de ce qui vaut cent francs... Huit volumes en un moisi J'en ai fait cinq en six semaines ilors de mon voyage à Pétersbourg, et Dieu sait dans quel état j'étais. Aujourd'hui, il faut doubler la dose et hier, en me couchant, j'ai contemplé froidement mes obligations, et je me suis dit : « Je les ferai, car c'est mon unique ressource. »
Je viens de récapituler mes obligations; les voici : trois mille francs à un ébéniste, seize mille aux entrepreneurs, dix-huit mille à Rotschild, trois mille à Fess[art], et cinq ou six mille d'obligations absolues. Tout cela, sans compter ma vie ici ni mes affaires de dettes anciennes.
Ne te tourmente pas, au nom de Dieu et de nous de mon bonheur à venir, de cette situation. A moins de maladie, j'y ferai face. Je te l'explique pour que tu comprennes que je ne puis quitter mon bureau. A compter de demain, je n'existe pour personne; je ne vis qu'avec les ouvriers de la Presse. La gouv[ernante] ira et viendra chez les libr[aires] pour faire les traités. Je travaillerai vingt heures par jour et j'arriverai sans doute 1 Et, le 15 de décembre, je partirai pour t' aller chercher à Mayence. Et remarque bien qu'il faudra faire les Petits Bourgeois en janvier.
Tu me dis d'arrêter tout à Beaujon. Que j'arrête, que je laisse finir, la dépense est due. Ce serait une folie. Il faut, au contraire, avoir l'air pressé, pour ne plus donner de soupçons. D'ailleurs, la maison est éventrée; la mauvaise saison commence; on ne peut pas laisser une maison dans l'état où cela est. J'ai tiré le vin, il faut le boire.
Encore un coup, louloup, je ne t'écris ceci que pour t' expliquer la position où je me trouve. Toi, tu n'as rien à faire qu'à joindre les mains et crier à Dieu : « Sauvez-le! » tous les soirs, comme font les femmes des maris qui sont sur un champ de bataille. Si l'on disait mon entreprise à Dumas, il se mettrait à rire, car il n'y a que lui qui puisse savoir la témérité de mon entreprise. Il s'agit de faire vingt feuillets par jour, pendant quinze jours, et les corriger!
Eh ! bien, je t'aurai apporté en dot une belle maison, bien meublée; voilà le résultat. Aussi, pour ne rien risquer, aurai-je endossé le gilet de flanelle dès mardi prochain. Il suffirait d'un rhume pour renverser cet échafaudage littéraire.
Ah ! mon loup, tu ne sais pas ce que c'est que de faire des volumes ! C'est joli à lire, quand ils sont jolis; mais, c'est une plus grande besogne d'en faire huit, que la campagne d'Iéna! Quant hier en allant au Constitutionnel, ta lettre sur mon cœur, j'ai vu que ce travail était ma seule ressource (car Fume, c'est un procès pour avoir de l'argent), j'ai frissonné, de Passy au Palais- Royal! (Fais-moi dire quand il faudra arrêter l'envoi des journaux.) Et remarque que les Paysans, c'est un chef-d'œuvre attendu, exigé, voulu, à faire! Prie le bon Dieu pour moi, et qu'il y ait toujours au bout de ma plume des idées, comme il y aura de l'encre! S'il ne s'agissait que d'idées : mais il faut du style !
Allons, adieu, chère fleur d'amour adorée. Ne te tourmente pas, je comprends ta position. Dis-toi que tu es si puissante sur moi, que je t'aime tant, que ton amour me préservera de toute anicroche, et que j'accourrai vainqueur, à Mayence. N'attends plus beaucoup de
lettres de moi, car il me sera vraisemblablement impossible de t'écrire autre chose que deux mots, deux lignes, tous les jours, pour te dire : « J'ai fait tant de feuillets; je vais bien. »
Oh! mon loiiloup, après tout ce n'est pas pour des créanciers, c'est pour notre nid que je travaillerai. Cette idée est plus puissante encore que la perspective de notre entrevue à Pétersbourg. Que ta charmante sœur ne t'empêche pas de venir, car, d'abord, il faut que nous passions un petit quart d'heure devant M. le maire, et puis, allant à Beaujon et moi restant ici, personne au monde ne saura rien, surtout si tu as deux domestiques allemands.
Il y a aussi une idée superbe qui me donnera la force : c'est que j'aurai payé mes dettes et ma maison, et saucé la caisse î Sauve Victor- [ Honoré] et mon Évelette, voilà ce que je te demande. N'aie pas un souci, car, vois-tu, je suis enchanté de ces tristes circonstances pécuniaires. Je finirai les Paysans et les Petits Bourgeois, et me trouverai libre de toute entrave, de toute obligation, beaucoup plus tôt. Gela me va. Quand un grand sentiment soutient une grande énergie, l'âme et le corps sont sauvegardés. Beaucoup de tranquillité, beaucoup de sobriété, pas de louloup ni de nuit de Francfort, et cela s'avalera. Dieu! avec quel bonheur je te serrerai dans mes bras, ayant fait ce dernier tour de force! Avec quelle volupté je te mettrai dans ma maison, dans ta maison, dans notre maison! Ohl je t'aime, vois-tu, > à soulever des montagnes, à les porter comme une plume, à mourir avec bonheur pour celle qui m'a écrit cette page en cachette! Ta lettre m'a atterré et donné de la force pour faire vingt volumes! Vive mon Eve et en avant la plume ! Je t'envoie un cœur et une âme tout à toi. Tu dois avoir lu la Cousine Bette et en lire tous les jours un chapitre. C'est un des beaux livres, parmi mes beaux. Je vais faire aussi la Dernière Incarnation de Vautrin pour V Époque,
Mille tendresses, mille caresses; soigne-toi bien, dorlote-toi. Mais, surtout, exige ton acte de naissance, et sois bénie de Dieu, toi et tes chers enfants, vous tous qui êtes ma vie et mon bonheur I Oh ! louloup, comme je baise mon cher Vict[or- Honoré] et mon divin min[ou]!
xxvni
A MADAME HANSKA, A DRESDE
[Passy, 8-9 novembre 1846.] Dimanche [8 novembre].
Hier, ma chère Évelinette, je suis allé voir Lirette, et il n'y a rien de possible avec les religieuses. Figure-toi que je prends la peine d'aller de Passy à son couvent : il faut une heure, en voiture, et une heure
pour revenir. Je viens lui parler d'Anna et de toi et, au bout de cinq minutes à ma montre, elle me dit : « Nous avons chapitre, il faut que je vous quitte. » Tu sais de quoi il s'agit dans ces chapitres, des niaiseries, et, faute d'un moine, les affaires ne chôment pas. Une religieuse lui avait dit devant moi : « Voici la clef, venez quand vous voudrez. » Ah! bah! Elle ne m'écoutait pas; elle avait l'esprit ailleurs; elle se décomposait d'impatience. Et dans cinq minutes, elle m'a dit qu'elle n'avait vu tes sœurs qu'une fois. Elle aurait voulu qu'elles fussent à son couvent toute la journée. Avec l'âme la plus catholique du monde, laisse-moi te dire que ceci c'est l'égoïsme le plus effréné, le plus hideux qu'il y ait au monde, et que je crois Lirette damnée. C'est effrayant. Si tu avais subi une scène pareille, tu aurais le dégoût des couvents. Et, s'il te plaît, elle voudrait... Mais je ne puis pas t'écrire sur ce qu'elle veut ! Je t'en parlerai.
Pour ce moment, elle s'intéresse à Léon, qui, dit-elle, est à tes pieds, et qui ne demande que sa chaîne. Il voudrait rentrer à ton service. J'attends tes ordres à ce sujet. Si tu le reprends, ce ne pourrait être qu'en mai prochain et en Allemagne, lors de ton retour en Ukraine. Écris-moi, quand tu pourras écrire, tes intentions, le produit de tes réflexions et de ta sagesse.
Le Nord ira à deux cents francs au-dessous de notre prix d'acquisition. Il n'y aurait qu'une façon de s'en tirer : ce serait d'acheter alors cent actions. Cela me permettrait d'en vendre deux cents à un prix moyen que je me ferais.
Ma position est effrayante, car les entrepreneurs qui ont fini, comme le charpentier, par exemple, demandent leur argent. Il faut travailler à force, boire du café, et je suis si inquiet que je ne dors presque plus. Adieu. Je crois que les peintres vont s'emparer de la maison demain, et la nettoyer, la peindre : cela demandera vingt jours; nous serons au 29. Il faudra bien dix jours pour emménager. Je te donne mille baisers, à travers l'espace, mes ennuis et mes travaux.
Toujours pas de caisses d'Allemagne.
Lundi [9 novembre].
J'ai énormément travaillé hier. J'aurai fini les Parents pauvres qui m'enrichiront, d'ici à cinq à six jours. L'idée de mettre au théâtre le Père prodigue m'a pris, et je suis sorti de trois heures à cinq heures, et je suis allé à la poste, où j'ai trouvé ta chère lettre et celle de Georges. Je m'étonne que le 4 tu n'aies pas encore reçu les journaux. Tu les auras eus le lendemain. Cette semaine qui vient, le Nord baissera, dit-on, encore de cinquante francs. Comme je te le disais, je ne pui> rien faire des deux cent vingt-cinq actions. Il faut me jeter dans l'abîme des Paysans^ et, malheureusement, je sens d'affreuses
douleurs au diaphragme, évidemment causées par le café. N'importe, le 10 je serai plongé dans cette fabuleuse entreprise. Les entrepreneurs demandent déjà de l'argent. Je ne dors plus d'inquiétudes, et je travaille.
La Cousine Bette a un tel succès qu'en allant demander à M"^^ de Girardin l'adresse de Roqueplan, elle m'a dit que l'on s'occupait d'une pièce. J'ai couru chez lui, et j'ai réclamé mon droit de priorité et de paternité. Je ne me doutais pas de ce qu'était la Cousine Bette. Tu verras des scènes les plus belles que j'ai trouvées jusqu'à présent dans ma carrière littéraire. Cette semaine, j'espère que ton médecin te permettra de lire ou de te faire lire cela.
Il me reste toujours vingt-cinq feuillets environ à écrire sur la Cousine [Bette] et soixante- quinze sur le Cousin [Ponsl, car, tu a& raison, je changerai le titre, et l'antagonisme sera mieux comprispar : la Cousine Bette, le Cousin Pons.
Le Théâtre-Français vient de m'envoyer nos entrées, et je l'en ai remercié en lui annonçant : V Éducation du Prince ^.
Il est trois heures du matin. Si, ce matin, je fais deux chapitres y (seize feuillets), tout sera sauvé, car j'achèverai [le Cousin] Pons en faisant les Paysans. Je garderai le pauvre Pons comme une distraction.
Soigne-toi bien, et ne fais aucune imprudence. Tu sais ce qu'est une lettre de toi pour moi : c'est avoir, c'est lire, c'est respirer ta chère âme adorée! Eh! bien, quand j'ai vu que la défense subsistait et que tu m'avais écrit, j'ai eu du chagrin. Au nom de nous deux
Kb de moi, ne compromets pas ta Santé, mon bon Évelin (Évelin^ 'est ta raison), je t'en supplie.
La galerie sera couverte d'ici à mercredi, s'il ne pleut pas. Je serai ien content. Tous les travaux de maçonnerie vont être achevés cette emaine, et les peintres vont s'emparer de la maison. On pose le calorifère. Le petit cabinet secret mis en appendice au premier étage est fini. Mais, louloup, seize mille francs et dix-huit mille francs^ à Rothschild!
Je finis; je n'existe pas, et je voudrais avoir deux cerveaux et écrire des deux mains!
La Ch[ouette] va ce matin chez deux libraires. Si je fais les traités^ librairie et si je peux écrire les Paysans et achever les Petits Bour- Ws, j'aurai tout sauvé. Mais quel effort! Allons, adieu, ma chérie. Tu ne douteras plus de l'amour qui fait complir de tels miracles, et tu ne me demanderas plus de t'expliquer quoi j'emploie mon temps. Enfin, je ne résiste pas au divin plaisir e causer avec toi en m'éveillant. Remercie Georges de sa lettre. 1 m'est impossible de lui écrire, à ce bon et aimable Fanandel. Soigne-