Tenu par L.-A. Lequeu, 23, rue du Mail
2. La Juive de Constantine, jouée pour la première fois à la Porte-Saint-Martin. 12 novembre 1846.
d'ici à la fin du mois, pour sortir de ce mauvais pas, et pouvoir aller tranquillement à ta rencontre.
J'ai encore quarante-huit feuillets à faire pour la [Cousine] Bette et quarante-huit pour [le Cousin] Pons. Après, il faut mettre en train les Paysans. J'ai autant de courage que d'amour.
Adieu pour aujourd'hui. Mille tendresses. Demain, je t'enverrai cette lettre.
Samedi [14 novembre].
Mon louloup, si tu es bien gentille, tu feras ce que je vais te dire à Leipsick. Comme c'est le pays où la fourrure est la moins chère, je voudrais que tu m'y achètes, en y passant, assez d'hermine pour faire un tapis de lit de six pieds de long sur quatre de largeur. N'oublie pas cela, car c'est une économie^ et je le destine à notre lit. Tu me ferais bien du chagrin de ne pas faire cette commission.
J'ai repassé hier au soir tous mes calculs. Il me faut quatorze mille francs pour mes paiements de novembre, et je les aurai vraisemblablement par mon travail. Les Parents paui^res, finis, et les Paysans, en train, acquitteront cela. Je te rabâche beaucoup ma position, mais tu aimes cela; d'ailleurs, je ne peux te parler que de ce qui m'occupe, et mes affaires sont nos affaires. Il vaut mieux te dire cela quej de t'envoyer des élégies. Plus va la Cousine Bette, plus le succès aug-j mente. Il est formidable, immense, ça triple ma tâche pour la Presse,
Je crois que j'aurai un excellent domestique. Celui-là et ton Allemand, si tu le gardes, et ta femme de chambre, si tu la trouves bonne, ce serait déjà beaucoup. Il ne nous resterait qu'une cuisinière à trouver. Oh ! mon cher Évelin, si de ton côté tu peux m'apporter les dix-huit mille francs de Rotschild, nous aurons vaincu cette épouvantable difficulté, et nous aurons nos deux cent vingt-cinq actions. C'est déjà une petite fortune.
Neuf heures du matin.
Je viens d'aller chercher mes lettres à la poste, mon divin loup, et j'y ai trouvé de toi une petite lettre sans date, mise à la poste le 8, à Dresde, et venue ici le 13, hier. Cette petite lettre où tu ne me dis pas avoir reçu les journaux et toute la Cousine Bette, où tu ne me parles pas de mes lettres (je t'en écris tous les deux ou trois jours), m'inquiète vivement, même par le soin que tu y prends de me dire : « Ne t'inquiète pas. »
Oh! mon adorée et bien chère Eve, je suis au désespoir, car j'ai des fers aux pieds, et ils pèsent trente mille francs!... Comment, le 8, tu n'avais pas reçu les journaux? Tu n'avais pas de lettres nouvelles de moi? Je me suis dit que peut-être les enfants te les gardaient pour ne pas te donner d'émotions. Georges ne m'écrit plus... Je ne sais rien
d'un État qui te met en chapelle. C'est une situation, avec ce que je porte, à me rendre fou ! Tu ne croiras peut-être pas que cette lettre si bonne, si affectueuse par ce qu'elle me cache et par le dévouement qu'elle accuse, m'a fait pleurer de son insuffisance. Est-ce l'état nerveux où me met le café pris en abondance pour franchir ces quarante feuillets de copie pour finir \la Cousine'] Bette? Je suis d'une affreuse tristesse, comme s'il se passait à Dresde un événement mauvais pour nous deux. Et je t'aime tant que cette impression me poursuit. J'y crois. Mon Dieu, qu'as-tu?
Hier, Souverain est venu. Rien n'est possible avec cet homme, et, malheureusement, il est un des plus solvables. Il m'a volé mon temps. Il est resté jusqu'à minuit et demi pour m' ennuyer et ne rien faire. Il faut tendre d'autres ressorts, entamer avec d'autres libraires.
Allons, adieu, ma chérie. Il faut que je travaille avec un entrain terrible, car il me faut quatorze mille francs pour la fin du mois. Après ces paiements-là, je devrai encore quinze mille francs environ pour la maison. Mais, les Paysans payeront cela. Si le Nord voulait remonter de cent francs, nous ne serions pas dans l'embarras.
Ahl mon Évelette, je t'aime trop; je ne pense qu'à toi, je voudrais être près de toi; j'attends avec impatience des nouvelles détaillées, quand tu pourras écrire. Aime-moi bien; soigne-toi bien. Ne me considère pour rien, quand il s'agit de ta santé; fais tout ce que tu dois faire, et seulement dis-moi bien tout. Moi, quand tu recevras cette lettre, je serai à travailler aux Paysans. Mais, mon louloup, si je ne devais pas compter sur toi pour payer les dix-huit mille francs à Rotschild, dis-le-moi, car nous serions bien près de la ruine.
Adieu, mille tendresses, mille caresses. Tu es au lit; tu souffres, et je ne suis pas là. Tout mon amour est résumé dans cette horrible phrase. Mille gentillesses à mon m[inou].
J'ai envoyé un effet à Drey.
A MADAME HANSKA, A DRESDE
[Passy, 15-17 novembre 184&.
Dimanche [15 novembre].
Mon bon petit louloup, hier j'ai fait un dîner monstre, avec la rédaction du Constitutionnel. Ça m'a beaucoup dérangé, car, ce matin, je dormais encore à huit heures.
Je suis allé [à la maison] avec un jeune peintre qui, pour cinq cents francs, restaurera les deux pièces en coupole, et qui devait
s'entendre et qui vient de s'entendre avec le peintre en bâtiments qui fait les peintures de la maison. Nous en sommes aux peintures. Dans quinze jours d'ici, tout sera presque fini. J'en suis à chercher un domestique pour garder la maison. J'en ai deux en vue. Le 10 décembre, tu pourras être parfaitement bien là. Jeudi prochain, je vais faire ma visite au curé, pour faire arranger la tribune.
Cette activité, ces travaux, cette maison remaniée en entier, tout cela se traduit par vingt-trois mille francs à payer, et cinquantedeux mille francs d'acquisition : total, soixante-quinze mille francs. C'est vraiment pour rien. J'ai vu mon miroitier, qui a des encadrements et une glace à moi. Je lui avais donné rendez- vous, mais il n'est pas venu. C'est une autre matinée à perdre, comme celle-ci.
J'aurai pour douze cents francs de dorures de meubles. Enfin, malgré mes travaux, j'ai encore, ce soir, quarante feuillets à faire pour la Cousine Bette, et cinquante pour le Cousin Pons. Et il faudra se mettre, sous cinq jours, aux Paysans, si je veux faire face à mes obligations. Mais une jolie maison, une jolie femme, et un joli intérieur, que ne ferait-on pas pour cela?
Je compte toujours t'aller chercher vers le 4 décembre à Mayence. Écris-moi un mot à ce sujet.
Tu verras dans le Constitutionnel que l'Ukraine s'est enrichie avec les blés. Ah! ton frère est bien coupable. Cette somme nous aurait sauvés, car dix-huit mille francs à Rothschild et quinze mille pour le versement. Nous aurions nos actions et la maison, et je ne me tuerais pas. Or, à la lettre, je me tue à travailler, et il m'est impossible de voir où je prendrai les dix-huit mille francs pour R[othschild]. Je compte sur toi pour cette somme.
Je n'ai rien fait aujourd'hui. A demain.
Lundi [16 novembre].
J'ai encore dormi depuis six heures et demie du soir jusqu'à présent, et il est quatre heures du matin. C'est dix heures de sommeil; je ne me plains pas de cela, car c'est ce qui me repose, et, aujourd'hui, j'ai une terrible journée de travail à faire; il faut tâcher d'aller [jusqu']aux vingt feuillets, et demain autant.
Je t'aime, mon Évelin, oh! je t'aime bien et je te voudrais bien là; toi, dans ta belle chambre de Boule, et moi dans mon cabinet, séparés ou réunis par un joli salon. Malheureusement, nous avons vingt mille francs de mobilier à acheter d'ici quatre mois. C'est un peu dur, surtout quand le Noré a des dettes à payer. Mais bah ! le 20 mai, le jour de ma naissance, tout sera balayé, terminé, et quand le fils y verra clair, le père sera libre et aura sa fortune devant lui. Que Dieu te conserve la santé, ainsi qu'à moi, je ne doute plus de rien! Nous serons heureux et à l'aise. La pièce de' théâtre marche
bien, d'ailleurs; oh! j'aurai une année 1847 formidable. Je gagnerai cent mille francs l'année prochaine. Sais-tu que, depuis six ans, j'étais absorbé par les corrections de la Com[édie\ Hum[aine] qui me prenait la moitié de mon temps? Maintenant que je puis consacrer tout mon temps à la production littéraire, ce sera tout à fait extraordinaire. Je ferai vingt volumes par an et deux ou trois pièces.
J'ai endossé le gilet de flanelle. M. Fess[art] a six mille francs et je vais apurer mes comptes avec Buisson. T'ai- je écrit que Souv[erain] ne voulait pas prendre vingt volumes; il ne veut qu'un roman. Je l'ai envoyé promener. Nous avons un froid très inquiétant.
Cette semaine, la maison aura ses portes, elle sera close, je l'espère, et, dans dix jours, le calorifère fonctionnera.
Tu auras un ouvrage immense à faire, car il faut faire tout en tapisserie, le meuble et la tenture du salon de marqueterie, au premier étage, sur fond blanc. Je t'enverrai les mesures par ma première lettre. Anna devrait nous faire cela chez elle, où il y a tant de femmes. Je donnerais les dessins. Néanmoins, en cherchant des étoffes, peutêtre trouverais- je cela tout fait, chez les marchands. As-tu eu réponse pour les malachites? J'irai chercher cette semaine à la douane nos dernières acquisitions de Wiesbaden. J'attends d'avoir une chambre à Beaujon, où mettre mon mobilier. De ma porcelaine de garçon il nous restera pour un déjeuner. Avec quatre cents francs, j'aurai deux services : un moderne ordinaire, un moderne extraordinaire. Oh! si tu savais ce que je veux que soit la maison des deux loups! Enfin je te ménage une surprise; tu seras vraiment joyeuse.
Adieu, loup ; il faut que je me mette au travail. Ah ! Gudin est dans des affaires si embarrassées, que je crois que, d'ici à quelques mois, j'aurai mes terrains. Adieu, mon Évelinette.
Ah ! je vais faire une affaire qui te plaira beaucoup. Je vais acheter,
par un système d'annuités, la bibliothèque de Pont-de-Vesle.
sur le théâtre. Celle de Solenne vendue 2, c'est la seule existante
qui offre la collection de tout ce qui existe en fait de pièces de théâtre
depuis l'origine jusqu'à nos jours. A quatre mille francs par an
pendant six ans, je fais l'affaire. Je ne comprends pas comment
(Scribe ne sauve pas ce monument-là, qui a coûté la vie de deux
lommes, pour collectionner, et peut-être cent mille francs. En sacri-
iant mon cabinet de toilette, je puis la loger. Si je puis faire com-
lencer les paiements à compter seulement de juillet 1847, je ferai
l'affaire, et j'y affecterai le prix de deux articles par mois aux Débats^
jar je veux bien écrire, mais je ne veux pas sortir d'argent de ma poche.
il y a vingt à vingt-cinq mille articles. Croirais- tu que le Ministère
voulu acheter cela pour le Théâtre- Français, et qu'il a refusé sous
1. Formée par Antoine de Ferriol, comte de Pont-de-Veyle (1697-1774), lecteur lu roi, frère du comte d'Argental et ami de M™« du Defîand.
2. Et dont le Catalogue, rédigé, en 1843, par P. Lacroix, forme neuf volumes.
prétexte que les auteurs viendraient étudier, et que les comédiens ne seraient plus chez eux !... J'espère que je pense à la religion de mon loup et à sa manie de fouiller les livres ; tu en auras là pour cinq ans à compulser!...
Allons, mille tendresses, mille caresses, mille gentillesses, et soignetoi. Dis-moi surtout la vérité sur ton état, et rétablis-toi de manière à venir à Mayence dans vingt jours d'ici.
Mardi [17 novembre].
Mon bon loup chéri, j'ai reçu hier ta lettre, où tu me demandes d'aller te chercher à Leipsick. J'y réponds avant tout, en te disant que, le 6 décembre, j'y serai. Je n'y peux pas être auparavant, malgré le désir d'y aller à l'instant : primo, parce que je dois calculer dix jours pour finir les Parents pampres; secundo, parce que j'ai beaucoup de paiements à faire avant de partir; tertio, que l'on n'est jamais payé à jour fixe aux journaux; quarto, parce que je ne peux pas partir sans avoir mis un domestique à Beaujon, y avoir installé les lits de domestiques et fait certaines dispositions, comme ta chambre, et, quinto, finir des paiements là, pour me soustraire à bien des ennemis; sexto, que je ne peux pas quitter sans que cette maison soit close et gardée, etc.
Maintenant, ne t'inquiète pas du voyage; tu le feras en parfaite santé, car je te magnétiserai depuis Leipsick jusqu'à Paris, et tu n'auras pas une douleur, je te le promets. Je suis en ce moment, par suite de mes travaux et de ma chasteté, d'une énorme puissance magnétique, et je suis sûr de ma santé. Il faudra quitter Dresde par un premier convoi du matin, afin qu'on ne te voie pas trop.
A dater du 27 de ce mois, je ne t'écris plus. Je t'écrirai, le 26, une dernière lettre, que tu recevras le 30. Ma place sera retenue pour le 1er décembre. Il faut calculer, par ce temps-ci, cinq jours pour aller de Paris à Leipsick. Je serai à la Stadt-Rom, l'auberge qui est presque contiguë au chemin de fer. Je n'aurai pas d'autre paquet qu'une malle, et nous continuerons aussitôt vers Paris où j'aurai retenu, pour moi, un appartement à l'hôtel Sinet i, rue du Faubourg-Saint- Honoré, à quelques pas de notre maison. Ce sera si ponctuellement exécuté, que ma place à Francfort va être retenue.
Maintenant, ma divine femme adorée, il est arrivé un malentendu dont j'ai eu hier le plus vif chagrin. J'ai cru que tu recevais tous les jours ton Constitutionnel et que tu lisais la Cousine Bette! Hier, ayant lu ta lettre où tu ne m'accuses pas réception des trois journaux (les Débats, la Presse et le Constitutionnel), j'ai pris des informations
1. Hôtel Sinet, tenu par T. Lachanal, 52 et 54, faubourg Saint-Honoré. « Cet hôtel, nous apprend le Bottin de 1846, a été entièrement réparé à neuf, on y a joint un établissement de bains, un change de monnaies et une table d'hôte à cinq heures.
et j'ai su que tu n'avais reçu qu'une partie de la Cousine [Bette] et pas de journal ! Tout est réparé. Ce matin, on t'enverra tout ce qui a paru de la Cousine [Bette] et tu auras exactement le journal, jusqu'au 25 de ce mois, car le [numéro du] 25 t' arrivera le 30. Ça m'a fait un bien violent chagrin, moi. qui croyais te distraire, t' amuser! Non, j'étais en colère épileptique, comme à la mémorable affaire de Heidelberg!
Au moment où je t'écris, je suis interrompu par Léone-Léoni^, qui m'apporte l'incluse de ta curieuse sœur. J'ai répondu que dans quinze jours je serais sorti de mes travaux, que je n'avais pas assez de temps pour dormir et pour travailler, et que, plus tard (quand la Ch[ouette] n'y sera plus), j'aurais l'honneur de la recevoir. Puis je lui annoncerai mon départ et je gagnerai janvier, où l'on ne me trouvera plus ici.
Il y a longtemps (je reprends) que je me suis aperçu de ta réelle jeunesse, et, plus tard, dans un an, l'esprit, un peu secoué par les contrariétés, reviendra jeune et follement gai, comme dans ton jeune âge, lorsque tu sauras ce qu'est le bonheur sans un nuage. Je me suis voué à toi, à ton plaisir, à ton âme, à ta personne 1 Mais c'est bien facile, cette charmante tâche, car il y a longtemps que je suis amoureux fou de toi, de ta chair si tu veux; et, à Francfort, cette adoration a décuplé. Je ne t'avais jamais vue si belle, ni si bien à mon aise. Sois tranquille, mon loup adoré, tu as la beauté privée, la beauté rare, ce qui fait le mari fidèle. Je serais sans excuse! Vraiment, tu es mon rêve, mon rêve le plus ambitieux, réalisé! Tu ne sais pas, toi, diamant perdu dans un désert, tout ce que tu vaux, tu ne t'étonnerais pas de mon adoration sans bornes. Ah! quel plaisir pour moi de te répéter que ambition, orgueil, esprit, intelligence, monde (vanité même!), volupté, charme, tu satisfais à toutes ces exigences. Il y a dans la Cousine Bette bien des lignes dictées par toi. Les reconnaitras-tu? Oui, ton cœur battra; tu te diras : « Ceci a été écrit pour moi. Je suis ce qu'il démontre être la rareté féminine : le dévouement, la piété, la vertu, et le plaisir, le divin plaisir ! » Aie bien de l'orgueil, car je pense tout cela de toi, et, sans toi, je ne l'aurais pas inventé. Tu m'es plus chère que ma vie, car tu es ma vie heureuse. Tu es si bien tout pour moi, que je ne vivrais jamais sans toi.
Mme Girardin me parlait mariage, et voici ce que je lui ai dit : « Madame, ce serait si beau pour moi, que f espère sans croire. Il y a quatorze ans que j'aime cette personne uniquement, noblement, purement. Je suis avant tout son ami, au point de faire quinze cents lieues pour satisfaire un de ses caprices, et je voudrais qu'elle en eût beaucoup. Si je ne l'épouse pas, je sais qu'elle ne se mariera pas,
1. C'est-à-dire Léon, le domestique, par plaisanterie sur le titre d'un roman de George Sand paru en 1835.
et être son ami suffît à l'orgueil de ma vie. Ah ! si elle me disait (car je ne l'apprendrais que d'elle) : « Je me marie à tel prince », en dix jours je serais mort... Ce n'est pas de la fatuité; c'est qu'elle est ma vie depuis quatorze ans. Voilà tout : il y a longtemps que fortune, nom, etc., tout ce qui séduit vulgairement les hommes, n'est rien là dedans. J'aime chevaleresquement et noblement; et je crois à du retour. La piété profonde de cette dame est mon garant. Si elle mentait à mon amitié. Dieu n'existerait pas, pour moi. Voilà la vérité des romans que le monde fait, car je sais qu'on cause de cela sans en rien savoir. »
Elle est restée abasourdie, elle m'a regardé drôlement :
« Je parais très gai, spirituel, étourdi, si vous voulez; mais tout cela est un paravent qui cache une âme inconnue à tout le monde, excepté à elle. J'écris pour elle, je veux la gloire pour elle. Elle est tout : le public, l'avenir!
— Vous m'expliquez, m'a-t-elle dit, la Comédie Humaine. Un pareil monument ne se fait que comme cela. »
Non, son étonnement a été égal à son orgueil. Elle a vu qu'on ne pouvait rien sur moi, qu'il y avait l'armure d'acier de l'amour saint, pur, vrai, éternel, sans partage! Ah! si tu m'avais entendu! Enfin, tu dois savoir comme je t'aime!
Je me résume : le 6 décembre, je serai à la Stadt Rom à Leipsick. Ne décommande plus rien. Il n'y a plus le temps de changer. Quant au froid, ne t'inquiète pas de moi. T'aller chercher c'est voyager sous un ciel de printemps. Je ne suis plus un homme, surtout dans ces circonstances-ci, je suis un cœur!
Allons, adieu. Si une âme qui vient envelopper une autre âme avait le pouvoir que je souhaite, en lisant cette lettre tu serais guérie et prête à partir.
Mon bon louloup, le 27, je n'aurai fait qu'avoir achevé les Parents pauvres. Il me sera donc impossible de recommencer les Paysans. Je les ferai dès notre retour. Pense à nos dix-huit mille francs à rendre aux Rothsch[ild]. Nous sommes à cent soixante-dix francs au-dessous du pair d'acquisition. Ce serait une perte énorme. Que veux-tu? Tire sur Halp[érine], recommande à ton intend[ant] de payer. Mais ajoute une dizaine de mille francs à tes seize mille. Je suis sûr, en mars, de te les rendre, s'il le fallait. Tu ne sais pas ce que c'est que quinze jours de perdus quand je travaille, c'est quinze mille francs, juste comme de l'or. En franchissant ce mauvais pas, nous aurons cent mille francs à nous. Les act[ions] du Nord vont encore baisser de soixante-quinze francs, dit-on. Nous perdrions vingtcinq mille francs par cent actions!
Mon Dieu, finir par des affaires! Mille baisers, mille tendresses! Si tu savais quels sont mes efforts, tu saurais combien je t'aime. Je fais cent colonnes du Constitutionnel cette semaine ! Soigne-toi bien.
Pense au 6 décembre, à notre réunion. Mets-toi en état de voyager avec ton Noré, qui baise mille fois son m[inou].
A MADAME HANSKA, A DRESDE
[Passy, 18-21 novembre 1846].
Mercredi 18 [novembre].
Hier, mon Évelette, je te disais que je n'avais plus le temps d'écrire. Je m'étais dit : « Je ne peux plus lui rien dire, je vais la voir le 6 au plus tard ». Eh! bien que veux-tu? Le cœur et l'âme sont à Dresde, et il n'y a que le corps et le courage à Paris. Causer avec toi est un impérieux besoin et il faut que je t'écrive, que je te parle, que je te raconte tout, et mes calculs financiers, et mes livres, et les meubles, et l'architecte, et la maison, les riens, les conversations, comme je me parle à moi-même. Tu es bien, et depuis bien longtemps ma conscience, et, si tu n'étais pas cela, t'aurais-je parlé de V Angleterre i, de mes fautes, de tout ce que j'ai fait bien ou mal!
Hier, je suis allé au Vaudeville, où Arnal m'a fait mourir de rire
dans le Capitaine des Voleurs, et j'ai mis ta lettre à la poste trop
tard pour qu'elle partît hier. Elle ne part qu'aujourd'hui. J'ai ce
tatin encore trente-deux feuillets à faire pour la Cousine Bette et
►ixante-huit pour le Cousin Pons, total cent, d'ici le 29. Vendredi,
i'irai prendre ma place à la malle.
Ta sœur vient de m' envoyer un coussin qui lui ressemble. Il est
[possible de faire quelque chose de plus provincial, de plus bête,
le moins distingué, de plus sot, de plus portière que cela. C'est
iffreux. J'étais trop occupé pour répondre. Ces allées et venues de
iéon ici m'ennuient beaucoup. Heureusement que je vais être absent
louze jours. Mon Dieu, dans quel embarras je serai! J'ai, à mon
Jtour, à faire absolument les Paysans. Les Parents pauvres ont donné
m donnent trente mille francs. C'est disparu je ne sais comment. Et
58 trente mille francs des Paysans sont absolument nécessaires,
tême en supposant, ce qui est une nécessité, que tu feras les dix-
luit mille francs Rothschild. C'est donc soixante mille francs engloutis
>ar la maison et par mes affaires. Ce qui est payé ne reviendra plus !
[ais je t'aime, mais je vais te posséder à moi seul pendant cinq mois
st demi? Je voudrais que ta chambre et mon cabinet, la cuisine